L’Envers de la guerre/II/13

Texte établi par Ernest Flamarion,  (Tome II : 1916-1918p. 127-137).


AOÛT 1917


— Le 1er. Le 31, Ribot, à la Chambre, s’est défendu contre les allégations du chancelier Michaelis. qui, avec quelques déformations, avait répété tout ce qui fut dit au Comité secret de juin sur les buts annexionnistes de la France : rive gauche du Rhin, Syrie, etc. Michaelis avait même rappelé que Doumergue avait présenté au tsar des propositions qu’on avait été contraint de renvoyer à Paris à la signature. Naturellement, Ribot épilogue, concède qu’on avait envisagé, au besoin, la création d’un État-tampon autonome sur la rive gauche du Rhin… Et, prenant l’offensive, il dit que Michaelis cherche une diversion, veut détourner l’attention de la réunion du 5 juillet 1914, où les empires centraux auraient décidé la guerre.

À propos de cette séance du 31, je comprends de plus en plus que le Gouvernement ait horreur de Stockholm, où chacun déballerait son paquet !

— À la quatrième année de guerre, on voit encore, par les avenues, un splendide garde à cheval s’arrêter à une porte sans descendre, sonner, pour apporter un billet de théâtre à un locataire.

— On a condamné à mort pour espionnage la belle danseuse Mata-Hari. Elle aurait fait parler des aviateurs.

— Le Boulevard est de plus en plus faisandé. De jeunes hommes en officiers, le col ouvert sur d’énormes cravates de satin blanc, les jambes gantées de hautes bottes fauves, s’accouplent à de petites grues éclatantes, les étreignent, les pétrissent, leur parlent dans la bouche. Et tous les taxis sont autant d’alcôves en marche, ouvertes sur la rue.

— Les chiffres communiqués au dernier comité secret sur l’offensive du 16 avril 17 sont : 25.000 morts. 55.000 disparus (?). 70.000 blessés.

C’est, en un matin, les pertes allemandes de toute la campagne de 1870 !

L’Heure du 2 août imprime : « il faut tuer du Boche, d’abord. » Voilà l’idéal actuel de l’humanité…

— La dictature qui nous opprime est servie par la plasticité de la créature. On s’est plié sans révolte au contrôle postal, par exemple. On a accepté que les lettres — les lettres où l’on vainc ses pudeurs plus que dans les paroles, les lettres à qui l’on confie sa pensée vraie et l’intimité de son cœur, les lettres qui sont souvent un morceau effeuillé de soi-même — on a accepté que les lettres soient ouvertes par des fonctionnaires improvisés, des gens qu’on connaît peut-être, et qui peuvent ainsi satisfaire leur curiosité basse, amusée, ou méchante, ou rancunière, et en tout cas officielle !

— On me décrit des maisons où l’on soupe, actuellement, depuis que les cafés ferment à 9 h. ½. Ce sont des demi-mondaines qui ont ouvert leur logis. On y paie le repas, le champagne, comme dans des restaurants de nuit. Parfois on y danse. Il y a là un public d’étrangers, d’officiers permissionnaires, de noctambules incurables.

— On me trouvera peut-être ridicule de vitupérer contre les restaurants, puisque j’y mangeais ! Mais on ne peut parler que de ce qu’on a vu. Ce qui me choque, c’est l’opposition entre les petits raffinements de soins — les pêches intactes sur leur couche d’ouate, les hors-d’œuvre savants, les exigences minutieuses des dîneurs — et la hantise de la tranchée, des indicibles souffrances dans le souffle de la mort. Il me semble que la guerre a haussé à la centième puissance l’injustice sociale, le contraste entre la vie du privilégié et celle du prolétaire.

— Les Américains ont loué l’Hôtel des Réservoirs, à Versailles, pour trois ans.

— Publication du règlement sur le carnet de pain, applicable au 15 octobre. Beaucoup de gens sont malades, depuis qu’ils mangent ce pain. Certains le remplacent par des pommes de terre.

— Un inspecteur demande dans une école américaine : « Qui est-ce qui sait ce qu’est Viviani ? » Un élève lève la main : « Un ténor italien. »

— Violente campagne de presse contre le referendum pour l’Alsace-Lorraine. Ce serait, paraît-il, reconnaître le traité de Francfort. Mais quelle arme aux mains des Allemands, ce refus de consulter les populations ! On me dit : « Demanderions-nous à Brest s’il veut être Français ? » En tout cas, nous ne craindrions pas de lui le demander.

— Toujours les méfaits du pain noir. La France a la colique.

— La parole d’Erzberger : « Si je pouvais causer cinq minutes avec Lloyd George, la paix serait conclue », explique la répugnance de nos maîtres à une conférence internationale. Les malentendus pourraient tomber et aussi l’espoir d’une longue guerre. On ajoute que les gens en place ont peur que les socialistes ne fassent la paix les premiers, ne leur coupent les lauriers sous le pied. Mais nos gouvernants sont si peu pressés de les couper eux-mêmes que je ne crois guère à cette crainte ombrageuse.

— Victor Margueritte m’annonce l’arrestation d’Almereyda, directeur du Bonnet Rouge.

— Terrasse de la Taverne Wéber, rue Royale. 7 heures du soir. Un déchaînement de vie, de plaisir, incroyable. On flambe en sept jours de permission les réserves d’ardeur et d’argent de quatre mois. Toutes les nations. Babel à Babylone. Deux soldats, l’un Belge, l’autre Américain, tous deux ivres, s’étayent en se donnant le bras. Deux officiers, amputés chacun d’un bras, entrent, radieux. Et l’incessant défilé des autos, où les couples se pâment et se pompent.

— Je vois dans une étude sur le pacifisme que la défaveur où on le tient vient de ce qu’il équivaut « à la peur des coups ». On oublie qu’il s’agit des coups que reçoivent les autres. Et ceux qui n’ont pas peur, c’est des coups que reçoivent les autres.

— Les Russes ont abandonné Cernowitz. C’est effrayant ce que cette ville a changé de maîtres en ces trois ans. Les habitants ne doivent plus s’y reconnaître. D’autant que le vainqueur les pend toujours.

— Le vieux député Andrieux brandit encore l’argument stupide : la paix actuelle ne serait qu’un armistice. Qu’en sait-il ? Quoi ? L’inanité de la guerre n’est pas prouvée ? Dites qu’on ne veut pas actuellement la montrer.

— Tristan Bernard me fait remarquer qu’auprès de chaque haut personnage en place, il y a toujours une femme d’origine étrangère et « que ce sont encore là nos plus sûres relations diplomatiques ».

— Dans leurs retours à la raison — s’ils en ont — que doivent penser les nationalistes, les gens de « la France aux Français », quand ils voient Paris envahi d’étrangers, la France colonisée par l’Angleterre, l’Amérique ?

— Le parti travailliste anglais vote la participation à Stockholm par 1.800.000 voix contre 500.000. C’est en particulier l’œuvre du ministre Henderson. Mais, tout de même, tout ce qu’on nous cache !

— Suppression de la Société d’Études et documentation historiques, qui se proposait de rechercher les origines de la guerre. Il y avait là-dedans Séverine, le général Percin, Morardht, Demartial. Un jour, ils trouvèrent la porte de leur local close.

— Tout homme au pouvoir cesse d’être lui-même. Il devient la marionnette aux mains de sa clientèle. Aussi tous les gouvernements représentent-ils, fatalement, les forces de tradition, de guerre, les seules qui comptent et se fassent écouter.

— Le 14. On voit parfois percer cet abominable espoir que la révolution future sera évitée par la prolongation de la guerre, tous ceux qui eussent fait cette révolution ayant péri à la guerre.

— Le 15. Mort d’Almereyda à la prison de Fresnes. Les uns disent qu’il s’est pendu à la barre de son lit avec un lacet de soulier. Les autres qu’on l’a aidé à mourir avant qu’il ne parle.

— Le 16. Un homme d’affaires, mêlé à des entreprises d’obus, d’avions, d’asphyxiants, dit devant moi l’action dissolvante de la guerre sur la moralité générale. Sauf quelques incorruptibles, les parlementaires seraient accessibles aux tentations. Il cite telle maison d’aviation où un homme est littéralement chargé du service de corruption. Il sait ceux qu’on peut « avoir » avec des déjeuners, des femmes, un chèque, pour emporter une commande, se rendre favorable une Commission. Les Ministres sauraient les noms de ces députés vénaux, mais ne pourraient rien contre.

Le même, dans une autre direction, dit que les grands profiteurs ne sont pas les fabricants, mais les intermédiaires qui se sont insérés entre l’Intendance et les producteurs. Tel, ayant réussi un achat de macaroni, est mis en goût, étend son maquignonnage à toutes sortes d’autres matières, sans d’ailleurs en connaître aucune.

— On supprime le journal La Tranchée Républicaine et la revue Les Nations.

— Le 18. La proposition de paix du Pape émeut. Tristan Bernard, pour la première fois, voit une vraie chance de paix. Il m’envoie un « pneumatique » où il remarque, avec une délicieuse ironie, que le « catholicisme et le socialisme sont les deux seuls grands partis qui aient des relations extérieures ». Le catholicisme, ajoute-t-il, craint que le socialisme ne s’auréole des lauriers de la paix. Aussi prend-il les devants. Et les conservateurs ont choisi « un Saint-Homme de paille ».

La note est généreuse et large. Elle rappelle les textes de Wilson quand il n’était pas engrené dans la guerre. (Car la guerre vous change son homme, hélas ! Et Wilson en est le plus frappant exemple.) Mais ce document, accueilli en silence par ceux qui espèrent la paix et qui sont par conséquent obligés de se taire, est souillé, le jour même de son apparition, par les injures, les soupçons de la grande presse alliée. On crache dessus, on le repousse du pied. Il est d’inspiration allemande. (Il est plus boche que les boches, disait-on de Wilson il y a huit mois !) Les journaux catholiques, dont la situation est délicate, rappellent respectueusement que le Pape est le chef spirituel et n’a pas à connaître du temporel.

— Dans l’âpreté du commerçant à faire fortune par la guerre, cette ignoble âpreté qui va du grand usinier au mercanti et que la résignation universelle a trop épargnée, rien n’est plus répugnant que l’exploitation du soldat.

— Dans beaucoup de riches familles orthodoxes, j’ai vu le filleul de guerre, paysan ou ouvrier, installé pendant sa permission. Il mangeait à la table des maîtres du logis. Je me suis demandé souvent : « Que pense-t-il, en voyant ces bourgeois douillets, cossus, confortables, en sécurité, et qui déclarent tous qu’il faut aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à ce que lui, le pauvre bougre, soit tué ? »

— Le 17, nous dînons à Armenonville avec les Gabriel Voisin. Vers neuf heures moins le quart arrive un ministre, avec deux invités. Les garçons, en haie, s’inclinent. Il salue, court et menu, grimpe d’une allure furtive et pressée l’escalier du premier étage, où sont les salons. Et dans ce décor d’Armenonville, devant ce joli lac, sous cette adorable nuit d’août, je pense soudain au féroce idéal qui pousse cet homme à continuer de faire la guerre, à tous les intérêts qu’il se trouve servir ; j’y oppose les morts, les morts quotidiens, l’angoisse incessante des parents. Et le contraste m’apparaît tellement ignoble, entre cette ambition si vague en ses lignes, si précaire en ses buts, si grosse, malgré soi, de cupidités, d’appétits, de vanités, et la froide certitude des drames innombrables ainsi décrétés, que cet homme, soudain, m’a semblé un grand coupable.

— Le 18. On continue à se hérisser contre l’offre du Pape. Dans le train, j’entends un lieutenant automobiliste : « Tous les catholiques de France pensent comme moi : en somme, ce Pape, c’est un Autrichien. » Ils s’aperçoivent que le représentant de leur Dieu sur la terre a un pays d’origine ! Il a fallu la guerre pour cette découverte. Singulier, ce conflit du patriotisme et du catholicisme. Jusqu’ici, ils se servaient. La guerre avait réveillé les superstitions, accru prodigieusement le nombre et l’influence des aumôniers et des religieuses. Tous les officiers de carrière étaient de culture catholique. Et voilà que les deux religions s’opposent, s’affrontent ! Il faut choisir… Oh ! Le choix n’est pas long. On débarque le Pape, qui veut la fin de la guerre. D’ailleurs, quel qu’en eût été le texte, on eût trouvé à le critiquer, à le blâmer. L’impardonnable, c’est de vouloir la paix. Et alors, apparaît cette vérité : des deux religions, catholicisme et patriotisme, c’est le patriotisme qui est la foi la plus vraie, la plus drue, la plus forte, puisque le patriote catholique a été obligé de renier son Pape !

Ce même automobiliste, pour justifier ce reniement de son chef spirituel, sortait à nouveau cet argument que sa sottise à elle seule condamnait, à défaut de sa cruauté : « Tous ceux qui ont perdu un fils, un frère, n’admettraient pas que la guerre n’ait servi à rien. » Il ne se rendait pas compte qu’il exigeait ainsi, — pour un résultat extrêmement douteux, il ne faut pas l’oublier — la perte d’autres fils, d’autres frères ! Je ne fixerai jamais assez de fois cette sanglante ineptie, car elle fait bien sentir l’état de démence, d’Aïssaouas en délire, où nous vivons.

— On libère la classe 88 (des hommes de 49 ans) en commençant par les agriculteurs, puis par catégories de professions « concourant à l’activité nationale ». Cette nomenclature a paru à l’Officiel. Tout en queue de liste, figurent : « Lettres et arts, concierges, garçons de bains, coiffeurs, veilleurs de nuit. » Tandis que le prestige français survivait à l’étranger surtout par les lettres et les arts, voilà à quel rang on les ravale.

— Le 22. La mort d’Almereyda demeure mystérieuse. Les experts concluent au suicide. On punit des gardiens, des médecins. Mais les amis du mort disent qu’il n’était pas homme à se tuer, qu’il savait être mis bientôt en liberté provisoire. Beaucoup disent que la privation de piqûres pour un morphinomane mène au suicide. On m’assure que Viviani, contrairement à ce que je croyais, était opposé à l’arrestation. Elle fut décidée par Ribot, sans doute à l’instigation des forcenés, modèle Clemenceau.

— Tirages de journaux : Le Petit Parisien : 2.500.000. Le Matin : 1.300.000. Le Journal : 1.100.000. Et les feuilles du soir, toutes réactionnaires, arrivent à 200.000.

Qu’on oppose à ces chiffres formidables le faible tirage des journaux d’avant-garde et l’on comprendra la mentalité où l’on a maintenu la foule dans cette guerre.

— Toutes les lettres de Bouttieaux présentent un caractère commun de sincérité cristalline. Elles ont un intérêt pour ainsi dire barométrique. Elles enregistrent les courbes d’une mentalité ingénument sensible aux événements, surtout militaires. La dernière, datée du 13, est au plus bas. En voici des passages :

« Les escarmouches continuent, au Chemin des Dames, sans résultat possible. »

« Les braves poilus trouvent que c’est long ; l’amélioration de l’ordinaire, la permission de 10 jours à double destination, les foyers du soldat ne suffisent pas à les dérider.

« Tout le monde proclame la nécessité de continuer, sans savoir comment et jusqu’où. Mais chacun désire la paix et on voudrait en parler, ne fût-ce qu’à Stockholm.

« En dehors des militaires professionnels, dont je suis, tout le monde en a assez.

« Et les opérations en cours ou en préparation n’auront pas plus de succès que les précédentes. »

— Une des formules d’anathème contre la guerre : « Pour avoir des réparations, on fait de l’irréparable. »

— On supprime le tango au Casino de Deauville. Un soir, des généraux anglais, fort ivres de champagne, y avaient fait scandale. On s’est fort empoigné à ce propos dans un récent Conseil des ministres.

— Le 24. Démission de Leymarien directeur de la Sûreté Générale, à propos de l’affaire Almereyda, qui passe de l’autorité civile à l’autorité militaire. Rumeur. On parle du départ de Malvy. Maginot serait entraîné dans cette chute. Ribot est visé par le groupe Clemenceau, qui le soupçonne de mijoter la paix. On me dit, en effet, de deux sources différentes, que le gouvernement prendrait l’offre du Pape plus au sérieux que l’attitude de la presse ne l’aurait donné à croire.

— Le 24. Les vendeuses de journaux du soir ont une affiche épinglée sur la poitrine : « La cote 304 est prise ! » Nous l’avions donc perdue ?

Cette affaire de Verdun montrera bien la sanglante inanité de la guerre en soi. Car après dix-huit mois de combats, les deux adversaires reviennent à leur position de départ. C’est juste comme s’ils ne s’étaient pas battus, sauf qu’il y a deux cent mille cadavres sur ce coin de terre. Le général Pétain est fait grand’croix de la Légion d’Honneur…

— Il est certain que le désir d’avancement, de rubans et de ficelles (le nom d’argot des galons) figure, du haut en bas de la hiérarchie, dans les raisons qui poussent à ces opérations offensives. Dans le statu quo, il n’y aurait pas d’occasions de distinctions. Tous les camarades officiers que je revis pendant cette guerre étaient dévorés de ce désir de promotion. Il perçait soudain dans leur conversation, qui ne devenait ardente que sur ce point. Il y a là une déformation professionnelle, prête à tout, dont on ne peut se faire une idée exacte sans l’avoir vue et touchée. Elle explique bien des choses…

— Un régiment de zouaves, l’hiver dernier, à Verdun, dut attendre, une nuit de froid cruel, dans les trous, avant l’assaut. Le colonel téléphona au général que ses hommes allaient geler, qu’ils ne pourraient pas marcher. Le général, du fond de son poste, les maintint en place. Il y eut 1.200 cas de pieds gelés, et 600 amputations.

D’innombrables faits analogues seront divulgués après la guerre. S’ils ne dégoûtent pas les gens du militarisme, il faudra définitivement désespérer de l’humanité.

— Pensez à ce communiqué qui, deux fois par jour, depuis plus de 1.000 jours, nous répète que « tous nos coups de main ont réussi », que « tous les coups de main ennemis ont échoué sous nos feux ». Pas une exception à la règle ! Pas une. Comment le lecteur garderait-il sa lucidité ?

— Le capitaine V… raconte ceci : un de ses chasseurs à pied veut passer chez les Allemands. Il est pris par un régiment voisin qui fait l’enquête. L’exécution est certaine, inévitable. V… emmène l’homme dans un bois, lui donne son revolver et cinq minutes pour se tuer. Ainsi on pourra dire à sa vieille mère qu’il est mort glorieusement. Les cinq minutes passées, V… revient. Le petit soldat pleure. Il ne peut pas. V… lui donne trois minutes et le trouve encore vivant. Alors, il le tue.