L’Envers de la guerre/II/11

Texte établi par Ernest Flamarion,  (Tome II : 1916-1918p. 108-118).
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JUIN 1917


— Le 1er. La plupart des journaux s’élèvent contre la conférence de Stockholm avec cet argument : « Il serait douloureux de rencontrer les compatriotes des envahisseurs, alors que nos soldats se battent. Ce serait injurier nos morts. » Alors, on ne signera jamais la paix ?

Jamais le divorce ne fut si net entre la foule et les dirigeants.

— Le 1er. Le discours de Ribot, au seuil du Comité secret, m’accable. Il a cédé aux forces de réaction, aux gens de guerre et de passé. Il s’est déjugé. Il ne permet même pas aux socialistes d’aller à Petrograd. Il a été presque narquois : « Nous permettrons aux socialistes d’aller à Pétrograd quand ils ne risqueront plus de rencontrer en route des Allemands allant à Stockholm. »

— Le 2. Les journaux réactionnaires bavent de joie. Berthoulat, de La Liberté, félicite Ribot de son « vigoureux redressement ». Ribot n’avait-il pas été jusqu’à dire qu’il laisserait se développer l’Allemagne ! Heureusement, il s’est ressaisi. « Et, dit naïvement Berthoulat, réactionnaire renforcé, il défend cette fois les excellentes idées que nous défendons ici même. »

Place de l’Alma, je vois une femme, une de ces figures « aristocratiques » de l’Avenue Bosquet, tête de deuil et de cire, yeux clairs, bouche pincée, entêtée de foi, la réaction en voile de crêpe. La main en couperet de guillotine, la voix sèche et cruelle, elle explique : « Ils n’iront pas à Petrograd tant que les Allemands ne seront pas revenus de Stockholm. » Cette femme-là, pour la première fois de sa vie, elle jouissait.

— Le 2. Sur le Comité secret du 1er. Pétain aurait exercé une forte pression sur le Cabinet ; d’après lui, Stockholm représenterait un espoir de paix pour les troupes et, cet espoir déçu, il ne répondrait plus de l’armée. On prétend aussi que l’Amérique a pesé sur le Cabinet, mettant son veto à la Conférence de Stockholm au moment où les États-Unis vont développer leur effort militaire. Trois ministres — dont Ribot et Bourgeois — auraient été partisans d’accorder les passeports. Un autre, Maginot, très attaché à Poincaré, a menacé de sa démission si on accordait ces passeports.

— On a imprimé que les Russes voulaient le statu quo, c’est-à-dire le règlement de la guerre sur les emprises actuelles. Mais on aurait laissé tomber les deux mots ante bellum, lors de la transmission par la Censure. Encore un faux. On jugera par cet exemple des efforts désespérée contre la paix.

— Sur le Comité secret du samedi 2 juin. On découvrit que Doumergue, lors de son voyage en Russie peu avant la Révolution, apporta au tsar des conventions qui nous accordaient l’Alsace-Lorraine de 1814 (rive gauche du Rhin, le rêve métallurgiste), la Syrie (le rêve des catholiques et des entrepreneurs de voies ferrées) et le Kurdistan (où des familles en place auraient des intérêts). Augagneur fit un discours pacifiste, le premier de cette sorte, qui fut applaudi.

— Dimanche 3. Les Grandes Eaux, à Versailles. Un ciel de soie, les barques sur le canal, les panaches d’eau, les tables de café où les nouveaux riches sablent le champagne au goûter, tout un décor de fête et de joie, où l’on est si loin de la guerre…

Au surplus, on a tout fait pour favoriser le besoin humain de l’oubli. C’est à tel point que nos descendants, apprenant la guerre dans les journaux et les magazines, s’apercevront qu’il n’y a pas eu de morts français. Jamais un chiffre, une allusion à nos pertes dans les communiqués, jamais un cadavre français sur un cliché de bataille.

— Lundi 4. Painlevé, au Comité secret, adjure les socialistes à l’union. L’ordre du jour, accepté par tous les groupes, sauf les socialistes, parle de l’Alsace-Lorraine de 1871, et réduit les propositions en demande à ce retour et aux réparations matérielles. C’est une mise au point, un émondage, par rapport au projet d’annexion apporté en Russie. Mais le public l’ignore.

Cependant 52 socialistes ne s’y rallient pas. Soit que cela leur semble encore excessif, soit qu’ils veuillent une paix rapide, ou qu’ils gardent rancune à Ribot d’être resté intransigeant pour Stockholm.

— Comment établira-t-on la vérité, plus tard ? Du général Marchand, on dit : qu’il fut tué par ses soldats, ou blessé, ou prisonnier, ou indemne. De Roques : qu’il a été torpillé, qu’il commande une division en Italie, qu’il est à Villers-Cotterets. De Mangin : qu’il est au Cherche-Midi en prison, qu’il s’est suicidé, qu’il a un nouveau commandement. Évidemment, on pourrait savoir. Mais ce doute n’est-il pas caractéristique ?

— Le 6. Jean Longuet confirme mes renseignements sur le Comité secret. Les socialistes ne possédaient pas « le document Paléologue » sur les annexions françaises. Ils savaient seulement son existence. Ils obtinrent que Ribot, après un vif entretien avec Briand, en donnât lecture. Nul ne connaissait le Kurdistan. On l’alla découvrir, sur des cartes, pendant la suspension de séance.

Le député Laval lut une lettre qui fit sensation : il y était question de la rébellion d’une division entière.

— Cent rumeurs colportent les rébellions au front. ici, il s’agit de 300 soldats s’adjugeant des permissions. Là, d’une division, décorée de la fourragère, qui voulut marcher sur Paris et qu’on aurait arrêtée par la persuasion, la cavalerie et la menace. Un général voulait la décimer, mais la manière douce l’aurait emporté ? Soissons est bonde de troupes qu’on tient sous les mitrailleuses.

— Les Allemands, et par conséquent les prisonniers français, n’ont que 230 grammes de pain par jour. Un journaliste demanda que, par représailles, les prisonniers allemands n’aient que ces 230 grammes au lieu de 600. Mais il oublie que cette réduction à 230 grammes est précisément l’effet du blocus des Alliés.

— De la perversion actuelle des mentalités : pendant la guerre, on semble courageux en jetant les autres à la mort. Et on semble lâche en évitant la mort aux autres !… Oui, un général qui ne veut pas sacrifier sa division est obligé de se défendre de l’accusation d’avoir peur ! Il est obligé de faire remarquer qu’il ne court point de risques en donnant un ordre de son poste de commandement.

À l’inverse, on glorifie ceux de ces généraux qui jettent leurs troupes à la boucherie.

Et, chez les non—habillés-en-militaires, on admire les écrivains, les orateurs, qui veulent la guerre sans fin, qui jettent ainsi les pauvres hommes à la tuerie. Et on accable les pacifistes de grands outrages.

— « Ce sont les gouvernements et non les peuples qui font la paix », a-t-on dit récemment. Hélas ! C’est aux peuples qu’on fait faire la guerre, et non aux gouvernements. Tout est là.

— Les causes des rébellions seraient :

1o La trop longue présence en première ligne sans relève, après l’attaque, faute, souvent, de trouver des éléments de remplacement.

2o Les permissions espacées de plus de 4 mois, contre tout droit.

3o Le sentiment de l’échec du 16 avril et la résolution des troupes de ne pas recommencer.

4o Le regret qu’on n’ait pas écouté les offres de paix du 12 décembre 1916.

5o Le refus d’aller à Stockholm.

6o La lassitude générale.

— Le 10. J’ai horreur de ces « Journées » où des enfants, des fillettes, des femmes, se jettent sous vos pas dans la rue, le métro, le train, l’aumônière à la main. Cette fois, c’est pour « l’Armée d’Afrique » que l’on quête. Quoi avec 115 millions par jour, la nation demande l’aumône pour son armée ?

— Encore les mutineries. Ici, un régiment chanta l’Internationale, drapeau rouge en tête. Ailleurs, les hommes demandaient des délégués, à la Russe. Là, ils auraient ligoté un général et l’auraient emmené dans les tranchées.

— Abdication de Constantin, roi de Grèce… Elle remplit d’aise la bourgeoisie. On a « mouché » un homme hostile aux Alliés. On reconnaît que cela ne change rien à la guerre. Il paraît que les résistances de l’Angleterre, et de l’Italie furent dures à vaincre pour parvenir à ce coup de force.

— Victor Margueritte avait écrit que Norman Angel avait eu raison, que l’idée que la guerre peut procurer des conquêtes est une Grande Illusion. La Censure a coupé cela. Elle ne veut pas que ce soit une illusion.

— Le 14. À la Chambre, Viviani a en un accès d’éloquence sur l’Amérique. En dehors de son « jusqu’au bout » chronique, il a accouché d’une nouvelle pensée. Le but de la guerre c’est « que les fils de nos fils ne périssent pas dans de tels conflits ». Il aime mieux que ce soit nos fils, tout droit. Toujours l’ignoble gribouillade.

— Wilson aurait promis à Viviani une Alsace-Lorraine énorme, toute boursouflée de garanties complémentaires, toute farcie de truffes alléchantes. Et Viviani est revenu changé, grisé. La vie lui apparaît nouvelle, depuis qu’il a charmé ce peuple qui ne comprenait pas un mot de ses paroles.

Cet homme, qui est malade, qui se tire avec des excitants de la torpeur où le précipitent les stupéfiants, joue maintenant sa partie avec Poincaré. On croit faire un cauchemar.

— Le 14 au soir, Gheusi m’a assuré qu’on avait exécuté 400 hommes au front, que Pétain eût démissionné si on ne lui avait pas accordé ces exécutions, que Painlevé voulait simplement des déportations.

— Toujours les rébellions. On cite le soldat rebelle qui dit : « Au moins, si on m’exécute, je saurai pourquoi je meurs. » Les soldats du front auraient exigé qu’il n’y eût plus de soldats annamites à Paris pour tirer sur leurs femmes.

— Le professeur L… me dit que le pain à 85 % n’est noir que parce qu’il s’y développe des végétations cryptogamiques, engendrant de la furonculose, des troubles gastriques, et annihilant ses principes nutritifs.

— Au fond, tout pourrait s’arranger, avec des mots : des autonomies pour le sentiment et des tarifs douaniers pour les intérêts. Le crime, c’est de passer outre, en faisant des morts.

— Un paysan dit qu’il a gardé deux pièces d’or, un Napoléon et une République, un mâle et une femelle, dans l’espoir qu’ils feront des petits !

— On me cite, dans les récupérés auxiliaires récents, des sourds-muets !

— Raids d’avions sur Londres. Plus de 100 morts. L’affreuse hypocrisie de la guerre éclate dans le communiqué allemand, enregistrant ce raid « sur la place forte de Londres ».

— Oh ! Le Boulevard, vers sept heures d’un soir d’été… Des putains coiffées de chapeaux en ombrelles ou en marmites, la jupe au genou, le sein nu, le bas transparent, la face peinte ; de jeunes officiers, col ouvert, passementés de gloire ; des Alliés, l’Anglais musclé, le Belge doux, le Portugais fatal, le Russe tout en bottes ; des éphèbes en veston pincé ; des étrangers boucanés ; et, traversant cette foule faisandée, le soldat ivre, amputé, terrible, qui mendie un sou, une cigarette et qui dégueule : « La paix… la paix… »

— Quelle sollicitude pour le cheptel animal ! Il tomba de 17 à 12 millions de têtes. Vite, deux jours maigres ! Il faut songer à l’avenir, n’est-ce pas ? Et le cheptel humain, misérables ! il est tombé de 5 à 3 millions de jeunes têtes ! Y songez-vous ?

— Roux-Costadau, le 15 juin, à propos des crédits, a prononcé un discours prophétique. Il voulut dégager la leçon de ces trois ans de guerre, les offensives coûteuses et vaines ; il réclame l’arme au pied, la relève par les Alliés. Par trois fois, l’Officiel note qu’il est accueilli par des rires. Oui, par des rires ! Et il disait la vérité tragique. L’orateur affirmant que les généraux sont au service de la nation, M. de Mun s’écria : « C’est une monstruosité qu’un tel langage ! »

— 350 députés seraient pour la paix. La physionomie des séances ne donne guère cette impression. On les met debout en agitant un drapeau d’enfant.

— Dans un petit journal, cette phrase : « La honteuse paix prématurée. » Prématurée après trois ans de massacre ! N’est-ce pas admirable ?

— Le 22. On ne se rendra jamais assez compte de l’étouffante dictature de la Censure française. Ce pouvoir de ne rien laisser dire contre la guerre, contre les gens en place, ni sur l’état des esprits, a créé une atmosphère empoisonnée. Et quel amer comique ! La France, se disant toujours le flambeau de la Liberté — le cœur du monde, écrivait-on hier encore dans le Pays — et se montrant plus rétrograde que toutes les autres nations… Oui, les journaux anglais nous apprennent mille faits que les nôtres nous laissent ignorer, et l’Allemagne a longtemps toléré de Harden des pages violemment pacifistes.

— Le 22. L’effervescence des troupes est signalée enfin par les journaux. Mais c’est pour dénoncer la main de l’Allemagne et pour exiger de sévères répressions.

— Le 23. Gheusi me rappelle que la Turquie offrit la paix séparée en 1915, par Djavid-Bey. Avec l’assentiment de Galliéni, Loti et Gheusi, tous deux amis de Djavid depuis 20 ans, devaient le joindre en Suisse. On s’y opposa en haut lieu. On envoya un policier brutal et maladroit, et Djavid s’en fut à Berlin. Les Anglais reprennent l’Opération. Elle devait coûter 10 millions. Elle leur en coûtera 30. Et réussiront-ils ?

— Les musiques renaissent. Violons aux terrasses de café, concerts de Jardins Publics.

— Quand on parcourt ces interminables listes de l’Officiel, qui règlent les pensions de veuves de soldats, quand on compare aux buts convoités, poteaux-frontières et régimes douaniers, on reste effaré du contraste.

— Mon fils, en Flandre, lie conversation avec un soldat américain : ce qui a jeté son pays dans la guerre, c’est le récit des atrocités allemandes.

— Montmartre, huit heures et demie du soir. D’innombrables tavernes et cabarets sont ouverts. À partir du haut de la rue des Martyrs, une bâfrerie échevelée. Des mâles inquiétants, en civil, palmés de croix de guerre, se vautrent près de femmes avachies et peintes grossièrement, dans des attitudes retrouvées de seigneurs et maîtres.

— Tristan me rapporte cette rumeur. Le président Wilson tenterait une suprême démarche près de l’Allemagne quand de forts contingents américains auraient débarqué : « Nous allons sacrifier 2 millions d’existences et 100 milliards. Rendez la Pologne, le Trentin, l’Alsace-Lorraine et nous paierons les dégâts. »

— Les soldats se plaignent de ce que le repos soit pour eux la reprise de la vie de caserne, marches brisantes, exercices.

— Un Allemand maudit la guerre avec véhémence dans un livre appelé : « Mère ! » La Censure française en interdit la reproduction. Elle ne veut pas qu’on éclabousse la guerre. Pas de tache sur la statue.

— L’affreux de l’excitation à la haine de races apparaît quand on sent comme elle est transitoire. Notre enfance fut bercée du patriotisme de Vercingétorix, défendant la Gaule contre les Latins. Et aujourd’hui, nous nous vantons d’être des Latins, on nous fait sucer le latin à la mamelle ! Et rappelez-vous la haine contre l’Anglais, depuis Jeanne d’Arc jusqu’à Fachoda… Et ce nom de Français, dont nous sommes si fiers, ne nous marque-t-il pas à l’empreinte des Francs, c’est-à-dire des Germains ? Tout cela est fragile, changeant, humain. Pourquoi sacrifier des millions de victimes à un dogme qui doit, lui aussi, défleurir et passer ?

— Le vrai drame actuel, c’est le divorce entre le peuple, qui veut la paix, et les privilégiés qui associent leurs divers mobiles en un désir unanime de guerre.

— Bouttieaux arrive le 29. Il assista à une mutinerie à Missy-aux-Bois (10 km. de Soissons). 400 hommes s’enfermèrent dans ce village, refusant de monter en ligne. On les cerna par de la cavalerie, restée sûre. Les habitants nourrirent ces soldats. Au bout de quatre jours, premiers pourparlers. Puis trois soldats « qui étaient curés », me dit le catholique Bouttieaux, s’évadèrent et dénoncèrent le mécanisme de la rébellion, les meneurs véritables cachés derrière les porte-paroles. La troupe se rendit le cinquième jour. On fusilla six hommes. Ce sont des Français, choisis, qui les exécutèrent. On trouva 12 balles dans chaque corps. Tous avaient visé leurs camarades.

« C’en est fini, dit Bouttieaux, de la discipline passive. Il faut expliquer aux soldats ce qu’on attend d’eux. » Les chefs ont reçu des instructions dans ce sens.

— Le 30. Dans une interview, un député socialiste laisse entendre qu’il ne serait pas hostile au referendum d’Alsace-Lorraine. Féroce levée de plumes chez nos grands vieillards, type Clemenceau. « Quoi ? Consulter ces populations qui, depuis 47 ans, tendent vers nous des bras suppliants, résistent héroïquement à la germanisation ? Quelle ignominie ! Non ! nous ferons leur bonheur malgré elles. »

— Un optimisme enchanté règne dans le bureau de Gheusi. Les Américains, frais débarqués, ont jeté un charme. On se répète qu’ils nous aiment. Gheusi rappelle que le général Pershing a bu « à notre France », et qu’en portant ce toast, une indicible tendresse lui montait aux yeux. On déplore que Saint-Nazaire, non prévenu du débarquement, ait manqué d’enthousiasme et de drapeaux.