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L’ENFER DE YANN-AR-FEIZ





Si je vous racontais de but en blanc que l’Enfer, le seul, l’unique, se trouve exactement à sept lieues sous le taillis de Botmeur, vous me ririez au nez en disant : quel est donc ce blanc-bec qui vient se gausser de nous avec tant d’outrecuidance ? Et comme, après tout, je tiens beaucoup à votre estime, je ne veux en aucune façon m’exposer à recevoir pareil accueil de votre part.

Je vais donc, en toute sincérité, vous conter cette histoire, telle que la contait le héros de l’aventure lui-même. Oui, Messieurs les esprits forts, incrédules et mécréants de toute sorte, vous que je vois déjà sourire, oui, je ne désespère pas de vous rencontrer un jour sur le chemin mystérieux et kilométré qui mène droit à l’Enfer de chez nous !

Soit qu’il eût une confiance immodérée en tout ce qui touchait l’Au-delà de près ou de loin, soit qu’il ne jurât que par ces mots : va feiz (ma foi), on l’avait appelé Yann-ar-Feiz et, mon Dieu, le surnom lui resta.

Jean-la-Foi était plutôt un drôle de paroissien et qui ne manquait jamais l’occasion de tricher son curé et le bon Dieu. Mal lui en prit, car, vous allez le voir, il fut sévèrement puni. Buvant sec, mangeant de même quand il le pouvait, ce garçon-là dormait souvent à la belle étoile, au hasard de ses chutes, dans les buissons ou dans les ornières. Sa présence insolite se décelait au passant par une odeur de « gwin-ardant » et par un ronflement vigoureux.

Une nuit d’hiver bien sombre (en général, les nuits d’hiver sont toujours sombres, et celle-ci plus que toutes les autres, et pour cause !) Yann dormait auprès de sa tendre moitié, Marie Bierez. Il dormait même très bien, à en juger par le tremblement inquiétant du lit-clos odieusement secoué par une respiration à haute tension.

Au dehors, le vent hurlait et, quelquefois, s’engouffrait dans la cheminée, avec des bruits de tonnerre. Dans les landes voisines, les loups faisaient entendre le chant de la faim inassouvie. Mais cré dié ! Yann n’en avait cure… Il rêvait de fars énormes et de ruisseaux de gwin-ardant.

Soudain le toit de chaume se souleva et, par l’ouverture, quelqu’un entra, léger, sentant le roussi. La porte du lit-clos glissa dans ses rainures et Yann fut happé par une main crochue. En un millième de seconde, le dormeur fut dehors, dans la nuit froide. Vous pensez bien qu’il s’était réveillé… Dame ! mettez-vous à sa place ! Il vit avec épouvante que son assaillant était un diable cornu et biscornu, à l’air peu rassurant. À quoi bon lutter ? Il ne le pouvait pas. Et puis, on ne résiste pas à un suppôt de Satan. Et Yann, la mort dans l’âme et un vent glacial dans les pans de sa chemise, suivit de force son mentor ricanant.

La route souterraine s’éclairait, à leur passage, d’une lueur sanglante et l’homme vit se dresser une borne kilométrique rouge. Il en compta vingt-huit, entendez-vous ? vingt-huit ! pas une de plus, pas une de moins ! Et il se trouva face à une porte d’airain. Sur un signe du convoyeur, elle s’ouvrit. Yann alors vit devant lui, sinistre, comme une hallucination, une grande mer de feu : Ar mor a dan !

Notre ami subit à son arrivée un passage à tabac en règle. Après quoi, ses bourreaux se mirent à danser autour de lui une ronde endiablée (c’est bien le cas de le dire) en chantant :

Mari Bierez ha Yann-ar-Feiz,

E oa o daou er memes neiz.
(Marie Bierez et Jean-la-Foi

Étaient tous deux dans même nid.)


Et les danseurs, battant la mesure, martelaient les orteils du pauvre homme. La gavotte cessa enfin et il vit… Oh ! mon Dieu ! Ce qu’il vit alors le remplit d’épouvante et d’horreur ! D’abord, des diables à n’en plus finir, des diablotins, des diablotines. An diaoul pikouz (le diable aux yeux chassieux), An diaoul kam (le diable boiteux) et tous les diables de la création. Et puis, et puis, dans un océan de flammes, des êtres démoniaques se démenaient, hurlant leur détresse et leur désespoir. Des fantômes lubriques se livraient à des excentricités. Des juifs en calotte noire, des livres de banque collés au dos, en compagnie d’anciennes cocottes, s’adonnaient à des orgies fantastiques. Des spadassins galonnés, couverts d’or et d’ordures, dansaient le tango ou quelque chose de similaire, tandis qu’un vieil usurier les accompagnait en frappant l’un contre l’autre deux écus flamboyants. Enfin, il y avait là toute la fange, tous les détritus de ceux qui avaient été des puissants et des forts, des bandits respectés et des assassins honorés.

Yann-ar-Feiz regardait, cherchant…

… Du petit peuple, il n’y en avait guère. Guère de menu fretin. Rien que de la haute racaille, la canaille huppée. Quand même, dans le nombre des damnés, il reconnut son propre beau-frère, mais de cela, il ne s’étonna pas, car celui-là avait été fort méchant homme. Il aperçut aussi son voisin et ami Fanch-ar-Peul, décédé depuis peu et ceci le chagrina beaucoup, et lui donna par la suite à réfléchir.

Toute cette tourbe déchirante criait sa haine, bavait, appelait, tendait des bras avides vers Yann. Désespéré, celui-ci eut un geste qui le sauva : il fit le signe de croix ; il le refit même à plusieurs reprises.

Ah ! Messieurs ! Si vous aviez vu ce spectacle ! Depuis le plus minuscule des diablotins jusqu’au grand prévôt lui-même, tous se mirent à trembler. Puis ils crièrent de rage, en proie à une indignation effroyable. La porte de ces lieux, poussée par une puissance invisible, s’ouvrit et une voix glapit :

An estranjour e maez
(L’étranger dehors !)



Yann fut violemment projeté au loin, dans la nuit froide. Dans la lande, une voix ironique chantait :

Hasta buan, Yann-ar-Feiz
Kerz a lesse-ta, d’ha neiz.
Ar gwin-ardant a zo mad
Evet peuz spenn eul lonkad !

Hâte-toi, Yann-ar-Feiz,
Va-t-en vite au nid.
L’eau-de-vie est bonne.
Tu en as bu plus d’une goulée.



De mauvaises langues assurent que Yann-ar-Feiz s’étant saoulé plus que d’habitude, avait passé la nuit dans le taillis. D’autres croient, ferme comme roc, que notre héros fut bien victime de quelque machination diabolique. Quant à moi, craignant de me fourvoyer, je reste dans l’expectative.

En remerciement et en souvenir de sa délivrance inespérée, Jean-la-Foi offrit à notre vénéré patron, Saint Eutrope, d’admirables plats en faïence de Locmaria-Quimper. On pouvait les voir encore, il n’y a pas bien longtemps, dans l’église de Botmeur[1].


  1. Fait rigoureusement exact.