L’Enfant (Vallès)/20

G. Charpentier (p. 285-297).


XX

MES HUMANITÉS


Comme mon professeur de cette année est serin !

Il sort de l’École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit arakné pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie : « Ne portez pas vos extrémités digitales à vos cothurnes. » De beaux cothurnes, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.

Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, et où je connais des palefreniers, avant d’entrer en classe, et je n’ai pas seulement du crottin aux pieds, j’en dois avoir aussi dans mes livres.

Il dit cothurnes et arakné avec un bout de sourire, pour qu’on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, je le sais (imité de Bossuet).


Il m’aime, parce que je trousse bien le vers latin :

« Quelle imagination il a, et quelle facilité ! Minerve est sa marraine !

— Tante Agnès, dit ma mère.

— Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.

— Vous dites, fait madame Vingtras, qui semble effrayée par une de ces consonnances, et a rougi du génitif pluriel !

— Quelle imagination ! » répète le professeur pour se sauver.

Et je laisse dire que je suis intelligent, que j’ai des moyens.

JE N’EN AI PAS !


On nous a donné l’autre jour comme sujet, — « Thémistocle haranguant les Grecs. » Je n’ai rien trouvé, rien, rien !

« J’espère que voilà un beau sujet, hé ! » a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres, — une langue jaune, des lèvres crottées.

C’est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits collèges, on n’en donne pas de comme ça ; il n’y a que dans les collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.

Qu’est-ce que je vais donc bien dire ?

« Mettez-vous à la place de Thémistocle. »

Ils me disent toujours qu’il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là, — avec le nez coupé comme Zopyre ? avec le poignet rôti comme Scévola ?

C’est toujours des généraux, des rois, des reines !

Mais j’ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu’il faut faire dire à Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus !

Non, je ne le sais pas !

Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du Gradus, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l’Alexandre.

Mon père l’ignore, je n’ai pas osé l’avouer.

Mais lui, lui-même ! (oh ! je vends un secret de famille !) j’ai vu que ses exercices à lui, pour l’agrégation étaient faits aussi de pièces et de morceaux. — Sommes-nous une famille de crétins ?…

Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une femme. — Les plaintes d’Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à Ovide.

Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur ; — il est Agrippinus, Aspasios, il n’est pas Aspasie, il n’est pas Agrippine, — il se tord les poils et se les mord, désespéré !

Je sens toute l’infériorité de ma nature, et j’en souffre beaucoup.

Je souffre de me voir accablé d’éloges que je ne mérite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu’un simple filou. Je vole à droite, à gauche, je ramasse des rejets au coin des livres. Je suis même malhonnête quelquefois. J’ai besoin d’une épithète ; peu m’importe de sacrifier la vérité ! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l’affaire, quand même il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste ! Il me faut mon spondée ou mon dactyle, tant pis ! — la qualité n’est rien, c’est la quantité qui est tout.


Il faut toujours être près du Janicule avec eux.

Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.

Je ne puis pas !

Ce n’est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n’ai pas été en Grèce non plus ! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c’est l’oignon qui me fait du mal. Je me vante dans mes narrations de blessures que j’ai reçues par devant, adverso pectore ; j’en ai bien reçu quelques-unes par derrière.

« Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça… »

Je ne sais pas comment on vivait, moi ! Je fais la vaisselle, je reçois des coups, j’ai des bretelles, je m’ennuie pas mal ; mais je ne connais pas d’autre consul que mon père, qui a une grosse cravate et des bottes ressemelées ; et en fait de vieille femme (anus), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du second.

Et l’on continue à dire que j’ai de la facilité.


C’est trop d’hypocrisie. Oh ! le remords m’étouffe !…

Il y a M. Jaluzot, le professeur d’histoire, que tout le monde aime au collège. On dit qu’il est riche de chez lui, et qu’il a son franc parler. C’est un bon garçon.

Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.

« M’sieu Jaluzot !

— Quoi donc, mon enfant ?

— M’sieu Jaluzot ! »

Je baigne ses mains de mes larmes.

« J’ai, M’sieu, que je suis un filou ! »

Il croit que j’ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.

Enfin j’avoue mes vols dans Alexandre et tout ce que j’ai réavalé de rejets, je dis où je prends le derrière de mes vers latins.

« Relevez-vous, mon enfant ! D’avoir ramassé ces épluchures et fait vos compositions avec, vous n’êtes au collège que pour cela, pour mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.

— Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle ! »

C’est l’aveu qui me coûte le plus.

M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s’il se moquait de Thémistocle. On voit bien qu’il a de la fortune.


Pour la narration française, je réussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.

Je dis dans ces narrations qu’il n’y a rien comme la patrie et la liberté pour élever l’âme.

Je ne sais pas ce que c’est que la liberté, moi, ni ce que c’est que la patrie. J’ai été toujours fouetté, giflé, — voilà pour la liberté ; — pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m’embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.

Je me moque de la Grèce et de l’Italie, du Tibre et de l’Eurotas. J’aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.


RÉCITATION CLASSIQUE ET DÉBIT


« Plus fort, mon enfant ! »

C’est ma mère qui parle, elle a bien de la douceur aujourd’hui ! « Plus fort, » est dit comme par une sœur d’hôpital à un malade dont on tient le front brûlant ; « plus fort ! là ! du courage ! c’est bien ! »

Je retombe exténué sur un fauteuil, les bras pendants et mous comme un lapin mort ; j’ai même, comme le lapin assassiné, une goutte de sang au bout du museau : puis, tout autour, la peau est rougeâtre et lisse comme une pelure d’oignon, lisse, lisse !… Si j’avais quelques petits poils qui faisaient les fous, ils sont partis, noyés, tant il m’a passé d’eau dans les narines depuis ce matin !


C’est qu’aujourd’hui on compose en récitation classique et débit, et ma mère veut que j’aie le prix.

Pour cela, il faut non seulement savoir, mais bien dire ; et un nez vigoureusement clarifié permet d’avoir la voix claire.

On m’a clarifié le nez.

Ma mère l’a pris et mis dans l’eau ; il est resté là longtemps, longtemps ! oh ! les minutes étaient des siècles ! Enfin elle l’a retiré bien proprement et m’a dit :

« Renifle, mon enfant ! renifle ! »

Je ne pouvais plus.

« Fais un effort, Jacques ! »

Je l’ai fait.

Seringue molle, mon nez a tiré et craché l’eau pendant une demi-heure, peut-être plus, et il me semble qu’on m’a vidé et que ma tête tient à mon cou comme un ballon rose à un fil ; le vent la balance. J’y porte la main. « Où est-elle ? — Ah ! la voilà ! »

Il n’y a que le nez qui compte ; il me cuit comme tout et il flambe comme un bouchon de carafe.

Je m’y attache, je le prends par le bout, moi-même, et je me conduis comme cela, sans me brusquer, jusqu’à mon pupitre, où je repasse ma leçon.

Quelquefois le but est manqué, mon nez dégoutte dans tous les sens, il en tombe des perles d’eau comme d’un torchon pendu, et je dis : « Baban. »

Baban, pour appeler celle qui m’a donné le jour !

Oh ! baban, ba bère ! pour dire : Maman, ma mère.

En classe, quand je récite le premier chant de l’Iliade, je dis : Benin, aeïdé ! — atchiou ! theia Beleiadeo, — atchiou !

Je traîne dans le ridicule le vieil Hobère ! Atchoum ! Atchoum ! Zim, mala ya, boum, boum !


Quelquefois le rhume ne vient pas, et je parle simplement comme un trombone qui a un trou, — où j’ai le nez. Je représente bien l’homme tel qu’un philosophe l’a dépeint, un tube percé par les deux bouts.


Rien de meilleur pour une tête d’enfant, dit le proviseur parlant de l’exercice de purification nasale dont ma mère lui a parlé. Rien de meilleur pour en faire une pâte, oui.

Je suis malgré ou balgré tout, — avec ou sans atchiou, atchoum, — d’une force énorbe en récitation. Ma mémoire prend ça comme mon nez prend l’eau, et je renifle des chants entiers de l’Iliade et des chœurs d’Eschyle, du Virgile et du Bossuet, — mais ça part comme c’est venu. J’oublie le Bossuet comme on oublie l’aloès bienfaisant.


LES MATHÉMATIQUES


« Il a une imagination de feu, cet enfant. »

C’est acquis. Je suis un petit volcan (dont la bouche sent souvent le chou : on en mange tant à la maison !)


« Une imagination de feu, je vous dis ! ah ! ce n’est pas lui qui sera fort en mathématiques ! »


On a l’air d’établir qu’être fort en mathématiques c’est bon pour ceux qui n’ont rien .

Est-ce qu’à Rome, à Athènes, à Sparte, il est question de chiffres, une minute ! Justement je n’aime pas faire des soustractions avec des zéros, et je ne comprends rien à la preuve de la division, rien, rien !

Mon père en rit, le professeur de lettres aussi.

Je suis toujours dans les six derniers.

Mais un beau jour, une nouvelle se répand.

Grand étonnement. Rumeur dans la cour, sous les arcades.

J’ai été premier en géométrie.

Le professeur de lettres me fait un peu la mine. Suis-je un volcan — ou n’en suis-je pas un ?…

Le coup est tellement inattendu qu’on se demande si je n’ai pas pillé, copié, truqué, et l’on m’appelle au tableau pour voir si je m’en tirerai la craie à la main.

Je m’en tire, et j’ajoute même à la leçon. Je me tourne vers mes camarades et je leur explique le problème en faisant des gestes, en prenant des livres, en ramassant des bouts de bois ; je roule des cornets, je bâtis des figures et je ne m’arrête que quand le professeur me dit d’un air blessé :

« Est-ce que vous avez bientôt fini votre manège. Est-ce vous qui faites le cours, ou moi ? »

Je remonte à ma place au milieu d’un murmure d’admiration.

À la fin de la classe, on m’interroge :

« Comment as-tu donc fait ? Quand as-tu appris ? »

Comment j’ai appris ?


Il y a dans une petite rue une maison bien triste avec quelques carreaux cassés qu’on a emplâtrés de papier ; une cage noire pend à la fenêtre du second, au-dessus d’un pot de fleurs qui grelotte au vent.

Là demeure un pauvre, un Italien proscrit.

La première fois que je le vis, je frissonnai ; j’étais ému. Tout le passé de mes versions allait m’apparaître en chair et en os, représenté par un homme qui s’était baigné dans le Tibre : Tacite, Tite-Live, le cheval de César, la chèvre de Septimus, la torche de Néron !…

Mais comme ce logement est triste !

Une petite lampe qui brûle sur une table chargée de vieux livres, un chien qui me regarde en faisant les yeux blancs, et un homme à cheveux gris, avec de grosses lunettes, qui raccommode une culotte en guenilles.

C’était le Romain.

« Je viens de la part de mon père, M. Vingtras… »

Je lui remis une lettre qu’on m’avait chargé de porter. Il lut, je le suivais des yeux.

Quoi ! il venait de Rome ? Il était du pays des gladiateurs, ce vieux tout gris, qui avait l’air d’un hibou dans une échoppe de savetier et qui mettait un fond à son pantalon.

C’était son vexillum à lui, et cette aiguille était son épée ? Où donc son casque et son bouclier ? Il a un tricot de laine…

En regardant, je vis qu’il lui manquait trois doigts à la main ; c’était laid, ces bouts d’os ronds, et les autres doigts qui restaient avaient l’air de deux cornes.

Il trembla un peu en refermant la lettre.

« Vous remercierez bien votre père, » dit-il.

Il me sembla qu’il avait une tache brillante, une goutte d’eau dans les yeux.

Il pleurait, — mais est-ce que les Romains pleuraient ?

Je commençais à croire qu’on s’était trompé ou qu’il avait menti ; il me tendit un petit livre.

« C’est moi qui l’ai fait, dit-il. Aimez-vous les mathématiques ?… »

Il vit que non à mon air.

« Non ! — Eh bien ! mon livre vous plaira peut-être tout de même. Tenez, il y a une boîte avec. »

Il me conduisit jusqu’à la porte, tenant toujours sa culotte, et relevant ses lunettes avec ses bouts de doigts ; je l’entendis qui disait à son chien :

« C’est une leçon de quarante sous ; tu auras de la pâtée ; moi, j’aurai du pain. »


Il avait été adressé à mon père, par hasard, et mon père lui avait trouvé une répétition ; c’était l’objet de la lettre.

« Aimez-vous les mathématiques ? »

Il ne voyait donc pas tout de suite que j’étais un volcan ? Est-ce qu’il les aimait, lui ? Est-ce que c’était une âme de teneur de livres, ce descendant de Romulus ? Il n’avait vraiment rien du civis et du commilito, avec son pantalon et ses lunettes !


Qu’y avait-il dans sa boîte ?

Des plâtres en tranches.

Et dans ce livre ? Des mots de géométrie.


Le lendemain, un dimanche, au lieu d’aller chez un camarade, comme mon père me l’avait permis, je passai ma journée avec ce livre et ces plâtres.

C’est le samedi suivant que j’étais premier.

J’allai tout joyeux en faire part à cet homme, qui me raconta son histoire.

Il avait failli mourir sous les coups des agents du roi de Naples, qui étaient venus pour l’arrêter comme conspirateur, et contre lesquels il s’était défendu pour sauver des papiers qui compromettaient d’autres gens. C’est là qu’il avait eu les doigts hachés. Il avait pu se traîner dans un coin ; on l’avait ramassé, sauvé, et il était passé en France.

« Conspirateur ! Vous étiez conspirateur ?

— J’étais maçon, heureusement. J’ai profité de ce que je savais de mon métier pour faire ces modèles de géométrie. À propos : vous avez compris mon système, il paraît.

— Il n’y a qu’à regarder et à toucher. Tenez, voulez-vous que je vous explique ? »

Prenant les plâtres que je trouvais sous la main, je refis ma démonstration.

« C’est ça ! c’est ça ! disait-il en hochant la tête. On veut enseigner aux enfants ce que c’est qu’un cône, comment on le coupe, le volume de la sphère, et on leur montre des lignes, des lignes ! Donnez-leur le cône en bois, la figure en plâtre, apprenez-leur cela, comme on découpe une orange ! — De la théologie, tout leur vieux système ! Toujours le bon Dieu ! le bon Dieu !

— Qu’est-ce que vous dites du bon Dieu ?

— Rien, rien. »


Il eut l’air de sortir d’une colère, et il me reparla de la géométrie avec des fils et du plâtre.