L’Encyclopédie/1re édition/TOILE

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TOILE, s. f. (Tissérand.) tissu fait de fils entrelacés, dont les uns appellés fils de chaine s’étendent en longueur, & les autres nommés fils de trème traversent les fils de la chaîne.

Les toiles se fabriquent sur un métier à deux marches par le moyen de la navette ; les matieres qu’on y emploie le plus souvent, sont le lin, le chanvre & le coton.

Il y a des toiles de toute sorte de largeur & d’un nombre presqu’infini d’especes différentes.

Les ouvriers qui fabriquent les toiles, sont appellés toiliers, mais plus ordinairement tisserands. Voyez Tisserand.

Toile d’Hollande, Toile de demi-Hollande, on appelle ainsi des toiles très-fines & très-belles qui servent ordinairement à faire des chemises pour hommes & pour femmes. Elles viennent de Hollande & de Frise, & de quelques autres endroits des Provinces-Unies, d’où elles ont pris leur nom qu’on prononce presque toujours absolument, & sans y ajouter le mot de toile. Ainsi l’on dit de la Hollande, de la demi-Hollande ; mais on ne parle guere de la sorte que dans le commerce.

C’est à Harlem où se fait le plus grand négoce de ces toiles, d’autant que c’est en cette ville où elles sont presque toutes envoyées en écru des endroits de leur fabrique pour y recevoir dans le printems ce beau blanc que chacun admire.

Ces sortes de toiles dont la matiere est de lin, sont très-serrées, très-unies & très-fermes, quoique fort fines. Les plus belles & les plus estimées se font dans la province de Frise, ce qui fait qu’on les nomme par distinction toiles de Frise ou simplement frises.

Les toiles de Hollande ont pour l’ordinaire trois quarts & deux doigts de large, chaque piece contenant vingt-neuf à trente aunes mesure de Paris.

Il se fait encore en Hollande une sorte de grosse toile de chanvre écrue propre à faire des voiles de navire, qui est appellée dans le pays canefas.

On tire de Hollande, particulierement d’Amsterdam & de Rotterdam, certaines especes de toile dont la principale destination est pour l’Espagne, où elles sont appellées hollandillos. Ces toiles ne sont autre chose que des toiles de coton blanches des Indes.

Il se fait du côté de Gand & de Courtray certaines toiles auxquelles l’on donne le nom de toiles de Hollande.

Il y a d’autres toiles appellées demi-hollandes que l’on fabrique en Picardie. Il se manufacture encore en France des toiles auxquelles on donne le nom de toile demi-hollande truffette.

Toile peinte des Indes, (Hist. des inventions.) les toiles des Indes tirent leur valeur & leur prix de la vivacité, de la ténacité & de l’adhérence des couleurs dont elles sont peintes, qui est telle, que loin de perdre leur éclat quand on les lave, elles n’en deviennent que plus belles.

Avant que de se mettre à peindre sur la toile, il faut lui donner les préparations suivantes. 1°. On prend une piece de toile neuve & serrée, la longueur la plus commune est de neuf coudées ; on la blanchit à moitié ; nous dirons dans la suite comment cela se pratique. 2°. On prend des fruits secs nommés cadou ou cadoucaie, au nombre d’environ 25, ou pour parler plus juste, le poids de trois palams. Ce poids indien équivaut à une once, plus un huitieme ou environ, puisque quatorze palams & un quart font une livre. On casse ce fruit pour en tirer le noyau qui n’est d’aucune utilité. On réduit ces fruits secs en poudre. Les Indiens le font sur une pierre, & se servent pour cela d’un cylindre qui est aussi de pierre, & qu’ils emploient à-peu-près comme les pâtissiers, lorsqu’ils broient & étendent leur pâte. 3°. On passe cette poudre par le tamis, & on la met dans deux pintes ou environ de lait de buffle ; il faut augmenter le lait & le poids du cadou selon le besoin & la quantité des toiles. 4°. On y trempe peu de tems après la toile autant de fois qu’il est nécessaire, afin qu’elle soit bien humectée de ce lait ; on la retire alors, on la tord fortement, & on la fait sécher au soleil. 5°. Le lendemain on lave légerement la toile dans de l’eau ordinaire ; on en exprime l’eau en la tordant, & après l’avoir fait sécher au soleil, on la laisse au-moins un quart d’heure à l’ombre.

Après cette préparation qu’on pourroit appeller intérieure, on doit passer aussitôt à une autre, que l’on appellera, si l’on veut, extérieure, parce qu’elle n’a pour objet que la superficie de la toile. Pour la rendre plus unie, & pour que rien n’arrête le pinceau, on la plie en quatre ou en six doubles, & avec une piece de bois on la bat sur une autre piece de bois bien unie, observant de la battre partout également, & quand elle est suffisamment battue dans un sens, on la plie dans un autre, & on recommence la même opération.

Il est bon de faire ici quelques observations qui ne seront pas tout-à-fait inutiles. 1°. Le fruit cadou se trouve dans les bois sur un arbre de médiocre hauteur. Il se trouve presque partout, mais principalement dans le Malleialam, pays montagneux, ainsi que son nom le signifie, qui s’étend considérablement le long de la côte de Malabar. 2°. Ce fruit sec qui est de la grosseur de la muscade, s’emploie aux Indes par les médecins, & il entre surtout dans les remedes que l’on donne aux femmes nouvellement accouchées 3°. Il est extrèmement aigre au goût ; cependant quand on en garde un morceau dans la bouche pendant un certain tems, on lui trouve un petit goût de réglisse. 4°. Si après en avoir humecté médiocrement & brisé un morceau dans la bouche, on le prend entre les doigts, on le trouve fort gluant. C’est en partie à ces deux qualités, c’est-à-dire à son âpreté & à son onctuosité, qu’on doit attribuer l’adhérence des couleurs dans les toiles indiennes, surtout à son âpreté ; c’est au-moins l’idée des peintres indiens.

Il y a long-tems que l’on cherche en Europe l’art de fixer les couleurs, & de leur donner cette adhérence qu’on admire dans les toiles des Indes. Peut-être en découvrira-t-on le secret, si l’on vient à connoître parfaitement le cadoucaie, surtout sa principale qualité, qui est son extrème âpreté. Ne pourroit on point trouver en Europe des fruits analogues à celui-là ? Les noix de galle, les nefles séchées avant leur maturité, l’écorce de grenade ne participeroient-elles pas beaucoup aux qualités du cadou ?

Ajoutons à ces observations quelques expériences qui ont été faites sur le cadou. 1°. De la chaux délayée dans l’infusion de cadou donne du verd ; s’il y a trop de chaux, la teinture devient brune ; si l’on verse sur cette teinture brune une trop grande quantité de cette infusion, la couleur paroit d’abord blanchâtre, peu après la chaux se précipite au fond du vase. 2°. Un linge blanc trempé dans une forte infusion de cadou contracte une couleur jaunâtre fort pâle ; mais quand on y a mêlé le lait de buffle, le linge sort avec une couleur d’orangé un peu pâle. 3°. Ayant mêlé un peu de notre encre d’Europe avec de l’infusion de cadou, on a remarqué au dedans en plusieurs endroits une pellicule bleuâtre semblable à celle que l’on voit sur les eaux ferrugineuses, avec cette différence que cette pellicule étoit dans l’eau même, à quelque distance de la superficie. Il seroit aisé de faire en Europe des expériences sur le cadou même, parce qu’il est facile d’en faire venir des Indes, ces fruits étant à très-grand marché.

Pour ce qui est du lait de buffle qu’on met avec l’infusion du cadoucaie, on le préfere à celui de vache, parce qu’il est beaucoup plus gras & plus onctueux. Ce lait produit pour les toiles le même effet que la gomme & les autres préparations que l’on emploie pour le papier afin qu’il ne boive pas. En effet on a éprouvé que notre encre peinte sur une toile préparée avec le cadou s’étend beaucoup, & pénetre de l’autre côté. Il en arrive de même à la peinture noire des Indiens.

Ce qu’il y a encore à observer, est que l’on ne se sert pas indifféremment de toute sorte de bois pour battre les toiles & les polir. Le bois sur lequel on les met, & celui qu’on emploie pour les battre, sont ordinairement de tamarinier ou d’un autre arbre nommé porchi, parce qu’ils sont extrèmement compactes quand ils sont vieux. Celui qu’on emploie pour battre, se nomme cattapouli. Il est rond, long environ d’une coudée, & gros comme la jambe, excepté à une extrémité qui sert de manche. Deux ouvriers assis vis-à-vis l’un de l’autre battent la toile à-l’envi. Le coup d’œil & l’expérience ont bientôt appris à connoître quand la toile est polie & lissée au point convenable.

La toile ainsi préparée, il faut y dessiner les fleurs & les autres choses qu’on veut y peindre. Les ouvriers indiens n’ont rien de particulier ; ils se servent du poncis de même que nos brodeurs. Le peintre a eu soin de tracer son dessein sur le papier ; il en pique les traits principaux avec une aiguille fine ; il applique ce papier sur sa toile ; il y passe ensuite la ponce, c’est-à-dire un rouet de poudre de charbon par-dessus les piquures ; & par ce moyen le dessein se trouve tout tracé sur la toile. Toute sorte de charbon est propre à cette opération, excepté celui de palmier, parce que selon l’opinion des Indiens, il déchire la toile. Ensuite sur ces traits on passe avec le pinceau du noir & du rouge, selon les endroits qui l’exigent ; après quoi l’ouvrage se trouve dessiné.

Il s’agit maintenant de peindre les couleurs sur ce dessein. La premiere qu’on applique, est le noir. Cette couleur n’est guere en usage, si ce n’est pour certains traits, & pour les tiges des fleurs. C’est ainsi qu’on la prépare. 1°. On prend plusieurs morceaux de machefer ; on les frappe les uns contre les autres pour en faire tomber ce qui est moins solide. On réserve les gros morceaux, environ neuf à dix fois la grosseur d’un œuf. 2°. On y joint quatre ou cinq morceaux de fer vieux ou neuf, peu importe. 3°. Ayant mis à terre en un monceau le fer & le machefer, on allume du feu par-dessus. Celui qu’on fait avec des feuilles de bananier, est meilleur qu’aucun autre. Quand le fer & le machefer sont rouges, on les retire, & on les laisse refroidir. 4°. On met ce fer & ce machefer dans un vase de huit à dix pintes, & l’on y verse du cange chaud, c’est-à dire de l’eau dans laquelle on fait cuire le riz, prenant bien garde qu’il n’y ait pas de sel. 5°. On expose le tout au grand soleil, & après l’y avoir laissé un jour entier, on verse à terre le cange, & l’on remplit le vase de callou, c’est-à-dire de vin de palmier ou de cocotier. 6°. On le remet au soleil trois ou quatre jours consécutifs, & la couleur qui sert à peindre le noir, se trouve préparée.

Il y a quelques observations à faire sur cette opération. La premiere est qu’il ne faut pas mettre plus de quatre ou cinq morceaux de fer sur huit ou neuf pintes de cange ; autrement la teinture rougiroit & couperoit la toile. La seconde regarde la qualité du vin de palmier & de cocotier qui s’aigrit aisément & en peu de jours. On en fait du vinaigre, & l’on s’en sert au lieu de levain, pour faire lever la pâte. La troisieme est qu’on préfere le vin de palmier à celui du cocotier. La quatrieme est qu’au défaut de ce vin, on se sert de kevaron qui est un petit grain dont bien des indiens se nourrissent. Ce grain ressemble fort pour la couleur & la grosseur, à la graine de navet ; mais la tige & les feuilles sont entierement différentes. On y emploie aussi le varagon, qui est un autre fruit qu’on préfere au kevaron. On en pile environ deux poignées qu’on fait cuire ensuite dans de l’eau. On verse cette eau dans le vase où sont le fer & le machefer. On y ajoute la grosseur de deux ou trois muscades de sucre brut de palmier, prenant garde de n’en pas mettre davantage ; autrement la couleur ne tiendroit pas long-tems, & s’effaceroit enfin au blanchissage. La cinquieme est que pour rendre la couleur plus belle, on joint au callou le kevaron ou le varagon préparé comme nous venons de le dire. La sixieme & derniere observation est que cette teinture ne paroîtroit pas fort noire, & ne tiendroit pas sur une toile qui n’auroit pas été préparée avec le cadou.

Après avoir dessiné & peint avec le noir tous les endroits où cette couleur convient, on dessine avec le rouge les fleurs & autres choses qui doivent être terminées par cette autre couleur. Il faut remarquer que l’on ne fait que dessiner ; car il n’est pas encore tems de peindre avec la couleur rouge : il faut auparavant appliquer le bleu ; ce qui demande bien des préparations.

Il faut d’abord mettre la toile dans de l’eau bouillante, & l’y laisser pendant une demi-heure : si l’on met avec la toile deux ou trois cadous, le noir en sera plus beau. En second lieu, ayant délayé dans de l’eau les crottes de brebis ou de chevres, on mettra tremper la toile dans cette eau, & on l’y laissera pendant la nuit : on doit la laver le lendemain & l’exposer au soleil.

Quand on demande aux peintres indiens à quoi sert cette derniere opération, ils s’accordent tous à dire qu’elle sert à enlever de la toile la qualité qu’elle avoit reçue du cadoucaie ; & que si elle la conservoit encore, le bleu qu’on prétend appliquer deviendroit noir.

Il y a encore une autre raison qui rend cette opération nécessaire, c’est de donner plus de blancheur à la toile ; car nous avons dit qu’elle n’étoit qu’à demi blanchie, quand on a commencé à y travailler. En l’exposant au soleil, on ne l’y laisse pas sécher entierement ; mais on y répand de l’eau de-tems-en-tems pendant un jour : ensuite on la bat sur une pierre au bord de l’eau ; mais non pas avec un battoir, comme il se pratique en France. La maniere indienne est de la plier en plusieurs doubles, & de la frapper fortement sur une pierre avec le même mouvement que font les Serruriers & les Maréchaux, en frappant de leurs gros marteaux le fer sur l’enclume.

Quand la toile est suffisamment battue dans un sens, on la bat dans un autre, & de la même façon : vingt ou trente coups suffisent pour l’opération présente. Quand cela est fini, on trempe la toile dans du cange de riz : le mieux seroit, si l’on avoit la commodité de prendre du kevaron, de le broyer, de le mettre sur le feu avec de l’eau, comme si on vouloit le faire cuire, & avant que cette eau soit fort épaissie, y tremper la toile, la retirer aussi-tôt, la faire sécher, & la battre avec le cottapouli, comme on a fait dans la premiere opération pour la lisser.

Comme le bleu ne se peint pas avec un pinceau, mais qu’il s’applique en trempant la toile dans l’indigo préparé, il faut peindre ou enduire la toile de cire généralement par-tout, excepté aux endroits où il y a du noir, & à ceux où il doit y avoir du bleu ou du verd. Cette cire se peint avec un pinceau de fer le plus legerement qu’on peut, d’un seul côté, prenant bien garde qu’il ne reste sans cire que les endroits que nous venons de dire ; autrement ce seroit autant de taches bleues, qu’on ne pourroit effacer. Cela étant fait, on expose au soleil la toile cirée de la sorte ; mais il faut être attentif à ce que la cire ne se fonde, qu’autant qu’il est nécessaire pour pénétrer de l’autre côté. Alors on la retire promptement ; on la retourne à l’envers, & on la frotte en passant fortement la main par-dessus. Le mieux seroit d’y employer un vase de cuivre rond par le fond ; par ce moyen la cire s’étendroit par-tout, même aux endroits qui de l’autre côté doivent être teints en bleu. Cette préparation étant achevée, le peintre donne la toile au teinturier en bleu, qui la rend au bout de quelques jours ; car il est à remarquer que ce ne sont pas les peintres ordinaires, mais les ouvriers ou teinturiers particuliers, qui font cette teinture.

Voici comment l’on prépare l’indigo : on prend des feuilles d’avarei ou d’indigotier, que l’on fait bien sécher ; après quoi on les réduit en poussiere : cette poussiere se met dans un fort grand vase qu’on remplit d’eau ; on la bat fortement au soleil avec un bambou fendu en quatre, & dont les quatre extrémités inférieures sont fort écartées. On laisse ensuite écouler l’eau par un petit trou qui est au bas du vase, au fond duquel reste l’indigo ; on l’en tire, & on le partage en morceaux gros à-peu-près comme un œuf de pigeon ; on répand ensuite de la cendre à l’ombre, & sur cette cendre on étend une toile, sur laquelle on fait sécher l’indigo qui se trouve fait.

Après cela il ne reste plus que de le préparer pour les toiles qu’on veut teindre : l’ouvrier, après avoir réduit en poudre une certaine quantité d’indigo, la met dans un grand vase de terre qu’il remplit d’eau froide. Il y joint ensuite une quantité proportionnée de chaux réduite pareillement en poussiere ; puis il flaire l’indigo pour connoître s’il ne sent point l’aigre ; & en ce cas-là il ajoute encore de la chaux, autant qu’il est nécessaire pour lui faire perdre cette odeur. Prenant ensuite des graines d’avarei environ le quart d’un boisseau, il les fait bouillir dans un seau d’eau pendant un jour & une nuit, conservant la chaudiere pleine d’eau ; il verse après cela le tout, eau & graine, dans le vase de l’indigo préparé. Cette teinture se garde pendant trois jours ; & il faut avoir soin de bien mêler le tout ensemble, en l’agitant quatre ou cinq fois par jour avec un bâton : si l’indigo sentoit encore l’aigre, on y ajouteroit une certaine quantité de chaux.

Le bleu étant ainsi préparé, on y trempe la toile après l’avoir pliée en double ; en sorte que le dessus de la toile soit en-dehors, & que l’envers soit en-dedans. On la laisse tremper environ une heure & demie ; puis on la retire teinte en bleu aux endroits convenables : on voit par-là que les toiles indiennes méritent autant le nom de teintes, que celui de toiles peintes.

La longueur & la multiplicité de toutes ces opérations pour teindre en bleu, fait naître naturellement un doute, savoir si l’on n’auroit pas plutôt fait de peindre avec un pinceau les fleurs bleues, surtout quand il y a peu de cette couleur dans un dessein. Les Indiens conviennent que cela se pourroit ; mais ils disent que ce bleu ainsi peint ne tiendroit pas, & qu’après deux ou trois lessives il disparoîtroit.

La ténacité & l’adhérence de la couleur bleue doit être attribuée à la graine d’avarei ; cette graine croît aux Indes orientales, quoiqu’il n’y en ait pas partout. Elle est d’un brun clair olivâtre, cylindrique, de la grosseur d’une ligne, & comme tranchée par les deux bouts ; on a de la peine à la rompre avec la dent ; elle est insipide & laisse une petite amertume dans la bouche.

Après le bleu c’est le rouge qu’il faut peindre ; mais on doit auparavant retirer la cire de la toile, la blanchir, & la préparer à recevoir cette couleur ; telle est la maniere de retirer la cire.

On met la toile dans l’eau bouillante, la cire se fond ; on diminue le feu, afin qu’elle surnage plus aisément, & on la retire avec une cuillier le plus exactement qu’il est possible : on fait de nouveau bouillir l’eau afin de retirer ce qui pourroit y être resté de cire. Quoique cette cire soit devenue fort sale, elle ne laisse pas de servir encore pour le même usage.

Pour blanchir la toile on la lave dans de l’eau ; on la bat neuf à dix fois sur la pierre, & on la met tremper dans d’autres eaux, où l’on a délayé des crottes de brebis. On la lave encore, & on l’étend pendant trois jours au soleil, observant d’y répandre légerement de l’eau de-tems-en-tems, ainsi qu’on l’a dit plus haut. On délaye ensuite dans de l’eau froide une sorte de terre nommée ola, dont se servent les blanchisseurs, & on y met tremper la toile pendant environ une heure ; après quoi on allume du feu sous le vase ; & quand l’eau commence à bouillir, on en ôte la toile, pour aller la laver dans un étang, sur le bord duquel on la bat environ quatre cens fois sur la pierre, puis on la tord fortement. Ensuite on la met tremper pendant un jour & une nuit dans de l’eau, où l’on a délayé une petite quantité de bouse de vache, ou de buffle femelle. Après cela, on la retire ; on la lave de nouveau dans l’étang, & on la déploye pour l’étendre pendant un demi-jour au soleil, & l’arroser légerement de-tems-en-tems. On la remet encore sur le feu dans un vase plein d’eau ; & quand l’eau a un peu bouilli, on en retire la toile pour la laver encore une fois dans l’étang, la battre un peu, & la faire sécher.

Enfin, pour rendre la toile propre à recevoir & à retenir la couleur rouge, il faut réïtérer l’opération du cadoucaie, comme on l’a rapporté au commencement ; c’est-à-dire, qu’on trempe la toile dans l’in

        1. fusion simple du cadou, qu’on la lave ensuite, qu’on

la bat sur la pierre, qu’on la fait sécher, qu’après cela on la fait tremper dans du lait de buffle, qu’on l’y agite, & qu’on la frotte pendant quelque tems avec les mains ; que quand elle est parfaitement imbibée, on la retire, on la tord, & on la fait sécher ; qu’alors s’il doit y avoir dans les fleurs rouges des traits blancs, comme sont souvent les pistils, les étamines, & autres traits, on peint ces endroits avec de la cire ; après quoi on peint enfin avec un pinceau indien le rouge qu’on a préparé auparavant. Ce sont communément les enfans qui peignent le rouge, parce que ce travail est moins pénible, à-moins qu’on ne voulût faire un travail plus parfait.

Venons maintenant à la maniere dont il faut préparer le rouge : on prend de l’eau âpre, c’est-à-dire, de l’eau de certains puits particuliers, à laquelle on trouve ce goût. Sur deux pintes d’eau on met deux onces d’alun réduit en poudre, on y ajoute quatre onces de bois rouge nommé vartangen, ou du bois de sapan réduit aussi en poudre. On met le tout au soleil pendant deux jours, prenant garde qu’il n’y tombe rien d’aigre & de salé ; autrement la couleur perdroit beaucoup de sa force. Si l’on veut que le rouge soit plus foncé, on y ajoute de l’alun ; on y verse plus d’eau, quand on veut qu’il le soit moins ; & c’est par ce moyen qu’on fait le rouge pour les nuances, & les dégradations de cette couleur.

Pour composer une couleur de lie de vin & un peu violette, il faut prendre une partie du rouge dont nous venons de parler, & une partie du noir dont on a marqué plus haut la composition. On y ajoute une partie égale de cange, de ris gardé pendant trois mois, & de ce mélange il en résulte la couleur dont il s’agit. Il regne une superstition ridicule parmi plusieurs gentils au sujet de ce cange aigri. Celui qui en a, s’en servira lui-même tous les jours de la semaine ; mais le dimanche, le jeudi, & le vendredi, il en refusera à d’autres qui en manqueroient. Ce seroit, disent-ils, chasser leur dieu de leur maison, que d’en donner ces jours-là. Au défaut de ce vinaigre de cange, on peut se servir de vinaigre de callou, ou de vin de palmier.

On peut composer différentes couleurs dépendantes du rouge, qu’il est inutile de rapporter ici. Il suffit de dire qu’elles doivent se peindre en même tems que le rouge, c’est-à-dire avant de passer aux opérations dont nous parlerons, après que nous aurons fait quelques observations sur ce qui précede.

1°. Ces puits dont l’eau est âpre ne sont pas communs, même dans l’Inde ; quelquefois il ne s’en trouve qu’un seul dans toute une ville. 2°. Cette eau, selon l’épreuve que plusieurs européens en ont faite, n’a pas le goût que les Indiens lui attribuent, mais elle paroit moins bonne que l’eau ordinaire. 3°. On se sert de cette eau préferablement à toute autre, afin que le rouge soit plus beau, disent les uns, & suivant ce qu’en disent d’autres plus communément, c’est une nécessité de s’en servir, parce qu’autrement le rouge ne tiendroit pas. 4°. C’est d’Achen qu’on apporte aux Indes le bon alun & le bon bois de sapan.

Quelque vertu qu’ait l’eau aigre pour rendre la couleur rouge adhérante, elle ne tiendroit pas suffisamment, & ne seroit pas belle, si l’on manquoit d’y ajouter la teinture d’imbourre ; c’est ce qu’on appelle plus communément chaïaver ou racine de chaïa. Mais avant que de la mettre en œuvre il faut préparer la toile en la lavant dans l’étang le matin, en l’y plongeant plusieurs fois, afin qu’elle s’imbibe d’eau, ce qu’on a principalement en vue, & ce qui ne se fait pas promptement, à cause de l’onctuosité du lait de buffle, où auparavant l’on avoit mis cette toile, on a bat une trentaine de fois sur la pierre, & on la fait sécher.

Tandis qu’on préparoit la toile, on a dû aussi préparer la racine de chaïa, ce qui se pratique de cette maniere. On prend de cette racine bien seche, on la réduit en poudre très-fine, en la pilant bien dans un mortier de pierre & non de bois, ce qu’on recommande expressément, jettant de tems-en-tems dans le mortier un peu d’eau âpre : on prend de cette poudre environ trois livres, & on la met dans deux seaux d’eau ordinaire, que l’on a fait tiédir, & l’on a soin d’agiter un peu le tout avec la main : cette eau devient rouge, mais elle ne donne à la toile qu’une assez vilaine couleur : aussi ne s’en sert-on que pour donner aux autres couleurs rouges leur derniere perfection.

Il faut pour cela plonger la toile dans cette teinture ; & afin qu’elle la prenne bien, l’agiter & la tourner en tout sens pendant une demi-heure, qu’on augmente le feu sous le vase. Lorsque la main ne peut plus soutenir la chaleur de la teinture, ceux qui veulent que leur ouvrage soit plus propre & plus parfait, ne manquent pas d’en retirer leur toile, de la tordre, & de la faire bien sécher : en voici la raison. Quand on peint le rouge, il est difficile qu’il n’en tombe quelques gouttes dans les endroits où il ne doit point y en avoir. Il est vrai que le peintre a soin de les enlever avec le doigt autant qu’il peut, à-peu-près comme nous faisons lorsque quelque goutte d’encre est tombée sur le papier où nous écrivons ; mais il reste toujours des taches que la teinture de chaia rend encore plus sensibles : c’est pourquoi avant que de passer outre on retire la toile, on la fait secher, & l’ouvrier recherche ces taches, & les enleve le mieux qu’il peut avec un limon coupé en deux parties.

Les taches étant effacées, on remet la toile dans la teinture, on augmente le feu jusqu’à ce que la main n’en puisse pas soutenir la chaleur ; on a soin de la tourner & retourner en tout sens pendant une demi-heure : sur le soir on augmente le feu, & on sait bouillir la teinture pendant une heure ou environ. On éteint alors le feu ; & quand la teinture est tiede, on en retire la toile qu’on tend fortement, & que l’on garde ainsi humide jusqu’au lendemain.

Avant que de parler des autres couleurs, il est bon de dire quelque chose sur le chaïa. Cette plante naît d’elle-même ; on ne laisse pas d’en semer aussi pour le besoin qu’on en a. Elle ne croît hors de terre que d’environ un demi-pié ; la feuille est d’un verd clair, large de près de deux lignes, & longue de cinq à six. La fleur est extrèmement petite & bleuâtre ; la graine n’est guere plus grosse que celle du tabac. Cette petite plante pousse en terre une racine qui va quelquefois jusqu’à près de quatre piés ; ce n’est pas la meilleure : on lui préfere celle qui n’a qu’un pié ou un pié & demi de longueur. Cette racine est fort menue, quoiqu’elle pousse avant en terre & tout droit ; elle ne jette à droite & à gauche que fort peu & de très-petits filamens. Elle est jaune quand elle est fraîche, & devient brune en se séchant : ce n’est que quand elle est seche qu’elle donne à l’eau la couleur rouge, sur quoi on a fait une épreuve assez singuliere. Un ouvrier avoit mis tremper cette racine dans de l’eau qui étoit devenue rouge. Pendant la nuit un accident fit répandre la liqueur ; mais il fut bien surpris de trouver le lendemain au fond du vase quelques gouttes d’une liqueur jaune qui s’y étoit ramassée ; ce qui ne venoit que de ce que le chaïa dont il s’étoit servi étoit de la meilleure espece. En effet, lorsque les ouvriers réduisent en poussiere cette racine, en jettant un peu d’eau, comme on l’a dit, il est assez ordinaire qu’elle soit de couleur de safran. On remarquera, qu’autour de ce vase renversé, il s’étoit attaché une pellicule d’un violet assez beau. Cette plante se vend en paquets secs ; on en retranche le haut, où sont les feuilles desséchées, & on n’emploie que les racines pour cette teinture.

Comme la toile y a été plongée entierement, & qu’elle a dû être imbibée de cette couleur, il faut la retirer, sans craindre que les couleurs rouges soient endommagées par les opérations suivantes. Elles sont les mêmes que celles dont nous avons déjà parlé ; c’est-à-dire qu’il faut laver la toile dans l’étang, la battre dix ou douze fois sur la pierre, la blanchir avec des crottes de mouton, & le troisieme jour la savonner, la battre, & la faire sécher en jettant légerement de l’eau dessus de tems-en-tems. On la laisse humide pendant la nuit ; on la lave encore le lendemain, & on la fait sécher comme la veille : enfin à midi on la lave dans de l’eau chaude pour en retirer le savon & toutes les ordures qui pourroient s’y être attachées, & on la fait bien sécher.

La couleur verte qu’on veut peindre sur la toile demande pareillement des préparations : les voici. Il faut prendre un palam, ou un peu plus d’une once de fleur de cadou, autant de cadou, une poignée de chaïaver ; & si l’on veut que le verd soit plus beau, on y ajoute une écorce de grenade. Après avoir réduit ces ingrédiens en poudre, on les met dans trois bouteilles d’eau, que l’on fait ensuite bouillir jusqu’à diminution des trois quarts ; on verse cette teinture dans un vase en la passant par un linge : sur une bouteille de cette teinture on y met une demi-once d’alun en poudre : on agite quelque tems le vase, & la couleur se trouve préparée.

Si l’on peint avec cette couleur sur le bleu, on aura du verd ; c’est pourquoi quand l’ouvrier a teint sa toile en bleu, il a eu soin de ne pas peindre de cire les endroits où il avoit dessein de peindre du verd, afin que la toile teinte d’abord en bleu, fût en état de recevoir le verd en son tems : il est si nécessaire de peindre sur le bleu, qu’on n’auroit qu’une couleur jaune, si on le peignoit sur une toile blanche.

Mais on doit savoir que ce verd ne tient pas comme le bleu & le rouge ; ensorte qu’après avoir lavé la toile quatre ou cinq fois, il disparoit, & il ne reste à sa place que le bleu sur lequel on l’avoit peint. Il y a cependant un moyen de fixer cette couleur, ensorte qu’elle dure autant que la toile même : le voici. Il faut prendre l’oignon du bananier, le piler encore frais, & en tirer le suc. Sur une bouteille de teinture verte on met quatre ou cinq cuillerées de ce suc, & le verd devient adhérent & ineffaçable ; l’inconvénient est que ce suc fait perdre au verd une partie de sa beauté.

Il reste à parler de la couleur jaune qui ne demande pas une longue explication. La même couleur qui sert pour le verd en peignant sur le bleu, sert pour le jaune en peignant sur la toile blanche. Mais cette couleur n’est pas fort adhérente ; elle disparoît après avoir été lavée un certain nombre de fois : cependant quand on se contente de savonner légerement ces toiles, ou de les laver dans du petit-lait aigri, mélé de suc de limon, ou bien encore de les faire tremper dans de l’eau, où l’on aura délayé un peu de bouse de vache, & qu’on aura passée au-travers d’un linge ; ces couleurs passageres durent bien plus longtems. Observat. sur les cout. d’Asie. (D. J.)

Toiles peintes imitées des indiennes qui se fabriquent en Europe. Les toiles peintes ou les indiennes, sont des toiles de coton empreintes de diverses couleurs ; on en fait en plusieurs endroits en Europe, mais les plus belles viennent de Perse & des Indes orientales. On croit communément qu’on ne peut en faire en Europe de la beauté de celles des Indes, ni qui se lavent de la même maniere sans s’effacer, parce qu’on croit que dans l’Inde on y fait les teintures avec des sucs d’herbes qui ne croissent pas dans ce pays-ci : mais c’est une erreur qu’il est facile de détruire, en faisant voir que nous avons ici de quoi faire des couleurs aussi variées, aussi belles, & aussi ineffaçables qu’aux Indes ; il est vrai cependant que les toiles peintes qu’on fabrique en Hollande & ailleurs, ne sont pas de la beauté de celles des Indes ; mais voici quelle est la raison. Le travail des ouvriers ne coûte presque rien en Perse & aux Indes ; aussi le tems qu’on met à ces sortes d’ouvrages n’est pas un objet à considérer : ici au contraire, le tems est ce qu’il y a de plus précieux, les matieres qu’on emploie ne sont rien en comparaison, il faut donc chercher à épargner le tems pour pouvoir faire quelque profit ; c’est ce que l’on fait, & c’est aussi pour cela que nos ouvrages sont inférieurs à ceux des Indes, car ils ne leur céderoient en rien s’il étoit possible d’y employer le tems nécessaire.

Il y a plusieurs manieres de travailler la toile peinte suivant l’espece & le nombre des couleurs qu’on y emploie, quoiqu’il semble qu’on doive commencer par celles qui ne sont imprimées que d’une seule couleur ; nous ne le ferons pas cependant, parce que chaque couleur employée seule, demande une pratique différente qui sera plus facile à déduire lorsque l’on sera au fait de celles où il entre plusieurs couleurs.

Maniere de faire une toile peinte à fond blanc où il y a des fleurs de deux ou trois nuances, des fleurs violettes & gris-de-lin, des fleurs bleues, des fleurs jaunes, le trait des tiges noir, les tiges & les feuilles vertes. Préparation de la toile. Il faut d’abord ôter avec soin la gomme ou l’apprêt qu’il y a dans presque toutes les toiles, ce qui se fait en la faisant tremper dans l’eau tiede, la frottant bien, la tordant, la lavant ensuite dans l’eau froide bien claire, & la faisant sécher.

Engallage. La toile étant bien dégommée, il la faut engaller, & pour cela on mettra, par exemple, pour dix aunes de toile de coton, environ deux seaux d’eau froide dans un baquet où l’on jettera quatre onces de noix-de-galle bien pilées ; on y mettra en même tems la toile qu’on remuera un peu, afin qu’elle soit mouillée par-tout ; on la laissera ainsi environ une heure & demie ; on la retirera ensuite, on la tordra, & on la laissera sécher à l’ombre.

Précaution à prendre. Lorsque la toile sera bien séche, on verra qu’elle a contracté un œil jaunâtre ; il faudra prendre garde alors qu’il ne tombe quelque goutte d’eau par-dessus, ce qui feroit une tache ; & dans tout le cours du travail, il faut avoir une grande attention à la propreté, parce que les moindres taches sont irrémediables. Si l’on veut de l’ouvrage fin, il faut calandrer la toile lorsqu’elle sera engallée, afin que cela soit plus fini ; on posera alors sur la toile le dessein que l’on jugera à propos, & on le dessinera à la plume ou au pinceau avec les couleurs ou les mordans dont nous parlerons dans la suite.

Maniere d’imprimer la toile. Si l’on veut un ouvrage plus commun, on l’imprimera avec des planches en cette sorte : on étendra la toile engallée & séchée, sur une grande table bien solide, sur laquelle il y aura de gros drap en double, afin que les planches s’impriment plus également, & on prendra avec une planche gravée, de la couleur noire sur un coussinet : on appliquera la planche sur la toile, on frappera dessus à plusieurs endroits, si elle est grande, afin qu’elle marque par-tout : on imprimera de suite & de la même maniere, tout ce qui doit être en noir, après quoi on fera la même chose avec le rouge foncé, que l’on appliquera avec une contreplanche, c’est-à-dire, une seconde planche, qui est la contrepartie de la premiere, & qui ne porte que sur les endroits où il doit y avoir du rouge, & où la premiere planche n’a pas porté, parce qu’à ces endroits-là il y avoit des lieux reservés à dessein.

Quoique cette operation paroisse jusque-là assez simple, il y a cependant bien des remarques à faire.

Maniere d’employer la couleur. Voici premierement ce qui est commun à toutes les couleurs en général, & qu’il faut observer pour les pouvoir employer, soit avec la planche, soit à la plume ou au pinceau. Lorsque la couleur ou le mordant sera fait, de la maniere que nous le décrirons dans la suite, il faudra dissoudre de la gomme arabique pour l’épaissir (le mordant), & pour le mettre en consistance de sirop épais, si l’on veut l’employer à la planche ; si c’est à la plume ou au pinceau, il le faut un peu moins épais, ensorte qu’il puisse couler plus facilement ; lorsqu’on voudra imprimer, on en prendra environ une cuillerée, que l’on étendra avec un morceau de coton sur un coussinet de crin, couvert d’un gros drap : on appliquera à plusieurs reprises la planche sur ce coussinet, pour la bien enduire de couleur : on la frottera avec une brosse, on la rappliquera de nouveau sur le coussinet, & on l’imprimera sur la toile comme nous l’avons dit.

S’il y a quelques endroits dans les angles des bordures ou ailleurs, où on ne veuille point que la planche porte, on y mettra une feuille de papier, qui recevra dans ces endroits l’impression de la planche & les épargnera sur la toile : on reprendra ensuite de la couleur avec la planche, & on imprimera à côté de la premiere impression, & ainsi de suite, prenant chaque fois de nouvelle couleur sur le coussinet, qu’on aura soin d’en fournir à mesure.

La planche est de poirier ou de tilleul, on la grave avec des gouges, des cizeaux & autres pareils instrumens : on voit bien que les traits qui impriment sur la toile, doivent être de relief, comme dans l’impression ordinaire qui se fait en planche de bois.

On n’imprime ordinairement sur la toile que le simple trait en noir ou en rouge, avec les deux premieres planches ; s’il y a des places un peu grandes où il doive y avoir du gros rouge ou du noir, cette premiere planche le porte, ou on le met au pinceau après l’impression.

Composition du noir. La composition pour le noir se fait en faisant bouillir de la limaille de fer avec partie de vinaigre & d’eau ; lorsque le mélange aura bouilli un quart-d’heure, on le retirera du feu & on le laissera reposer vingt-quatre heures : on versera ensuite la liqueur par inclination, pour la garder dans des bouteilles ; elle se conserve autant que l’on veut, & lorsqu’on souhaite s’en servir, on l’épaissit avec de la gomme. Cette liqueur est couleur de rouille de fer, & sur la toile qui n’est point engallée, elle ne fait que du jaune ; mais comme dans l’opération présente on l’imprime sur la toile engallée, elle fait sur le champ un noir foncé qui ne s’en va pas.

Maniere d’appliquer le rouge. Le rouge ne s’applique pas de la même maniere : on ne le met pas immédiatement sur la toile, mais on imprime une composition appellée mordant, qui n’a presque aucune couleur, & qui est différente, selon les différentes nuances de rouge ou de violet. Cette composition sert à faire attacher dans les endroits où elle a été mise, la couleur dans laquelle on plonge & on fait bouillir toute la toile, & à lui donner les différentes nuances dont on a besoin, depuis le couleur de rose, jusqu’au violet foncé.

Premiere composition de mordant pour le rouge foncé. Le mordant pour le beau rouge un peu foncé, se fait en cette sorte : on prend huit parties d’alun de rome, deux parties de soude d’alicante, & une d’arsenic blanc : on pilera toutes ces matieres, on les mettra dans une suffisante quantité d’eau, & on l’épaissira avec la gomme ; il est bon que l’eau dans laquelle on dissout ces matieres soit colorée avec du bois de Bresil, afin de voir sur la toile les endroits où le mordant pourroit n’avoir pas pris, pour les réparer avec la plume ou le pinceau.

Autre mordant pour un beau rouge. On fait un autre mordant, qui donne aussi un très-beau rouge : on met une once & demie d’alun de rome, un gros & demi de sel de tartre, & un gros d’eau forte, dans une pinte d’eau ; il faut toujours des épreuves de ces différens mordans, sur des petits morceaux de toile, pour voir si la couleur est belle.

Lorsque la toile sera imprimée de la sorte, c’est à-dire avec le noir & le mordant pour le rouge, on mettra au pinceau ou avec des contre-planches le même mordant, aux endroits qui doivent être entierement rouges foncés : on les laissera sécher l’un & l’autre pendant douze heures au-moins, après quoi il faut bien laver la toile pour emporter toute la gomme qui y a été mise, avec le mordant & le noir.

Maniere de laver la toile. La maniere de laver la toile est très-importante, car c’est de là qu’en dépend la propreté & la beauté, & c’est ce qui empêche les couleurs de s’étendre & de couler. Si l’on a beaucoup de toile à laver, il faut nécessairement avoir une grande quantité d’eau, & que ce soit de l’eau courante si cela est possible, ou tout au-moins un très-grand bassin, afin que la petite quantité de mordant & de couleur qui s’enleve avec la gomme, soit extrémement étendue & ne puisse pas s’attacher sur le fond de la toile & la tacher : pour cela il faut beaucoup remuer la toile & la brasser en la lavant, & prendre garde lorsqu’il s’y fera des plis, qu’ils n’y soient pas long-tems sans être défaits ; c’est principalement quand on commence à laver la toile qu’il faut avoir ces attentions : car lorsque la premiere gomme est emportée, il n’y a plus rien à craindre. Si on travailloit une petite quantité de toile, & qu’on la lavât dans un seau, ou quelque chose de semblable, il faudroit la laver dans trois ou quatre eaux successivement : on peut être assuré qu’il n’y a nul inconvénient à la trop laver : lorsqu’elle le sera suffisamment, on la tordra, & on la laissera sécher, ou si l’on veut on la bouillira de la maniere suivante.

Maniere de faire bouillir la toile en grappe ou grappée ; Sitôt qu’on en a bien exprimé l’eau, & avant qu’elle soit seche, on met dans un chaudron de l’eau suivant la quantité de toile que l’on a à teindre ; lorsqu’elle commence à tiédir, on y jette de la bonne garance légerement broyée avec les mains ; ou ne peut pas fixer exactement la dose, parce que cela dépend de la bonté de la garance, & de la couleur plus ou moins foncée que l’on veut donner : on peut seulement dire qu’il faut pour quinze aunes de toile, une livre & demie de garance & douze pintes d’eau ; si l’on veut une plus belle couleur, on mêlera de la cochenille avec la garance, à proportion de la beauté de l’ouvrage, & du prix qu’on veut y mettre. Lorsque la garance sera bien mêlée, & que l’eau sera chaude à n’y pouvoir souffrir la main qu’avec peine, on y mettra la toile, on la plongera & on la retirera à plusieurs reprises, afin qu’elle soit teinte bien également. Après cela on la plongera dans l’eau froide, & on la lavera le plus qu’il sera possible, en changeant d’eau très souvent, jusqu’à ce qu’elle en sorte claire : on fera bouillir ensuite quelques poignées de son dans de l’eau claire, & après qu’elle aura bouilli, on la retirera du feu, on la passera par un linge afin d’en ôter le son, & on lavera bien dans cette eau encore chaude, la toile dont le fond perdra encore par ce moyen un peu de la couleur : on la tordra ensuite, & on la laissera bien sécher : on verra pour lors que le fond sera d’un rouge foncé, & que le noir est devenu encore plus beau ; c’est alors qu’avec des contre-planches, si c’est de l’ouvrage commun, ou avec le pinceau, si on le veut plus fini, on mettra le mordant pour le rouge clair, & celui pour le violet.

Composition du mordant pour le rouge clair. Voici de quelle maniere se fait le mordant pour le rouge clair : on prend parties égales d’alun & de crême de tartre ; s’il y a une once de chacun, on dissout ce mélange dans une pinte d’eau, & on le gomme à l’ordinaire : si l’on veut des nuances intermédiaires, il n’y a qu’à mêler un peu du premier mordant avec celui-ci.

Mordant pour le violet. Le mordant pour le violet se fait en mettant dans de l’eau quatre pintes partie d’alun de rome, une partie de vitriol de cypre, autant de verd-de-gris, une demi-partie de chaux vive, & de l’eau de ferraille à discretion, suivant que l’on voudra le violet plus ou moins foncé ; l’eau de ferraille est la même composition dont on s’est servi d’abord pour imprimer en noir.

Mordant pour le gris-de-lin. Pour le gris-de-lin on mêlera le mordant du rouge clair avec celui du violet, dans la proportion qu’on jugera à propos.

Second bouillissage. Lorsqu’on aura mis avec la contre-planche ou au pinceau, ces différens mordans, & qu’ils auront séché pendant douze heures au moins, on lavera la toile avec autant de soins & de précautions que la premiere fois, & lorsqu’on l’aura bien tordue, on la bouillira dans un nouveau bain de garance, à laquelle on ajoutera pour chaque once, un demi-gros de cochenille en poudre : on y remuera bien d’abord la toile, comme on a fait la premiere fois, avant que l’eau commence à bouillir, ensuite on lui laissera faire un bouillon : on la retirera, on la lavera bien dans plusieurs eaux ; ensuite dans de l’eau de son chaude, on la tordra & on la laissera sécher.

Si l’on veut un rouge parfaitement beau, on mettra dans ce second bouillissage, parties égales de cochenille & de graine d’écarlate, & deux parties de garance ; toutes les couleurs en seront beaucoup plus belles. Il n’y a rien à changer dans la façon de bouillir & de laver ; on y verra alors les différentes nuances de rouge, de violet, & de noir, qui seront dans toute leur beauté, & telles qu’elles doivent demeurer ; mais le fond sera rougeâtre, & ce n’est qu’en faisant herber la toile qu’on blanchit le fond.

Maniere d’herber la toile. Voici comme on doit s’y prendre. On passe plusieurs fils aux bords & aux coins de la toile : on l’étend à l’envers sur un pré, & avec des petits bâtons passés dans chacun de ces fils, on fait ensorte qu’elle soit bien tendue : on l’arrose sept ou huit fois le jour ; enfin on ne la laisse jamais sécher, parce que le soleil terniroit les couleurs. Cette opération se fait en tout tems, mais elle est plutôt faite aux mois de Mai & de Septembre, à cause de la rosée, & les toiles en sont mieux blanchies. Elles sont ordinairement cinq à six jours de la sorte dans le pré, après quoi le fond est entierement blanc ; s’il ne l’étoit pas tout-à-fait, on pourroit les laver encore une fois dans de l’eau de son, & les laisser bien sécher.

Cirage de la toile. Il reste maintenant à y mettre le bleu, le verd & le jaune : on commence par le bleu, & pour cet effet on étend la toile sur une table couverte de sable très-fin, ou de sablon, & on fait une composition avec parties égales de suif & de cire : on la tient en la faisant, dans un vaisseau de terre, & on l’applique avec un pinceau sur toute la toile, en reservant seulement les endroits qui doivent être bleus ou verds : il faut faire cette opération avec précaution, car cette composition s’étend facilement lorsqu’elle est un peu chaude, & si elle ne l’étoit point assez, elle ne garantiroit pas suffisamment la toile qui couroit risque d’être tachée : il est vrai que le sable qui est sous la toile empêche la composition de s’étendre, parce qu’il s’y attache sur le champ qu’elle est appliquée : il faut cependant un peu d’usage ; pour la bien employer, & pour s’y accoutumer il n’y a qu’à s’exercer sur les endroits du fond où il n’y a rien à reserver. Cette opération s’appelle cirer la toile : lorsqu’on aura à cirer un endroit, on jettera du sable dessus, avant que la cire soit entierement froide ; le sable qui s’y attache empêche lorsqu’on plie la toile, que les parties cirées n’engraissent celles qui doivent être reservées.

Troisieme bain pour le bleu. Lorsque la toile est bien cirée, on la plonge dans une cuve de teinture bleue ; je donnerai dans la suite la préparation de cette cuve ; mais elle n’a rien de particulier, & c’est la même dont tous les teinturiers se servent pour teindre en bleu. Il faut que la cuve ne soit pas trop chaude, mais seulement un peu tiede, afin que la cire n’y sonde pas ; lorsqu’on a plongé à plusieurs reprises la toile dans la cuve, on la tire & on la laisse sécher.

Pour les nuances. Si l’on veut deux nuances de bleu, lorsque la toile sera séche, on couvrira de la même cire les parties qui doivent être bleu-clair, & on plongera la toile une seconde fois dans la cuve ; les parties qui seront demeurées découvertes se fonceront, & celles que l’on a cirées demeureront d’un bleu-clair : on laissera sécher la toile pendant un jour entier, & lorsqu’on voudra la décirer, on fera bouillir un peu de son dans une bonne quantité d’eau ; lorsqu’elle bouillira on y plongera la toile, dont toute la cire se fondra ; il faut aussitôt la retirer, la frotter légerement avec un peu de savon, la bien laver ensuite dans de l’eau froide, & la laisser sécher.

Si l’on veut faire les tiges & les feuilles vertes, de la même maniere qu’on le fait aux Indes, c’est-à-dire d’un verd brun & assez vilain, il n’y a qu’à passer sur le bleu avec un pinceau la liqueur de ferraille dont on s’est servi pour le noir ; comme la toile est totalement désengallée, elle fait le même verd que l’on voit sur la toile des Indes ; on ne fera rien aux fleurs qui doivent demeurer bleues, & s’il y a quelques parties de fleurs ou d’animaux qui ayent été reservées pour mettre en jaune, on passera la même eau de ferraille qui doit être gommée, (car quoique nous n’ayons pas toujours répété cette circonstance, on doit savoir qu’il ne faut jamais employer aucune couleur, qu’elle ne soit assez gommée pour ne point couler & s’étendre plus qu’on ne veut lorsqu’on l’emploie) : on laissera sécher encore un jour l’eau de ferraille qui a été employée tant pour le verd que pour le jaune, après quoi on lavera bien la toile dans l’eau froide, pour en enlever bien la gomme, & on la laissera bien sécher : il ne reste plus alors qu’à apprêter & à calandrer la toile, ce qui se fait en cette maniere.

Apprêt de la toile. On fait bouillir un peu d’amidon dans de l’eau, & on en fait une espece d’empois blanc, dont on frotte toute la toile, l’humectant avec de l’eau à proportion de la force qu’on veut donner à l’apprêt : on l’étendra ensuite & on la laissera sécher. Cet apprêt est aussi bon que celui de colle de poisson, ou de différentes gommes que plusieurs ouvriers emploient : l’apprêt étant sec, on calandre la toile en la maniere que nous décrirons à la fin de ce mémoire.

Il est bon d’ajouter ici quelques pratiques qui ne sont d’usage que dans les toiles de la premiere beauté, & qui demandent un tems assez considérable, quoique l’exécution n’ait aucune difficulté ; il s’agit de certains desseins délicats qui sont réservés en blanc, en jaune, ou en bleu clair, sur les différentes couleurs ; ces desseins réservés font un très-bel effet : nous aurions dû en parler plutôt, mais nous ne l’avons pas fait, afin qu’on ne perdît pas de vue le cours de l’opération : tous ces desseins réservés se font avec de la cire. J’ignore de quelle maniere on l’emploie aux Indes ; mais après avoir essayé de toutes les façons que j’ai pu imaginer, voici celle qui m’a paru la plus commode.

J’ai pris un pinceau ordinaire, de grosseur médiocre, dans le milieu duquel j’ai ajusté trois fils de fer, qui excédent d’environ une demi-ligne les plus longs poils ; ces trois fils doivent être joints ensorte qu’ils se touchent immédiatement, & qu’ils soient entourés du reste du pinceau.

On fera fondre de la cire blanche dans un petit vaisseau de terre, & on en prendra avec cette sorte de pinceau ; les fils de fer laissent couler la cire que la grosseur du pinceau entretient coulante assez longtems ; & ces mêmes fils soutiennent la main, & font qu’on trace les traits aussi délicatement qu’on pourroit le faire avec la plume : on fera ces raisonnemens sur le rouge, avant de mettre le mordant, & immédiatement après que le trait est imprimé ou dessiné à la main.

Il est aisé de comprendre que lorsqu’on vient à mettre ensuite le mordant sur la feuille où l’on a dessiné la cire, elle conserve ces endroits-là & empêche le mordant d’y prendre ; lorsqu’on fait ensuite bouillir la toile dans la garance ou la cochenille, la cire se fond & s’en va ; & comme il n’y a point eu de mordant dans ces endroits où elle étoit, ils demeurent blancs comme le fond de la toile.

On fera la même chose après le premier bouillissage pour les réservés, sur le rouge clair, le gris-de-lin, le violet, & enfin (après que la toile est herbée), pour le bleu, le verd & le jaune. Cet ouvrage est long, mais il s’en trouve quelquefois dans les toiles de la premiere beauté.

Nous allons donner maintenant les diverses manieres de travailler les toiles qui ont un moindre nombre de couleurs, & pour la plûpart desquelles on a trouvé des pratiques plus faciles ; & nous ajouterons ensuite des procédés de couleurs plus belles que quelques-unes de celles des Indes, & qui n’y sont pas connues.

On voit par le détail que nous venons de faire, que lorsque dans la toile on ne veut que du rouge ou du noir, il s’en faut tenir au premier bouillissage, dans lequel on ajoutera de la cochenille, à proportion de l’éclat qu’on voudra donner à la couleur ; & si l’on y veut du violet, on ira jusqu’au deuxieme bouillissage, & dans l’un & l’autre cas on fera blanchir la toile sur le pré.

Si l’on ne veut qu’une impression noire sur un fend blanc, il s’y faut prendre d’une maniere un peu différente ; on n’engallera point la toile, parce qu’elle contracte dans l’engallage une couleur roussâtre, qu’on ne peut jamais faire en aller, & qu’il n’y a que le bouillissage dans la garence, ou la cochenille qui le puisse détruire : ainsi on ne doit jamais engaller les toiles qui doivent être bouillies ; c’est-à-dire, celles qui doivent avoir du rouge, quoiqu’il soit cependant possible d’imprimer du rouge sans les engaller ni les bouillir, comme nous le dirons dans la suite ; mais cette pratique n’est pas ordinaire, & n’est pas connue aux Indes.

Pour faire donc les toiles qui ne sont que noir & blanc, on les imprimera avec la liqueur de ferraille ; & lorsqu’elle sera seche, ou les lavera avec les précautions que nous avons rapportées ; l’impression sera d’un jaune pâle & ineffaçable ; il y en a quelques-unes qui demeurent en cet état, & qui sont assez jolies ; mais pour les avoir en noir, on hache un morceau de bois d’Inde ou de Campeche, on le fait bouillir dans une suffisante quantité d’eau ; on y plonge la toile, on la remue, on lui fait faire un bouillon, on la lave bien ensuite dans plusieurs eaux froides, & on la met herber sur le pré pendant deux ou trois jours : le fond se blanchit parfaitement, & l’impression demeure d’un très-beau noir ; on l’apprête ensuite, & on la calandre à l’ordinaire.

Il y a une sorte de toiles très-communes, qui ne sont que rouge & noir, & dont le fond, ou les grandes parties du fond, sont marbrés ou plutôt sablés. La maniere d’imprimer ces toiles paroît avoir plusieurs difficultés ; mais on y supplée par une pratique facile & ingénieuse : une seule planche porte tout ce qui doit être imprimé en noir, & une contre-planche tout ce qui doit être imprimé en rouge. Nous avons déjà vu faire la même chose ; mais comme il s’agit de sabler le fond, ce qui seroit impraticable, s’il falloit réserver sur les planches des petites parties de bois en relief assez proches les unes des autres, & assez menues pour faire les points tels qu’ils doivent être.

On creuse donc en entier le fond de la planche, & on le rend le plus uni qu’il est possible ; on y enfonce ensuite de petites pointes de fil-de-fer, dont l’extrémité supérieure demeure au niveau des reliefs de la planche ; & pour s’assurer qu’elles sont de même hauteur, on a un petit outil de fer qui porte à 3 ou 4 lignes de son extrémité une espece de talon, comme on le voit dans la figure ci-jointe ; on frappe sur l’extrémité B, & le talon A enfonce la petite pointe dans la planche, jusqu’à ce que la partie C touche le fond de la planche. Ainsi la pointe ne sauroit enfoncer plus avant ; elles se trouvent par ce moyen toutes de même hauteur, & la grosseur de la partie inférieure du même outil sert encore à les placer à des intervalles égaux, ce qui ne seroit pas facile sans ce secours.

Malgré toutes ces précautions, il peut arriver encore que quelques-unes de ces pointes soient mal unies par leur extrémité supérieure, à cause de l’inégalité de leur hauteur, ou bien elles peuvent être trop pointues, & percer ou déchirer la toile. Pour y remédier, on fait fondre la cire, & on la coule sur la planche ; elle en emplit exactement tout le creux, & environne de toute part les petites pointes ; on la laisse refroidir, & avec une pierre à éguiser on frotte sur toute la surface de la planche ; cela acheve d’unir & de polir tous les fils de fer, ensorte qu’ils portent tous également, & ne peuvent point endommager la toile : on chauffe ensuite la planche pour en ôter la cire ou la poix-résine, & elle est entierement achevée. S’il y a des parties ou on ne veuille que des points noirs, il n’y a que la planche avec laquelle on imprime le noir, qui a des points en ces endroits-là.

Si l’on ne veut que des points rouges dans d’autres endroits, c’est la contre-planche pour le rouge qui les porte : mais dans les parties qui doivent être marbrées, il doit y avoir des pointes sur l’une & sur l’autre planche, ensorte qu’elles portent toutes deux aux mêmes endroits ; c’est ce qui produit le marbré qu’on voit à ces sortes de toiles : on les fait bouillir ensuite dans la garance, & herber de même que les autres.

Les toiles bleues & blanches demandent un travail tout particulier. Le fond ordinairement en est bleu, & les bouquets ou desseins tout blancs ; on juge par ce que nous avons dit ci-dessus, qu’il faut citer les parties qui doivent demeurer blanches, mais il ne seroit pas possible de colorer au pinceau tout ce qui doit l’être, surtout dans des toiles communes, dont le prix est très-modique.

On a imaginé de pratiquer ce qui suit. On fait une planche en bois telle qu’elle doit être pour les parties que l’on veut conserver blanches : l’on moule cette planche de bois dans du sable, dans lequel on jette du plomb ou de l’étain fondu, de sorte que l’on a une planche de plomb pareille à celle de bois : on a soin d’y conserver un bouton ou une main pour la tenir avec plus de facilité ; on étend sur une table couverte de sable la toile que l’on veut cirer, elle ne doit point être engallée, mais seulement bien dégommée, on fait fondre ensuite dans une grande terrine ou autre vaisseau large la composition de suif & de cire dont nous avons parlé ; on chauffe la planche de plomb, on la plonge dans la cire, & on imprime sur la toile ; on jette ensuite du sable sur ce qui est imprimé, & on continue à reprendre de la cire avec la planche, & à imprimer de la même maniere jusqu’à ce que l’ouvrage soit achevé.

Il y a encore quelque observation à faire dans cette pratique ; il faut prendre garde que la cire ne soit trop chaude, parce qu’elle ne produiroit qu’une écume qui rempliroit les vuides de la planche, & feroit des fautes considérables ; il faut aussi disposer au fond du vaisseau dans lequel est la cire un petit chassis de la forme du fond du vaisseau qui porte une toile bien tendue ; la grandeur du chassis sera telle que la toile ne puisse pas s’enfoncer plus bas qu’environ une ligne au-dessous de la surface de la cire fondue, afin qu’en y mettant la planche on ne l’enfonce point trop avant, ce qui boucheroit le creux de la planche, & feroit que l’impression ne seroit pas nette. On jugera facilement par quelques essais, de la chaleur qu’on doit donner à la cire & à la planche pour que l’impression soit faite avec plus de facilité & de propreté.

Lorsque la toile sera cirée, & la cire couverte de sable, on la plongera dans la cuve du bleu, & on la laissera sécher ; si l’on vouloit qu’elle fût verte & blanche, on la plongeroit ensuite à froid dans la teinture jaune, ou seulement avec un gros pinceau, on passeroit la couleur par-dessus : la cire qui y est encore, conserveroit les mêmes endroits qui sont verds par le mélange du jaune.

Si l’on veut le fond verd & les fleurs jaunes, on dessinera la toile lorsqu’elle aura passé dans la cuve du bleu, & on la mettra dans la teinture jaune ; on peut aussi donner par ce moyen plusieurs sortes de verds des Indes : il n’y a qu’à se servir de la liqueur de ferraille. Si l’on veut un verd plus beau, on fera une sorte décoction de graine d’Avignon ; on y dissoudra une très-petite quantité de verd-de-gris, on la gommera, & on la passera sur la toile.

Pour décirer la toile, on s’y prendra, comme nous l’avons déja dit, en la faisant bouillir dans de l’eau avec un peu de son, & la savonnant ensuite dans de l’eau froide.

Voilà à-peu-près toutes les especes de toiles à fond blanc ou de deux seules couleurs ; les différentes nuances sont très-faciles à faire, en observant ce que nous avons dit ci-dessus. Il reste à parler de celles dont le fond est de couleur, & qui sont en général de deux especes : dans les premieres tout le fond est coloré jusqu’au trait, qui fait le contour des tiges & des fleurs, sans qu’il reste du blanc en aucun endroit, à-moins qu’il n’en ait été réservé dans les feuilles de quelques fleurs. Dans la seconde espece de toile il y a un fond blanc en forme de cartouche autour de chaque bouquet, dont le contour est suivi gratieusement ; & l’intervalle que laissent les bouquets ou plutôt les cartouches est de couleur.

Les dernieres sortes de toiles peintes sont au-moins aussi agréables à la vue que les autres, quoiqu’elles donnent beaucoup moins de peine à exécuter. Pour les premieres, lorsqu’elles sont entierement finies sur un fond blanc, comme nous l’avons décrit, il faut cirer au pinceau tout ce qui est fait, ayant soin de ne couvrir de cire exactement que les fleurs, les feuilles & les tiges, & ensuite teindre le fond à l’ordinaire. Pour les secondes, il y a deux manieres, l’une de cirer les bouquets, mais grossierement, & suivant seulement leurs contours extérieurs, en y laissant environ deux ou trois lignes de fond blanc autour qui sert à cirer, comme les bouquets.

L’autre maniere est plus facile & plus simple, mais on ne peut pas s’en servir pour les couleurs qui doivent être cuvées, c’est-à-dire, lorsqu’il faut plonger la toile entiere dans la cuve ; elle peut seulement être employée lorsque le fond doit être rouge, violet, jaune ou olive.

On fait pour cet effet des contre-planches dans lesquelles on incruste des morceaux de chapeau dans les endroits où doit être la couleur ; le reste de ces contre-planches est creusé, afin de ne point porter sur les bouquets qui doivent être entierement finis avant d’imprimer le fond. On prend avec ces contreplanches, de la couleur & du mordant sur le coussinet, & l’on imprime à l’ordinaire. Cette opération est nommée par les ouvriers chapaudrer. Cela rend le fond d’une couleur bien plus égale & plus uniforme qu’elle ne pourroit l’être avec le pinceau.

Lorsque le fond doit être rouge ou violet, on imprime le fond avec le mordant ; & lorsque les bouquets imprimés aussi avec le mordant doivent avoir du rouge ou du noir, l’on ne fait que les mêmes bouillissages pour les bouquets & pour le fond ; mais lorsqu’il doit être jaune ou olive, on n’imprime la couleur avec la contre-planche de chapeau, que lorsque la toile est entierement finie, & que le fond en est bien blanc.

Nous avons donné la composition du jaune ; celui des Indes se fait avec de l’eau de ferraille, mais on en fait un plus beau avec la décoction de graine d’Avignon, dans laquelle on fait dissoudre un peu d’alun. Pour l’olive, il ne faut que mêler ensemble ces deux dernieres couleurs, c’est-à-dire, l’eau de ferraille & la décoction de graine d’Avignon dans la proportion que l’on jugera à propos, suivant les différentes nuances d’olives que l’on voudra avoir.

On peut encore faire le fond de couleur, & réserver les bouquets sans chapaudrer, & d’une façon fort simple. On collera légerement avec un peu de gomme ou d’empois sur chaque bouquet un morceau de papier qui suive grossierement le contour du bouquet, & avec une planche couverte de drap, on appliquera la couleur du fond, & les bouquets se trouvent très-exactement conservés.

Nous n’avons plus maintenant qu’à parler de quelques autres couleurs connues d’un petit nombre d’ouvriers, & qui ne sont point en usage aux Indes, elles s’effacent un peu plus facilement que les autres ; cependant il y des cas où elles sont préférables par leur beauté & la facilité qu’il y a de les employer, d’autant plus même qu’elles résistent à dix ou douze savonnages, ce qui est suffisant pour l’usage ordinaire.

Nous avons de cette maniere du bleu, du verd, du jaune, & plusieurs nuances de rouge qui sont beaux & très-faciles à employer, puisqu’on n’est pas obligé de cirer la toile pour le bleu & le verd, & de la bouillir, ni de la faire herber pour le rouge, ce qui est une épargne de tems & de peines très-considérable.

Pour le bleu, il faut faire bouillir dans l’eau du bois d’Inde haché en petits morceaux, pour en avoir une très-forte teinture. Si on veut deux nuances de bleu différentes, on fera deux de ces teintures dont l’une sera plus chargée de couleur que l’autre ; cette teinture n’est pas bleue d’abord, mais d’un rouge assez désagréable ; pour la rendre bleue, il n’y a qu’à dissoudre un peu de vitriol de Cypre & elle le devient sur le champ : on la gommera alors, & on l’emploiera sur le champ à la planche ou au pinceau, sans avoir fait d’autre préparation à la toile que de l’avoir bien dégommée.

Pour le verd on prendra de la même teinture de bois d’Inde dans laquelle on mettra un peu de verd-de-gris au-lieu de vitriol de Cypre, elle deviendra sur le champ bleue ; on y versera alors de la teinture de graine d’Avignon en petite quantité, ou jusqu’à ce qu’on trouve que la couleur verte (que ce mélange prend sur le champ), soit telle qu’on la souhaite : on gommera ensuite cette couleur, & on l’emploiera de même que le bleu.

Il est à observer pour ces deux couleurs, qu’il est nécessaire que la teinture de bois d’Inde soit nouvellement faite, c’est-à-dire, qu’elle n’ait qu’un jour ou deux ; elle n’en est que meilleure, si elle peut être employée sitôt qu’elle devient difficile à être employée sur la toile.

La teinture de graine d’Avignon n’a pas cet inconvénient, & se peut garder beaucoup plus long-tems sans se gâter.

Lorsque ces couleurs seront seches, il faut les bien laver comme toutes les autres pour en ôter la gomme. Il faut que le verd soit trois ou quatre jours à secher avant que de laver la toile, si l’on veut qu’il soit d’une belle couleur ; le bleu, au contraire, doit être lavé sitôt qu’il est sec, ou du-moins quelques heures après ; ainsi on doit commencer par le verd, & ne mettre le bleu que le dernier.

Ces couleurs résistent au savon à froid, & peuvent être lavées dans l’eau chaude ; mais à force d’être blanchies, elles perdent un peu de leur couleur, ce qui n’arrive point à celles que nous avons rapportées auparavant, & qui résistent aux mêmes épreuves que celles des Indes, & ne s’en vont qu’à mesure que la toile s’use, & qu’elles perdent par conséquent quelques-unes des parties tant colorées que des autres.

On peut aussi, comme nous l’avons dit, appliquer du rouge sur les toiles sans mordant, & sans qu’il soit besoin de les faire bouillir ni herber : voici de quelle maniere on le peut faire. On met dans un matras de la cochenille pulvérisée avec une petite quantité d’eau ; on met le matras en digestion pendant 5 ou 6 heures, on augmente ensuite la chaleur jusqu’à faire bouillir la liqueur, après quoi on la passe par un linge ; on a une teinture très-brune & opaque, on y ajoute alors quelques gouttes d’eau-forte & un peu d’alun, la liqueur s’éclaircit sur le champ, & devient d’un très beau rouge ; on la gomme ensuite, & on l’emploie à l’ordinaire. On applique alors le rouge, & lorsqu’il est bien sec, on le lave avec grand soin : cela donne un assez beau cramoisi que l’on peut nuancer par les diverses doses de cochenille & d’eau-forte ; cette couleur étant employée dessus l’impression faite avec la liqueur de ferraille, donne une couleur verte qui s’étend.

On fait encore un rouge qui résiste à plusieurs savonnages, qui est assez beau, mais il s’étend un peu en le lavant ; on fait une forte décoction de bois de Brésil, on y ajoute un peu d’alun environ une once sur chaque chopine de cette teinture ; on épaissit cette couleur avec la gomme, & on l’emploie à l’ordinaire.

On peut aussi faire un jaune assez bon & beaucoup plus beau que celui des Indes, en se servant d’une forte teinture de graine d’Avignon, employée, comme la précédente, avec de l’alun & de la gomme ; cette derniere couleur résiste moins que les autres.

Pour une bonne couleur de caffé, on mêle l’eau de ferraille avec le mordant pour le rouge.

Pour avoir tous les gris depuis le gris de maure jusqu’au petit-gris, on met de la couperose verte dans le bouillon de bois d’Inde, & on l’affoiblit avec de l’eau.

On donne la derniere façon aux indiennes avec la calandre. Pour cet effet, on dispose une perche horisontalement, & on l’assujettit au plancher par l’une de ses extrémités, ensorte cependant que le bout qui est libre soit à quelque distance du plancher, afin qu’il puisse s’en approcher en faisant ressort, &c.

Toile noyale, (Marine.) c’est une toile très-forte, dont on se sert pour faire les grandes voiles. Voyez Toile a voile.

Toiles de sabords ou de délestage. Ce sont de vieilles toiles qu’on cloue sur les sabords quand on veut délester. Voyez Délestage.

Toile, en terme de Blanchisserie, est une piece de toile dont les bords sont élevés. Elle se monte sur un appui de bois, garni sur toute sa longueur de petites chevilles où se passent les cordons qui attachent le fond de la toile, & de distance en distance d’autres chevilles ou piquets plus longues où on arrête les bords de la toile. Cela s’appelle encore un quarré ; on dit, les clos d’Antoni sont remplis de quatre-vingt quarrés. C’est sur ces toiles ou quarrés qu’on expose la cire à l’air. Voyez l’article Blanchir.

Toile, draps en, (Draperie.) on nomme draps en toile les draps de laine qui n’ont point encore été foulés, & qui sont tels qu’ils sont sortis de dessus le métier. On les appelle ainsi, parce qu’ils ont quelque rapport en cet état à de la grosse toile de chanvre ou de lin écrue. (D. J.)

Toile, en terme de Peinture, signifie un quadre de bois couvert d’une toile imprimée de quelques couleurs en huile, sur laquelle les Peintres peignent leurs tableaux. Ce sont ordinairement les marchands droguistes-épiciers qui vendent les drogues & couleurs des peintres, qui font aussi imprimer & qui débitent ces sortes de toiles. (D. J.)

Toile, terme de Plombier, c’est un morceau de treillis que ces ouvriers étendent sur la table ou moule à jetter des tables de plomb, & qui leur tient lieu du sable qu’ils emploient dans la maniere ordinaire de fondre & couler ces tables.

Il est défendu aux Plombiers de jetter du plomb sur toile, d’en débiter & d’en employer. Voyez Plombier.

Toile de soie, s. f. (Soierie.) maniere de petite étoffe très-claire, fort légere & point croisée, faite sur le métier avec la soie filée, dont les femmes se servent à faire des fichus, des mouchoirs de cou, & autres hardes semblables. (D. J.)

Toile d’or ou d’argent, (Soierie.) cette étoffe est une des plus délicates de la fabrique, peu de personnes seroient en état de l’entreprendre pour la faire comme il faut. La chaîne & le poil est dans le même nombre que dans les tissus, le peigne est plus fin, étant un 22 pour recevoir huit fils, ou quatre fils doubles chaque dent. La chaîne & le poil sont ordinairement de la couleur de la dorure, ce qui fait que cette étoffe n’est point accompagnée. La chaîne est armée en taffetas à l’ordinaire pour le coup de fond, & le poil en ras de S. Maur, ce qui fait qu’il faut quatre marches de fond, au-lieu de deux, comme dans les autres étoffes montées en taffetas. Une belle toile doit être faite à deux bouts de fil d’or, mais ces deux bouts ne doivent pas être passés ensemble, crainte qu’ils ne se croisent. Cependant il faut qu’il y en ait deux sous les fils de chaque lisse : c’est pour cela qu’il est nécessaire de donner la démonstration de l’armure, & de faire remarquer que, encore que dans les tissus, on passe une navette à deux tuyaux pour passer deux bouts ensemble ; dans cette étoffe, il faut passer deux navettes contenant un bout chacune, & changer de lisse à chaque coup de navette d’or ou d’argent qui passe de suite ; après quoi, & quand on passe le coup de trame, on reprend la même lisse qui a lié le second coup ou le coup précédent, & on continue le course.

Démonstration de l’armure de la toile d’or.
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Les lisses marquées o sont pour lever, & celles marquées * pour baisser pour le poil seulement. Les lisses marquées o dans celles du rabat sont pour baisser, la fonction de ces lisses ne pouvant pas faire un autre jeu.

On voit par cette démonstration qu’il est nécessaire que le poil de cette étoffe soit armé en ras de S. Maur, afin que les deux coups de navette passent chacun sous une lisse de liage qui aura levé ; & que si ce premier coup étoit armé à l’ordinaire en taffetas, il arriveroit que la seconde lisse qu’on seroit obligé de lever, auroit baissé au coup de fond, ce qui feroit une barre, ou coupant au-travers de l’étoffe, qui dans ce genre doit être unie comme une glace.

Toile du velours, on appelle toile du velours la chaîne qui fait le corps de l’étoffe.

Toile blanche, s. f. (Toilerie.) les toiles blanches sont des toiles écrues que l’on a fait blanchir entierement à force de les arroser sur le pré, & de les faire passer par diverses lessives. (D. J.)

Toile cirée, s. f. (Toilerie.) c’est une toile enduite d’une certaine composition faite de cire ou de résine mêlée de quelques autres ingrédiens capables de résister à l’eau. Il s’en fait de noires, de vertes, de rouges, de jaunes, & de quelques autres couleurs ; les unes jaspées & fort unies du côté de l’endroit, & les autres toutes brutes sans jaspure. Elles se vendent ordinairement en petites pieces ou rouleaux, de quatre, huit & douze aunes. Les toiles qui s’emploient le plus ordinairement pour cirer, sont de grosses toiles de lin bises ou de toiles d’étoupe, d’une aune ou d’une aune moins demi-quart de large qui se prennent en Normandie. La toile cirée s’emploie à faire des couvertures de tentes, chariots, fourgons & charrettes pour l’armée, des parapluies, des casaques de campagne, des guêtres, des étuis à chapeaux, des porte-manteaux, des bonnets, &c. On s’en sert aussi pour emballer & empaquetter les marchandises qui craignent d’être mouillées. Dict. du Comm. (D. J.)

Toile écrue, s. f. (Toilerie.) c’est celle dont le fil n’a point été blanchi, & qui est telle qu’elle est sortie de dessus le métier : les toiles de lin écrues sont pour l’ordinaire grisâtres, qui est la couleur naturelle du lin ; & les toiles de chanvre écrues sont jaunâtres, qui est aussi la couleur que la nature a donné au chanvre. (D. J.)

Toile a tamis, s. f. (Toilerie.) sorte de toile très claire faite de fil de lin, dont on se sert à tamiser ou à sasser les choses que l’on veut mettre en poudre fine ; c’est encore une espece de toile faite de crin, que l’on appelle rapatel. (D. J.)

Toile a voile, s. f. (Toilerie.) c’est de la grosse toile de chanvre écrue propre à faire des voiles. Il se fabrique en Bretagne une grande quantité de ces toiles à voiles, qui se consomment partie pour les vaisseaux françois de cette province, & partie dans les pays étrangers où elles sont envoyées. Savary. (D. J.)

Toile en coupons, s. f. (Toilerie.) morceaux de batiste claire, ordinairement de deux aunes, qui sont envoyés de Picardie en petits paquets quarrés couverts de papier brun. Savary. (D. J.)

Toiles, s. f. pl. terme de Chasse, ce sont de grandes pieces de toiles bordées de grosses cordes qu’on tend autour d’une enceinte, & dont on se sert pour prendre les bêtes noires. (D. J.)

Toile, s. f. aulæa, (Théatre des anciens.) espece de tapisserie qui bordoit le théatre des anciens ; elle différoit de la nôtre en ce qu’elle étoit attachée par le bas ; ensorte qu’au-lieu que quand nos pieces commencent, on leve la toile qui est attachée par le haut, les Romains la baissoient, la laissoient tomber sous le théatre ; & quand la piece étoit finie, ou même après chaque acte, on la relevoit pour les changemens de décorations, au-lieu que nous la baissons. De-là vient qu’on disoit en latin tollere aulæa, lever la toile, quand on fermoit la scène & que les acteurs se retiroient ; & premere aulæa, baisser la toile, quand on découvroit le théatre pour commencer l’action.

Ovide a peint merveilleusement cette maniere d’ouvrir le théatre chez les anciens, & en a fait usage pour une des plus belles & des plus brillantes comparaisons que je connoisse ; c’est dans le troisieme livre de ses métamorphoses, où, après avoir parlé des hommes armés qui naquirent des dents du dragon que Cadmus avoit semées, il ajoute dans un style élevé :

Indè, fide majus, glebæ cæpere moveri ;
Primaque de sulcis acies apparuit hasta !
Tegmina mox capitum picto nutantia cono.
Mox humeri, pectusque, onerataque brachia telis
Existunt : crescitque seges clypeata virorum.
Sic ubi tolluntur festis aulæa theatris,
Surgere signa solent, primùmque ostendere vultus :
Cætera paulatim, placidoque educta tenore
Tota patent, imoque pedes in margine ponunt.

Alors prodige étonnant & incroyable, les mottes de terre commencerent à s’entr’ouvrir, & du milieu des sillons on vit sortir des pointes de piques, des panaches, des casques, ensuite des épaules & des bras armés d’épées, de boucliers, de javelots ; enfin une moisson de combattans acheva de paroître. Ainsi quand on baisse la toile dans nos théatres, on voit s’élever peu-à-peu les figures qui y sont tracées ; d’abord l’on n’en voit que la tête, ensuite elles se présentent peu-à-peu ; & se découvrant insensiblement, elles paroissent enfin toutes entieres, & semblent se tenir de bout sur le bord de la scène. (D. J.)