L’Encyclopédie/1re édition/MARCOTTE

Daubenton ()
(Tome 10p. 91-92).
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MARCOTTE, s. f. (Jardin.) c’est un moyen employé par les Jardiniers pour multiplier quelques plantes & beaucoup d’arbres. Après la semence, c’est le moyen qui réussit le plus généralement pour la propagation des plantes ligneuses. Il n’y a guere que les arbres résineux, les chênes verds, les térebinthes, &c. qui s’y refusent en quelque façon ; car si on vient à-bout, à force de tems, de faire jetter quelques racines aux branches marcottées de ces arbres, les plants que l’on en tire font rarement du progrès. Cependant ce mot marcotte ne sert qu’à exprimer particulierement l’une des façons dont on se sert pour multiplier les végétaux de branches couchées ; au lieu que par cette expression de branches couchées, on doit entendre en général un moyen de multiplier les plantes & les arbres, en faisant prendre racine à leurs branches sans les séparer du tronc. Il est vrai qu’on peut venir à-bout de faire prendre racine aux branches sans les marcotter, & qu’on peut encore les marcotter sans les coucher. Pour faire entendre ces différences, je vais expliquer les diverses méthodes dont on se sert pour faire prendre racine aux branches des végétaux. C’est une pratique du jardinage des plus intéressantes, & souvent la seule que l’on puisse employer pour multiplier les arbres rares & précieux.

Pour faire prendre racine aux branches, on peut se servir de quatre moyens que l’on applique selon que la position des branches le demande, ou que la qualité des arbres l’exige.

1°. Cette opération se fait en couchant simplement dans la terre les branches qui sont assez longues & assez basses pour le permettre. Il faut que la terre soit meuble, mélée de terreau & en bonne culture. On y fait une petite fosse, un peu moins longue que la branche, & d’environ cinq ou six pouces de profondeur ; on y couche la branche en lui faisant faire un coude, & en remplissant de terre la fosse au niveau du sol.

On arrange & on contraint la branche de façon que l’extrémité qui sort de terre se trouve droite ; on observe que quand les branches ont assez de roideur pour faire ressort, il faut les arrêter avec un crochet de bois, & que toute la perfection de cet œuvre consiste à faire aux branches dans l’extrémité de la fosse, le coude le plus abrupte qu’il est possible, sans la rompre ni l’écorcer. Par l’exactitude de ce procédé, la seve trouvant les canaux obstrués par un point de resserrement & d’extension tout ensemble, elle est forcée de s’engorger, de former un bourrelet, & de percer des racines. Il faudra couper la branche couchée à deux yeux au dessus de terre, & l’arroser souvent dans les sécheresses. Cette simple pratique suffit pour les arbres qui font aisément racines, comme l’orme, le tilleul, le platane, &c.

2°. Mais lorsqu’il s’agit d’arbres précieux qui ont de la lenteur ou de la difficulté à percer des racines, on prend la précaution de les marcotter comme on le pratique pour les œillets. On couche la branche de la maniere qu’on vient de l’expliquer, & on y fait seulement une entaille de plus immédiatement au-dessus du coude. Pour faire cette entaille, on coupe & on éclate la branche entre deux joints jusqu’à mi-bois, sur environ un pouce qu deux de longueur, suivant sa force, & on met un petit morceau de bois dans l’entaille pour l’empêcher de se réunir. Quand il s’agit d’arbres qui reprennent difficilement à la transplantation, tels que les houx panachés & bien d’autres toujours verds, on plonge le coude de la branche dans un pot ou dans un manequin, que l’on enfonce dans la terre.

3°. Mais cet expédient ne réussit pas sur tous les arbres ; il y en a qui s’y refusent, tels que le tulipier, le murier de Virginie, le chionautus, ou l’arbre de neige, &c. alors en couchant la branche, il faut la serrer immédiatement au-dessus du coude avec un fil de fer au moyen d’une tenaille, ensuite percer quelques trous avec un poinçon, dans l’écorce à l’endroit du coude. Au moyen de cette ligature il se forme au-dessous de l’étranglement un bourrelet qui procure nécessairement des racines. Au lieu de se servir du fil de fer, on peut couper & enlever une zone d’écorce d’environ un pouce de largeur au dessous du coude : il est vrai que cette incision peut opérer autant d’effet ; mais comme en affoiblissant l’action de la seve elle retarde le succès, le fil de fer m’a toûjours paru l’expédient le plus simple, le plus convenable & le plus efficace. Quelques gens au lieu de tout cela, conseillent de tordre la branche à l’endroit du coude. C’est un mauvais parti, capable de faire périr la branche ; d’ailleurs impraticable lorsqu’elle est forte, ou d’un bois dur.

Le meilleur moyen de multiplier un arbre de branches couchées, c’est de le coucher tout entier, de ne lui laisser que les branches les plus vigoureuses, & de faire à chacune le traitement ci-dessus expliqué, selon la nature de l’arbre. Ceci est même fondé sur ce que la plûpart des arbres délicats dépérissent lorsque l’on fait plusieurs branches couchées à leur pié.

4°. Enfin il y a des arbres qui ont très-rarement des branches à leur pié, comme le laurier-tulipier, ou que l’on ne peut coucher en entier, parce qu’ils sont dans des caisses ou des pots. Dans ce cas on applique un entonnoir de fer blanc à la branche que l’on veut faire enraciner, ou la marcotte vers le milieu de l’entonnoir, que l’on emplit de bonne terre. On juge bien qu’une telle position exige de fréquens arrosemens. C’est ce qu’on peut appeller marcotter les branches sans les coucher.

Lorsque les branches couchées ont fait des racines suffisantes, on les sevre de la mere pour les mettre en pepiniere. On ne peut fixer ici le tems de couper ces branches & de les enlever : ordinairement on le peut faire au bout d’un an ; quelquefois il suffit de six mois ; d’autresfois il faut attendre deux & trois années : cela dépend de la nature de l’arbre, de la qualité du terrain, & sur-tout des soins que l’on a dû y donner.

Mais on peut indiquer le tems qui est le plus convenable pour faire les branches couchées. On doit y faire travailler dès l’automne, aussitôt après la chûte des feuilles, s’il s’agit d’arbres robustes, & si le terrain n’est pas argilleux, bas & humide ; car en ce cas, il faudra attendre le printems. Il faut encore en excepter les arbres toujours verds, pour lesquels la fin d’Août ou le commencement de Septembre sont le tems le plus propre à coucher les plus robustes, parce qu’alors ils ne sont plus en seve. A l’égard de tous les arbres un peu délicats, soit qu’ils quittent leurs feuilles ou qu’ils soient toujours verds, il faut laisser passer le froid & le hâle, pour ne s’en occuper que dans le mois d’Avril.

On observe que dans les arbres qui ont le bois dur, ce sont les jeunes rejettons qui font le plus aisément racine ; & qu’au contraire, dans les arbres qui sont d’un bois tendre & mollasse, c’est le vieux bois qui reprend le mieux.

On dit coucher les arbres, marcotter des œillets, provigner des seps. A ce dernier égard, voyez Provin. Article de M. Daubenton.