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Imprimerie Deverver-Deweuwe (p. 3-6).

L’AVENIR


DE L’EUROPE




En temps de guerre, ceux qui veulent se rendre un compte exact de la marche des opérations ont coutume d’acheter des petits drapeaux de papier qu’ils piquent avec des épingles sur la carte, au fur et à mesure des événements militaires dont le journal leur apporte la nouvelle. On pourrait user du même procédé pour faire le dénombrement des problèmes qui s’imposent à l’attention de l’Europe actuelle : il suffirait de remplacer les petits drapeaux par des points d’interrogation de couleurs variées, correspondant aux divers ordres de questions : politiques, économiques, religieuses où n’en poserait-on point ? Depuis Dublin jusqu’à Athènes, depuis Helsingfors jusqu’à Lisbonne, la carte en serait bientôt hérissée. Mais un tel inventaire, outre qu’il ne simplifierait guère l’étude du temps présent, aurait ce grave inconvénient de placer sur un même rang des problèmes dont l’importance, au point de vue général, est fort inégale. Qui ne comprend, en effet, que la cause de l’Irlande et celle de la Pologne peuvent être équivalentes devant la Justice suprême, mais que l’indépendance de la Pologne entraînerait de bien autres conséquences politiques que l’indépendance de l’Irlande ? Et qui ne voit qu’une révolution à Budapest ou à Bruxelles aurait des résultats qu’on ne saurait en aucun cas redouter d’une révolution à Madrid ou à Christiania ?

Pour agitée et compliquée qu’elle soit, l’Europe d’aujourd’hui n’en a pas moins acquis une certaine stabilité et, s’il est ainsi, c’est que précisément nombre des problèmes qui l’agitent et la compliquent sont plus localisés qu’ils n’en ont l’air, en sorte que l’équilibre international peut résister à des chocs comme celui de la guerre greco-turque, par exemple. Sans doute, on doit toujours compter avec l’imprévu. Une brusque saute de vent étend parfois l’incendie dont on se croyait maître. Remarquons, toutefois, que les dernières grandes guerres européennes ont été longuement préparées : ceux qui en ont pris la responsabilité les ont jugées indispensables ; il s’agissait pour l’Italie de s’émanciper, pour l’Allemagne de s’unifier, pour la Russie de reconquérir sa prépondérance en Orient. Cavour et Bismarck ne faisaient point la guerre pour le plaisir de la faire, mais pour réaliser un plan politique qu’ils ne pensaient pas pouvoir réaliser autrement. L’heure n’est plus à de si vastes ambitions ni à de pareils remaniements. L’Europe, désormais, est trop tassée et trop conservatrice pour donner carrière aux instincts d’un Bismarck ou d’un Cavour ; les armements ont pris de telles proportions qu’une grande guerre même victorieuse équivaudrait à une ruine presque certaine ; moins que jamais, les gouvernements se risqueront à la légère dans une aventure aussi aléatoire. Envisagés à la lueur de ces faits indéniables, beaucoup de problèmes perdent leur aspect inquiétant ; la série des points « inflammatoires » se restreint.

Il en est deux pourtant qui sollicitent l’attention et qui peuvent inspirer de légitimes anxiétés. Le premier est placé au centre même de l’organisme européen. Là se meurt un empire qui aurait pu exercer une action considérable sur la civilisation et qui n’a été, en somme, qu’un vaste commissariat de police. C’est l’Autriche. Ses jours sont comptés. On ne voit pas comment, avec ses deux capitales, son triple ministère, ses six chambres, ses dix-huit diètes et ses onze nationalités, cette communauté extraordinaire pourrait reprendre racine dans la vie. Mais, d’autre part, les héritiers ne sont guère pressés d’entrer en jouissance, tant ils prévoient de dissidences et de procès ; aussi s’emploient-ils de leur mieux à prolonger l’existence du moribond. Si l’on réfléchit que l’héritage autrichien déplacera le centre de gravité de l’empire d’Allemagne, libérera une moitié de la Pologne, laissera la Bohême inorganisée et la Hongrie isolée en face de ses ennemis héréditaires, on conçoit que ni les Allemands, ni les Russes, ni les Magyars, ni même les Tchèques n’aient le désir de le voir s’ouvrir. Il s’ouvrira néanmoins et peut-être plus tôt qu’on ne pense. Un robuste optimisme est nécessaire pour que l’on ose envisager avec sérénité l’éventualité d’un semblable événement.

Le second point est situé à l’Occident, hors de tout contact continental. Là viennent s’enregistrer les progrès d’un autre empire qui semble à l’apogée de la puissance et qui est, chose curieuse, aussi disséminé géographiquement que l’Autriche est compacte et aussi uni moralement qu’elle est divisée. C’est l’Empire britannique, ou, pour mieux dire — car il faut pouvoir y comprendre les États-Unis — c’est le système anglo-saxon. Ses gouvernants, à Washington comme à Londres, s’approchent d’un carrefour terrible ; de la route qu’ils choisiront dépendra ce progrès moral dont le monde a besoin pour équilibrer ses progrès matériels. Les Anglo-Saxons adhèreront-ils au nationalisme ou le rejetteront-ils ? Grave alternative ! car, s’ils y adhèrent, ils consacreront son triomphe. Or, il faut bien le reconnaître, le nationalisme est, à l’heure actuelle, le plus grand obstacle au progrès moral. Sous couleur de patriotisme, il déchaîne les haines de races, soulève les passions cupides et ravive l’intolérance religieuse.

Voilà deux problèmes qui, par leur ampleur, dominent tous les autres. Notons, en passant, cette particularité, qu’il y a entre eux une sorte de lien philosophique. La question d’Autriche, c’est, pour ainsi dire, la victoire des patries. Elle ne se poserait point si l’on pouvait tuer les nations, mettre les races au tombeau. Il est avéré désormais qu’à moins de circonstances tout à fait exceptionnelles, cette triste besogne n’est pas faisable. L’échec des Habsbourg est une consolation pour l’humanité car plus cet échec est complet, plus la Justice est satisfaite. Mais, par un saisissant contraste, à l’heure même où cette loi de la survivance des nations est établie sans conteste, des peuples, que rien ne menace et qui sont maîtres de leurs destins, s’enferment dans l’idée de patrie et la transforment en une forteresse de fanatisme et d’un foyer de discordes internationales.

L’Allemagne, la Russie, la Hongrie, l’Angleterre et les États-Unis sont donc les pays dont vont dépendre plus particulièrement au début du XXme siècle, la paix matérielle et le repos moral de l’Europe. Les trois premiers sont directement intéressés dans la succession d’Autriche : les autres représentent le poids que fera pencher dans un sens ou dans l’autre la balance de la civilisation. Quel est, en ce qui concerne l’Empire allemand, son degré de consistance et comment supportera-t-il l’annexion des provinces autrichiennes de langue allemande ? Cette annexion est-elle compatible avec son organisation intérieure et son orientation extérieure actuelles ? N’aura-t-elle pas pour conséquence d’ébranler l’une ou l’autre ? Et alors, quel esprit anime le peuple allemand ? Sous quelle forme sacrifie-t-il au nationalisme et quelles ambitions nourrit-il ? La Hongrie, à son tour, où en est-elle ? Aura-t-elle les moyens de faire accepter aux peuples que la géographie oblige à vivre avec elle et par elle, un compromis qui les satisfasse sans diminuer pour cela son prestige ni entraver ses progrès ? Les Tchèques, enfin, sauront-ils surmonter les difficultés que rencontre en Bohême et en Moravie, la constitution du gouvernement autonome, et ensuite, quelle sera leur vie de quasi-insulaires, entourés, comme d’un océan, par l’écrasante unité germanique ? Voilà ce qu’il nous importerait grandement de savoir.

Mais ce n’est pas tout. La Russie est là, inconnue formidable qui peut-être réclamera les Ruthènes comme ses fils légitimes, mais qui, en même temps, se trouvera en présence d’une Pologne géographiquement reconstituée, enrichie, populeuse et toujours vibrante de patriotisme. Saura-t-elle se l’attacher en lui rendant ses libertés, ou bien, l’histoire se répétant, la Pologne est-elle destinée à redevenir, entre Germains et Slaves, une pomme éternelle de discorde ? Ainsi, l’Europe n’est pas achevée ; tandis que les États qui l’encerclent ont atteint leur développement normal et réalisé leur forme définitive, une incertitude plane encore au centre. Plus on examine le temps présent, plus on cherche à en saisir l’ensemble et à en scruter les détails et plus il semble que ce fait capital surplombe tout l’avenir. Les conflits coloniaux pourront, sinon s’éviter, du moins se circonscrire, et quelque degré d’acuité qu’atteignent jamais les rivalités commerciales, une guerre d’intérêts sera rarement populaire, par la raison que les citoyens d’un même pays auront toujours des intérêts contradictoires. Mais là, au cœur de l’Europe, il ne s’agit ni de fortune ni même de prépondérance. Ce sont des questions de vie ou de mort qui se posent ; on ne saurait ni les éluder, ni les limiter. Mais on pourrait les aborder dans un esprit de paix, de liberté et de justice. En sera-t-il ainsi ?

Aux Anglo-Saxons de le décider. Il s’agit de savoir s’ils trouveront en eux-mêmes la force nécessaire pour triompher des suggestions de l’esprit de lucre et de domination. Déjà, chez eux, la lutte bat son plein. D’un côté, il y a tout un passé de libre-arbitre individuel et collectif, des traditions de justice et de légalité, l’habitude de débattre les affaires publiques, de raisonner les événements, de former et d’énoncer des jugements indépendants. De l’autre, il y a une montée extraordinaire de richesse et de force, des projets séduisants, des entreprises audacieuses, la confiance en soi qu’engendre le succès, le désir de garder son avance et aussi, il faut bien le dire, de pernicieux exemples déjà donnés par d’autres peuples.

Telle est, par excellence, la question d’Europe, question politique, mais surtout morale et dont la gravité réside principalement dans son caractère inéluctable. Rien ne l’empêchera de peser sur le siècle qui vient. Qu’y pourraient des changements de gouvernements ou de dynasties ? Qu’y pourrait le socialisme lui-même ? Pour que se produisent, au point de vue international, les effets bienfaisants qu’en attendent ses partisans, ne faudrait-il pas qu’au préalable la réforme morale fût accomplie et qu’un souffle de fraternité eût déjà passé sur une Europe aux frontières indiscutées ?

Aborder un semblable sujet et vouloir le traiter en quelques chapitres dans les colonnes d’un journal, constitue une tentative d’apparence si téméraire que je dois m’excuser d’en avoir accepté la charge. Si je l’ose pourtant, c’est que je crois la chose possible et utile. On voudra bien considérer cette étude comme le résumé, la quintessence d’un long travail préalable qui ne saurait trouver place ici. Tel qu’il est, ce résumé, au milieu de beaucoup de défauts, aura du moins une qualité, celle d’une tendance nettement impartiale. Pour juger sainement et loyalement, l’écrivain doit non pas regarder sans lunettes, ce qui lui ferait voir une humanité de convention, mais changer de lunettes en passant d’un pays à l’autre, de façon à utiliser successivement toutes celles qui sont en usage dans les pays dont il prétend étudier les progrès et surprendre les destins. C’est ce que je me suis efforcé de faire.