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Imprimerie Deverver-Deweuwe (p. 7-15).

I. — L’EMPIRE ALLEMAND

L’Empire allemand est la formule qui représente l’Allemagne dans le monde et en tient lieu. À proprement parler, il n’y a point d’Allemagne comme il y a une France, une Espagne ou une Italie. Mais il y a des territoires occupés par le peuple allemand et qui lui appartiennent historiquement. L’organisation politique de ces territoires est d’autant plus importante que leurs contours géographiques sont moins assurés.

La principale force de l’empire lui vient de son caractère historique, de cette longue accoutumance à l’idée impériale qui créa en quelque sorte les sujets avant qu’il y eût un souverain. Je ne parle pas ici du Saint-Empire romain germanique, avec lequel l’institution actuelle n’a presque aucun trait commun. Le nom seul les rapproche, la chose diffère totalement ; il n’y a pas plus de ressemblance entre les deux souverainetés qu’entre le Reichstag et la vieille Diète de Ratisbonne. Mais si l’œuvre est nouvelle, cela ne veut pas dire qu’elle ait été spontanée. Le plan, au contraire, en était tracé depuis longtemps. Au début du XIXe siècle, les matériaux de reconstruction s’amassaient déjà au pied du vieil édifice vermoulu dont les événements extérieurs allaient précipiter la chute. Dès que l’Autriche eut abdiqué une dignité devenue vaine, des hommes d’initiative que la foule ne pouvait suivre encore ni comprendre, commencèrent de rédiger des projets et des contre-projets en vue non de restaurer l’empire, mais d’en fonder un nouveau sur des bases différentes.

Il semble qu’ils se soient beaucoup moins préoccupés d’opposer la Prusse à l’Autriche que de trouver la formule nouvelle qui remplacerait l’ancienne. La rivalité entre ces deux puissances était inévitable, puisqu’aucun des autres États allemands n’était de taille à présider l’empire ; leurs titres, d’ailleurs, s’égalaient. Si l’Autriche avait pour elle son passé plus brillant et la plus grande étendue de ses possessions, elle avait contre elle de n’être qu’à demi germanique. Les traités de Vienne, qui l’enrichirent en hommes et en terres, ne firent qu’accroître cet inconvénient en la chassant peu à peu vers l’Orient. La Prusse, au contraire, se germanisait. Malgré cela, les Allemands n’avaient pas fixé leur choix. L’état d’esprit des « avancés » d’alors est très caractéristique. Ils feront l’empire avec la Prusse ou avec l’Autriche, ou avec toutes les deux si elles arrivent à se mettre d’accord. Cette dernière combinaison ne serait pas viable, mais ils n’y prennent pas garde. Rien ne leur importe, pourvu que l’empire se fasse. Aussi, quand se réunit le Parlement de Francfort, issu du grand mouvement populaire de 1848, c’est d’abord l’archiduc Jean qui reçoit le titre provisoire de « vicaire impérial » et, l’année suivante, c’est à Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qu’on offre la couronne ! Sans doute, dans l’intervalle, il y a eu des marchandages, des intrigues, des compromissions plus ou moins avouables ; mais, en dehors du Parlement, on les ignore. L’idée impériale a, dès lors, nombre d’apôtres désintéressés dont l’éloquence entraîne peu à peu l’arrière-garde de l’opinion, timide et routinière. Lorsque Frédéric-Guillaume refuse cette couronne dont l’origine révolutionnaire l’inquiète, la désillusion est grande, mais le projet ne sombre pas. Un instant, on se retourne vers l’Autriche, puis la convention d’Olmütz met fin à toute velléité d’entente avec elle ; l’Autriche décidément est vouée à la réaction et à l’immobilité. Désormais, c’est entendu ! On fera l’empire avec la Prusse et, s’il le faut, malgré son roi.

Mais, pour réaliser l’idée, le peuple allemand n’est pas au bout des sacrifices nécessaires. Le plus grand sera celui de la liberté. Jusqu’ici il l’a entrevue devant lui. C’étaient d’ardents libéraux, ces 500 jeunes gens des Universités d’Iéna, de Halle et de Leipzig qui s’étaient réunis le 18 octobre 1817 à la Wartbourg pour proclamer leur foi en l’avenir de la patrie allemande. C’étaient aussi des libéraux, ces délégués des États allemands assemblés à Heidelberg le 5 mars 1848 pour provoquer la réunion d’un Parlement national. Tout ce qui s’est dit ou fait depuis 50 ans, a été dit ou fait au nom de la liberté. Mais du moment qu’il faut choisir entre la liberté et l’empire, nulle hésitation. L’épée prussienne, dès qu’elle sort du fourreau, est acclamée. Sadowa est populaire parce qu’il prépare l’empire ; Sedan plus encore, parce qu’il le crée. Les princes qu’amoindrit cette haute fortune du premier d’entre eux manquent peut-être d’enthousiasme ; mais le peuple rentre satisfait dans ses foyers. Ce ne sont pas tant les lauriers cueillis qui l’exaltent que le fait de posséder enfin ce qu’il a appris à considérer comme le symbole de sa force et la sauvegarde de son existence.

Symbole et sauvegarde, tel est bien le double caractère de l’idée impériale allemande : une idée qui n’est point claire pour les autres peuples et surtout pour les peuples latins. C’est que depuis le moyen âge, tout au moins la nationalité latine est quelque chose de précis. Qu’elle fût libre comme en France ou captive comme en Italie, elle ne s’ignorait point, elle n’avait pas de doute sur sa propre durée. La nationalité germanique, au contraire, a été égarée, disséminée par les accidents de l’histoire ; elle n’a plus connu ses limites, elle s’est longtemps cherchée et ne s’est retrouvée tout d’abord que dans les choses de l’esprit. Le premier lien commun entre Allemands a été une façon identique de penser. À une pareille nationalité, il faut un palladium, un centre, une institution qui la domine et la rassemble. C’est ce que fait l’Empire, et la nécessité de son existence est si évidente qu’elle s’impose à tous, même aux socialistes ; au milieu de tous les bouleversements qu’ils prévoient et qu’ils désirent, presque tous souhaitent le maintien de l’Empereur, se contentant de vouloir le lier à eux par un inextricable réseau de lois tyranniques.

L’accord va même au delà : non seulement les Allemands sont unanimes dans leur attachement à l’Empire, mais, chose curieuse, ils semblent l’être aussi dans la façon philosophique de le concevoir ; chez un peuple aussi épris de pensée pure que l’est le peuple allemand, ce point de vue n’est pas négligeable. Il est bien vrai qu’entre la théorie et la pratique se creuse partout l’abîme des réalités et des intérêts. Les Allemands, surtout depuis qu’ils s’enrichissent et que leur prospérité s’affirme, n’ont garde d’y rester insensibles. Mais ils ne peuvent se soustraire à l’influence d’idées profondément enracinées et auxquelles beaucoup de leurs principaux écrivains ont apporté le renfort du talent et de la renommée. Ainsi s’est répandue parmi eux — et les événements de 1866 et de 1870 y ont grandement aidé — cette croyance en une force supérieure, en une sorte de Jéhovah national, croyance confuse et précise en même temps que chacun professe à sa manière et parfois inconsciemment.

Pour l’Empereur, cette force, c’est son droit divin. Il le proclame nettement. « Nous autres, Hohenzollern, s’écrie-t-il, nous tenons notre couronne du Ciel seul et c’est au Ciel seul que nous avons des comptes à rendre. » Mais ce droit divin n’est pas cependant celui de Louis xiv ou même de Frédéric ii. Il sous-entend l’inspiration permanente d’en haut et se double d’une mission providentielle. Lorsque Guillaume ii parle de ses sujets comme du « peuple enfin choisi par Dieu pour donner la paix au monde », il établit d’une manière péremptoire le caractère de la mission. Depuis le temps d’Israël, on n’avait plus osé s’exprimer en de pareils termes. C’est qu’en effet, il n’y a point là une simple fleur de rhétorique impériale : la conviction est sincère, absolue. Elle éclate de même dans chacune de ces allocutions grandiloquentes par lesquelles l’Empereur trace aux recrues leurs devoirs militaires, fait sentir aux matelots les austères beautés de leur carrière ou rappelle aux fonctionnaires de l’État les graves responsabilités qu’ils encourent. Le 31 octobre 1892, on inaugure, à Wittenberg, la Schlosskirche ; c’est le moment de la polémique soulevée par le professeur Harnack à propos du fait miraculeux de la naissance du Christ ; le conseil suprême de l’Église de Prusse n’a pas osé prendre parti. Guillaume n’hésite pas ; il déclare solennellement que la naissance miraculeuse du Christ est une vérité fondamentale, un dogme. Il agit ainsi non par autocratisme, mais parce qu’il se croit inspiré. Son grand-père l’était avant lui. Dans le culte qu’il rend à Guillaume ier, on ne relève pas seulement l’expression d’une affection reconnaissante, mais un hommage à l’Élu de Dieu. Il le loue en termes bibliques et prend soin de placer à côté de son image sur les monuments consacrés à sa gloire, une allégorie ailée qui est le symbole de cette Élection divine. Or, la plus belle qualité de Guillaume ii, celle qui le rend si séduisant et donne tant de relief au moindre de ses actes, c’est la sincérité. Sans doute, il est habile ; mais son habileté est le produit naturel de son intelligence rapide, de sa facilité de travail et de ses connaissances générales, qui sont considérables ; il est habile par intuition ; il ne l’est pas par raisonnement. On ne peut attribuer une part de calcul, si petite soit-elle, aux rappels fréquents et le plus souvent spontanés qu’il fait du caractère surnaturel et providentiel de son pouvoir.

Le point de vue est très différent, mais le résultat reste le même chez les disciples du Grand Réaliste, chez les bismarckiens, partisans de la Raison d’État, qui approuvent que la Force prime le Droit et qu’on falsifie des télégrammes pour déchaîner une guerre jugée nécessaire. De même que le Droit divin de Guillaume ii diffère de celui de Louis xiv, la Raison d’État de Bismarck n’est pas celle de Richelieu. Celle-là se taisait, la nouvelle s’affirme. On la traite d’insolente, de brutale, et on a le droit, mais ce sont là des qualificatifs et non des explications. D’où viennent cette insolence et cette brutalité dans le procédé ? Du fait que la Raison d’État est envisagée ici comme la servante non seulement de l’Allemagne, mais de l’humanité. Elle est glorieuse, sûre d’elle-même, parce qu’elle a conscience de travailler pour le bien de la civilisation, pour l’avancement de tous. Le Chancelier de Fer n’est pas uniquement responsable de cette conception des choses ; il l’a consolidée, mais elle datait d’avant lui. L’historien saxon, Henri de Treitschke, qui n’avait point l’âme vulgaire, écrivait, il y a quarante ans, à l’heure même où Bismarck arrivait au pouvoir : « Il faut savoir quitter le terrain du droit quand la Raison d’État le demande. » Pour comprendre combien d’honnêtes gens étaient prêts à souscrire à cette maxime détestable, il faut se remémorer les étapes douloureuses par lesquelles, au commencement du siècle, le patriotisme germanique avait dû passer. Les peuples qui souffrent ont une tendance naturelle à confondre leurs propres intérêts avec ceux de l’humanité entière et leur revanche avec celle de la justice. L’idée de la Revanche a dominé l’Allemagne comme elle domine maintenant la France ; seulement, en Allemagne elle a joué un rôle actif ; elle a pris corps : elle a inspiré des actes, est entrée dans le domaine de la réalisation ; alors le sens critique s’est faussé ; on s’est hypnotisé à voir le but ; on a accepté les moyens sans les contrôler. C’est ainsi que la Raison d’État, invoquée par un homme sceptique entre tous, s’est colorée, aux yeux de la plupart de ses concitoyens et parfois même — qui sait ? — à ses propres yeux, de je ne sais quel reflet providentiel et sacré.

Le culte rendu par les Prussiens à l’État est venu renforcer cette tendance. C’est, chez eux, une tradition lointaine : ils possèdent une bureaucratie fortement organisée qui leur a rendu de grands services et qui en ressent de l’orgueil. Était-ce à elle que pensait Feuerbach lorsqu’il écrivait, en 1841, que « le vrai Dieu, le Dieu humain, sera l’État » ? En tous les cas, une telle formule ne peut être lancée impunément dans un milieu où la croyance à la perfectibilité indéfinie de l’État est déjà répandue, pas plus que des doctrines comme celles de Kant, d’Hegel ou de Fichte n’y peuvent être impunément prêchées. Donc, qu’elle soit attribuée au souverain ou à l’État, à la couronne ou à la nation, la mission providentielle de l’Allemagne a été implicitement admise par un nombre considérable de citoyens de toutes classes et de toutes conditions qui, sans même s’en rendre compte, en font la base de tous leurs raisonnements.

On pourrait croire que les socialistes échappent à un semblable état d’esprit ; mais ils y sont, au contraire, plus sujet que les autres. Avec eux, en effet, le programme se précise : l’Allemagne n’est plus seulement destinée à conduire le monde, mais à organiser son bonheur. Le socialisme allemand a pour lui le nombre et la discipline. Sa puissance numérique se manifeste aux élections par un nombre toujours croissant de suffrages : 100.000 en 1871 et près de 2,000,000 aujourd’hui. Quant à sa discipline, ni la répression impitoyable organisée jadis par M. de Bismarck, ni les avances habiles qui ont été tentées depuis lors n’ont réussi à l’entamer sérieusement. L’un et l’autre phénomènes sont explicables par la loi. Les trois quarts des socialistes allemands seraient hostiles à la République ; les deux tiers s’effaroucheraient si demain ils se trouvaient face à face avec les conséquences pratiques du collectivisme. En revanche, ils professent tous un même credo pour lequel beaucoup d’entre eux se laisseraient certainement martyriser. La Kölnische Volkszeitung l’avait, du reste, fort bien dit : « La démocratie socialiste n’est pas un parti, c’est une conception du monde. Elle vise à remplacer Dieu et la religion, la famille et l’État, pour s’y substituer elle-même avec la souveraineté sans bornes de la Société Invisible sur l’individu, ses efforts, ses pensées et ses actes. » Cela manque peut-être de clarté, mais non de franchise. Déjà la religion socialiste a ses dogmes, ses prophètes, son culte. Les prophètes, ce sont Jésus de Nazareth, dépouillé, bien entendu, de sa nature divine et considéré comme un simple précurseur, Hegel, à cause de sa théorie de l’État, Darwin pour son matérialisme pourtant antiégalitaire, mais surtout et avant tout Marx, le prophète par excellence, le nouveau Mahomet. Quant aux dogmes, le premier et le plus important est celui de l’évolution.

L’évolution socialiste est fatale, perpétuelle et totale : c’est-à-dire qu’elle englobe l’esprit et la matière et jamais ne repasse par les même états ; en un mot, elle atteint ce que, dans l’homme, on s’est habitué à considérer comme indélébile, à savoir les instincts individualistes ; ces instincts, n’étant pas le fait de la nature humaine, mais de la déformation sociale, doivent, dès lors, disparaître avec le régime « capitaliste » qui les a fait naître[1]. Le culte, enfin, consiste dans la diffusion doctrinale, seul gage de progrès. Répandre la science — la science, c’est ici l’ensemble des doctrines socialistes — est donc le devoir de tous, l’acte méritoire. De là un ardent prosélytisme intellectuel, une propagande vraiment apostolique. Tout parti recueille des cotisations, organise des conférences, publie des journaux et des brochures. Mais en plus, celui-ci a son calendrier, ses anniversaires, ses recueils de poésies et de chants, ses associations de jeux, ses théâtres, ses restaurants et jusqu’à ses auberges. Il a surtout son « université » circulante et multiforme, dans laquelle sont enseignées méthodiquement une Histoire et une Économie politique bien singulières. Certes, jamais la science ne s’était vu travestir de si piteuse façon et jamais pourtant on ne lui a rendu des honneurs plus sincères. Les socialistes allemands s’inclinent devant elle avec ferveur, ils croient la servir en se l’assimilant par bribes, au hasard, en l’interprétant à leur guise ; ils croient lui obéir un peu comme les sauvages, en écoutant la voix de leurs propres passions, croyaient obéir à leurs manitous. Cette science est allemande. D’internationalisme en tout ceci, on ne voit pas trace ; l’exclusivisme, au contraire, se fait partout sentir. Pour un peu, on s’étonnerait que Jésus ne fût pas né en Allemagne. En tout cas, c’est grâce à l’Allemagne socialiste que le monde sera sauvé, comme par surcroît : s’il ne sait pas la suivre, il se perdra.

À peine est-il besoin d’ajouter que ces états d’esprit si divers se reflètent dans l’armée. Profondément dévouée à son souverain qui la dirige en personne, soustraite pratiquement au contrôle parlementaire par l’institution du septennat, commandée par une aristocratie militaire qui se recrute elle-même (on devient officier comme on devient membre d’un club, par le vote de ses futurs collègues), l’armée croit au droit divin et admet volontiers la Raison d’État. On dit que, d’autre part, la propagande socialiste, assez active parmi les soldats, a pénétré jusque dans les rangs des officiers ; la chose est probable. Mais entre militaires et socialistes, les points de vue ne diffèrent pas tellement et les habitudes de discipline sont les mêmes. L’absence d’antagonisme est, d’ailleurs, probante. Des cas toujours assez nombreux de désertion et le fait que les Kriegersvereine, associations de vétérans protégées par le gouvernement, prononcent chaque année des exclusions pour cause de socialisme trop avéré, n’infirment pas l’importance de cette constatation que les ouvriers gardent, en général, bon souvenir de leur temps de caserne et ne témoignent d’aucune hostilité contre le principe du service militaire. Il serait profondément naïf, au moins en ce qui concerne l’Allemagne, d’associer l’idée du désarmement à l’idée du triomphe socialiste. Non seulement la démocratie socialiste, si elle arrivait à dominer dans l’empire, se garderait de briser l’outil militaire, mais elle en ferait probablement usage pour imposer sa formule autour d’elle.

Tel est l’Empire allemand. Suite logique de l’histoire, cristallisation légitime et nécessaire du germanisme, ce grand corps est en équilibre moral de pensée et d’action. Unité des sources et des formes de la pensée, unité des mobiles et des formes de l’action, ce sont là des garanties d’avenir, car cela suffit à composer une civilisation nationale. Sans doute, on pourrait imaginer cette civilisation plus large, plus ouverte, plus apte à servir la civilisation universelle, Mais au point de vue national, elle n’en est pas moins productive de force et de cohésion. L’Empire a, en plus, cet avantage d’avoir à sa tête des chefs qui furent les artisans de sa grandeur et demeurent les représentants héréditaires de ses intérêts ; les services que lui rend de la sorte la maison de Hohenzollern sont immenses ; les trois personnalités princières qui se sont déjà succédé sur le trône, comptent parmi les plus remarquables du temps présent. Il n’est pas jusqu’à la brièveté du règne de Frédéric iii qui n’ait contribué à donner à l’institution une élasticité précieuse. Ce souverain généreux eût, sans doute, échoué dans ses entreprises libérales, parce que l’heure n’y était pas propice ; mais de son rapide passage sur le trône, la minorité libérale a conclu qu’il pouvait y avoir des empereurs libéraux et cette assurance l’a satisfaite. Quant à Guillaume ii, il a merveilleusement saisi les sentiments de la majorité de ses sujets et jusqu’ici il y a conformé sa conduite. Il s’applique à les guider, à les pousser dans la voie de la civilisation moderne : le moindre progrès matériel l’intéresse ; chaque point qui s’éclaire sur l’horizon humain, fixe aussitôt son regard et, d’autre part, autour de lui, tout marque la puissance, il s’environne d’un appareil guerrier et met l’épée à la main pour parler de la Paix. Cette épée est celle de l’Empire : elle constitue le symbole et la sauvegarde longtemps désirés par le peuple allemand ; aussi la contemple-t-il avec ferveur, n’étant pas encore blasé sur la satisfaction de la posséder.

On ne voit pas, au premier abord, en quoi pourrait nuire aux propriétaires d’un vaste domaine, fortement constitué et gouverné, l’accroissement de biens provenant d’un héritage que nul n’aurait le droit de leur disputer ou de recueillir à leur place. Le Tyrol et la Styrie du Nord, Salzbourg, la Haute et la Basse-Autriche sont des provinces purement allemandes ; le lien qui les retenait à la monarchie des Habsbourg venant à se rompre, il est inévitable que celle des Hohenzollern agisse sur elles comme un centre d’attraction. Or, cet événement si simple et si aisé à prévoir aurait pour conséquence presque immédiate d’entraver le fonctionnement des rouages politiques dans l’Allemagne actuelle.

Établie en 1867 et simplement retouchée en 1870, la Constitution allemande est, en grande partie, l’œuvre de Bismarck. Elle comporte trois rouages principaux, le Reichstag, le Bundesrath et ce pouvoir exécutif qui s’appela d’abord le Bundespraesidium et devint ensuite l’Empire. Le Reichstag se compose d’une Chambre unique, nombreuse, élue au suffrage universel direct et secret, très différente, par conséquent, de la Chambre prussienne, qui est issue, elle, d’un suffrage censitaire à deux degrés. La compétence impériale du Reichstag est limitée, mais elle peut être étendue au moyen d’une révision constitutionnelle pour laquelle il suffit de l’accord de deux majorités simples au Reichstag et au Bundesrath. Ce dernier corps est un conseil fédéral dans lequel siègent les délégués des quatre royaumes allemands (Prusse, Bavière, Saxe, Wurtemberg), des trois villes libres (Hambourg, Brême, Lubeck) et des 18 grands-duchés, duchés et principautés admis dans la Confédération de 1867. Le Bundesrath a des pouvoirs considérables : son assentiment est nécessaire pour signer les traités et déclarer la guerre ; d’importants fonctionnaires lui doivent leurs postes ; il prépare les lois soumises au Reichstag et les examine de nouveau quand elles en reviennent avant que l’Empereur puisse les promulguer. Il a des attributions judiciaires de Cour suprême ; il sert d’arbitre légal entre les États ; il fait des instructions administratives et exerce même, en certains cas, un pouvoir exécutif. Mais le plus étonnant de ses privilèges, c’est peut-être que ses membres aient le droit de siéger au Reichstag et de prendre part aux débats.

Ainsi cohabitent en face du trône la démocratie pure appuyée sur le suffrage universel et le vieux particularisme germanique ressuscité par ceux-là même qui voulaient l’anéantir. Frédéric ii sûrement s’en fût alarmé, mais les temps ont marché et il n’y aurait rien là de trop inquiétant si le pouvoir de l’Empereur faisait contrepoids. Or, l’Empereur, d’après la Constitution, n’est pas un vrai souverain ; il est le délégué des gouvernements confédérés ; il n’a pas l’initiative des lois ; pour procéder à une exécution fédérale, pour dissoudre le Reichstag, il lui faut la sanction du Bundesrath. Seulement, il est roi de Prusse et, ce qu’il ne peut comme empereur, il le peut comme roi de Prusse par le moyen de son chancelier, lequel préside de droit le Bundesrath et de fait le ministère prussien, et, grâce à ce cumul, peut impérialiser le pouvoir royal. C’est ici le centre de toute la machine, le boulon par lequel l’Allemagne tient à la Prusse. On dirait vraiment que Bismarck, en le rivant, n’a songé qu’à assurer la durée de son propre pouvoir, à se rendre nécessaire et, qu’après avoir organisé pour son suzerain deux prisons éventuelles, le Reichstag et le Bundesrath, il s’était contenté d’en garder les clefs dans sa poche.

Les inconvénients d’une telle organisation sont à peine sensibles tant que dure la lune de miel de la victoire, prolongée, d’ailleurs, par l’habileté et l’autorité personnelle de Guillaume ii. Mais elle ne saurait durer toujours, et si même le Bundesrath et le Reichstag pouvaient continuer d’être le conseil froidement discret et l’assemblée un peu hargneuse, mais obéissante quand même, qu’ils ont été jusqu’à présent, cette situation ne saurait survivre à l’annexion des provinces autrichiennes. Sans doute, le particularisme est mort, en tant qu’obstacle à l’unité ; seulement unité allemande et prédominance prussienne ne sont pas synonymes à perpétuité ; s’ils le furent au début, les deux termes perdent déjà un peu de leur équivalence. L’accord, d’ailleurs, n’existe entre Allemands ni au point de vue religieux, ni au point de vue économique. Le jour où le Sud recevra un pareil renfort, comment les conflits qui déjà mettent aux prises catholiques et protestants, industriels et agrariens n’auraient-ils pas une répercussion directe au sein du Conseil Fédéral ? Ce jour-là, le roi de Prusse ne pourra plus gouverner l’Empire sans l’exposer à de graves désordres. Il faudra de toute nécessité modifier l’œuvre de 1867 et créer les prérogatives impériales qui n’existent pas. Cela ne se fera point sans résistances de la part de la Prusse. Si Guillaume ii n’est plus, son successeur sera-t-il à la hauteur de cette tâche intéressante et patriotique, mais infiniment délicate ?… Tout est là.

Les apparences, on le voit, sont trompeuses. Au premier abord, ce qui paraît solide en Allemagne, c’est l’édifice politique puissamment construit, cimenté de sang et de gloire, tandis que les oppositions de caractères, de religions, d’intérêts, les exagérations de l’impérialisme, les progrès des socialistes tendraient à faire croire que socialement et moralement, l’unité n’est point complète. Dans la réalité, c’est tout le contraire. Les rouages politiques sont frêles parce que le poids qu’ils étaient destinés à supporter a été mal calculé, et c’est l’accord des citoyens qui produit la force nationale. Un même orgueil les enflamme. L’Allemagne impériale est pour eux plus qu’une patrie, plus qu’une époque, presque une déesse. Croyants ou non-croyants, le « Gott mit uns » inscrit sur leurs monnaies est l’expression exacte de leurs sentiments. Gott, ce n’est point le Dieu universel, c’est le lahvé fidèle à son peuple et dur aux autres nations. Le iahvéisme des Hébreux ne fut ni plus caractérisé ni plus répandu que celui-ci. Entre les deux, pourtant, il y a des siècles d’évolution et tout l’immense progrès des sciences !

Supposons maintenant l’Allemagne ayant complété son unité territoriale et perfectionné le détail de ses institutions. À quoi va-t-elle tendre ? La réponse est inscrite sur la carte. Trieste sera son objectif. N’oublions pas qu’il s’agit d’une communauté possédant d’énormes ressources économiques et ayant le désir et le goût de les faire valoir ; or, de ses nouvelles frontières, l’Adriatique sera toute proche, et l’Adriatique, c’est la Méditerranée, l’Orient, Suez, la route des Indes et de la Chine. Pour y atteindre, il suffira de traverser la Carinthie déjà plus qu’à demi allemande, et la Carniole, propriété de ces Slovènes qui, tirés par Bernadotte et Bonaparte de leur longue léthargie, ont ressuscité par les lettres et les arts, autour de Laybach leur capitale, une nationalité digne de respect, mais un peu fictive et dont les revendications, pour justes qu’elles soient, triompheront bien difficilement. Les plus grands obstacles que l’Allemagne rencontrera en ces régions, viendront encore de la nature qui a dressé là un formidable massif montagneux ; mais la science fournit les moyens de tourner de tels obstacles, et l’enjeu, du reste, vaut un vigoureux effort ; le pays qui possédera à la fois Hambourg et Trieste, aura devant lui une ère d’incomparable prospérité ; or, cette prospérité, loin d’en être jalouse, l’Europe devra s’en féliciter, car il lui importe que l’Allemagne soit grande et riche et que son activité s’épande au dehors en progrès matériels. Le débouché vers le Sud assurera la circulation normale du sang germanique, et constituera la sécurité de la Belgique, de la Hollande et de la Suisse. Ce sera un puissant élément de paix.

Mais, en dehors même des complications imprévues dont on doit toujours tenir compte, les difficultés sur cette route abondent. La principale, c’est encore le déplacement du centre de gravité de l’Empire auquel il faudra tant de souplesse et d’énergie pour remédier à temps. Il est encore ce que Bismarck l’a fait : une Prusse agrandie. Pour qu’il atteigne les vastes horizons qui sont devant lui, il faut que le roi de Prusse, muni d’un véritable pouvoir impérial et appuyé sur un Sénat indépendant et vraiment national, devienne ce qu’il n’est encore que de nom : l’empereur d’Allemagne, de toute l’Allemagne.

  1. Le récent Congrès de Hanovre n’indique pas que sur ce point le marxisme soit en déroute, la foi dans l’Évolution est toujours aussi grande.