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Librairie Hachette et Cie (p. 113-124).


IX

LE GÉNÉRAL ARRANGE LES AFFAIRES DE MOUTIER.


Le général dormit comme un loir jusqu’à une heure assez avancée de la matinée, de sorte que Moutier, qui s’attendait à passer une mauvaise nuit, fut très-surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à bas de son lit, se débarbouilla et s’habilla à la hâte ; il entendit l’horloge sonner six heures. N’entendant pas de bruit chez le général, il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il l’avait laissé endormi la veille ; il aurait pu le croire privé de vie, si la respiration bruyante et l’attitude calme du malade ne l’eussent entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu’il était entré, rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n’oublia pas la prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et attendit. À peine fut-il installé sur une chaise en face de l’escalier qu’il entendit des pas légers ; on descendait bien doucement ; c’était Elfy ; elle lui dit un bonjour amical.


ELFY.
Je craignais que vous ne fussiez encore endormi ; vous aviez l’air fatigué hier.

MOUTIER.

Mais j’ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux, et prêt à vous obéir.


ELFY.

Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en tyran.


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Il donna un coup de balai. (Page 113.)


MOUTIER.

C’est que je voudrais toujours vous être utile et vous épargner tout travail, toute fatigue.


ELFY.

Et c’est pour cela que vous avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste en face de la porte d’entrée ?… C’est très-bien roulé, ajouta-t-elle en s’approchant et en l’examinant… très-bien… mais il faut tout défaire.


MOUTIER.

Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?


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C’était Elfy. (Page 113.)


ELFY.

Parce qu’un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et je vais l’emporter.


MOUTIER.
Vous ! Je voudrais bien voir cela ; dites-moi où il faut le mettre.

ELFY.

Dans cette chambre ici à côté ; ça fait que nous n’aurons pas à le descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général. »

Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par Elfy ; après l’avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.

« La jolie chambre ! dit-il. Un papier tout frais ! Des meubles neufs ! Et quelques livres. Rien n’y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien dire.


ELFY.

C’est qu’elle vous est destinée. Nous n’y avons encore mis personne, et nous l’appelons : chambre de notre ami Moutier. C’était un souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer là dedans, et il dit toujours avec un soupir : « Quand donc notre bon ami Moutier y sera-t-il ? »

Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.

« Ah ! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon ami, mon bon ami. Restez : nous serions tous si heureux !


MOUTIER.

Impossible, mon enfant ! Je ne servirais qu’à gêner votre maman et votre tante.


JACQUES.

Gêner ! Ah ! par exemple ! Elles ont dit je ne sais combien de fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si obligeant qu’elles seraient enchantées de vous avoir toujours.


MOUTIER.

Très-bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que tu me dis, et quand j’aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien heureux ici. Mais je ne suis qu’un pauvre soldat sans le sou et je ne peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie. »

Moutier embrassa encore Jacques, et sortit de la jolie chambre pour rentrer chez le général. Elfy s’occupa du déjeuner : elle cassa du sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme.

Le général était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses yeux pochés, il se sentait très-bien et ne demandait qu’à manger.

« Trois jours au pain et à l’eau, dit-il, m’ont diablement mis en appétit, et, si vous pouviez m’avoir une tasse de café au lait, vous me feriez un sensible plaisir.


MOUTIER.

Tout de suite, mon général ; on va vous en apporter avant dix minutes. »

Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait aussi avec une jatte de lait. Elfy avait l’air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda du café pour le général ; elle le mit au feu sans répondre.


MOUTIER.

Elfy, qu’avez-vous ? Pourquoi êtes-vous triste ?


ELFY.

Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.


MOUTIER.

J’avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme un roi, ne m’inquiète guère ; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du cœur. Je vous jure que, si j’avais de quoi vivre sans vous être à charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie ; mais vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais attaché par les liens de la parenté… ou… du mariage… et… »

Elfy leva les yeux, sourit et dit :

« Et vous n’osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche ? Est-ce votre seule raison ?


MOUTIER.

La seule, je vous l’affirme. Ah ! si j’avais de quoi vous faire un sort, je serais tellement heureux que je n’ose ni ne veux y penser. Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m’unir à une douce, pieuse, charmante femme comme vous, Elfy ; vivre auprès d’une bonne et aimable femme comme votre sœur ; avoir une position occupée comme celle que j’aurais ici, ce serait trop de bonheur !


ELFY.

Et pourquoi le rejeter quand il s’offre à vous ? Vous nous appelez vos amies ; vous êtes aussi notre ami : pourquoi penser à votre manque de fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même bonheur qui vous manque ? Et ma sœur qui vous aime tant, et le pauvre Jacques, nous serions tous si heureux ! Mon ami, croyez-moi, restez, ne nous quittez pas. »

Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s’était impatienté d’attendre et qui était entré depuis quelques instants dans la salle, s’approcha de Moutier et d’Elfy sans qu’ils l’aperçussent, et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en disant :

« C’est moi qui vous marie ! Que diable ! ne suis-je pas là, moi ? Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur ? Je lui donne vingt mille francs ; il ne fera plus de façons, j’espère, pour vous accepter.


MOUTIER.

Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable ! Je n’ai aucun droit sur votre fortune.


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Est-ce que je ne vaux pas vingt mille francs ?


LE GÉNÉRAL.

Aucun droit ! mais vous y avez autant de droit que moi, mon ami. Sans vous, est-ce que j’en jouirais encore ? Vous parlez de somme considérable ! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi ? Ne m’avez-vous pas sauvé deux fois ? Deux fois dix mille, cela ne fait-il pas vingt ? Oseriez-vous me soutenir que c’est me payer trop cher, que je vaux moins de vingt mille francs ? Que diable ! on a son amour-propre aussi ; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus. »

Elfy riait, et Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.

MOUTIER.

J’accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si généreusement.

— C’est bien heureux ! dit le général en s’essuyant le front. Vous convenez enfin que je vaux vingt mille francs !


MOUTIER.

Oh ! mon général ! ma reconnaissance…


LE GÉNÉRAL.

Ta, ta, ta, il n’y a pas de reconnaissance ! Je veux être payé par l’amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle petite amie. »

Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur chaque joue. Elfy lui serra les mains.


ELFY.

Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez si généreusement à… à… comment vous appelez-vous ? dit-elle à Moutier, en se retournant vers lui.

— Joseph, répondit-il en souriant.

À Joseph alors, continua Elfy riant ; mais je vous remercie de l’avoir décidé à… Ah ! mon Dieu ! et moi qui n’ai rien dit à ma sœur ! je m’engage sans seulement la prévenir. »

Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux écarquillés.


LE GÉNÉRAL.

Comment ! Qu’est-ce que c’est ? Sa sœur ne sait rien, et elle-même se marie sans seulement connaître votre nom !


MOUTIER, riant.

Faites pas attention, mon général, tout ça va s’arranger.


LE GÉNÉRAL.

S’arranger ! s’arranger ! Je n’y comprends rien, moi. Mais ce que je vois, c’est qu’elle est charmante.


MOUTIER.

Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.


LE GÉNÉRAL.

Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né d’hier. J’ai été marié aussi, moi ! une femme adorable, douce, bonne !… Quel démon, sapristi ! Si j’avais pu me démarier un an après, j’aurais sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.


MOUTIER, vivement.

J’espère, mon général, que vous n’avez pas d’Elfy l’opinion ?…


LE GÉNÉRAL, riant.

Non, parbleu ! Un ange, mon ami, un ange. »

Moutier ne savait trop s’il devait rire ou se fâcher ; l’air heureux du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée d’irritation, et il se borna à dire gaiement :

« Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez aussi heureux que nous le sommes aujourd’hui.


LE GÉNÉRAL, avec émotion.

Que Dieu vous entende, mon brave Moutier ! Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu’elle a une physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez heureux ; quant à elle, je réponds de son bonheur ; oui, j’en réponds ; car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble… »

Le général n’acheva pas, et serra fortement la main de Moutier. Madame Blidot entrait à ce moment, suivie d’Elfy et des enfants. Moutier courut à madame Blidot et l’embrassa affectueusement.


MOUTIER.

Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m’être emparé d’Elfy sans attendre votre consentement. C’est le général qui a brusqué la chose !


MADAME BLIDOT.

J’espérais ce dénoûment pour le bonheur d’Elfy. Dès votre premier séjour, j’ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux ; votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon idée ; vous y parliez toujours d’Elfy ; quand vous êtes revenu, les choses se sont prononcées, et l’équipée d’Elfy, lorsqu’elle vous a cru en danger, disait clairement l’affection qu’elle a pour vous. Vous ne pouviez pas vous y tromper.


MOUTIER.

Aussi ne m’y suis-je pas trompé, ma chère sœur, et c’est ce qui m’a donné le courage d’expliquer comme quoi j’y pensais, mais que j’étais arrêté par mon manque de fortune ; mon bon général y a largement pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant encore madame Blidot ; et votre très-heureux mari et serviteur, ajouta-t-il en se tournant vers Elfy.

— Mon bon ami, mon bon ami, s’écria Jacques à son tour, je suis content, je suis heureux ! Vous garderez votre belle chambre et vous resterez toujours avec nous ! Et ma tante Elfy ne sera plus triste ! Elle pleurait, ce matin, je l’ai bien vue !

— Chut, chut, petit bavard ! dit Elfy en l’embrassant, ne dis pas mes secrets.


JACQUES.

Je peux bien les dire à mon bon ami, puisqu’il est aussi le vôtre.


LE GÉNÉRAL.

Ah ça ! déjeunerons-nous enfin ? Je meurs de faim, moi ! Vous oubliez tous que j’ai été pendant deux jours au pain et à l’eau, et que l’estomac me tiraille que je n’y tiens pas. Je n’ai pas une Elfy, moi, pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.


MADAME BLIDOT.

Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.

« Pardon, Elfy, c’est moi qui sers à partir d’aujourd’hui, dit Moutier en enlevant le plateau des mains d’Elfy, vous m’en avez donné le droit.

— Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy en riant.

— Le maître-serviteur, reprit Moutier.

— Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.


MOUTIER.

Ce ne sera pas long, mon général : la paix se fait, et vous retournerez chez vous.


LE GÉNÉRAL.

Ma foi, mon ami, j’aimerais autant rester ici pendant un temps.


MOUTIER.

Vous assisterez à mon mariage, général.


LE GÉNÉRAL.

Je le crois bien, parbleu ! C’est moi qui ferai les frais de la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai ! Tout de chez Chevet. Vous ne connaissez pas ça ; mais moi, qui suis venu plus d’une fois à Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître. »