L’Antoniade/Prélude au Troisième Âge


TROISIEME ÂGE.











« Toute mystique, surtout la mystique ésotérique ou intérieure, a besoin, pour se développer, de la retraite et du silence, afin que les puissances de l’âme, recueillies dans son fond et n’étant point distraites par le bruit des choses extérieures, puissent entendre les douces insinuations de l’Esprit-Saint. Or, c’est dans les déserts de l’Orient qu’ont trouvé ce repos les âmes fatiguées du tumulte du monde et de la vie toute naturelle qu’on y mène. C’est là surtout que s’est développée à cette époque la mystique chrétienne ; et elle a dû nécessairement prendre l’empreinte du pays qui lui a servi, pour ainsi dire, de berceau. La Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, les régions arrosées par l’Euphrate et surtout la vallée du Nil attirèrent de préférence les premiers anachorètes… En quittant le monde pour se retirer dans le désert, ils renonçaient, il est vrai, à tous les intérêts humains ; mais, d’un autre côté, par l’empire qu’ils avaient acquis sur leur nature ardente et sauvage, ils devenaient des modèles qui excitaient l’étonnement et l’estime des païens, et que les chrétiens se sentaient disposés à imiter. Le changement profond qui s’était accompli dans leur être, sous l’action victorieuse de la grâce, offrait au monde l’image des effets merveilleux que le christianisme peut produire sur une plus grande échelle dans la société tout entière. Comme religieux et docteurs, ils ont pour ainsi dire continué le Psautier. Leur vie, sous ce rapport, est comme la lyre de la poésie sacrée, opposée au tumulte épique de l’histoire. Ils avaient saisi le christianisme d’une manière lyrique, et l’exprimaient sous cette forme. Leur être tout entier portait le caractère d’une idylle religieuse… L’imagination et l’instinct poétique des premiers Solitaires n’avaient point été affaiblis par l’austérité de leurs vies. Séparés entièrement du monde et de toute relation sociale, semblables à des plantes qui, mises dans des vases étroits et ne pouvant s’étendre au large, sont forcées de se développer par en haut, les premiers Solitaires étaient obligés aussi de chercher dans une région supérieure un cercle pour leur activité ; et, s’élevant au-dessus des formes et des instincts de la vie ordinaire, les facultés de leur âme s’épanouissaient dans une sphère poétique et idéale. »
(La Mystique Divine, par görres, Liv. I. ch. 11, Trad. par charles sainte-foi.)