L’Angleterre pendant la guerre d’Amérique/01

L’Angleterre pendant la guerre d’Amérique
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 89 (p. 101-118).
L'ANGLETERRE
PENDANT LA GUERRE D'AMERIQUE

A historical account of the neutrality of Great-Britain during the American civil war, by Mountague Bernard ; London 1870.

Cinq années se sont écoulées depuis que la guerre civile des États-Unis d’Amérique a pris fin. Au début du conflit, la Grande-Bretagne, de même que les autres états européens, avait manifesté l’intention de rester strictement neutre. Elle prétend avoir tenu ses promesses. Cependant le peuple des États-Unis ou tout au moins son gouvernement ne cesse de réclamer la réparation de certains dommages que l’Angleterre aurait infligés à l’Union. Les questions en litige, que M. Reverdy Johnson semblait avoir résolues à l’automne dernier, se représentent avec un caractère plus menaçant de gravité depuis que le sénat de Washington a refusé de ratifier le traité conclu par cet ambassadeur. Quels sont donc les droits et les devoirs d’une puissance neutre à l’égard des belligérans ? L’Angleterre les a-t-elle méconnus de 1861 à 1865 ? Quels sont les faits sur lesquels portent les réclamations du peuple américain ? S’il y a eu méfait, quelle réparation est due ? Telles sont : les questions dont nous allons présenter un bref exposé, en prenant pour guide l’ouvrage que vient de publier, sur ce sujet M. Mountague Bernard, professeur de droit international à l’université d’Oxford. L’œuvre de ce savant légiste est un travail sérieux, non moins remarquable par la profondeur des recherches que par l’exactitude des faits. Les circonstances actuelles ajoutent malheureusement à l’intérêt qu’eût présenté cette étude en temps ordinaire. Il n’est pas facile, on va le voir, à une nation d’observer une stricte neutralité en temps de guerre, tant sont nombreux les points de contact qu’ont entre eux les peuples civilisés.


I

Au point de vue international, la guerre de sécession n’était pas semblable aux autres guerres. Les gouvernemens européens vivaient en paix avec les États-Unis, aussi bien avec ceux qui prétendaient se séparer de l’Union qu’avec ceux qui voulaient en maintenir l’intégrité. La question en suspens ne touchait en rien l’Europe, si ce n’est par son côté humanitaire. Nous détestions l’esclavage, mais nous n’avions aucun intérêt politique à ce que les esclaves de l’Amérique du Nord fussent affranchis. D’autre part, l’acte de sécession ne s’accomplissait pas avec le cortège révolutionnaire dont tout gouvernement est prompt à s’alarmer. Une province insurgée contre son souverain légitime usurpe des droits ; il n’en est pas de même d’un état qui manifeste l’intention de se soustraire au lien fédéral. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une revendication que l’on peut trouver inopportune, mais que l’on ne saurait qualifier d’illégitime. Cette appréciation avait des défenseurs même à Washington au début de la sécession. Le prédécesseur de Lincoln, M. Buchanan, et ses ministres passaient à tort ou à raison pour partager cette manière de voir.

Ce n’est pas tout. Une insurrection qui parvient à s’organiser assume en fait l’autorité souveraine sur le territoire dont elle s’est rendue maîtresse. Les chefs en deviennent responsables envers les autres nations des événemens dans lesquels peuvent être impliqués des étrangers que le commerce, la navigation ou toute autre cause naturelle y amène. De là est venue la nécessité de distinguer entre la souveraineté de fait et la souveraineté de droit. Les gouvernemens étrangers ne peuvent se refuser à reconnaître la première dès que les rebelles sont incontestablement maîtres d’un territoire de quelque étendue ; quant à la seconde, l’histoire nous apprend qu’elle a été souvent niée plus longtemps que de raison. Chaque gouvernement est maître de se comporter à ce sujet suivant ses intérêts ou les principes de sa politique.

Les gouvernemens étrangers qui veulent rester neutres ne peuvent éviter de reconnaître la souveraineté de fait des insurgés ; en d’autres termes, ils leur accordent la qualité de belligérans. C’est surtout inévitable dans le cas d’une guerre maritime, le code international accordant aux belligérans aussi bien qu’aux neutres des droits et des obligations corrélatives. En vertu des lois qui règlent cet état de choses, les navires sous pavillon neutre rencontrés en pleine mer sont soumis à la visite des bâtimens de guerre belligérans ; ils sont même exposés à être capturés, s’ils transportent de la contrebande de guerre ou s’ils essaient de forcer un blocus effectif.

Cela posé, voyons si l’Angleterre et les autres puissances maritimes ont violé le code international en 1861 et dans les années suivantes. Les événemens d’Amérique jetaient un trouble profond dans les opérations commerciales de la Grande-Bretagne. Les états de l’ouest contribuaient pour une forte part à l’alimentation des Anglais ; le sud leur fournissait du coton, leur colonie du Canada est limitrophe des états du nord. Toute perturbation grave en Amérique ne pouvait manquer de réagir d’une manière fâcheuse de ce côté-ci de l’Atlantique. Dès les premières déclarations d’indépendance, M. Buchanan d’abord et quelques semaines après M. Lincoln s’étaient empressés d’écrire à leurs agens diplomatiques en Europe en les invitant à demander aux gouvernemens près desquels ils étaient accrédités que rien ne fût fait pour encourager la rébellion. En Angleterre comme en France, la réponse fut celle qu’on devait attendre. Ces deux puissances voyaient avec un profond chagrin l’acte de sécession ; mais il leur était impossible de tracer dès ce moment la ligne de conduite que les événemens leur imposeraient. C’était une politique expectante dont le gouvernement fédéral n’avait aucun droit de se plaindre. Les cabinets de Russie, d’Autriche et d’Espagne furent moins réservés ; entraînés dans une singulière méprise sur les actes et les motifs des sécessionistes, ils déclarèrent sans hésitation ni retard qu’ils entendaient n’avoir aucun rapport avec un gouvernement d’origine révolutionnaire.

En France et en Angleterre, les intentions durent se manifester d’une façon moins évasive aussitôt que les hostilités furent déclarées. Le 30 avril 1861, on apprit à Londres le bombardement du fort Sumter, la levée de 75,000 hommes et la proclamation de M. Davis, qui offrait de délivrer des lettres de marque ; deux jours après, on sut que le nord déclarait les côtes du sud en état de blocus. Les insurgés et leurs adversaires allaient exercer en pleine mer les droits que confère l’état de guerre. Le commerce anglais s’en émut, et non sans raison, s’il est vrai que dans les eaux du Mississipi seulement il y avait à cette époque pour 25 millions de francs de marchandises anglaises. En outre certaines branches de commerce jusqu’alors légales allaient être prohibées dans les eaux américaines ; les cargaisons d’armes et de houille devenaient contrebande de guerre. M. Lincoln avait déjà envoyé des agens en Angleterre pour y acheter des fusils, M. Davis en ferait sans doute autant : quelle conduite devaient tenir les négocians anglais en pareille circonstance ? Ils ne tardèrent pas à être fixés. Le 6 mai, après consultation des avocats de la couronne, une proclamation de la reine apprit au peuple anglais que les états révoltés seraient traités par la Grande-Bretagne en belligérans dans la guerre qui venait d’éclater. Le 13 mai, le gouvernement britannique se déclarait neutre : dès le 1er juin, un ordre royal interdit aux bâtimens de guerre et aux corsaires des deux partis belligérans d’entrer avec des prises dans les ports du royaume-uni ou de ses colonies. Cette dernière mesure était particulièrement nuisible aux intérêts des confédérés, puisque, leurs propres ports étant bloqués, ils ne savaient plus que faire de leurs prises. Ne pouvant plus vendre les navires saisis en pleine mer, ils étaient forcés de les brûler, et ils perdaient par conséquent le fruit de leurs captures. Il y avait de quoi décourager les corsaires. Il advint en effet que la course ne fut guère faite que par des bâtimens de guerre de la marine confédérée, et les équipages de ces navires n’étaient pas animés par l’appât du lucre, qui est, quoi qu’on dise, le principal aiguillon dans une campagne de ce genre.

Il convient encore d’observer que l’Angleterre se montrait par là plus favorable aux fédéraux que ne l’exigeait strictement la loi internationale. Un gouvernement neutre peut en effet décider qu’il admettra les corsaires dans ses ports, et qu’il leur laissera la liberté de vendre leurs prises. La seule obligation à laquelle la neutralité l’oblige est d’accorder les mêmes droits aux deux belligérans. La décision prise par le cabinet anglais était plus humaine, puisqu’elle tendait à diminuer les maux de la guerre. Le gouvernement français, par une déclaration officielle du 10 juin, adopta la même règle de conduite.

Le gouvernement fédéral était alors représenté à Londres par M. Adams, qui venait d’arriver en Angleterre avec le titre d’envoyé et ministre plénipotentiaire. Ce diplomate n’eut rien de plus pressé, après avoir présenté ses lettres de créance, que d’exprimer à lord Russell, chef du foreign-office, l’impression fâcheuse que la conduite du cabinet britannique causait parmi les partisans de l’Union. Attribuer aux rebelles dès le début des hostilités la qualité de belligérans, c’était leur donner la seule marque de sympathie que la situation comportait. Les ministres de la reine auraient voulu encourager les insurgés, rendre la scission irrémédiable, qu’ils n’auraient pas agi autrement. Ne convenait-il pas au moins d’attendre que les confédérés eussent fait preuve de vitalité ? Ils s’étaient déjà battus, mais à l’intérieur d’un de leurs ports ; ils s’étaient vantés d’être une puissance maritime, mais quelle raison avait-on de croire qu’ils fussent en état d’armer un seul navire de guerre ? De toute manière, la proclamation royale était prématurée ; elle aggravait la situation, elle augmentait les embarras du gouvernement fédéral. Ces objections ont autre chose qu’une valeur historique, car le fait d’avoir accordé trop tôt aux rebelles la qualité de belligérans pèse encore aujourd’hui sur les rapports de l’Union avec la Grande-Bretagne. C’est encore l’un des griefs que le peuple américain adresse à l’Angleterre. Ce grief est-il mérité ? Nous espérons qu’après avoir lu ce qui précède, on pensera qu’il n’en est rien. La proclamation de la reine ne fut que la reconnaissance d’un fait incontestable qu’il y avait urgence à ne pas retarder. Que les confédérés fussent capables d’armer des corsaires et de faire la course, les événemens l’ont prouvé. Or il y avait sur les côtes d’Amérique beaucoup de navires de commerce et de navires de guerre aux couleurs britanniques. Convenait-il de laisser aux premiers le danger d’être exposés sans avis préalable aux accidens de la guerre, et aux seconds le pénible devoir de traiter en pirates les braves gens qui navigueraient sous le pavillon confédéré ?

Au surplus, ce n’est pas seulement en fait, mais aussi en droit, que la proclamation de neutralité de l’Angleterre se justifie. Quand des rebelles réussissent à établir un gouvernement effectif, à se rendre maîtres incontestés d’un territoire, à organiser des armées, le respect dû à l’indépendance nationale exige que les nations étrangères acceptent ces faits sans qu’elles aient l’obligation de décider de quel côté est le bon droit ; pour les besoins de la circonstance, elles doivent voir dans les deux belligérans deux sociétés séparées et rester neutres dans le conflit. Les conditions posées ci-dessus n’existaient-elles pas aux États-Unis ? Comment ne pas reconnaître deux belligérans ? Comment contester l’état de guerre, puisque le président Lincoln le proclamait lui-même aux dépens des neutres en annonçant que les côtes du sud seraient bloquées par les escadres fédérales ?

Le code maritime, qui fixe en temps de guerre les droits et les devoirs respectifs des belligérans et des neutres, est l’œuvre, on le sait, de la conférence réunie à Paris en 1856, et a été consenti par la plupart des nations civilisées ; Ce code se résume dans les quatre articles que voici : 1° la course est et demeure abolie ; 2° le pavillon neutre couvre la marchandise ennemie à l’exception de la contrebande de guerre ; 3° la marchandise neutre, à l’exception de la contrebande de guerre, ne peut être saisie sous pavillon ennemi ; 4° le blocus n’est obligatoire qu’autant qu’il est effectif, c’est-à-dire maintenu par une force suffisante pour interdire réellement l’accès de la côte ennemie. Les troisième et quatrième articles étaient depuis longtemps des maximes de droit international ; le second était contesté, et le premier était une innovation dont, à vrai dire, on sentait la nécessité. Quand ces quatre propositions avaient été soumises à l’acceptation des nations qui n’étaient pas représentées dans la conférence, le gouvernement fédéral n’avait promis de consentir à la suppression de la course qu’à la condition que toute propriété privée fût exempte de capture. Cette condition trop générale n’étant pas accueillie, les États-Unis avaient définitivement refusé d’accéder au traité de Paris. En 1861, ils avaient sans doute des raisons de le regretter, et les puissances européennes étaient presque aussi intéressées qu’eux à ce que les articles du code de 1856 fussent observés par les belligérans. M. Mercier, qui représentait la France à Washington, et lord Lyons, qui représentait l’Angleterre, vinrent donc proposer à M. Seward de signer une déclaration d’accession. La négociation paraissait être en bonne voie ; mais, avant que les signatures ne fussent échangées, les plénipotentiaires s’aperçurent qu’il n’y avait pas accord. La France et l’Angleterre entendaient que le gouvernement fédéral ne stipulât qu’au nom des états restés fidèles à l’Union, tandis que celui-ci prétendait engager aussi les états sécessionistes, en sorte que cette convention aurait eu pour conséquence immédiate de transformer les corsaires du sud en pirates et de les exposer comme tels aux rigueurs des lois maritimes. Les puissances européennes qui venaient, par la déclaration de neutralité, de reconnaître l’existence d’un gouvernement de fait dans les états du sud ne pouvaient admettre que le gouvernement fédéral stipulât au nom de ceux-ci. Les négociations furent donc interrompues.

Mais de la correspondance échangée à ce sujet, aussi bien que de celle qui avait trait aux déclarations de neutralité des puissances européennes, il ressort avec évidence qu’il y eut dès le principe un désaccord grave sur la question de savoir comment la sécession devait être envisagée. Pour M. Thouvenel comme pour lord Russell, il existait en Amérique deux gouvernemens, l’un régulier, qui siégeait à Washington, l’autre insurrectionnel, mais néanmoins positif, à Richmond. La guerre avait éclaté, et les neutres devaient prendre les mesures d’usage en pareille circonstance. Aux yeux de M. Seward, tout cela était inexact, car voici ce qu’il écrivait le 19 juin à M. Dayton, ambassadeur des États-Unis à Paris :

« En tant qu’il s’agit des nations étrangères, il est erroné de soutenir qu’il y a guerre aux États-Unis, et certainement il ne peut y avoir deux puissances belligérantes, s’il n’y a pas de guerre. Il n’y a maintenant et il n’y a jamais eu ici qu’une seule puissance, connue sous le nom d’États-Unis d’Amérique, compétente pour faire la paix et la guerre, conclure des traités de commerce et d’alliance. Il n’y en a pas d’autre ni en fait ni aux yeux des nations étrangères. Il y a bien, il est vrai, une sédition à main armée qui cherche à renverser le gouvernement, et contre laquelle le gouvernement emploie les armées de terre et de mer dont il dispose ; mais ce fait ne constitue pas un état de guerre, n’institue pas deux puissances belligérantes, et ne modifie pas plus notre caractère national, nos droits, notre responsabilité, que le caractère, les droits et la responsabilité des nations étrangères. »

M. Seward allait même plus loin dans les instructions confidentielles adressées à ses agens. Le 21 mai, il écrit à M. Adams « de suspendre tout rapport, officiel ou officieux, avec le cabinet britannique, si les ministres anglais ont la moindre communication avec les représentans du gouvernement confédéré. Un autre jour, il déclare ab irato que les corsaires du sud seront traités comme pirates. Par bonheur, ces instructions catégoriques ne furent pas écoutées à la lettre. M. Adams était un diplomate sage et prudent qui, par une conduite réservée, sut éviter à son pays des complications fâcheuses. Nous allons en voir un autre exemple.

Dès le mois de mars 1861, M. Jefferson Davis avait envoyé des délégués en Europe ; mais ces agens n’avaient pas été reçus officiellement. A Londres aussi bien qu’à Paris, on les avait traités comme de simples particuliers, et l’on avait évité d’entrer en correspondance avec eux. M. Davis résolut alors d’envoyer à ces deux cours des missions plus solennelles. Les ambassadeurs désignés étaient M. James Mason, Virginien de grande réputation et ancien ministre américain à Paris, et M. John Slidell, de la Louisiane, qui avait précédemment représenté les États-Unis au Mexique. Ils avaient pour secrétaires MM. Macfarland et Eustis. Partis de Charleston dans la nuit du 12 octobre sur un steamer de la marine confédérée, ils esquivent le blocus, débarquent à Cardenas dans l’île de Cuba, et prennent place comme passagers sur le paquebot-poste anglais le Trent, qui faisait un service régulier entre la Vera-Cruz et Saint-Thomas, avec l’intention de prendre dans cette île la correspondance de Southampton. Il y avait alors dans les parages de Cuba un bâtiment à vapeur de la marine fédérale, le San-Jacinto, qui croisait depuis six semaines, en quête du corsaire confédéré le Sumter. Le capitaine Wilkes, commandant du San-Jacinto, arrivait à La Havane tandis que les émissaires du sud y attendaient le moment de s’embarquer ; il eut l’adresse de se faire renseigner sur leurs intentions. Il fit aussitôt ses préparatifs, et reprit la mer en toute hâte. Le 8 novembre, le Trent, passant dans le canal de Bahama, se vit poursuivi par un navire de guerre qui lui intima l’ordre de s’arrêter en envoyant deux boulets dans sa voilure. C’était le San-Jacinto. Un officier américain se rend à bord avec une escorte de marins armés, et demande à voir la liste des passagers. Sur le refus qui lui est fait, il annonce qu’il est chargé d’arrêter MM. Mason, Slidell, Macfarland et Eustis, et qu’il a la certitude que ces quatre personnes sont au nombre des passagers. Le capitaine du Trent refusait encore de répondre, lorsque, s’avançant, M. Slidell déclare que lui et ses compagnons sont sous la protection du drapeau britannique, et qu’on ne les enlèvera que par violence. L’officier américain fit, avec toute la politesse voulue, la manifestation de violence qui lui était demandée, puis il redescendit dans son canot avec les quatre prisonniers, et rejoignit le San-Jacinto, qui assistait à cette scène, à 200 mètres de distance, les canonniers aux pièces, les sabords ouverts, prêt à couler le Trent en cas de résistance. Le paquebot fut alors libre de poursuivre sa route. MM. Mason et Slidell et leurs deux secrétaires furent conduits à Boston et détenus au fort Warren.

Tel est le récit exact d’un événement qui produisit, on ne peut l’avoir oublié, une émotion indescriptible, non-seulement en Angleterre, mais aussi dans toute l’Europe. Aux États-Unis, une satisfaction générale, sinon unanime, en accueillit d’abord la nouvelle. Le capitaine Wilkes reçut de chaudes félicitations de son supérieur, le secrétaire de la marine. La chambre des représentans lui adressa des remercîmens, et vota en même temps une résolution qui invitait le président à poursuivre MM. Mason et Slidell comme coupables du crime de haute trahison. On ne regrettait qu’une chose en cette affaire, c’était que le Trent n’eût pas aussi été capturé. Or il est bon de noter que ce paquebot portait, outre les malles de la poste, soixante passagers, une cargaison de grosse valeur et des sommes considérables en espèces. Cependant cet enthousiasme ne fut pas de longue durée. M. Seward lui-même écrivait, dès les premiers jours de décembre, à M. Adams une lettre que cet ambassadeur était autorisé à lire à lord Russell. M. Seward disait que le capitaine Wilkes avait agi sans instructions, et que le gouvernement fédéral attendrait, avant de prendre une décision, les observations que la Grande-Bretagne croirait avoir à faire.

Entre les États-Unis, qui prétendaient que l’arrestation de MM. Mason et Slidell était légitime, et l’Angleterre, qui voyait dans cet événement une offense faite à son pavillon, il allait s’élever un débat de droit international dont nous voudrions rendre avec impartialité les argumens contradictoires. Les motifs que la Grande-Bretagne invoquait en sa faveur sont résumés sous une forme brève, mais avec une netteté remarquable, dans une dépêche de M. Thouvenel à M. Mercier en date du 3 décembre 1861. On ne saurait faire un meilleur exposé de la question.

« Le désir de contribuer à prévenir un conflit imminent peut-être, entre deux puissances pour lesquelles il (le gouvernement de l’empereur) est animé de sentimens également amicaux et le devoir de maintenir, à l’effet de mettre les droits de son propre pavillon à l’abri de toute atteinte, certains principes essentiels à la sécurité des neutres l’ont, après mûre réflexion, convaincu qu’il ne pouvait en cette circonstance rester complètement silencieux. Si, à notre grand regret, le cabinet de Washington était disposé à approuver la conduite du commandant du San-Jacinto, ce serait en considérant MM. Mason et Slidell comme des ennemis, ou en ne voyant en eux que des rebelles. Dans l’un comme dans l’autre cas, il y aurait un oubli entièrement fâcheux de principes sur lesquels nous avions toujours trouvé les États-Unis d’accord avec nous.

« A quel titre en effet le croiseur américain aurait-il, dans le premier cas, arrêté MM. Mason et Slidell ? Les États-Unis ont admis avec nous, dans les traités conclus entre les deux pays, que la liberté du pavillon s’étendait aux personnes trouvées à bord, fussent-elles ennemies de l’un des deux partis, à moins qu’il ne s’agît de gens de guerre actuellement au service de l’ennemi. MM. Mason et Slidell étaient donc parfaitement libres sous le pavillon neutre de l’Angleterre. On ne prétendra pas sans doute qu’ils pouvaient être considérés comme contrebande de guerre. Ce qui constitue la contrebande de guerre n’est pas encore, il est vrai, précisément fixé, les limites n’en sont pas absolument les mêmes pour toutes les puissances ; mais, en ce qui se rapporte aux personnes, les stipulations spéciales qu’on rencontre dans les traités concernant les gens de guerre définissent nettement le caractère de celles qui peuvent être saisies par les belligérans. Or il n’est pas besoin de démontrer que MM. Mason et Slidell ne sauraient être assimilés aux personnes de cette catégorie. Il ne resterait dès lors à invoquer, pour expliquer leur capture, que ce prétexte, qu’ils étaient porteurs de dépêches officielles de l’ennemi. Or c’est ici le moment de rappeler une circonstance qui domine toute cette affaire et qui rend injustifiable la conduite du croiseur américain. Le Trent n’avait pas pour destination un port appartenant à l’un des belligérans. Il portait en pays neutre sa cargaison et ses passagers, et c’était de plus dans un port neutre qu’il les avait pris. S’il était admissible que, dans de telles conditions, le pavillon neutre ne couvrît pas complètement les personnes et les marchandises qu’il transporte, son immunité ne serait plus qu’un vain mot…

« Si le cabinet de Washington ne voulait voir dans les deux personnes arrêtées que des rebelles qu’il est toujours, en droit de saisir, la question, pour se placer sur un autre terrain, n’en saurait être résolue davantage dans un sens favorable à la conduite du commandant du San-Jacinto. Il y aurait, en pareil cas, méconnaissance du principe qui fait d’un navire une portion du territoire de la nation dont il porte le pavillon….. »

M. Mountagne Bernard veut bien convenir, à l’honneur de la diplomatie française, qu’une opinion exprimée sous une forme si claire et si assurée contribua puissamment à ramener le gouvernement fédéral au vrai sentiment de l’affaire, quoique désavouer le capitaine Wilkes dût coûter beaucoup à l’orgueil national. Le cabinet de Londres avait d’ailleurs le bonheur d’être servi en cette circonstance par un ambassadeur, lord Lyons, dont la prudence et l’esprit conciliant, étaient capables d’amortir le choc des premières impressions. A la première nouvelle de l’arrestation des envoyés du sud à bord du Trent, lord Russell avait envoyé à lord Lyons l’ordre de réclamer d’une façon péremptoire la mise en liberté de MM. Mason et Slidell et des excuses pour l’acte dont ils avaient été victimes. Le ministre anglais ne devait accorder à M. Seward qu’un délai de sept jours pour une solution définitive. Lord Lyons sut adoucir ce que cette mise en demeure trop brusque avait d’offensant. Sur ces entrefaites arriva la dépêche française que nous venons de reproduire. M. Seward en eut communication le 25 décembre ; le 26, il fit savoir à lord Lyons que, sur l’ordre du président, l’acte du commandant du San-Jacinto serait désavoué, et que les prisonniers seraient remis aux autorités britanniques. Seulement ceci était accompagné d’une longue et diffuse dépêche qui posait en quelque sorte le point de vue américain de la question en litige.

Après avoir rappelé que le code maritime s’occupe le plus souvent des choses et rarement des personnes, M. Seward fait observer que les personnes aussi bien que les choses peuvent être contrebande de guerre, puisque ce mot, dans son sens étymologique, signifie ce qui est contraire aux prescriptions, prohibé, illégal. Nul ne conteste que les soldats, et marins d’un belligérant sont justement assimilés à la contrebande de guerre. Les ambassadeurs qui vont solliciter de l’assistance doivent être compris, ainsi que les dépêches qu’ils emportent, dans la même catégorie. C’était donc avec raison que le capitaine Wilkes avait arrêté les envoyés du sud ; il s’était acquitté de cette mission avec les ménagemens que se doivent les peuples civilisés : le Trent n’était après tout qu’un navire de commerce que sa qualité de paquebot-poste ne soustrayait pas au droit de visite en temps de guerre, et le capitaine Wilkes avait agi légalement.

Mais, continuait M. Seward, quoique MM. Mason et Slidell aient été saisis régulièrement, la difficulté commence quand on se demande quelle suite l’affaire recevra. C’est un principe de droit international que toute capture opérée à la mer doit étape jugée par un tribunal maritime qui en apprécie la légalité. C’est ce tribunal qui discute et résout les cas douteux de contrebande et de neutralité. Il importe en effet aux puissances neuves que le capteur, intéressé à conserver le navire saisi, ne soit pas juge unique en des questions dont dépendent la liberté, la fortune et souvent l’honneur des étrangers. Or les tribunaux maritimes ont qualité pour juger les choses et non les personnes. Si le capitaine Wilkes avait saisi le Trent en même temps que les quatre passagers, le cas eût été tout autre. La saisie du navire eût été sans contredit déclarée valable, et le sort des prisonniers se trouvait par là fixé. Il n’est pas douteux que le Trent pouvait être saisi et amené dans un port américain ; si le commandant du San-Jacinto ne l’a pas fait, ce n’est pas seulement par égard pour les intérêts respectables que cette mesure aurait compromis, c’est surtout par la raison qu’il avait trop peu d’hommes d’équipage pour conduire sa prise en lieu sûr. Ainsi, par la force des circonstances, la capture des quatre passagers du Trent échappe à toute sanction légale ; ce sont au surplus des personnages de médiocre importance, dont la mise en liberté ne compromet pas la sécurité de l’Union. D’ailleurs, ajoutait encore M. Seward avec moins d’à-propos, l’insurrection est sur son déclin. — Par tous ces motifs, les prisonniers furent remis au gouvernement britannique.

Après que MM. Mason et Slidell eurent été libérés, lord Russell jugea nécessaire de réfuter les argumens de M. Seward. Il est inutile de s’appesantir sur cette réponse, qui ne fut guère que la reproduction allongée de la dépêche de M. Thouvenel. L’affaire sortait du domaine des faits et devenait purement théorique ; elle n’alla pas plus loin, car il est d’usage dans les relations internationales de se quereller sur des faits et non sur des idées.


II

L’un des premiers soins du gouvernement fédéral avait été de créer une marine suffisante pour rendre le blocus effectif depuis la baie de la Chesapeake jusqu’à l’embouchure du Rio-Grande. Non-seulement les côtes des états sécessionistes présentaient un développement d’une colossale étendue, mais encore elles sont conformées de façon qu’il est très difficile d’en surveiller les approches. Les rivières qu’alimente le versant oriental des Alleghanys traversent, avant d’arriver à la mer, une plaine sablonneuse de 80 à 150 kilomètres, où de larges bandes de terrains en culture très fertiles sont entrecoupées de marais et de bois. La côte est bordée d’îles nombreuses, presque recouvertes par le flot de marée, et sur lesquelles on récolte le fameux coton Géorgie longue-soie, qui est célèbre dans le monde entier. L’embouchure des rivières est barrée par des bancs de sable, les baies sont étroites et d’un accès difficile, la navigation y est dangereuse pour de gros navires, tandis que des bâtimens de faible tonnage trouvent de fréquens abris, et peuvent même naviguer parallèlement au littoral dans des canaux intérieurs que des passes peu profondes rattachent à la haute mer.

Le littoral des états du sud avait été déclaré en état de blocus par deux proclamations du président Lincoln en date du 19 et du 27 avril. Cela ne suffisait pas pour en écarter les bâtimens des marines neutres, car le code maritime veut que le blocus ne devienne obligatoire qu’à partir du jour où il est gardé par une force suffisante, et de plus il est toujours accordé aux neutres un certain délai pendant lequel ils ont la liberté de sortir des ports bloqués, sur lest ou en charge, à leur volonté. Les vaisseaux de guerre fédéraux parurent en mai devant les principaux ports du golfe du Mexique ; cependant les croiseurs n’exerçaient pas une surveillance bien active, car le Sumter put franchir le 30 juin la barre du Mississipi, et même le port de Galveston ne fut jamais fermé aux navires d’un faible tirant d’eau. Charleston fut bloqué à partir du 11 mai ; mais du 15 au 28 du même mois aucun navire fédéral n’en défendait l’accès. Savannah fut bloqué le 28 mai ; puis, jusqu’au 8 juillet, les autres ports des deux Carolines restèrent libres. En somme, le blocus ne devint général que plusieurs mois après le commencement des hostilités.

En présence des difficultés que les navires fédéraux éprouvaient à bien remplir leur mission, le secrétaire de la marine prescrivit d’avoir recours à des expédions d’un nouveau genre. Ce n’était pas seulement le commerce des rebelles qu’il s’agissait d’atteindre, il n’était pas moins important d’empêcher leurs corsaires de sortir des ports. On résolut de rendre les passes impraticables en y coulant des navires chargés de pierre. On acheta donc de vieux navires à Baltimore, on en fit même venir d’Europe, et ces bâtimens furent coulés en travers des chenaux afin d’y rendre la navigation impossible. A Charleston par exemple, il y a six canaux qui mènent du port à la mer, et un seul est accessible aux navires de fort tonnage. L’officier qui eut mission de diriger cette opération connaissait à merveille l’hydrographie des abords de Charleston. Par un de ces tristes retours qui ne sont pas rares en temps de guerre civile, il avait été chargé auparavant d’études relatives à l’amélioration de ce port. On présumait que les courans et le flot de marée aidant, les pontons immergés sur les deux pentes de la barre seraient bientôt enveloppés de sable, et qu’ils formeraient alors un barrage inébranlable. En fait, ce fut, paraît-il, un travail inutile ; la navigation en fut un peu gênée, mais non tout à fait entravée. Cependant cette opération barbare, qui menaçait de rendre à jamais impraticable le port le plus important de la confédération, fut accueillie par les protestations de l’Angleterre. Les armateurs de Liverpool adressèrent des réclamations à lord Russell, qui de son côté chargea lord Lyons de les faire valoir auprès du cabinet de Washington. En Amérique même ; le public n’était pas éloigné d’admettre que cet odieux procédé fût contraire aux lois de la guerre entre nations civilisées. M. Seward répondit que c’était une mesure d’un caractère essentiellement temporaire, sans autre objet que de suppléer à l’insuffisance actuelle de la marine fédérale, et que le gouvernement des États-Unis tiendrait pour un devoir étroit de rétablir lui-même les entrées de Charleston en leur état primitif dès que cette ville serait rendue à l’Union. Les armateurs anglais ne s’en inquiétèrent pas davantage ; ils eurent bientôt, on va le voir, d’autres sujets de préoccupation.

Personne n’ignore quelle place le coton américain tenait avant 1861 dans le commerce de Liverpool et dans les manufactures européennes. La culture de cette plante textile faisait la prospérité des états du sud ; mais cette prospérité ne datait pas de loin. Pendant les années qui précédèrent l’insurrection, la récolte montait en moyenne à 2 millions 1/2 de balles, et plus les planteurs américains coproduisaient, plus les filateurs du Lancashire en demandaient, si bien que le prix s’en était élevé de 80 à 90 centimes en 1850 jusqu’à 1 franc 10 centimes et 1 franc 20 centimes la livre en 1860 [1]. Cette masse énorme de matière première provenait des états du sud, des étals à esclaves, qui recevaient en échange les produits de l’industrie européenne. Pendant les premiers mois de la guerre, le commerce se ressentit peu des effets du blocus. Le coton se sème au printemps, se récolte en septembre, et n’arrive pas sur les marchés du littoral avant la fin de décembre. L’exportation a lieu en janvier, février, mars et surtout en avril. On estime qu’il restait 750,000 balles de la récolte de 1860 lorsque le blocus fut déclaré, et la récolte de l’année, donnait environ 2,750,000 balles. C’eût donc été un stock de 3,500,000 balles à écouler dans l’hiver de 1861 à 1862. Or il n’en sortit guère que 50,000 balles des ports américains, et les gens du sud en détruisirent un million de balles pour les soustraire aux mains de l’ennemi. Qu’on juge par ces chiffres de l’étendue du désastre !

Un secrétaire de la légation britannique, M. Anderson, qui parcourait le Kentucky, le Tennessee et l’Arkansas au mois d’octobre 1862, évaluait la production de cette année à 1 million de balles, « et encore, ajoutait-il, ce sera réduit, faute de bras pour récolter. Si la guerre continue, on ne verra plus un champ de coton dans le Tennessee en 1863 ; toutes les terres arables seront mises en froment. » Des renseignemens analogues arrivaient de l’Alabama et de la Virginie. La balle, qui valait 40 dollars dans le sud, se vendait 200 à New-York. Les planteurs n’amenaient plus rien à la côte ; ils gardaient leur récolte en magasin, prêts à y mettre le feu en cas d’invasion par les fédéraux. En même temps ces malheureux états du sud se trouvaient privés de tout ce que le commerce d’importation avait l’habitude de leur fournir, tissus, vêtemens, toisons, métaux, produits chimiques, articles de Paris. Nul pays ne pouvait souffrir davantage de la suppression du commerce extérieur. Les objets de consommation courante aussi bien que les objets de luxe et de fantaisie atteignirent dès la première année de la guerre un prix exorbitant.

La conséquence naturelle de ce renchérissement général fut de donner une activité prodigieuse au commerce interlope. On l’a vu parce qui précède, violer le blocus n’était pas après tout bien difficile. Lorsqu’au retour du printemps, en 1862, il devint évident que les deux partis en lutte avaient assez de force et de ressources pour prolonger la guerre, les armateurs de l’Amérique et ceux de l’Angleterre comprirent que la contrebande devenait un champ d’entreprises, aventureuses A coup sûr, mais en revanche très rémunératrices. Le premier hiver, les négociais du sud s’étaient engagés dans ces sortes d’affaires avec de petits bateaux à vapeur qui faisaient timidement le cabotage entre les ports bloqués et Cuba. En 1862, les capitaux anglais vinrent donner à ce commerce une grande animation. Afin de diviser les mauvaises chances, la cargaison de chaque navire se partageait entre un grand nombre de négocians. L’importation consistait en articles manufacturés de tout genre ; l’exportation ne portait que sur le coton réduit par la pression au plus petit volume possible. Dans les ports d’attache, on n’annonçait jamais au public ni le jour du départ ni la destination des navires qui faisaient ces transports. Il est donc impossible de se faire une idée exacte de l’importance et du nombre des cargaisons. On sait cependant qu’en 1863 il n’y avait pas moins d’une vingtaine de bateaux à vapeur faisant l’intercourse entre les ports bloqués et l’île de la Nouvelle-Providence, qui fait partie de l’archipel des Bahamas. Cette île devint peu à peu le centre des opérations des contrebandiers (blockade runners). Située à trois journées de Charleston, elle leur offrait des avantages nombreux., Le port de Nassau, capitale de l’île, est désert d’habitude ; il acquit bientôt une prospérité étonnante, les quais ne suffisaient plus. Les magasins étaient encombrés. Des agens du gouvernement confédéré y résidaient eu permanence et étudiaient tous les moyens de développer ce trafic. Le pavillon anglais couvrait ces opérations illicites.

En 1363, le blocus était en réalité aussi soigneusement gardé que le permet la configuration du littoral américain, et cependant la contrebande avait acquis, on vient de le voir, une activité prodigieuse. Les petits bâtimens fins, bas sur l’eau, peints en couleur sombre, dont on se servait pour ce commerce, trouvaient toujours l’occasion d’échapper à la surveillance des croiseurs fédéraux. Quelques-uns faisaient leurs voyages d’aller et de retour avec la régularité d’un paquebot-poste. Une maison de commerce de Charleston, qui en possédait sept, en perdit deux par des accidens de mer, et n’en eut pas un seul arrêté par les escadres du nord. C’est que la moindre circonstance leur suffisait pour dérouter la vigilance de l’ennemi, une nuit noire, un temps orageux, un excès de vitesse à propos. Toutefois il n’était pas permis d’affirmer non plus que le blocus fût fictif, ce qui lui eût enlevé toute efficacité à l’égard des marines neutres.

Le rôle que jouait l’Angleterre en cette affaire lui valut les reproches des deux nations belligérantes. M. Mason, qui était enfin arrivé à Londres et qui y restait avec l’espérance toujours frustrée de se voir reconnaître en qualité de ministre des états confédérés, M. Mason ne cessait d’affirmer au gouvernement anglais que le blocus n’était pas effectif, puisque des navires entraient sans cesse dans les ports interdite et en sortaient avec une égale facilité. Le danger évident qui est la conséquence immédiate d’un blocus effectif n’existait donc pas, selon lui, et par conséquent le blocus ne devait pas être respecté par les puissances neutres. D’autre part, M. Adams se plaignait des tentatives que les navires anglais faisaient sans cesse pour se mettre en communication avec les ports bloqués, ce qui était, à l’en croire, violer la neutralité que la Grande-Bretagne avait promis d’observer. Il citait un port anglais d’où, vingt et un navires étaient partis en un mois à destination de Nassau avec l’intention certaine d’y transborder leurs cargaisons sur les bâtimens légers que la marine fédérale était dans l’impuissance d’atteindre. Lord Russell ne voulait pas admettre les réclamations de M. Mason, parce que la présence continuelle des escadres fédérales sur le littoral américain constituait, suivant la loi des nations, un blocus efficace, et par compensation il se refusait avec autant de raison à reconnaître que les plaintes du cabinet de Washington fussent légitimes, car, disait-il, il n’appartient pas à un gouvernement neutre de contribuer par des procédés arbitraires à rendre plus efficaces les mesures que l’un des belligérans croit convenable d’adopter. Il ne paraît pas douteux que lord Russell fût dans le vrai en observant cette ligne de conduite ; le blocus était en réalité assez bien gardé pour que les navires qui le violaient s’exposassent à un grand péril, et d’un autre côté le profit que le commerce retirait de ces entreprises illicites était si considérable, que les armateurs avaient intérêt à braver ce danger.

Or la question se compliqua encore parce que les négocians de New-York s’avisèrent, eux aussi, de prendre part à des spéculations si avantageuses. Les douanes fédérales constatèrent que plusieurs bâtimens en charge dans les ports des états du nord se dirigeaient vers Nassau. Par un acte du congrès en date du 26 mai 1862, le secrétaire d’état reçut l’autorisation d’arrêter à la sortie les marchandises qui pouvaient être livrées aux rebelles, quelle que fût leur destination première. Les négocians de Nassau se plaignirent à leur tour de ce qu’on mettait obstacle à leur commerce. Ils prétendirent avoir toujours eu l’habitude de faire venir les marchandises anglaises dont ils avaient besoin par la voie de New-York. Ils étaient eux-mêmes sujets anglais, neutres par conséquent. Les belligérans n’avaient aucun droit d’entraver leur commerce. Ce fut l’une des nombreuses questions soulevées et en fin de compte non résolues pendant cette longue lutte de l’Union contre les sécessionistes. Pour supprimer ces litiges de droit international sans cesse renaissans, le gouvernement fédéral eut recours au meilleur moyen : ce fut de renforcer sa marine à tel point que le blocus devint plus réellement efficace. Les événemens de la guerre firent d’ailleurs tomber entre ses mains les ports les plus importans du sud. Les contrebandiers de Nassau cessèrent d’y trouver leur compte ; ils reportèrent d’abord sur la ligne des Bermudes, à Wilmington, le trafic qui était devenu trop dangereux entre Nassau et Charleston ; mais en définitive il fallut y renoncer : les croiseurs du nord devenaient si nombreux, si vigilans, que le commerce interlope avait plus de mauvaises chances que de bonnes. Les contrebandiers, poursuivis sur mer par des forces supérieures, essayèrent alors de faire passer leurs marchandises par la voie de terre. Les états insurgés n’avaient qu’une frontière de terre, celle qui sépare le Texas du Mexique. Le Rio-Grande, qui forme la limite, est large à son embouchure, mais il a si peu d’eau qu’il est inaccessible aux grands bâtimens. A quarante lieues de la mer, sur la rive mexicaine, se trouve la ville de Matamoros, et en face, sur la rive du Texas, la ville de Brownsville. La marine fédérale ne pouvait avoir la prétention de bloquer Matamoros, qui appartenait à une puissance neutre. L’entrée de Rio-Grande était donc libre. Le trafic des marchandises qui empruntaient cette voie était en outre surchargé de frais de transport considérables. Il fallait décharger les navires sur des alléges à l’embouchure du Rio-Grande, remorquer ces bâtimens légers jusqu’à Matamoros, opérer le transit de Matamoros à Brownsville, et enfin les ramener à travers les plaines du Texas, où il n’y a ni chemin de fer, ni même de routes. Néanmoins le commerce : de Matamoros s’accrut dans des proportions considérables pendant la guerre de sécession. Ce furent les ports du nord de l’Amérique qui y contribuèrent le plus ; New-York seul envoya 59 navires à Matamoros. du mois de novembre 1862 au mois de février 1863. Que ce commerce fût fait en violation du blocus, c’était de toute évidence ; cependant il n’y avait aucune preuve, directe qu’il fût illicite, puisque tout se passait entre l’Angleterre et le Mexique, deux puissances neutres, ou même entre les états du nord et le Mexique. Les croiseurs fédéraux arrêtèrent quelques navires à l’entrée de Rio-Grande ; le tribunal maritime les fit relâcher, si ce n’est lorsqu’ils portaient des objets qualifiés contrebande de guerre.

Ce qu’il y a de plus mémorable assurément dans cette histoire du blocus des états du sud, c’est la lutte incessante entre la guerre et le commerce. On n’en avait jamais vu d’exemple aussi significatif, car autrefois les relations internationales étaient bien restreintes, et pendant la grande et longue guerre de 1854 et 1855 il ne s’agissait que de la Russie, dont le commerce extérieur est secondaire. En Amérique au contraire, les nations les plus commerçantes du globe étaient intéressées dans le conflit. Or n’éprouve-t-on pas une certaine satisfaction à voir que l’esprit guerrier, malgré la brutalité du moyen qu’il emploie, n’a pas le dernier mot ? Quoi que fassent les belligérans, l’esprit mercantile sait profiter de leurs fautes, et en somme il n’intervient que pour amortir les maux de la guerre.

Mais le plus important peut-être est de bien établir ce que sont les droits et les devoirs des neutres et des belligérans en matière de blocus et de contrebande de guerre, car dans le moment actuel, en Allemagne plus encore qu’en France, on semble trop disposé à les méconnaître. Sous ce rapport, la conduite tenue par l’Angleterre de 1861 à 1865 et l’ardeur qu’elle met à se justifier aujourd’hui des reproches que lui adressent les Américains ne peuvent que rassurer nos préoccupations patriotiques. Les principes soutenus par l’Angleterre, les voici : violer le blocus, faire le commerce de la contrebande de guerre, ce ne sont ni des crimes ni des délits de droit commun ; ce sont simplement des infractions aux lois de la guerre ; il n’importe et il n’appartient qu’aux belligérans de les punir, et la seule peine dont soient passibles les coupables est la confiscation des marchandises saisies. Lorsqu’une grande nation industrielle comme l’Angleterre se déclare neutre dans une guerre qui commence, ses sujets conservent la liberté de vendre aux deux belligérans, à leurs risques et périls, ce qui est contrebande de guerre aussi bien que ce qui ne l’est pas. Sans doute ceci tourne au détriment de celui des deux belligérans qui est le plus faible sur mer ; mais qu’y faire ? Voudrait-on par hasard que les neutres eussent souci de rétablir l’équilibre entre les deux partis en lutte ? Alors ils ne seraient plus neutres. Si les États-Unis n’alléguaient d’autre grief contre l’Angleterre que la violation systématique du blocus par les blockade-runners, le différend serait sans doute déjà concilié. Ce qui a envenimé la querelle, ce sont les achats de navires que les confédérés firent sans trop de peine sur le marché anglais. L’exposé des faits fera voir que la Grande-Bretagne ne se justifie pas aussi facilement de ce dernier grief.


H. BLERZY.

  1. Les statistiques américaines révélaient un résultat assez curieux. Pour chaque augmentation de 10 centimes sur la valeur de la livre de coton. (454 grammos), la valeur moyenne d’un esclave augmentait de 500 francs.