L’Amour-Trompette (1862)



L’AMOUR-TROMPETTE











PERSONNAGES :


LE TROMPETTE.
LE MAJOR.
L’AIDE DE CAMP.
L’ADJUDANT.
CORNE-DE-BŒUF.
VENTERBICH.
CQEUR-AU-VENTRE.
Mme PISTON, cantinière.
LE BOURGMESTRE.
LA BOURGMESTRESSE.
BOURGEOIS et BOURGEOISES.
RÉSÉDA, bouquetière.


L’AMOUR-TROMPETTE



La caserne des dragons bleus. — Grande cour ombragée. — À droite et à gauche, les quartiers. — Le jour tombe.

Scène PREMIÈRE


corne-de-bœuf, s’approchant de l’adjudant, qui se
promène de long en large.

Est-ce vrai ce qui se dit dans le quartier, mon adjudant ?


l’adjudant.

Savoir ce qui se dit dans le quartier, dragon ?


corne-de-bœuf.

On prétend que nous avons un nouveau trompette ?


l’adjudant.

Très vrai.


corne-de-bœuf.

Un trompette qui n’est pas comme tous les trompettes du monde.


l’adjudant.

Subtil.


corne-de-bœuf.

Je veux dire qu’il n’a pas la taille d’un dragon bleu, pas même celle d’un homme…


l’adjudant.

Exact.


corne-de-bœuf.

Révérence parler, à quoi nous servira ce bout d’homme, mon adjudant ?


l’adjudant.

Pas mon affaire.


corne-de-bœuf.

Savez-vous à qui nous devons un pareil cadeau, mon adjudant ?


l’adjudant.

Au colonel.


corne-de-bœuf.

Et croyez-vous, mon adjudant… ?


l’adjudant.

Suffit ! (Il reprend sa marche.)

corne-de-bœuf, se mêlant aux groupes de soldats.

Adjudant peu causeur ; impossible de lui arracher deux mots de suite. — Et vous, madame Piston, savez-vous quelque chose sur le nouveau trompette ?


la piston.

Il est venu prendre deux ratafias à la cantine, sur le coup de trois heures, à preuve que j’ai dû me laisser embrasser un brin pour avoir la paix…

venterbich, indigné.

Tarteifle !

le trompette, tombant au milieu d’eux.

Messieurs, je suis votre serviteur !


la piston.

Le voilà ! c’est lui !


le trompette

Madame Piston, permettez que je vous fasse mes baisemains.


la piston.

Est-il gentil, hein ?


corne-de-bœuf.

Çà, de quel pays sortez-vous, jeune homme ? quel est le trottoir qui pousse des gaillards de votre taille ?


cœur-au-ventre.

D’honneur, c’est humiliant pour le régiment !


corne-de-bœuf.

Nous le mettrons dans nos poches, les jours de marche forcée.


le trompette.

Messieurs les dragons, je vous en conjure, ne vous escrimez pas contre un papillon ; je ûe suis point assez fort pour vous rendre vos coups, mais j’ai la bourse assez bien garnie pour vous offrir quelques tafias avant la retraite.


cœur-au-ventre.

Pour ce qui est de l’éducation, il m’a l’air assez au courant de la chose.

venterbich, tendant son verre.

Ia, bas manfais, tarteifle !

le trompette, à l’adjudant, qui s’est approché.

Oserais-je vous offrir, mon adjudant ?… Allons, gros père, décidons-nous.


l’adjudant.

Trompette, huit heures, sonnez.

le trompette, vidant son verre.

Ah ! oui, la retraite, je l’avais oubliée.


l’adjudant.

Dragons, à vos rangs ! Sonnez l’appel, petit homme.

le trompette, sonnant.

Ta ra ta ta, ra ta ta. (Agitation dans les rangs.)


l’adjudant.

Eh bien ! eh bien ! qu’arrive-t-il ?

corne-de-bœuf, à part.

Je ne sais ce qui m’a passé dans le dos, un singulier frisson, tout de même.

cœur-au-ventre, à part.

Morbleu ! j’ai par le corps un tas de choses qui me glissent…

venterbich, à part.

Tarteifle ! che afre enfie t’embrasser madame Biston… Ia, ia, je-afre enfie.

l’adjudant, à part.

Brrrou. Pas à mon aise du tout : ne sait ce qui vient de me prendre. (il fait l’appel.) En avant, marche !


le trompette.

Ta ra ta ta, ra, ta…

cœur-au-ventre, tressaillant.

Morbleu ! encore !


le trompette.

Ta, ta, ra…

venterbich, sortant des rangs.

Tarteifle ! il vaut que ch’embrasse guelgue chosse.

l’adjudant, à part.

Ça me reprend, ça me reprend. (Les dragons sont dans la cour, de-çà, de-là, bondissant comme des cabris. Madame Piston prend la fuite.) — (Haut.) Dragons, aux rangs, sacrebleu ! Dix-huit quarts d’heure d’arrêt au premier qui bouge. Trompette, ne sonnez plus.

le trompette, d’un petit air naïf.

Voilà, mon adjudant. (Il essuie son clairon. — Le calme se rétablit. — Les dragons, deux par deux, montent en silence dans les chambrées.)


corne-de-bœuf.

Je donnerais mes aiguillettes de cuivre pour savoir ce qu’on nous a mis ce soir dans la soupe. (Ils sortent.)


Scène II


La chambre du major : grand lit au fond ; panoplies, blagues, pipes turques.


le major, couché.

Déjà midi ! Comme cela passe vite, une nuit de quinze heures ! C’est égal, je vais rester encore un moment au lit, à savourer mon repos et mon chocolat. (On frappe.) Qui va là ?

le bourgmestre, du dehors.

C’est moi, monsieur le major.


le major.

Je ne suis pas visible, repassez.


le bourgmestre.

Major, major, il faut que je vous parle à tout prix.


le major.

Je n’ai pas mes pantoufles hongroises pour aller vous ouvrir ; parlez-moi du dehors.


le bourgmestre.

La ville est à feu et à sang, monsieur le major.

le major, sautant du lit et allant ouvrir

L’ennemi serait-il entré chez nous ?


le bourgmestre.

C’est bien des ennemis qu’il s’agit ! je viens vous parler de vos soldats et vous en raconter de belles, allez !

le major, se couchant.

Comment ! de mes soldats ?


le bourgmestre.

Figurez-vous que nous étions réunis hier soir sur l’esplanade, à prendre le frais, avec nos femmes et nos filles, en écoutant la musique de la ville ; il y avait là l’inspecteur des douanes et sa cousine la chanoinesse, la veuve du chancelier, moi, ma famille, enfin toute l’élite de la bourgeoisie. Tout à coup, nous entendons le son d’une trompette, et nous voyons arriver, au pas de course, vos dragons bleus précédés d’un petit homme qui soufflait dans un clairon. Nous crûmes d’abord qu’il y avait le feu quelque part dans la ville basse ; mais voilà vos dragons qui se précipitent au milieu de nous, toujours en courant, bousculent d’un côté, bourrent de l’autre, renversent les chaises, embrassent nos dames, serrent de près nos demoiselles, prennent une taille d’ici, pincent un mollet de là, en dépit de nos cris et de nos efforts. C’était affreux ! Au milieu de ce vacarme, on entendait toujours le maudit troinpelle. Ah ! trompette du diable ! toutes les fois que son clairon nous cornait aux oreilles, les dragons redoublaient ; il y avait du sortilège là dedans. Le dirai-je ? à la dernière sonnerie, ma femme s’est levée en criant : « Je n’y tiens plus ! » et la voilà sautant au cou du plus grand de vos dragons. Je viens demander justice, monsieur le major.


le major.

Monsieur le bourgmestre, le cas est très grave ; — veuillez me passer mon haut-de-chausses ; — très grave, monsieur le bourgmestre ; — mes bottes, s’il vous plaît ; — révolte de dragons bleus, hum ! hum ! c’est une affaire importante ; — donnez-moi maintenant ma veste et mon gilet, et mon grand sabre, avec son ceinturon, sans oublier ma sabretache ; nous allons de ce pas à la caserne, demander quelques explications à ces braves gens.


le bourgmestre.

Croyez-vous ma présence nécessaire, cher major ?


le major.

Nécessaire ? c’est indispensable qu’il faut dire ; — vous, madame votre épouse, et tous ceux qui étaient sur l’esplanade avec vous. — Tenez, bourgmestre, prenez-moi cette hachette et ce yatagan, en cas d’insurrection.


le bourgmestre.

Mais c’est à la boucherie que vous me conduisez !


le major.

Ceignez votre écharpe ; elle pourra vous épargner quelques horions.


le bourgmestre.

Major, je suis père ; j’ai de la famille major.


le major.

Demi-tour, et suivez-moi. (Il l’entraine.)


Scène III


La cour de la caserne. — Soldats rangés sur deux lignes.
Bourgeois et bourgeoises dans le fond.

le major.

L’adjudant ! où est l’adjudant ?


cœur-au-ventre.

L’adjudant n’est pas encore rentré, major.

le major, au bourgmestre.

Il en était donc, lui aussi ?


le bourgmestre.

S’il en était ! je crois bien ; demandez plutôt à madame la bourgmestre. (La bourgmestresse se signe.)


le major.

Malepeste ! ceci est plus sérieux que je ne pensais ; j’aurais besoin de réunir le conseil.

le bourgmestre, à voix basse.

Si vous en faisiez fusiller quelques-uns pour l’exemple.


le major.

Patience ! je suis bon enfant, moi ; je vais d’abord les haranguer un tantinet. — Dragons bleus, j’apprends sur votre compte des choses désagréables, fort désagréables, vraiment. Monsieur le bourgmestre porte plainte contre vous et demande…


le bourgmestre.

Oh ! major, pourquoi me mettre en avant ?


le major.

— Et demande justice de votre escapade de cette nuit ; il paraît que vous avez chiffonné nombre de gorgerettes et fait beaucoup de scandale sur l’esplanade. Là n’est pas le mal, mes amis.


le bourgmestre.

Oh ! major !


le major.

C’est-à-dire… enfin… vous comprenez ; je ne prétends pas que vous ayez eu complètement raison ; mais votre crime principal est d’avoir violé la discipline. Voyons, mes enfants, quel besoin aviez-vous de déserter la caserne à cette heure-là ? N’avez-vous pas assez de loisirs amoureux, par le temps de paix où nous sommes ? De huit heures du matin à huit heures de relevée, il y a plus de temps qu’il n’en faut pour les enfantillages.


le bourgmestre.

Pouah ! c’est indécent.


le major.

Donc, vous avez violé la discipline, sans compter le reste ; et je devrais cruellement sévir contre vous. M. le bourgmestre, ici présent, me conseille de vous faire fusiller… N’est-ce pas, monsieur le bourgmestre ? (Grognement des soldats.)


le bourgmestre.

Oh ! major, vous dénaturez ma pensée. Messieurs, je vous prie de croire que le major dénature.


le major.

Je n’irai pas si loin que cela ; je suis bon enfant, moi. Nous allons nous contenter de tirer au sort vingt d’entre vous qui recevront quarante-huit coups de gaule sur la plante des pieds. — J’ai dit. Qu’on m’apporte un casque ; brigadier, écrivez le nom de ces braves garçons.


corne-de-bœuf.

Le mien aussi, major ?


le major.

Le vôtre aussi, brigadier.


corne-de-bœuf.

Et celui de monsieur le bourgmestre aussi ?


le major.

Et celui…


le bourgmestre.

Oh ! major ! (Entre l’adjudant qui mène le trompette par les oreilles.)


l’adjudant.

Le voilà ! voilà le coupable, le seul coupable.


le major.

Adjudant, votre épée !


l’adjudant.

Écoutez-moi, major : ce petit gredin est cause de tout. L’appel fait, les soldats couchés, je quittais ma casaque, quand j’entends près de moi : Ta ra ta ta. C’était le trompette. Je veux le faire taire ; le trompette continue. Ta ra ta ta. Alors, malgré moi, j’enfile ma casaque, je passe mon ceinturon ; les soldats s’éveillent, se lèvent comme des furieux, s’habillent en un clin d’œil : Ta ra ta ta. Le trompette descend l’escalier, nous le suivons, sans pouvoir faire autrement : Ta ra ta ta. Il court dans la ville, ta ra ! Nous courons dans la ville, ta ta. Nous rencontrons ces dames ; c’est plus fort que nous, nous les embrassons, et voilà comment la consigne fut violée.


le major.

Qu’est-ce à dire, et quelle histoire me baillez-vous là ?


l’adjudant.

La bonne, major ; demandez plutôt.

le major, au trompette.

Approche ici, toi ! Que réponds-tu pour ta défense ?


le trompette.

Sur mon honneur, je ne sais ce que ces messieurs veulent dire.


le major.

Pourquoi t’es-tu levé cette nuit ? Pourquoi as-tu sonné ?


le trompette.

Je ne me souviens pas de m’être levé cette nuit, major, ni d’avoir sonné ; il faut croire que je suis somnambule. Maman m’a souvent raconté que, tout enfant, je m’en allais folâtrer sur les toits, nu comme un petit saint Jean.


le major.

Montre-nous ce clairon ensorcelé ! Quel est le poinçon ? quelle est la fabrique ?


le trompette.

Mais, major, c’est un clairon comme tous les autres ; fabrique allemande ; il n’y a pas là dedans la moindre sorcellerie. Oyez plutôt. Ta ra ta ta. (Il joue.)

le major, inquiet.

Veux-tu te taire ! (Mouvement dans la foule.)


le trompette.

Vous voyez que c’est très simple : Ta ra ta ta. (il continue.)

le major, hors de lui.

Sarpejeu ! (Il se retourne et embrasse la bourgmestresse.


le bourgmestre.

Oh ! major ! major !

le major, revenant à lui.

Qu’on le saisisse, qu’on le bâillonne, qu’on le garrotte et qu’on le conduise à la maison centrale. (On s’empare du trompette.)


le trompette.

Je proteste contre cet acte de brutalité. (On l’emmène.)

le major, aux dragons.

Quant à vous, mes amis, je vous pardonne, attendu que vous n’êtes pour rien dans votre escapade.


corne-de-bœuf.

Alors la bastonnade…


le major.

Eh bien ! la bastonnade sera intégralement distribuée, — je ne reprends jamais ma parole ; — je suis un bon enfant, moi. — Venez-vous, monsieur le bourgmestre ? — À propos, bourgmestre, connaissez-vous les deux nouvelles sauteuses du Grand-Théâtre ? J’ai un furieux désir… (Ils sortent en causant.)


Scène IV


Un horrible cachot. — Fenêtre grillée à droite, donnant
sur la rue, au ras du sol.

le trompette.

On s’amuse fort peu ici dedans : quatre murs qui pleurent, une fenêtre borgne ; tout cela manque essentiellement de gaieté. Ma chère petite trompette ! ils ne m’ont pas séparé de toi, heureusement ; je puis souffler dans ton ventre, à mon aise ; oui, souffler, mais pour qui ? Ce ne sont pas ces murailles, ni ces barreaux de fer que j’enflammerai, ou que je forcerai à s’embrasser. — Si du moins la rue n’était pas déserte, je pourrais… Chut ! quelqu’un passe sur le trottoir : toc ! toc ! c’est une bonne petite vieille qui trottine allègrement, son cabas sous un hras, son carlin sous l’autre ; nous allons rire. (Il joue de la trompette.) Tiens ! elle n’est pas émue ! (Il joue encore plus fort.) Miséricorde ! la maudite vieille est sourde. Le chien seul est troublé. Je n’ai pas de bonheur. Quel est ce bruit ? Deux souris qui s’embrassent dans un coin de la prison et qui se caressent le museau avec leurs barbiches ! Dieu ! que c’est amusant de pouvoir troubler la digestion de tous les gens, hommes et bêtes. — Aux jours anciens, j’avais mes flèches et mon carquois ; mais c’était rococo en diable ; puis on mettait des cuirasses, et je perdais mon temps. — J’aime mieux ma trompette ; il est vrai qu’il y a des sourds… C’est égal ! j’aime mieux ma trompette.

la bouquetière, en dehors.

Pstt ! pstt ! Monsieur le prisonnier ?


le trompette.

Qui m’appelle ?


la bouquetière.

C’est moi, Réséda, la bouquetière.

le trompette, lorgnant à travers les barreaux.

Joli museau, ma parole ! Que voulez-vous de moi, Réséda, ma chère Réséda ?


la bouquetière.

Vous prier d’accepter ce bouquet. (Elle lui jette un bouquet.)


le trompette.

Savez-vous que c’est charmant, ce que vous faites là, mon enfant ? Eh ! eh ! dois-je prendre ceci comme une déclaration ?


la bouquetière.

Ah ! fi ! fi donc, monsieur le trompette…


le trompette.

Mais, alors, pourquoi ?…


réséda.

Tous les matins, en passant devant la maison centrale, je jette deux ou trois bouquets aux prisonniers qui s’y trouvent. (Avec un soupir.) On dit que cela porte bonheur.


le trompette.

Vous n’êtes pas heureuse, mademoiselle Réséda ?


réséda.

Hélas ! tout le monde n’accepte pas mes fleurs d’aussi bon cœur que vous le faites.


le trompette.

Comment ! quel est le drôle ?…


réséda.

C’estle dragon Venterbich, monsieur, vous savez, celui qui a de si belles moustaches, et qui dit toujours « Tarteifle ! » Je l’aime de toute mon âme, mais lui n’a pas l’air de s’en apercevoir, et les fleurs que je lui envoie le matin, je suis sûre de les trouver chaque soir au corsage de la cantinière Piston.


le trompette.

Venterbich est un idiot, et voilà ce qu’on gagne à aimer des êtres pareils. Là ! ne vous désolez pas de la sorte ; vous m’affligez, d’honneur ! et je veux faire quelque chose pour vous. Voyons : défaites vos jarretières mon enfant ; oui, vos jarretières. Très bien. Attachez-les solidement et les faites glisser par mon soupirail. Diable ! c’est encore trop court. Je vais grimper sur ma table, attendez. Allongez le bras ; maintenant nous y sommes. Savez-vous ce que je suspens à vos jarretières ? Eh bien ! c’est ma fameuse trompette, celle qui a fait tant de bruit sur l’esplanade. Quand vous voudrez que Venterbich vous saute au cou, vous n’aurez qu’à souffler un brin dedans, et vous m’en donnerez des nouvelles…


réséda.

Oh ! monsieur, je n’oserai jamais.


le trompette.

Prenez toujours, et maintenant allez-vous-en au plus vite ; j’entends du bruit dans le corridor.


Scène V


Un champ de bataille. — À gauche, le moulin sur la hauteur, occupé par l’ennemi. — Au fond, mêlée furieuse à travers les blés. — Un petit bois sur la droite. — Les dragons bleus sortent du bois, en rampant, un mousqueton à la main.

le major.

Halte ! à plat ventre, dragons !


corne-de-bœuf.

Voilà une position qui doit joliment fatiguer le major.


cœur-au-ventre.

Je trouve qu’il fait chaud ici.


corne-de-bœuf.

Défais un bouton, parbleu !


l’adjudant.

Silence, dragons !

l’aide de camp, arrivant du fond.

Le major ! vite, le major !

le major, cherchant à se relever.

Voila ! avancez à l’ordre.

l’aide de camp, le chapeau à la main.

Vous avez devant vous le quartier général de l’ennemi, monsieur ; le jeune prince, la femme du maréchal, la cassette royale, tout est là. Il faut qu’en six minutes le moulin soit pris. Adieu, monsieur. (Une balle ïe frappe.) Vive le roi ! (Il meurt.)


le major.

Adjudant, mon bon ami, faites sonner la charge.


l’adjudant.

Pas de tompette ; trompette en prison major.


le major.

Nous ne pouvons pas prendre cependant un quartier général sans trompette ; ce n’est point dans les règles. Ceci est grave.


venterbich.

Ah ! tarteifle !


corne-de-bœuf.

Major, Venterbich a une idée.


venterbich.

Che afre un drombette. (Il sort un clairon de son habit-dc-chausses.)


le major.

Bravo ! en avant les dragons bleus ! Venterbich, sonne la charge.


venterbich.

Ah ! tarteifle !


le major.

Quoi encore ?


venterbich.

Che safre bas chouer.


le major.

Pourquoi diable as-tu un clairon dans ta poche, alors ? Morbleu ! la position n’est pas tenable ; l’ennemi nous envoie des prunes à pleins paniers.

corne-de-bœuf, tournant sur lui-même.

Ouf ! (Il meurt.)


le major.

Ventre-saint-gris ! Dragons, qui sait jouer du clairon ici ? Personne. Eh bien ! c’est moi qui m’en charge ; suivez-moi. (Il embouche l’instrument et joue de toutes ses forces.)


voix dans les rangs.

Hein ? — Sapristi ! encore ! (Le major continue à souffler.)

l’adjudant, hors de lui.

Arrêtez, major, arrêtez !

Le major continue, les dragons jettent leurs armes, — on arrive près du moulin, — le feu de l’ennemi s’arrête, — les portes du moulin s’ouvrent ; sortent la maréchale et les dames d’honneur en gambadant. — On s’embrasse avec fureur. — Le major tombe essoufflé.)



Scène VI

Un conseil de guerre. — Le major et le bourgmestre au tribunal. — Au banc des accusés : Réséda, Venterbich, le trompette. — Bourgeois et bourgeoises dans le fond. — L’adjudant sert de greffier.

le bourgmestre.

Accusée Réséda, levez-vous et nous dites comment vous vous nommez.


la bouquetière

Vous le savez bien, monsieur le bourgmestre, puisque vous venez de m’appeler par mon nom.


le bourgmestre

Dites toujours.


la bouquetière

Je m’appelle Réséda, bouquetière de père en fils, à l’angle de la grand’place.


le bourgmestre

Greffier, écrivez les aveux de l’accusée. Accusé Venterbich, avouez-vous reconnaître la susdite Réséda, votre complice ?


venterbich.

Ia, che regonnais.

le bourgmestre, se frottant les mains.

Écrivez qu’il reconnaît.

le major, bas au bourgmestre.

Laissez-moi prendre la parole, cher ami ; j’irai plus vite en besogne.


le bourgmestre.

Inutile, major ; je m’en tirerai bien tout seul.


le major.

Mon excellent ami, je vous prie de ne point m’échauffer les oreilles.

le bourgmestre, à part.

Brutal, va !


le major.

Or çà ! Venterbich, je suis bon enfant, moi, et si tu es franc avec nous je te garantis que tu en seras quitte pour une excellente bastonnade. Attention ! De qui tiens-tu le clairon que tu as dans la poche ?


venterbich.

De la betite bouguetière.


le major.

Pourquoi t’a-t-elle fait ce cadeau ? Ce n’est pas la mode, que je sache, de se donner de ces choses-là, entre amoureux ?


venterbich.

Elle afre tit lui serfir à se faire aimer, en souvlant tetans.

réséda, pleurant.

C’est la pure vérité, monsieur le major ; j’ai donné l’instrument à Venterbich ; je lui donne tout ce que j’ai.


le major.

Et vous-même, mon enfant, de qui teniez-vous le clairon ?


réséda.

Du petit monsieur que voici.

le major, au trompette.

Eh bien ! qu’en dites-vous, jeune homme ? Eh bien ?


le bourgmestre.

Il dort, le gredin ! (Rires dans la salle ; l’adjudant tire les oreilles au trompette.)

le trompette, se réveillant.

Messieurs et mesdames, comment avez-vous passé la nuit ? Bien, n’est-ce pas ? et moi de même ; j’ai seulement quelques lourdeurs dans la tête…


l’adjudant.

Silence !


le trompette

Ah ! pardon, j’oubliais.


le major.

Accusé, levez-vous.

le trompette, se dressant sur ses ergots

Je suis levé, monsieur le major.


le major

On ne s’en douterait guère ; montez sur le banc. — Quel était votre dessein en donnant la trompette à cette jeune personne ?


le trompette

Je voulais la remercier de sa grâce touchante et de ses fleurs ; vous comprenez bien, mon cher major, que je ne me doutais pas qu’elle ferait passer mon clairon à Venterbich, que Venterbich vous le transmettrait, et que vous-même, vous…

le major, rougissant.

Fort bien ! fort bien ! ne subtilisons pas. — De qui teniez-vous cette trompette endiablée ?


le trompette

À dire vrai, monsieur, je suis né comme cela, mon clairon sur le dos, en sautoir, attaché par un fil rose ; je dois vous dire que nous habitions vis-à-vis d’une caserne. Maman aura eu sans doute un regard d’un de ces messieurs, comme on dit ; à coup sûr c’était d’un trompette.


le bourgmestre

J’oserais faire remarquer à monsieur le major qu’il y a du sortilège là dedans, et que ceci relèverait peut-être d’un pouvoir ecclésiastique.


voix dans la foule.

Oui, oui, c’est un sorcier ; il faut le brûler ! Qu’on le brûle ! qu’on le brûle !

le trompette, indigné.

Ah ! par exemple. Quels sauvages !


le major

Je vais trancher le nez et les oreilles au premier croquant qui lève la langue. L’accusé fait partie de mon escadron, il ne relève que de nous. Accusé, avant que les délibérations commencent, cinq minutes vous sont octroyées par le tribunal pour vous défendre s’il y a lieu.


le trompette.

Sur mon honneur et ma conscience, monsieur le tribunal, je déclare ne rien avoir à me reprocher ; je vous jure que si mon clairon vous porte aux nerfs, ce n’est pas de ma faute. Je suis innocent et bénin comme un enfant du jour. — Ceci posé, j’ai recours à la clémence de mes juges, les priant de remarquer que je n’ai point causé de si grands malheurs, et que si ma trompette est ensorcelée, c’est un sortilège bien inoffensif. J’ai fait un peu de tapage dans la ville, qui en avait grand besoin ; j’ai volé quelques caresses aux dames, qui n’en sont pas fâchées ; une bonne bastonnade aux dragons bleus et cinq jours de cachot à votre serviteur. Quant aux malheureux accidents de la bataille, je n’y suis pour rien, et si la paix s’est faite sans le secours des congrès et des diplomates, la faute en est à mon clairon, — que je livre à votre colère. J’ai dit. (Il salue galamment l’assemblée.)


le major

Le tribunal va délibérer. (Après cinq heures de délibération, le major reprend :) Attendu que, etc., attendu que, etc., la bouquetière Réséda est acquittée, le dragon Venterbich condamné à l’épouser, et le trompette condamné à être fusillé sous vingt-quatre heures. — La trompette dudit trompette sera mise sous une cloche en verre, et exposée dans la ville, — en lieu sur. (Applaudissements frénétiques.)|


venterbich.

Tarteifle ! (Réséda lui saute an cou !)

le trompette, la regardant tristement.

Comme le bonheur nous rend méchants ! Réséda est heureuse, les prisonniers de la maison centrale n’auront plus de ses fleurs.


Scène VII


La place d’Armes à six heures du matin. — Quelques bourgeois et bourgeoises attendent l’arrivée du condamné.



un bourgeois.

Quelle heure est-il, dame Gertrude ?


une bourgeoise.

Six moins le quart, mon voisin.


le bourgeois.

C’est une indignité de fusiller les gens si matin que cela ; je vous demande un peu pourquoi ? Bah ! un parti pris de contrarier les plaisirs du peuple.


la bourgeoise.

C’est une grande vérité que vous dites là, mon voisin ; deux heures plus tard, j’aurais pu conduire ici mes enfants ; ils n’ont pas déjà tant de jouissances, les pauvres chéris ; il m’a fallu les priver encore de celle-là.


le bourgeois.

L’exécution est pour six heures précises, que je crois.


la bourgeoise.

Ma foi oui ! — J’entends déjà les tambours. — Les voilà ! les voilà ! il y a l’adjudant et dix dragons ; un bien bel homme que cet adjudant ! — Je ne vois pas de prêtres.


le bourgeois.

Jusqu’au dernier moment, le petit brigand a refusé d’en recevoir.


la bourgeoise.

Jésus ! Maria ! c’est donc un voltairien ?


le bourgeois.

Un pur sang, ma voisine ; ça ne connaît ni Dieu ni diable.


la bourgeoise.

C’est peut-être l’Antéchrist.


le bourgeois.

Oh ! que nenni ! il ne serait pas si petit que ça.


l’adjudant.

Reposez vôss… armes !


le trompette.

Ai-je encore quelques minutes, mon adjudant ?


l’adjudant.

Encore quatre-vingt-une secondes.


le trompette.

Me sera-t-il permis d’adresser quelques paroles à tous ces butors ?


l’adjudant.

Non !


le trompette.

Tant pis ! — C’est égal, — il est bien dur de mourir si jeune, sans le petit discours de la fin ; (On lui met un bandeau.) Un bandeau ! je connais ça ; seulement, je ne le mets que sur un œil ; il faut vous dire que j’ai été borgne dans le temps.


l’adjudant.

Huit secondes.


le trompette.

Ah ! mon Dieu ! moi qui avais tant de choses à vous dire encore. Dragons bleus, je vous lègue ma bénédiction. (Il quitte sa veste et retrousse ses manches.)


la bourgeoise.

Bonté divine ! comme il a la peau blanche !


l’adjudant.

En joue… feu ! (Cris dans la foule ; — détonation ; — fumée.)

le trompette, toujours debout.

Messieurs les dragons, je vous souhaite bien du plaisir ; on ne me tue pas aussi facilement que cela. — Je suis l’Amour. (Il s’éloigne ea faisant la roue.)


fin