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II. — L’IDYLLE


M. Jeansonnet voltigea plutôt qu’il ne courut en sortant de chez Fernand Bigalle. Pour la première fois de sa vie, il s'était montré débrouillard et il en concevait une fierté intense. Tout en galopant, il exprimait ses pensées, à la stupéfaction des passants : « J’ai manqué ma vocation… j’aurais peut-être fait un grand acteur… ou un homme d’action… C’est facile; au fond… quelques mensonges anodins… « Je suis médecin… » « Je viens de la part du propriétaire »… Axiome : il n’y a pas de portes fermées ; il n’y a que des portes qu’on ne sait pas ouvrir… Pardon, monsieur… Je ne voudrais pourtant pas me faire écraser maintenant… Victoire ! Victoire !… « Madame Gélif, j’ai le plaisir de vous annoncer que, le 12 juin, votre table sera présidée par mon ami Fernand Bigalle… » Une idée : je vais apprivoiser Madame Gélif avec des roses ! j’ai du génie, moi aussi, ce matin… Non, non mon petit garçon, ce n’est pas à vous que je parle… »

Il entra chez un fleuriste et emporta une botte de roses. Ainsi galamment pourvu, il étonna le valet de chambre des Gélif qui lui dit : « Je crois que monsieur n’était pas attendu pour déjeuner.» Il franchit une première pièce dénommée la chambre des cuivres et qui surprenait en éblouissant, comme une boutique de dinanderie, il franchit le salon Louis XV aux ors agressifs et le salon moderne, cauchemar funèbre.

— Alfred, interrogea-t-il, es-tu visible ?

Il n'attendit pas la réponse. M. Gélif était assis dans sa chambre, contre la fenêtre, devant une table minuscule. M. Gélif était un ogre, tout en barbe, en sourcils et en cheveux d’un noir d’encre. Sa main gauche trempait dans un bol. Une vieille petite dame se penchait sur sa main droite.

— Mon Dieu, s’écria M. Jeansonnet, tu t’es blessé, Alfred ?

— Non, répondit M. Gélif, madame est manucure… Madame Bajoyer…

Mme Bajoyer salua sans interrompre sa besogne.

— C’est difficile, dit M. Gélif, de les avoir, mes ongles… Oh ! je me rends compte…

— Monsieur Gélif, opina Mme Bajoyer, vos ongles n’avaient pas l’habitude, voilà tout…

— Et puis, dans mon métier, j’ai mis souvent la main à la pâte… autrefois…

— J’en ai eu d’autres ! J’aurai ceux-là. Il ne faut qu’un peu de temps, de la patience et de l’entretien. J’ai eu les ongles d’un ancien teinturier qui mettait lui aussi la main à la pâte et qui, maintenant, a le moyen de mettre de la pâte sur ses mains. Il passe des gants gras pour dormir. Tâchez d’en faire autant ; ça gêne, les premières nuits, mais ensuite on ne peut plus s’en passer. Maintenant, mon teinturier étonne tout le monde en jouant au bridge. C’est très avantageux de jouer aux cartes quand Mme Bajoyer est passée par là ! Le pire, et je dirai même le plus pire, c’est les dames qui s’occupaient de leur ménage. Vous n’imaginez pas ce qu’il faut de soins pour effacer l’eau de Javel… S’il vous plaît, M. Gélif, ce n’est pas le tout de tremper ; il faut surtout ne pas arrêter de frotter les autres doigts avec le pouce. Soyez tranquille : on les aura ; on les aura. D’autant que M. Gélif a ce que nous appelons une main de grand seigneur : bien solide, bien large avec des ongles sur lesquels on peut travailler et qui révèlent par leur épaisseur que monsieur vivra très âgé. Je travaille quelquefois sur des ongles qui me donnent envie de pleurer, tant ils sont minces et fragiles.

— Madame Bajoyer, interrompit M. Gélif, qui regardait la manucure avec l’anxiété d’un patient devant le chirurgien, vous serez bien aimable de ne pas me repousser les peaux aujourd’hui ; j’ai les doigts sensibles encore de la dernière fois ; cela me fait un peu mal…

— Je repousserai les peaux, émit Mme Bajoyer avec autorité, car il faut que je découvre la demi-lune. Tout ongle confié à Bajoyer porte sa demi-lune comme signature et vous ne ferez pas exception… En voilà une sensitive ! Voulez-vous avoir une main, oui ou non ? Monsieur grondez votre ami : il est là à se plaindre que je le chatouille ou que je lui fais mal. Le moyen de travailler, dans ces conditions-là ! Il n’y a que le polissoir qui l’amuse.

— J’aime que ça reluise, confia M. Gélif, question de métier. Quel bon vent t’amène, Cyprien ?

M. Jeansonnet prit un temps, comme au théâtre, et lança :

— J’ai vu Bigalle. Ça y est.

— Quoi ? Ça y est ? Il viendra ?

— Il viendra le 12 juin dîner chez vous.

— Tu en es sûr ?

— Il m’a demandé de passer le prendre chez lui.

À ces mots, M. Gélif sortit sa main gauche du bol, arracha sa main droite à l’étreinte de la manucure, se leva et bondit en criant : « Augustine ! Ça y est ! Il viendra ! Il viendra ! »

— On a beau avoir des ongles bien disposés, regretta Mme Bajoyer en se retirant, si on les traite ainsi, on ne peut plus rien obtenir d’eux ! Moi, je m’en lave les mains, comme on dit.

Elle disparut et Mme Gélif fit son imposante entrée. Il fallait une aussi majestueuse épouse à M. Gélif pour que ce Barbe-Bleue n’eût pas l’air de martyriser sa conjointe. Au contraire, quand ils étaient ensemble, c’était lui qu’on plaignait, car elle était vraiment puissante et redoutable. Elle tendit un doigt à M. Jeansonnet, accepta les roses avec condescendance et énonça quelques doutes :

— Ne nous emballons pas. Je me réjouirai le douze juin, quand Fernand Bigalle sera ici. Jeansonnet a le tort de prendre trop souvent ses désirs pour des réalités. Je ne crois que ce que je vois. Ainsi, j’évite d’amères désillusions. Cela ne m’empêchera pas de lancer nos invitations.

Ils s’y mirent tout de suite. Et Lucien Gélif vint les aider. C’était un très tendre et très malicieux jeune homme. Il appelait M. Jeansonnet « parrain ». Sa présence faillit tout gâter, car il écartait un à un tous les convives proposés par son père et par sa mère : « Les Mazuche ? Vous n’y pensez pas ! Ils demanderont à Bigalle s’il n’a pas donné son nom à la place… Les Mustif ? Le mari conte des anecdotes d’almanach… Les Jazeran ? Mme Jazeran ne manquera pas d’interroger Bigalle sur ses gains de l’année et les inconvénients de la morte-saison !… »

Ils finirent, cependant, par établir une liste de quatorze invités, dont une jolie femme, que l’on placerait à la droite du maître. Après quoi, Mme Gélif déclara :

— Jeansonnet, nous ne vous retenons pas. Alfred et moi, nous déjeunons en ville.

— Eh bien ! moi, s’écria Lucien, j’emmène mon parrain au cabaret ! Ils déjeunèrent dans un restaurant fameux, puis entrèrent dans le cours de danses. M. Jeansonnet admira l’application émue des élèves. Le professeur s’adressa à Lucien :

— Vous allez, lui dit-il, faire danser une nouvelle qui a d’excellentes dispositions, mais qui n’a pas encore assez confiance. La voici. Et, sans se douter qu’il était l’instrument même du destin, il présenta Lucien à une ravissante jeune fille :

— Monsieur Gélif. Mademoiselle Suzanne Carlingue. Ils restèrent quelques secondes interdits en face l’un de l’autre. Le pauvre homme qui jouait du piano, tiraillé entre des « plus vite ! » et des « moins vite ! » qui fusaient de toutes parts, s’était arrêté.

— Suzanne, murmura Lucien, c’est donc vous !…

— Nous pouvons danser ensemble, maman ne viendra me chercher que dans une heure.

— Elle ne me mangerait tout de même pas !

— Non, mais, moi, elle me dévorerait ! Pensez donc !…

— Je ne vous aurais pas reconnue…

— J’avais sept ans quand nos parents se sont fâchés !

— Moi, dix. Dansons, Suzanne. Reconstituons la raison sociale Gélif et Carlingue au son de Clarisse,

— Dire que nous plaisantons sur un sujet qui a terrifié mon enfance !

Quand M. Jeansonnet apprit de Lucien l’identité de sa danseuse, il frémit et présenta des objections. Si l’on savait ! On ne manquerait pas de l’accuser de complicité. Lucien le rassura et revint bientôt à Suzanne.

— Quel dommage, soupira-t-elle, que nos parents se soient brouillés ! Nous allons avoir un salon très intéressant. D’abord, Lanourant, le grand compositeur, nous a promis de venir. Et nous espérons avoir aussi Fernand Bigalle. J’ai tant d’admiration pour lui ! C’est très amusant d’organiser un salon ! Père se donne un mai ! Figurez-vous…

Elle s’arrêta :

— Je vous en ai déjà trop dit, Lucien ; j’oubliais…

— Une confidence en vaut une autre, Suzanne. Fernand Bigalle est à nous ! Gardez ce secret.

— Je vous le jure, Lucien. Quoiqu’il advienne, promettez-moi que vous ne croirez jamais que je vous ai trahi. Je sais que l’on va faire l’impossible à la maison pour que Bigalle vienne au moins une fois… Elle ne put s’empêcher de sourire en songeant aux trésors de ruse que dépensait Mme Carlingue pour séduire le grand homme. Ayant appris que Mlle Estoquiau, intendante du grand écrivain, était née à Gréville-sur-Mer où elle avait encore des parents — M. Mâchemoure quincaillier, M. Trastravat, agent de location et Mme Trastravat, — Mme Carlingue venait de décider de passer la saison sur cette plage. Elle espérait arriver au maître par cette voie détournée.

— Ce qui serait amusant, insinua Lucien à Suzanne, ce serait de nous retrouver au bord de la mer. Où irez-vous ?

— Nous n’irons pas au bord de la mer, balbutia Suzanne, non, nous irons à Aix-les-Bains, je crois, ou à la Bourboule. Ce mensonge lui coûta, car elle trouvait Lucien charmant, un peu par esprit de contradiction et aussi parce que les malheurs de Roméo et Juliette l’avaient toujours émue aux larmes.

M. Jeansonnet, qui observait tout cela de son coin, voyait naître sous ses yeux un roman ingénu, auquel il eût Collaboré de tout son cœur, s’il n’avait pas jugé cette collaboration superflue. Vers quatre heures, il se précipita dans la pièce où bostonnaient les jeunes gens et leur glissa : « Mme Carlingue arrive.» Trop tard ! Mme Carlingue était là, toute en or, en chinchilla, en perles et en plumes de paradis. Suzanne salua Lucien cérémonieusement et se retira, suivie de sa mère, qui lui demanda :

— Comment s’appelle ce monsieur ?

— Plutarque, répondit Suzanne au hasard.

— Si c’est un parent de l’écrivain, répliqua bonnement Mme Carlingue, tu pourras l’inviter à nos petits jeudis*

Car le premier et le dernier jeudi du mois étaient Consacrés au menu fretin, les deux autres aux invités de marque. Mme Carlingue réfléchit un moment et corrigea :

— S’il peut nous amener son parent, qu’il vienne à un grand jeudi, bien entendu.