L’Air et la Vitesse/16

XVI
CE QUE POURRAIT ÊTRE L’EXPLOITATION COMMERCIALE D’UNE LIGNE DE TRANSPORTS AÉRIENS
Aller vite n’est intéressant que pour aller loin. — Conditions techniques et économiques d’utilisation. — Les lignes de transports aériens.

Et maintenant, jetons un coup d’œil audacieux sur une vue d’ensemble de ce que pourrait devenir l’Aviation.

Averti par l’expérience douloureuse, l’homme a changé sa méthode ; il a, de plus en plus, renoncé à voler comme l’oiseau ; de plus en plus il s’est imposé les restrictions nécessaires et, peu à peu, il a trouvé la formule sûre : aller vite et aller droit. Mais l’utilisation se trouve, de ce fait, restreinte, et il faut la dégager nettement.

Aller très vite n’est intéressant que pour aller très loin. Il y a, en matière de transports, une loi économique qui proportionne la vitesse de translation à la distance à franchir. Si un voyageur a 100 mètres à parcourir, économiquement, il ira à pied ; pour faire quelques kilomètres, il prendra une voiture, pour un grand nombre de kilomètres, le chemin de fer.

Pour que l’aviation commerciale soit florissante, il faut qu’elle soit économique, c’est-à-dire employée dans des conditions telles quelle soit au moins aussi avantageuse que les modes de transport concurrents ou, mieux encore, qu’elle élimine complètement ceux-ci en les plaçant devant des impossibilités techniques. Alors, elle peut se permettre un luxe inouï ; s’il suffisait, pour faire de l’aviation sûre, de construire des avions en or, il faudrait construire des avions en or et ils trouveraient leur utilité pratique.

Ces considérations limaient considérablement les cas d’application mais, néanmoins, il n’y a pas lieu de trop le déplorer, car le champ d’exploitation reste, malgré tout, assez vaste et assez fructueux pour donner une belle moisson.

En France, et même en Europe, les lignes de transport en surface sont si développées, si denses, si accélérées, que l’avion se présente en face de rudes concurrents. On le conçoit difficilement supplantant le Paris-Calais ou le Paris-Bordeaux. D’autre part, les conditions météorologiques sont trop incertaines pour que l’on puisse espérer suivre un horaire comme celui des chemins de fer. La pluie, le brouillard sont des ennemis terribles de la grande vitesse, qui demande une vision constamment parfaite, sous peine de conduire à l’aventure.

Ce qu’il faut à l’aéroplane, ce sont de larges espaces, sans obstacles, où la voie aérienne dont le coût d’établissement est nul, peut suppléer aux voies terriennes inexistantes, ou absolument insuffisantes, ou pratiquement inconstructibles et où, en outre, on a la certitude à peu près absolue de disposer toujours de quelques heures pendant lesquelles l’atmosphère est parfaitement limpide.

Et voici la vision de ce qui se passera peut-être en 19*** :

Le Courrier de France vient d’arriver à Alger. Le paquebot est à quai et, déjà, de puissantes automobiles partent à toute allure vers les hauteurs de Hussein-Dey qu’elles gravissent.

Quelle est cette rampe qui prend naissance près d’une petite usine électrique et de vastes hangars, et qui se termine à pic devant un large terrain plan et soigneusement ameubli ? C’est la station de départ et d’arrivée des nouvelles lignes aériennes Alger-Fez et Alger-Tombouctou. Chaque jour, chaque matin, on voit de longs tubes métalliques glisser rapidement sur cette rampe et prendre leur essor vers le Sud. L’usine électrique (ou pneumatique) leur a donné l’élan, et les voilà partis, sûrs de leurs propulseurs, sûrs de leur route, d’ailleurs soigneusement jalonnée. Ils ne cherchent pas la grande hauteur, certains qu’ils sont, dans le cas bien improbable de la panne mécanique, de pouvoir atterrir en toute sécurité. Et ils vont porter au loin la correspondance, les journaux, les menus colis postaux, tous objets qui méritent, par leur caractère d’urgence, de parvenir très rapidement au destinataire. Et ce service accéléré développe, dans des proportions énormes, l’activité économique, la richesse des régions éloignées et, jusque-là, déshéritées qu’il dessert.

D’autres avions arrivent. Ce ne sont d’abord que des points à l’horizon ; mais ils grandissent très rapidement et les voilà, l’instant d’après, s’infléchissant vers le sol et atterrissant. En quelques instants, le déchargement est opéré et les appareils spéciaux de relevage et de manutention viennent les prendre et les conduire au garage d’où, après visite, ils pourront reprendre le chemin du poste de lancement.

Voilà, dans sa forme sinon vraie, tout au moins vraisemblable, la vision succincte d’une exploitation de ligne de transports aériens en 19***.