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Georges Feydeau
Écrite en collaboration avec Maurice Desvallières
L’Affaire Édouard
Comédie-Vaudeville en trois actes
Représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre des variétés, le 12 janvier 1889



PersonnagesModifier

  • Charançon : MM. Baron
  • Samuel : Lassouche
  • Édouard Lambert : Cooper
  • Caponot : Barral
  • Pinçon : Deltombe
  • Gratin : Duplay
  • Le président : Landrin
  • Baloche : Dumesnil
  • L’huissier : Thiéry
  • Le Concierge : Hérissier
  • Premier garde : Hardy
  • Deuxième garde : Lamy
  • Ugène : Prika
  • Un accuse : Millaux
  • Le greffier : E. Jacob
  • Gabrielle : Mmes Rosa Bruck
  • Miranda : Diony

1er acte, Valfontaine. — 2e acte, à Paris, chez Édouard. 3e acte, à la 4e chambre correctionnelle.

Acte IModifier

Un salon chez Charançon, — Grande baie vitrée, ouvrant de plain-pied sur un jardin. — Porte à droite, deuxième plan, donnant dans les appartements de Charançon. — Porte à gauche, premier plan, donnant dans la chambre de Gabrielle. — Porte à gauche, deuxième plan, donnant sur l’office. — À droite, face au public, une table avec ce qu’il faut pour écrire ; à gauche de la table, et également face au public, une chaise. — À gauche, face au public, un canapé. — Au fond, une chaise de chaque côté de la baie.

Scène premièreModifier

Samuel, seul. Il entre de gauche, deuxième plan, portant un plateau servi pour le déjeuner du matin. Il est très pâle et marche les yeux à moitié fermés. Se cognant à un meuble et répandant le contenu de la tasse sur sa main. — Aîe ! Je me suis échaudé la main ! Il ne peut pas rester dans sa cafetière, celui-là !… (Déposant son plateau sur la table de droite.) Aussi, quelle satanée habitude de prendre le café chaud ! (Il s’affale sur un fauteuil.) Je suis esquinté !… Ce banquet officiel que nous avons donné, hier soir, à des actrices de Paris… des actrices de cirque… Ah ! quel banquet ! monsieur le maire présidait la table et moi aussi… je servais à table !… J’ai passé une de ces nuits blanches… quand je dis blanche, une nuit grise, car j’étais absolument pochard. (Prenant la carafe qui est sur le plateau et se versant à boire.) J’ai une soif ! Toute la nuit ça a tourné… J’ai rêvé de montagnes russes. (Il vide son verre.) Allons ! je vais porter le café au lait de monsieur le maire !… (Allant pour frapper à droite et voyant une pancarte attachée à la porte.) Tiens ! un mot d’écrit ! (La détachant et gagnant l’avant-scène, machinalement il l’a retournée dans le sens inverse ; au moment de la lire, il éclate de rire.) Non, fallait-il qu’il soit pochard aussi, monsieur le maire ! il a écrit ça à l’envers !… (Retournant la carte dans le bons sens.) Ah ! comme ça, on peut lire ! (Lisant.) "Ne me réveillez que quand je sonnerai !" Le paresseux ! vous verrez qu’il ne sonnera pas ! (Déposant son plateau sur la table.) Eh bien, moi aussi, je vais faire comme lui. (S’étendant sur le canapé de droite, les pieds du côté de la gauche.) Ne me réveillez que quand il sonnera !…

Scène IIModifier

Samuel, Baloche, puis Gratin

Baloche, entrant du fond, en habit et cravate blanche. — Eh bien ?…

Samuel, toujours allongé, sur le même ton, — Eh bien ?

Baloche. — Eh ! bien ? Monsieur le Maire ?

Samuel, même jeu. — Eh bien ! Monsieur le maire… ce n’est pas moi.

Baloche, — Je sais bien que ce n’est pas vous ! mais nous l’attendons.

Samuel, même jeu. — Eh bien, attendez-le !

Baloche. — Il y a toute ma noce à la mairie ! nous ne pouvons pas nous marier sans lui.

Samuel, se soulevant. Oh ! Voyez-vous, mon garçon ! il ne faudrait pas nous parler de noces aujourd’hui ! Nous sortons d’en prendre. (Se recouchant.) Allez vous coucher !

Baloche. — Mais enfin, monsieur, puisque c’est pour aujourd’hui.

Samuel. — Eh bien ! vous repasserez demain ! (Se soulevant.) Vous n’avez pas honte d’être pressé comme ça ! En voilà un noceur !

Il se recouche.

Baloche. — Ah ! Mais il m’ennuie !

Gratin, entrant. — Pardon ! M. le maire, s’il vous plaît ?

Samuel. — Encore un autre. Ah ! çà ! c’est une gageure ! Qu’est-ce que vous voulez… vous ?

Baloche, à Gratin. — Pardon, monsieur : mais je suis occupé avec monsieur.

Gratin. — Oh ! un mot seulement. (À Samuel.) Voulez-vous dire à M. Charançon que c’est un de ses anciens camarades de droit, M. Gratin, actuellement commis voyageur en jarretières, et de passage à Valfontaine qui veut lui parler…

Samuel. — Oui ! Eh bien ! revenez plus tard : nous ne sommes pas visibles.

Gratin. — Ah ? bien ! je reviendrai…

Samuel — C’est ça ! et vous aussi.

Baloche. — Ah ! c’est trop fort ! mais enfin, je vous somme…

Samuel, perdant patience. — Oh ! mais c’est vous qui m’assommez. Allez, allez ! demain. Aujourd’hui, la mairie est fermée

Baloche. — Je me plaindrai.

Il sort furieux, par le fond.

Gratin. — Au revoir !…

Ils sortent.

Scène IIIModifier

Samuel, puis Édouard

Samuel. — Au revoir ! ils sont étonnants ces gens-là ! ils n’ont donc pas sommeil. (Il s’étend de nouveau sur le canapé, les yeux fermés, sommeillant.) Ah ! je sens que je dors debout ! Ah ! petites actrices !… bon !…

Il s’endort, Édouard paraît au fond, tenant une valise qu’il dépose sur une chaise en entrant ; il regarde un instant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un à qui parler, puis descend en scène, va à la porte de gauche et frappe.

Voix de Gabrielle. — On n’entre pas !…

Édouard fait un signe, de tête indiquant qu’il en prend son parti et philosophiquement, se dirige vers le canapé où est étendu Samuel, ne le voit pas et s’assied sur lui.

Samuel, se réveillant en sursaut. — Oh !

Édouard, se redressant. — Hein ?…

Samuel. — Espèce d’animal !

Édouard. — Le domestique !

Samuel, reconnaissant Édouard. — Monsieur Lambert !

Édouard. — Eh bien ! ne vous gênez pas, mon garçon !

Samuel, balbutiant en se frottant le ventre. — Oh ! je… je demande pardon à monsieur de m’être assis sous lui… Je ne vous ai pas fait mal ?

Édouard. — Non ! tu es capitonné !- mais regarde-moi donc ! Qu’est-ce que c’est que cette mine de papier mâché ?

Samuel. Ah ! monsieur a vu ça tout de suite ! Ce que c’est que d’être médecin… Eh bien, monsieur, je crois que j’ai… Je demande pardon de dire ce mot-là à monsieur… la gueule de bois.

Édouard, riant, — Ah ?… Et qu’avons-nous fait pour avoir cette "gueule de bois ?"

Samuel, comme pour s’excuser. — C’est moi qui étais chargé de rincer les verres.

Édouard. — Oui ! et tu y a mis de la conscience… Dis-moi, où sont tes maîtres ?

Samuel. — Pas encore vus !… dans leurs chambres !…

Édouard, regardant sa montre et passant au I. — Diable !… on m’a l’air de faire la grasse matinée à Valfontaine…

Samuel. — Oh ! Aujourd’hui ! par extraordinaire !… Ainsi monsieur a quitté Paris, a planté là tous ses malades pour venir nous retrouver.

Édouard. — Mon Dieu, oui.

Il s’assied sur le canapé.

Samuel, derrière le canapé. — Quand je dis "nous", bien entendu, c’est une expression d’office, je n’ai pas la fatuité de me mêler…

Édouard. — Mais tu as tort ! Tu me plais beaucoup !…

Samuel. — Monsieur est bien bon… Je sais bien qu’à première vue, je ne plais pas tout de suite ; mais pour monsieur, qui est connaisseur…

Édouard. — Oui.

Samuel. — D’abord, beaucoup de gens me croient juif, parce ce que je m’appelle Samuel : mais ça n’est pas mon vrai nom ! je ne l’ai pris que parce que ça aide dans les affaires…

Édouard. — Je te remercie de ces confidences.

Samuel. — Oh ! si j’avais pu prévoir que ça intéressât Monsieur. (Reprenant.) Mon père, qui était de Tourcoing…

Édouard. — Ah ! non, gardes-en pour la prochaine fois ; la suite à demain, hein ?

Samuel. — À demain ? Ah ! alors monsieur nous reste… Ah ! c’est égal, pour venir si souvent jusqu’ici, il faut que monsieur aime bien Monsieur…

Édouard. — Oh ! Monsieur et Madame !…

Samuel, d’un air fin. — Oh ! Monsieur, surtout ! Je suis très physionomiste, moi, monsieur… Eh bien ! j’ai remarqué une chose, c’est que, quand vous étiez seul avec Madame, certainement vous étiez très aimable avec elle, mais sitôt que Monsieur arrivait entre vous, crac, Madame n’existait plus… vous n’en aviez plus que pour Monsieur… Eh bien ! ça ne trompe pas ces choses-là ! vous préférez Monsieur !

Édouard. — Eh bien ! veux-tu que je te dise… tu es un profond psychologue !

Scène IVModifier

Samuel, Édouard, Gabrielle, entrant de gauche premier plan

Samuel. — Voilà madame !…

Gabrielle, voyant Édouard. — Ed… monsieur Édouard !

Édouard, saluant. — Chère madame !

Samuel. — Je vais porter la valise dans la chambre de monsieur… toujours la chambre D, dans le pavillon.

Il sort par le fond,

Gabrielle, aussitôt que Samuel est sorti. — Enfin, vous ! Eh bien ?

Édouard. — Quoi ?

Gabrielle. — Quelles nouvelles ? Je suis dans les transes…

Édouard. — Rien.

Gabrielle. — Comment, rien !

Édouard. — Non ! À tout hasard j’ai prévenu que s’il survenait quelque chose, on eût à me télégraphier ici, mais je suppose que l’affaire est arrangée, puisque mon avoué n’a encore rien reçu et que nous n’avons plus entendu parler de rien.

Gabrielle. — Comment "vous supposez !" vous devriez savoir ! On s’informe, c’est assez grave.

Édouard. — Eh bien ! je me suis informé !… Qu’est-ce que vous voulez… je ne puis pourtant pas aller dire au commissaire : "Eh bien, voyons, vous ne nous traduisez donc pas en police correctionnelle" ?… Ce n’est pas moi que ça regarde.

Gabrielle. — Ah ! je vous engage à en parler de cette histoire de commissaire de police.. Vous m’avez mise là dans une jolie situation…

Édouard. — Ah ! non ! mais parlons-en ! C’est de ma faute peut-être ? Comment ! je vous offre à dîner en cabinet particulier chez Bignon !

Gabrielle, vivement. — C’est ça, reprochez-le moi, maintenant, reprochez-le moi !

Édouard. — Mais non ! mais je ne reproche rien !

Gabrielle, même jeu. — D’ailleurs, vous avez raison ! C’est là mon grand, mon seul tort ! de ne pas vous avoir refusé… mais si je ne l’ai pas fait, monsieur, c’est parce que j’ai trop de cœur… mais oui ! Vous ne comprenez pas ces abnégations-là, vous autres hommes. J’étais là, toute seule, à Valfontaine. Mon mari m’avait laissée pour aller, plaider je ne sais où ; je me suis dit : "Ce pauvre Édouard, ça lui fera tant de plaisir !" J’avais confiance en vous, moi ; vous m’aviez juré que vos intentions étaient pures.

Édouard. — Oui.

Gabrielle, même jeu. — Ah ! bien, oui. Je sais ce qu’elles étaient, vos intentions.

Édouard. — Moi ! Oh !… je…

Gabrielle. — Ah ! bien merci, sans le garçon !

Édouard. — Le garçon ?

Gabrielle. — Oui, qui est entré à l’improviste…

Édouard, étourdiment. — Il ne savait pas, il était nouveau dans le service.

Gabrielle, vivement. — Ah ! vous voyez bien !

Édouard. — Euh ! non, mais non !

Gabrielle. — Oh ! mais heureusement ! je n’ai rien à me reprocher. J’ai pu clocher, monsieur, mais fauter, jamais !

Édouard. — Mais oui, mais oui ! (À part, en marchant, très agacé.) Oh ! la la la la la ! Ah ! c’est bien gentil, l’amour, mais c’est bigrement embêtant !

Gabrielle. — Oh ! je vous en prie, ne marchez pas comme ça ! Asseyez-vous ! Vous me donnez le mal de mer.

Édouard, s’asseyant. — Avec un agacement contenu. — Soit !… Vous avez terminé ? je reprends… Nous dînions donc… tout à coup on frappe : "Au nom de la loi, ouvrez !"

Gabrielle, passant à droite. — Oh ! je ne vous la pardonnerai jamais, celle-là !

Édouard, avec un soupir de résignation. — Oui, bon ! C’était le commissaire ! Notre position était irrégulière : la peur nous prend ! je vous crie : "Filons !…"

Gabrielle — Naturellement, vous ne pensez qu’à fuir !… je vous réponds : "Mais par où ?"

Édouard. — Tout était fermé ! le commissaire paraît ! Il n’y avait plus à s’y soustraire !… Je m’avance carrément devant vous.

Gabrielle, vivement. — Non, c’est moi qui me mets carrément derrière vous, il y a une nuance… Je l’ai remarquée…

Édouard. — C’est possible ! Je ne m’attarderai pas sur ce détail… À notre vue, le commissaire s’arrête, interdit… il s’était trompé de cabinet ! Ce n’était pas nous qu’il devait pincer !

Gabrielle, passant à gauche — L’imbécile !

Édouard. — Eh oui ! l’imbécile ! mais ce n’était pas une raison pour le lui dire. Comment ! il s’excuse, vous l’appelez "crétin" et vous lui appliquez une gifle.

Gabrielle. Non !… un soufflet !…

Édouard. — Oui, enfin, ça n’est pas plus parlementaire : on ne porte pas la main, même une femme, sur un officier public dans l’exercice de ses fonctions… Naturellement, cet homme, il a dressé procès-verbal ; il a pris nos noms et adresses…

Gabrielle. — Et vous, comme un niais, vous donnez votre vrai nom, avec votre vraie adresse : Édouard Lambert ; il n’est pas si joli, ce nom-là : c’était bien le cas de ne pas le mettre en avant… (Pendant ce qui précède, Édouard, après avoir levé les yeux au ciel, d’impatience, arpente la scène jusqu’au fond et revient.) Mais restez donc assis ! (Édouard s’assied. Comme mû par un ressort.) Il fallait faire comme moi… J’ai été fine… j’ai dit que je m’appelais madame Édouard, et quant à mon adresse, j’ai donné la vôtre.

Édouard, railleur. — Oh ! oui ! c’est très fin ! Si vous croyez que c’est un moyen de vous dérober aux poursuites de la police. Ah ! bien !… Car, enfin, on a beau dire, elle vous repince encore quelquefois, la police.

Gabrielle, sèchement. — Eh bien ! Vous n’aviez qu’à ne pas me mener dans ces endroits-là… Tout cela ne serait pas arrivé.

Édouard. — Enfin…

Gabrielle, même jeu. — Quand une honnête femme se confie à la garde d’un galant homme, il ne la conduit pas dans un restaurant où le commissaire de police doit venir constater un flagrant déli.

Édouard, protestant. — Est-ce que je pouvais le savoir ?

Gabrielle, vivement. Il fallait vous informer à la caisse

Édouard, abasourdi. — Oh !…

Gabrielle, même jeu. — D’Artagnan n’aurait jamais fait ça.

Édouard, railleur avec un fond de dépit. — Ah ! je vous crois, surtout chez Bignon… (Changeant de ton.) Enfin qu’est-ce que vous voulez ? Tout ça c’est un petit malheur.

Gabrielle, arpentant la scène comme Édouard précédemment. — Un petit malheur, voilà tout ce que vous trouvez à dire ?… et vous restez là, affalé sur votre chaise.

Édouard, se levant. — Ah ! bien non, elle est forte celle-là ! (Allant à Gabrielle qui s’est assise sur le canapé.) Voyons, nous n’avons pas été heureux, c’est vrai, mais je vous assure que la prochaine fois…

Gabrielle. — La prochaine fois ! Ah ! non alors, vous croyez que je vais recommencer ?

Édouard. — Comment ? mais…

Gabrielle, avec un rire dépité. — Ah ! non ! non ! fini ! mon cher, fini.

Édouard, ahuri. — Oh !…

Gabrielle. — J’ai pu un moment, ne prévoyant pas le danger, me laisser aller à ma faiblesse de femme ; mais les événements se sont chargés de me rappeler à ma dignité d’épouse ; ils s’y sont pris durement, les événements, mais je les en remercie.

Édouard, Même jeu. — Oh !…

Gabrielle. — Voyez-vous, mon cher, la ligne droite, il n’y a que ça… Oh ! vous n’avez pas besoin de faire cette figure, n, i, ni, c’est fini !

Édouard, s’échauffant. — Ah ! c’est comme ça ! Eh bien ! non, ce ne le sera pas, n, i, ni, fini ! Nous n’avons pas eu de chance la première fois, je le reconnais.

Gabrielle. — C’est bien heureux !…

Édouard. — Eh bien ! raison de plus pour nous donner une revanche ! (Avec indignation.) Au lieu de ça, vous venez me dire que tout est fini, que vous êtes revenue à votre dignité d’épouse, et vous voulez rester dans la ligne droite !… Ah ! bien ! vous avez là une jolie conduite.

Gabrielle. — Non, non, mais continuez…

Édouard, menaçant. — Certainement, je continuerai ! Je vous aime, moi, je n’abandonne pas la partie comme ça.

Gabrielle. — Vous perdez absolument votre temps.

Édouard. — Ah ! bien, nous verrons bien !

On entend la sonnerie d’un réveille-matin venant de droite deuxième plan.

Voix de Charançon. — Ah ! que c’est assommant ! Ah ! que c’est assommant !

Gabrielle. — Chut ! mon mari !

Ils s’écartent l’un de l’autre.

Scène VModifier

Les Mêmes, Charançon, sortant de la chambre à droite ; il est en robe de chambre, et tient à la main un réveille-matin qui sonne.

Charançon, apercevant Gabrielle. — Tiens, bonjour, Gabrielle ! Ah ! Lambert ! Quelle bonne surprise ! (Le réveille-matin s’arrête.) Croyez-vous, mes enfants, que c’est assommant ! je ne sais pas qui a inventé les réveille-matin ; mais, c’est certainement quelqu’un qui voulait empêcher les gens de dormir.

Édouard. — C’est une invention malfaisante.

Charançon. — J’ai une migraine, mes amis ! Ah ! que j’ai soif !

Il se verse à boire avec la carafe que Samuel a laissée précédemment.

Gabrielle. — Est-ce que tu es souffrant, mon ami ?

Charançon. — Non ! j’ai un peu mal aux cheveux !

Édouard. — Ah ! ah ! nous avons donc fait la fête.

Charançon, hypocritement. — Oh ! la fête !…

Gabrielle. — Vois-tu ! les excès ne te valent rien !

Charançon. — Qu’est-ce que tu veux, ma bonne amie, on se doit à sa profession de maire ! Tu comprends que ce n’est pas pour mon agrément que j’ai soupé avec des écuyères, des clowns et des danseuses ! des gens de couche inférieure ! Seulement ils ont donné dans la commune une grande représentation de leur cirque au bénéfice des vignes phylloxérées. C’était bien le moins que nous leur offrissions un banquet et que je le présid… asse !…

Édouard, riant. — Oh ! nous avons le subjonctif pâteux !

Charançon. — Ah ! que j’ai soif, mon Dieu ! que j’ai soif ! (Édouard lui verse à boire.) Ah ! ce bon Édouard ! Toujours là ! C’est gentil d’être venu !… Car vous nous restez ! (À Gabrielle.) Il nous reste, dis… Gaby ?

Édouard, regardant Gabrielle. — Je ne sais pas si je dois…

Gabrielle, dédaigneuse. — Puisque mon mari vous invite.

Édouard, un peu moqueur, à Gabrielle. — Oh ! du moment que vous insistez…

Gabrielle hausse les épaules.

Charançon, à Gabrielle. — Je te dis que cet homme-là est un ange ! (À Édouard.) Et dire que sans ma femme je ne vous aurais pas connu. Je serais garçon, vous ne seriez peut-être pas là à l’heure qu’il est.

Édouard, entre ses dents. — Çà, sûrement !

Charançon. — Car enfin, ça date de notre voyage en Italie, à Venise… Gabrielle voulait monter sur le Campanile ; seulement, depuis de nombreux suicides, on ne vous laisse plus monter que quand vous êtes plus de deux ! Nous étions très embarrassés, quand vous avez paru ! il était écrit… il était écrit que vous seriez le troisième.

Édouard. — Voilà…

Charançon, allant pour se verser à boire. — Allons ! bon ! plus d’eau !

Gabrielle. — Au lieu de boire de l’eau tu ferais bien mieux de prendre quelque chose de chaud ! Je vais te préparer de la tisane !

Charançon, vivement, remontant derrière elle. — Oh ! pas de champagne !

Gabrielle, souriant. — Mais non, de la camomille !…

Elle sort à gauche, deuxième plan.

Scène VIModifier

Charançon, Édouard

Charançon, redescendant, à Édouard. — Ah ! mon ami ! Vous n’avez peut-être jamais vu un maire abruti !

Édouard. — Mais si ! mais si ! dans l’administration ! ça se trouve, pourquoi ?…

Charançon. — Eh bien, mon cher, je suis ce maire abruti. Ah ! mon ami, une écuyère exquise, voyez-vous ! Elle m’a rendu bête…

Édouard, un peu moqueur. — Mais non ! mais non !

Charançon, avec enthousiasme. — Mais si ! mais si ! Ah ! c’est que vous ne savez pas, mon cher : elle était là, près de moi, à table ! Sa jambe… je devinais sa jambe effleurant la mienne… cette jambe qui, quelques minutes avant, transportait une salle entière à travers des cerceaux.

Édouard. — Ça devait être un spectacle bien curieux…

Charançon. — Eh bien, elle était là, simplement près de moi : ah ! mon ami, cette jambe. (Se frappant le cœur.) Je la garderai toujours là !…

Édouard. — Ce sera bien gênant !

Charançon. — Je la regardais, cette petite écuyère, mangeant ses écrevisses et je me disais en la considérant : (Avec conviction.) "Ah ! je comprends maintenant pourquoi les Anciens aimaient tant le cirque !"

Édouard. — Ah çà ! mais dites donc, vous avez l’air joliment pincé !

Charançon. — Ah ! mon cher, on a beau être fonctionnaire : c’est dans ces moments-là qu’on s’aperçoit vraiment que la femme est la compagne de l’homme !

Édouard. — Eh bien ! je suppose que vous avez planté des jalons ?

Charançon. — Moi ? Vous n’y pensez pas ! elle a sa mère !

Édouard. — Ah ! c’est une chance de moins !

Charançon. — Et puis, elle est mariée !

Édouard. — Ah ! ça, c’est une chance de plus !

Charançon. — Et avec ça, une vertu…, d’un sérieux !

Édouard. — Allons donc !

Charançon. — Parole ! je le tiens de sa mère ! il paraît qu’on lui a fait des propositions très belles !… Quinze cents francs par mois et un appartement je ne sais où… Eh bien ! elle a été indignée… elle a tout refusé… oui !… elle veut le petit hôtel !

Édouard. — Bigre ! eh bien ! transigez ! offrez-lui le meublé !

Charançon, avec une moue. — Ah ! vous ne respectez rien !

Édouard. — Et quel est donc ce parangon de vertu ?

Charançon. — Vous devez la connaître de nom ! madame Miranda !

Édouard. — Miranda ! Ah ! bien, mon ami ! vous pouvez !… vous pouvez !

Charançon. — Vous la connaissez donc ?

Édouard. — Je l’ai connue… mais je suis mal avec elle !

Charançon. — Est-ce que vous auriez posé des jalons ?

Édouard, entre ses dents. — Non ! ce n’est pas précisément ça que je lui…

Charançon. — Alors, ça ne serait pas une vertu ?

Édouard. — C’est peut-être une vertu, mais sûrement pas récalcitrante !

Charançon. — Ah bah ! Eh bien ! le mari ?

Édouard, étourdiment. — Mais il ne compte pas le mari… Est-ce que ça compte, un mari ?

Charançon. — Mais C’est évident, à qui le dites-vous ? Tenez, moi, est-ce que vous croyez que j’ai jamais compté… ?

Édouard, vivement. — Oh ! vous, si.

Charançon. — Non ! je dis : est-ce que vous croyez que j’ai jamais compté avec un mari… ? Ah ! bien… !

Édouard. — Ah ! bon… c’est vous qui… non… je comprenais…

Charançon. — Quoi ?

Édouard. — Rien.

Charançon. — Non, mais alors vous croyez que… (L’entraînant sur le canapé.) Tenez ! Asseyez-vous donc ! Asseyez-vous donc ! — Vous croyez que si je faisais des avances…

Édouard, assis. — D’argent ? oui, certainement !

Charançon, assis. — Ah ! mon cher : c’est quelle m’impose un respect ! Ainsi, si je lui disais : "Chère madame, vous seriez on ne peut plus aimable !…"

Édouard, riant. — Oh ! oh !… ce n’est pas ça du tout : il faut lui dire : "Eh bien, mon gros poulot, viens-tu souper avec moi ?…"

Charançon, naïvement scandalisé. — Oh !

Édouard. — Et vous ajouterez : "Surtout, ma petite, laisse ta mère à la maison."

Charançon, regardant Édouard avec admiration. — Ah ! cet Édouard ! Quel homme ! comme il connaît la vie !… Mais voilà ! la voir ! où ? Ici, impossible !

Il se lève et passe au 2.

Édouard, n° 1. — Mais à Paris : vous avez à chaque instant l’occasion d’y aller… comme avocat.

Il se lève.

Charançon. — C’est juste… je vous avouerai même que, plus d’une fois…

Édouard. — Je m’en doute : tenez, j’ai un petit entresol : 25, rue Saint-Roch ; le cas échéant, je le tiens à votre disposition.

Charançon. — Oh ! vous êtes un sauveur ! Mais est-ce qu’on me laissera entrer ?

Édouard, écrivant sur une de ses cartes. — Je vais vous donner un mot pour mon concierge, comme ça, si je n’y étais pas…

Charançon. — Oh ! mon cher ! ce n’est pas pressé… Pour cette fois nous souperons à mon hôtel, à l’hôtel du Congo.

Édouard. — Bah ! prenez toujours ! (Ecrivant.) "Veuillez tenir mon appartement à la disposition de maître Charançon."

Charançon. — Mais puisque je ne m’en servirai pas !

Édouard. — Eh bien ! vous vous en servirez une autre fois. (À part.) Je ne suis pas fâché qu’il ait des torts de son côté.

Scène VIIModifier

Les Mêmes, Samuel

Samuel, venant du fond, — Monsieur ! monsieur !

Charançon. — Quoi ?

Samuel. — J’étais à l’office en train de nettoyer les fourchettes quand j’ai vu arriver l’écuyère !…

Charançon, qui ne comprend pas. — Les cuillers ?… Ah ! madame Miranda ?

Samuel, — Oui, monsieur, elle arrive !

Samuel sort en emportant le plateau qui est sur la table.

Charançon, à Édouard. — Ah ! mon cher, vous allez la voir !

Édouard. — Ah ! non ! merci ! j’aime autant pas ! Je vais retrouver madame Charançon.

Charançon. — C’est ça ! occupez-la ! faites-lui la cour !

Édouard, sur le seuil de la porte. — Je n’y manquerai pas ! et vous, vous savez ! (Répétant la phrase de plus haut.) "Eh bien ! mon gros poulot, viens-tu souper avec moi ?"

Édouard sort par la gauche, 2e plan.

Charançon, redescendant en répétant sur le même ton les paroles d’Édouard. — "Eh bien ! mon gros poulot, viens-tu souper avec moi ?…" c’est raide ! (Gagnant le milieu de la scène.) Enfin ! Je dirai à ma femme, comme toujours, que j’ai un procès à plaider à Paris… C’est mon truc ordinaire ! Si Gabrielle savait que depuis six ans que nous sommes mariés, je n’ai jamais mis les pieds au Palais… Ah ! bien ! puisque je ne plaide plus… il faut bien que ça me serve à quelque chose d’être avocat.

Il remonte vers la porte de droite.

Scène VIIIModifier

Samuel, Charançon

Samuel, annonçant. — Madame Miranda.

Charançon. — Sapristi, je ne peux pas la recevoir dans ce négligé… Fais entrer et prie d’attendre un instant.

Samuel. — Bien, monsieur. Sortie de Charançon.

Scène IXModifier

Samuel, Miranda

Miranda, arrivant de gauche par le fond. — Vous m’avez annoncée à monsieur le maire ?

Elle gagne la droite à la hauteur de la table.

Samuel, descendant au I. — Oui, madame… Monsieur prie madame d’attendre un moment. (À part.) Cristi, c’est vrai, que c’est une chouette femme !

Miranda, elle passe à gauche. — C’est bien, je vais attendre.

Elle s’assied sur le canapé.

Samuel, descendant à hauteur de la table. — Une chouette femme dans toute l’exception du mot.

Miranda. — Je tiens à présenter tous mes remerciements à monsieur le maire pour le bon accueil qui m’a été fait ici.

Samuel. — Oh ! madame. Vous êtres trop aimable de vous être dérangée pour venir nous voir.

Miranda. — Vous trouvez ?

Samuel, avec désinvolture — jouant avec la chaise à gauche de la table. — Mais quelle vaillance ! déjà debout ! après cette nuit sarnada… sarnada…

Miranda. — Sardanapalesque…

Samuel, même jeu. — Oui… palesque…, sarnapalesque ! Ah ! quel succès, madame, hier… entre nous… je peux bien vous le dire… ça fait toujours plaisir, ces choses-là : eh bien ! vous avez fait un admirateur… oui, un admirateur au milieu de tant d’autres…

Miranda. — Vraiment et qui ?

Samuel, modeste. — Oh ! vous ne l’avez peut-être pas remarqué…

Miranda. — Je ne sais pas… Qui est-ce ?

Samuel, avec conviction. — Moi !

Miranda, riant. — Voyez-vous çà ?

Samuel. — Je demande pardon de dire ça à madame.

Miranda. — Mais pourquoi donc ?

Samuel. — C’est que dans ma position, simple domestique…

Miranda. — Comment donc ! vous êtes très gracieux.

Samuel, avec désinvolture. — Voilà… domestique… mais gracieux… Je suis un gracieux domestique… Madame me rend justice… (S’approchant du canapé sur lequel Miranda est assise.) C’est que je ne plais pas toujours à première vue.

Miranda. — Allons donc !

Samuel. — Beaucoup de gens me croient juif…

Scène XModifier

Les Mêmes, Charançon

Charançon. — Samuel, laisse-nous !

Samuel, à part. — Allons bon ! il me coupe.

Il sort.

Charançon, prenant, à gauche de la table, la chaise et la portant à droite du canapé, près de Miranda qui s’est levée. — Ah ! Madame ! Quelle aimable surprise !

Il fait signe à Miranda de s’asseoir et s’assied également.

Miranda, très cérémonieusement. — Monsieur le maire, je vous demande pardon de venir de si bonne heure…, mais devant retourner à Paris dans une heure, je tenais à prendre congé de vous et à vous remercier du bon accueil…

Charançon, même jeu. — Mais croyez bien que c’est la commune au contraire qui est reconnaissante de ce que vous avez fait pour elle…

Miranda, marivaudant. — Ne parlons pas de ça ; vous savez que quand il y a une charité à faire, on peut toujours compter sur les artistes.

Charançon, même jeu, — Il est certain, que pour la noblesse des sentiments… quand il s’agit de secourir de pauvres petits êtres malheureux… comme… comme les vignes phylloxérées… eh ! bien alors… eh ! bien alors…,

Miranda, même jeu. — Ah ! c’est bien le moins…

Charançon. — Certainement !… Voilà (Répétant distraitement.) Voilà ! voilà ! (À part.) Sapristi ! je ne sais pas comment je vais placer mon gros poulot, moi ! (Toussant et prenant son élan) Eh bien ! Hum ! hum ! Eh bien, mon…

Miranda, — Mon ?

Charançon, n’osant plus, — Eh bien, mon… Dieu ! voilà !

Miranda. — Ah ! oui ! voilà !

Charançon, répétant machinalement, — Voilà ! voilà !

Moment de silence.

Charançon, embarrassé, ne sachant que dire. — Madame votre mère va bien ?

Miranda. — Mais très bien ! je vous remercie ! elle m’avait accompagnée, mais comme elle était un peu altérée, elle est entrée chez le marchand de vin d’en face, prendre un cassis.

Charançon. — Un cassis ?

Miranda. — Avec de la fine champagne !

Charançon. — Ah ! c’est un mêlé casse !…

Miranda, marivaudant, — C’est même là les agréments de la campagne : une dame peut s’aventurer chez un marchand de vins sans que…

Charançon. — Evidemment !… Evidemment, ça se fait beaucoup ! oui… (Machinalement.) Oui, voilà ! voilà ! (Prenant son élan.) Hum ! hum ! Eh bien, mon…

Miranda. — Mon ?…

Charançon, n’osant plus. — Eh bien, mon… Dieu, voilà !

Miranda. — Ah ? bien !… (À part.) C’est un tic !

Charançon, à part. — Ça ne sort pas !

Miranda, se levant. — Monsieur le maire ! je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps !

Charançon, naïvement. — Oh ! mais ! je suis là pour ça… Non ! ce n’est pas ce que je voulais dire.

Miranda. — Je me retire !

Charançon, courant à elle, — Mais non ! mais non !

Miranda. — Qu’y a-t-il ?

Charançon. — Vous ne partirez pas comme ça ! moi qui justement avais… à vous dire…

Miranda. — Quoi donc ?

Charançon. — Non ! je n’ose pas, je n’ose pas !

Miranda. — Allez donc !

Charançon, hésite un instant, puis brusquement prend son courage à deux mains. — Dis donc, mon gros poulot, veux-tu souper ce soir avec moi ?…

Miranda, ahurie. — Oh !

Charançon, à part. — Ça y est, elle va me gifler !

Miranda, éclatant de rire. — Oh ! oh ! t’es bête !

Charançon, stupéfait. — Hein !… Comment !

Miranda, descendant à gauche. — Eh bien ! vous êtes de jolis cocos dans l’administration !…

Charançon, riant aussi. — Mon Dieu, oui ! nous le sommes !… Nous le sommes, de jolis cocos dans l’administration !… Alors tu acceptes ?

Miranda. — Oh ! vous me tutoyez ?…

Charançon — Non ! je ne te tutoie pas ! Seulement je vous dis : "alors, tu acceptes ?…" hein ?… hein, dis ?

Mais, dis donc oui, voyons !…

Miranda. — Mon Dieu ! un souper ! ça n’engage à rien !

Charançon. — Non ! ça n’engage à rien ! Ça promet, mais ça n’engage à rien !

Ils rient.

Miranda. — Ah ! oui, mais c’est que je suis obligée de retourner à Paris !

Charançon. — Eh bien, voilà ! Ça me va ! Paris, c’est le champ de mes fredaines ! Ici, je suis un magistrat sérieux ! Là-Bas : "ohé ! ohé !"

Miranda. — Oui. Eh bien ! quelle adresse ?

Charançon. — C’est juste ! Rue Taitbout, hôtel du Congo ! Notez-le !…

Miranda. — Je m’en souviendrai !

Charançon. — Ah ! et dis donc. (À mi-voix en clignant de l’œil.) Surtout, laisse ta mère à la maison…

Miranda. — T’es bête !

Elle sort par le fond.

Scène XIModifier

Charançon, puis Gabrielle

Charançon. — Eh bien ! je l’ai placé mon : " gros poulot !" Ah ! elle est charmante ! et quand je pense que ce soir !… Vite, ne perdons pas de temps. (Il prend la chaise qui est à droite du canapé, et va la porter derrière la table face au public. — S’asseyant.) Fabriquons-nous notre exeat. (Il tire une main de papier à lettres du tiroir de la table.) Le voilà, mon exeat. (Lisant l’en-tête.) "Etude de Me Gratin, avoué." (S’asseyant et se disposant à écrire.) Pour avoir des procès, il me fallait un avoué… alors, j’ai pris celui-là… dans le Bottin. (Trempant sa plume dans l’encre,) Oui ! en feuilletant, je trouve "Gratin, avoué". Je me dis : tiens ! Mais j’avais pour camarade à l’Ecole de droit un nommé Gratin ! — je ne sais même pas comment il a pu devenir avoué celui-là… Quel crétin !… — Alors, n’est-ce pas, je me suis fait faire du papier à son nom, et de la sorte, chaque fois que j’ai une frasque à faire, je prends une feuille… comme celle-là.. ma main gauche ; ça écrit mal ; mais j’ai dit que Gratin était ramolli et je me procure mon petit procès (Ecrivant avec la main gauche.) "Mon cher maître. Veux-tu passer au plus vite à mon étude. J’ai une cause délicate à faire plaider et je ne saurais mieux la confier qu’au grand talent de maître Charançon. — pendant que j’y suis, n’est-ce pas ?… bien à toi. Gratin Ah ! soignons le détail. Post-scriptum : Madame Gratin est un peu souffrante. Ça m’ennuie bien." (Tout en écrivant,) Je ne sais même pas s’il est marié cet animal-là ! (Posant sa plume.) Là, ça n’a l’air de rien, et ça ajoute à la vraisemblance. (Pliant la lettre.) Et maintenant avec ça ! (Apercevant Gabrielle qui entre.) Ma femme !

Il a redéplié la lettre et affecte de la relire.

Gabrielle, entrant de gauche. — Qu’est-ce que tu lis là, mon ami ?

Charançon, toujours assis, sans quitter sa lettre des yeux. — Ah ! je suis bien ennuyé !… Je suis bien ennuyé, c’est une lettre d’affaires… Tiens, vois… Quand on est dans le barreau, on ne s’appartient pas ! (Lui donnant la lettre avec un soupir.) Voilà ce que je viens de recevoir ! Comme c’est amusant !

Il se lève.

Gabrielle, lisant, — "Mon cher maître. Veux-tu passer au plus vite à mon étude ? "

Charançon. — Oui ! Tu vois, c’est de Gratin ! encore un procès à plaider ! Pauvre garçon ! sa femme est très malade !… il a mis ça en post-scriptum !…

Gabrielle, lisant. — "Madame Gratin est un peu souffrante : ça m’ennuie bien." Allons ! ça me fait bien plaisir ! Alors, tu vas aller ?

Charançon, avec une résignation feinte. — Il faut bien ! je vais à Paris ! par le premier train ! même, s’il y en avait un avant… !

Gabrielle. — Mais alors, moi…

Charançon. — Eh bien, tu resteras ici.

Gabrielle, à part, — Hein ! Il veut me laisser avec Édouard ! Ah ! bien non, par exemple ! (Câline, allant à lui.) Oh ! Si tu n’allais pas à Paris !… Est-ce que tu as besoin d’aller plaider à Paris ?

Charançon. — Mais C’est indispensable ! Tu vois ! on compte sur mon grand talent !

Gabrielle. — Oh ! on en trouvera d’autres, des "grands talents " !

Charançon. — Ah ! oui, tu crois que ça se trouve comme ça ! Mais que tu es drôle ! Pourquoi ce caprice ?

Gabrielle. — Dame ! tu comprends : tu me laisses la, toute seule… une femme comme ça, livrée à elle-même, sans défense… sans protection…

Charançon. — Là ! là ! des histoires de voleurs ! je ne te savais pas si poltronne ! Eh bien ! veux-tu que je te dise !… Je te laisse Édouard, là !

Gabrielle, à part. — Édouard ! Oh ! jamais ! (À Charançon.) Mon ami… ne va pas à Paris.

Charançon, ennuyé. — Qu’est-ce que tu veux ? Gratin m’attend. Il tient absolument à ce que ce soit moi qui plaide.

Gabrielle. — Dans tous les cas, il aurait bien pu se déranger, je ne sais pas pourquoi c’est toujours toi qui vas chez lui !

Charançon. — Oh ! il ne bouge pas de Paris ! tu ne le connais pas ! il est cloué à son étude.

Gabrielle. — Alors, je ne le verrai jamais ?

Charançon. — Jamais.

Scène XIIModifier

Les Mêmes Samuel, Gratin

Samuel, annonçant. — Monsieur Gratin !

Il sort.

Charançon, ahuri. — Hein ?

Gabrielle. — Lui !

Gratin, entrant de fond, — Où est-il, ce bon Charançon ?

Charançon, à part. — Lui ! Que le diable l’emporte !

Gratin. — Eh bien ? tu ne reconnais pas ce vieux Gratin… que tu n’as pas vu depuis vingt ans ?

Charançon. — Si ! oui ! Parfaitement ! (À part.) Je dois être vert.

Gabrielle. — Comment ? depuis vingt ans, mon ami !

Charançon. — Hein ? Oui, c’est une métaphore ! (À part.) Il va faire des impairs. (Bas à Gratin.) Chut ! Tais-toi.

Gratin. — Hein ? Comment ?

Gabrielle. — Ainsi donc, monsieur, vous êtes monsieur Gratin, avoué ?…

Gratin. — Mon Dieu, madame, je vous avouerai…

Charançon. — Là ! il avoue ! Tu vois ! il avoue !… qu’il est avoué ! et quand un avoué avoue qu’il est avoué…

Gratin. — Comment ! j’avoue ! j’avoue que je suis commis…

Charançon, — Commis… commis aux affaires judiciaires ! comme tous les avoués, parbleu !

Gratin, continuant, — … Voyageur…

Charançon. — Et voyageur ! il est aussi voyageur ! il a toutes les qualités, cet homme-là ! Et maintenant, mes enfants… Parlons d’autre chose ! parlons d’autre chose !…

Gabrielle. — Mais pourquoi, mon ami ? Tu as l’air troublé !

Charançon. — Mais non, c’est toi avec tes questions : tu lui dis qu’il est avoué ? Il le sait bien qu’il est avoué ! Il y a quarante ans qu’il est avoué.

Gratin, à part. — Ils ont l’air d’avoir quelque chose, dans cette maison.

Gabrielle. — Allons ! vous devez avoir à causer ! je vous laisse !

Elle se dirige vers sa chambre.

Charançon, l’accompagnant. — Oui, c’est ça, tu comprends ! Nous avons à parler de notre procès.

Gabrielle, prise d’une idée subite. — Ah ! quelle idée ! (À son mari.) Attends !

Charançon, inquiet. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Gabrielle, allant du n° 2, à Gratin en passant devant son mari. — Monsieur Gratin, j’ai quelque chose à vous demander.

Gratin, sans voir les signes désespérés que lui fait Charançon derrière le dos de Gabrielle. — Quoi donc ?

Gabrielle, après avoir jeté un coup d’œil d’intelligence à son mari, comme très satisfaite de son idée, — Si vous étiez bien gentil, si ça vous était égal, mon mari ne plaiderait pas son procès, hein ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

Gratin. — Moi !… mais je m’en moque !

Charançon. — Animal !

Gabrielle. — Ah ! merci ! (À Charançon, en passant devant lui.) Tu vois, mon ami, ça n’est pas plus difficile que ça.

Charançon, riant jaune. — Oui, ça n’est pas plus…

Gabrielle. — Je vous laisse.

Elle sort par la gauche, premier plan.

Scène XIIIModifier

Charançon, Gratin, puis Édouard, puis Gabrielle

Charançon, redevenant brusquement sérieux aussitôt sa femme sortie. — Ah ! tu n’as pas changé !…

Gratin, qui rit toujours parce qu’il a vu rire Charançon. — Non !

Charançon. — Brute ! idiot ! crétin !

Gratin. — Hein ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Charançon. — Mais, tu ne vois donc pas que tu fais bourdes sur bourdes ! Tu n’as donc pas compris que j’ai dit à ma femme que tu étais mon avoué !

Gratin. — Moi ? mais c’est mon cousin qui est avoué ! Moi, je suis commis voyageur en jarretières,

Charançon. — Même pas avoué ! Ça fait pitié ! Enfin ! comment vais-je aller à Paris, maintenant ?

Gratin. — Tu veux aller à Paris ?

Charançon. — Eh ! Tu ne l’as pas encore compris ? (À part.) Il est encore plus abruti qu’à l’Ecole.

Gratin. — Eh ! on s’explique ! (À part.) Ah ! il est encore plus abruti qu’à l’Ecole.

Édouard, entrant précipitamment du fond, un télégramme à la main. — Cités ! Nous sommes cités ! (À Charançon.) Votre femme ! Où est votre femme ?… (Voyant entrer Gabrielle.) Ah ! la voilà…

Gratin, à Gabrielle. — Ah ! Madame, j’ai compris…

Charançon, flairant un nouvel impair de Gratin et l’entraînant au fond. — Oui, tu as compris que le jardin est par là…

Édouard, bas et vite à Gabrielle. — Ça y est ! je reçois ce télégramme ! Nous sommes cités demain en police correctionnelle !

Gabrielle, se trouvant mal sur le canapé. — Nous ?… Ah !

Édouard. — Ah ! mon Dieu, Charançon !

Charançon, se précipitant suivi de Gratin, vers sa femme. — Gabrielle ! Qu’est-ce que tu as ?

Gabrielle. — Rien ! un étourdissement.

Charançon. — Ah ! mon Dieu ! des sels. (À Gratin.) Viens chercher des sels !

Il sort par la droite en poussant Gratin devant lui.

Gabrielle. — Ah ! mon Dieu, cités, nous !

Édouard, à Gabrielle, — Il faut absolument que nous allions demain à Paris.

Gabrielle. — Oui, et mon mari qui devait aller plaider… et que j’ai fait rester à présent.

Charançon, rentrant. — Voilà les sels.

Gabrielle. — Merci, mon ami. (Elle respire des sels, puis très naturellement.) Mais, que vois-je ! Tu n’es pas prêt !

Charançon. — Prêt ? Pourquoi faire ?

Gabrielle. — Mais, pour aller à Paris… le train part dans un quart d’heure.

Charançon. — À Paris ? mais tu m’avais dit ?…

Gabrielle. — Je t’ai dit ! je t’ai dit ! mais tu n’as pas pris ça au sérieux… Je n’ai pas le droit de t’empêcher de faire tes affaires… tu te dois à ta profession !…

Charançon. — Parbleu !

Gabrielle, — Et M. Gratin… M. Gratin, au fond, ne me le pardonnerait pas, n’est-ce pas, monsieur Gratin ?

Gratin, qui ne veut plus se compromettre. — Je ne sais pas… Je ne sais pas…

Charançon, bas à Gratin. — Mais dis donc oui ! Il n’ose plus parler maintenant !

Il revient près de Gabrielle.

Gabrielle. — Dépêche-toi ! Ta valise est-elle prête ?

Charançon. — Ce ne sera pas long !… Samuel !

Tous. — Samuel ! Samuel !

Scène XIVModifier

Les Mêmes, Samuel, accourant du fond, puis Baloche

Samuel. — Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Charançon., — Vite, ma valise ! Nous partons pour Paris.

Samuel. — Moi aussi ?…

Charançon. — Oui, toi aussi ! (Samuel se précipite dans la chambre à droite, à part.) Il servira à table ! (À Gratin.) Toi aussi Gratin, je t’emmène !

Gratin. — Moi !

Charançon. — Evidemment ! Puisque tu es mon avoué !

Édouard. — Dépêchez-vous, vous n’avez que le temps ?

Gabrielle. — Il n’y a plus que dix minutes !…

Samuel, accourant, tenant une valise, un chapeau et un paletot. — Voici votre valise… voici vos affaires !

Édouard, à Charançon, lui mettant son chapeau. — Voilà votre chapeau.

Charançon. — Au revoir, mes amis, au revoir ! (Il embrasse Gabrielle ; à Édouard, lui serrant la main.) Je vous la confie, Édouard ! à après-demain !…

Ils remontent tous vers le fond.

Baloche, qui est entré du fond, et a gagné la droite. — Eh bien ? Monsieur le maire ?… et ma noce ?

Charançon, — Ah ! j’ai bien le temps ! À un autre jour, votre noce ! dans neuf mois !…

Baloche. — Dans neuf mois ! mais il sera trop tard !…

Charançon, Gratin et Samuel se précipitent au dehors.

RIDEAU

Acte IIModifier

À Paris, chez Édouard. — Salle à manger élégante. — Porte d’entrée au fond à gauche, donnant sur le vestibule. Au milieu, au fond une grande cheminée en bois sculpté ; sur la cheminée, des lampes très élégantes avec larges abat-jour en dentelle. Au fond à droite, un buffet très élégant. — Sur ce buffet, des assiettes, des verres, etc… À droite deuxième plan, porte menant à la cuisine. — À droite premier plan, porte sur le salon. — À gauche premier plan, porte donnant sur la chambre à coucher. — Au milieu de la scène, à un mètre de la cheminée environ, une grande table carrée, en chêne sculpté. — Chaises de salle à manger : une à droite de la porte d’entrée ; une à droite du buffet près de la porte de la cuisine, les autres ad libit. Tableaux, assiettes accrochées çà et là au mur.

Scène premièreModifier

Charançon, Samuel, Le Concierge

Le Concierge, introduisant Charançon et Samuel ; Charançon porte avec soin, sous son bras, une bouteille enveloppée. Samuel est chargé de paquets. Le concierge porte un plateau chargé d’huîtres. — C’est ici, monsieur ! Voici l’appartement du docteur Lambert !

Charançon, lui donnant une pièce de monnaie. — Merci ! Tenez ! Voici pour vous.

Le Concierge. — Merci, monsieur, où faut-il déposer ce plateau d’huîtres ?

Charançon. — Là, sur la table !

Le Concierge, déposant le plateau. — Merci, monsieur ! Si vous avez besoin de moi, je suis au cinquième. Il n’y a personne à la loge !

Il sort par le fond.

Scène IIModifier

Charançon, Samuel

Charançon. — Toutes réflexions faites, nous serons mieux ici, c’est plus intime, plus tranquille qu’à l’hôtel du Congo ! C’est gentil !

Samuel, déposant ses paquets sur la table. — Et puis c’est pas haut !

Charançon, ouvrant la porte de droite, — Ah ! voici le salon !

Samuel. — Moi, j’aime bien les entresols parce que c’est au premier.

Charançon, passant à gauche. — Le premier n’est pas désagréable non plus ! (Ouvrant la porte à gauche.) Ah ! ça, c’est la chambre !

Samuel. — Oui, mais le premier c’est déjà au second ! (Ouvrant la porte de droite, deuxième plan.) Ah ! voilà la cuisine. (Revenant à la table.) Dites donc, monsieur, où faut-il déposer tous ces paquets ?

Charançon, indiquant la porte de droite, deuxième plan. — Eh bien, par là ! à la cuisine, parbleu !

Samuel, prenant les paquets. — Monsieur veut-il que je le débarrasse de sa bouteille ?

Charançon, la lui passant avec un soin jaloux, — Oh ! fais attention ! ne la remue pas ! Porte-la couchée !

Samuel. — Oui, monsieur !

Il sort par la droite deuxième plan, très embarrassé de ses paquets et de la bouteille.

Charançon. — Merci ! un vieux cognac qui me coûte 40 francs ! J’ai demandé à l’épicier : "De quand est-il ?" Il m’a répondu : "Ce siècle avait deux ans !"

Bruit de verre cassé dans la cuisine.

Voix de Samuel. — Oh !

Charançon, à Samuel qui reparaît avec le goulot de la bouteille de Cognac. — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Samuel. — Monsieur ! C’est le cognac !… Voilà ce qu’il en reste !

Charançon. — Animal !… Tu m’as cassé ma bouteille ?

Samuel. — Je l’avais bien étendue. Elle n’a pas voulu rester couchée !… Elle a roulé !… C’est une rouleuse !…

Charançon. — C’est agréable, et dire qu’on l’a fait poser 87 ans pour ça.

Samuel. — Oh ! bien ! Quand on a vécu 87 ans, on peut bien casser son goulot… (Changeant de ton.) Alors, le déjeuner, c’est ici qu’il aura lieu ?…

Charançon. — Oui, puisque c’est la salle à manger. (S’asseyant à gauche de la table.) Hier soir, en arrivant à l’hôtel, où j’ai l’habitude de descendre, j’ai trouvé ce télégramme de Miranda : "Impossible souper ce soir !… mère à la mort, viendrai déjeuner demain."

Samuel, qui a transporté le plateau d’huître sur le buffet. — Comment, impossible souper ?

Charançon. — Oui, parce que d’abord ça devait être un souper. Ah !… dis donc, as-tu commandé les glaces ?

Samuel. — Ah ! oui, au fait, monsieur, on demande si vous les voulez encadrées.

Charançon. — Comment, encadrées ?… Qui est-ce qui demande ça ?

Samuel. — C’est le miroitier, monsieur.

Charançon. — Jocrisse ! Je te demande un peu à quoi me serviraient les glaces de ton miroitier dans une partie fine ?

Samuel. — C’est ce que j’ai pensé ! Mais enfin, je me suis dit : il y aura des dames… et aujourd’hui, on est si dévergondé !

Charançon. — Qu’est-ce à dire, monsieur ? Vous oubliez que vous parlez à votre maître ?… un homme marié !

Samuel. — Je me serais gardé de le rappeler à monsieur dans cette circonstance.

On sonne.

Charançon, gagnant la droite. — Ce doit être ce bon Gratin qui revient avec le homard.

Samuel, il se dirige vers le fond à gauche. — Oui, ce doit être ce bon Gratin.

Charançon. — Eh bien… dis donc, tu es familier !…

Scène IIIModifier

Charançon, Samuel, Gratin

Gratin, entrant avant que Samuel ait eu le temps de sortir, il tient un paquet à la main. — Mes amis, vous aviez laissé la clé sur la porte !

Samuel. — Non, c’est le concierge.

Gratin remet la clé à Samuel.

Charançon, à Samuel. — Tiens ! va toujours préparer les couverts à la cuisine.

Samuel — C’est ça !

Il sort par la porte, 2e plan.

Gratin, dépliant le paquet dans lequel est un homard. — Voilà le homard demandé !

Charançon. — Eh bien, tu y as mis le temps !

Gratin. — J’ai dû aller aux Halles ! L’épicier d’à côté m’en a montré un pas beaucoup plus gros que ça, il en voulait huit francs, c’était exorbitant ! Celui-là, là-bas, six francs !

Charançon, se fouillant, — Alors, c’est six francs que je te dois ?

Gratin. — Ah ! non ! deux francs de voiture pour aller, deux francs pour revenir, ça fait dix francs.

Charançon. — Eh bien, tu aurais mieux fait de prendre le plus gros pour huit francs.

Gratin. — Ah ! que c’est bête ! Je n’y ai pas pensé !

Samuel, passant la tête par la porte de l’office : — Oùs qu’est le légumier ?

Charançon. — Est-ce que je sais, moi, sans doute avec les assiettes.

Samuel. — Et les assiettes ?

Gratin. — Eh bien, avec le légumier !

Samuel. — Merci ! Eh bien, le premier que je rencontrerai me dira où sont les autres.

Il disparaît.

Gratin. — Voyons ! Tu as tout ce qu’il faut pour ton déjeuner ?

Charançon. — Oui ! ah ! sapristi ! et la mayonnaise pour le homard ! Tu sais faire la mayonnaise, toi ?

Gratin, — Non !

Charançon, — Il a fait ses études et il ne sait pas faire la mayonnaise.

Gratin. — Eh bien, et toi ?

Charançon. — Oh ! moi !… Moi non plus ! Eh bien, sais-tu ? Nous allons essayer tout de même ! Nous allons la faire d’intuition.

Gratin. — Chacun de notre côté.

Charançon. — Un concours de mayonnaise.

Gratin, récapitulant. — Je vais prendre de l’huile…

Charançon, récapitulant. — Des œufs ! du beurre ! Est-ce qu’on met du beurre ?

Gratin. — Non. Je crois que c’est de la farine !

Charançon. — Eh bien, toi, tu mettras de la farine et moi du beurre !

Gratin. — C’est ça, nous verrons bien ce que ça fera, seulement ça ne fera peut-être pas de la mayonnaise !

Charançon. — Eh bien, tant mieux ! nous aurons inventé une sauce ! la sauce Charançon !

Gratin. — Tiens ! pourquoi pas la sauce Gratin ?

Charançon. — Parce que… parce que Gratin… c’est déjà un plat. On ne peut pas mettre du gratin partout !

On sonne.

Samuel, sortant par le fond. — Voilà ! Voilà !

Charançon. — Ah ! mon ami ! ce doit être Miranda ; toi, va faire la mayonnaise !

Gratin. — Oui, je vais concourir tout seul.

Il entre à la cuisine.

Samuel, annonçant. — Madame Miranda !

Il introduit Miranda.

Miranda. — Bonjour, mon petit Charançon.

Charançon. — Ah ! Cette bonne Miranda ! (À Samuel.) Laisse-nous, toi !

Samuel, sortant par le fond. — Monsieur, je veille.

Scène IVModifier

Charançon, Miranda

Charançon. — Miranda !

Miranda. — Charançon !

Charançon, lui faisant signe de s’asseoir et allant lui-même chercher une chaise pour lui dans le fond. — Tu es venue ! que c’est gentil ! Ah ! j’ai été bien déçu, hier, moi qui me faisais une fête d’un petit souper !

Miranda. — Ah bah ! ça serait passé ? et nous n’aurions pas le plaisir de déjeuner !

Charançon. — Au moins j’espère bien que tu me consacres toute ta journée !

Miranda. — Ah ! non, mon bon !

Charançon. — Comment ?

Miranda. — Et mon art, donc !

Charançon. — Ton art donc ?

Miranda. — Eh bien, oui ! J’ai ma répétition ! Eglantine doit venir me chercher ici !

Charançon. — Eglantine !

Miranda. — Oui ! tu sais ! Eglantine qui était à la droite au souper de Valfontaine, cette grande blonde très comme il faut.

Charançon. — Oui, "très comme il faut !" enfin, c’est toi qui le dis… celle qui fait tout le temps des petites boulettes avec son pain.

Miranda. — Oh ! elle ne fait ça que dans les grands dîners…

Charançon. — Ah ! bon !

Miranda. — Tu sais on sert si lentement…

Charançon. — C’est évident ! ça se fait beaucoup ! Oui ! c’est évident, c’est évident.

Miranda. — Eh bien, elle sera ici à deux heures !

Charançon. — Ah ! elle sera… eh ! bien c’est embêtant !… (Changeant de ton.) Et comment va-t-elle ?

Miranda. — Qui ?

Charançon. — Ta mère ?

Miranda. — Ma mère ?

Charançon. — Oui, ta mère à la mort !

Miranda, qui n’y est pas. — Ah ! oui, ma mère à la… je n’y étais plus… Oh ! ce n’est rien ! elle avait avalé une arête !

Charançon. — Une arête !… une arête de poisson ?

Miranda. — Oui ! ça lui arrive tout le temps ! mais nous l’avons sauvée en lui fourrant de la mie de pain !

Charançon. — Allons ! tant mieux ! tant mieux ! Oui, voilà (Machinalement.) Voilà ! voilà ! (Riant.) Eh ! Eh ! cette bonne Miranda !… mon gros poulot !

Miranda. — Eh ! Eh ! petit dissipé !

Charançon. — Eh bien ! nous voilà seuls tous les deux. Comme c’est drôle la vie, hier encore nous ne nous connaissions pas ! Que de jours se sont passés depuis hier !

Miranda. — Ah ! ne parle pas de ça ! Charançon ! Euh ! quel est ton petit nom ?

Charançon. — Joseph !

Miranda. — Oh ! Tu as tort !

Charançon. — T’es bête… Tiens, approche ta chaise ! (L’enlaçant.) Ah ! la voilà, la grande vie ! la voilà !

Miranda. — Oui ! voilà comme je voudrais vivre éternellement dans tes bras, nuit et jour !

Charançon, riant. — Je te crois !… seulement il y a l’heure des repas.

Miranda. — Nous serions si heureux ensemble ! nous irions tous les deux bien loin !

Charançon. — Dans la Beauce !… Ah ! mon gros poulot !… (Coup de sonnette.) Qu’est-ce que c’est que ça ?

Scène VModifier

Les Mêmes, Samuel, Pinçon

Samuel, entrant, du fond, — On demande le docteur Lambert !

Charançon, furieux. — Mais il n’est pas là ! Tu sais bien que ce n’est pas moi le docteur Lambert.

Pinçon, allant à Charançon. — Je suis M. Pinçon !

Charançon. — Eh bien ! tant mieux pour vous.

Il le fait tourner sur lui-même et le pousse vers la porte.

Samuel. — Pinçon ? Qu’est-ce que c’est que cet oiseau-là ?

Pinçon, redescendant, à Charançon qui est lui-même redescendu. — Docteur ! je suis très inquiet !

Charançon.- Oh !

Pinçon. — À midi, je me mets à table, je meurs de faim… je n’ai pas plutôt fini de déjeuner que je perds l’appétit !

Charançon, le repoussant vers le fond. — Oui. Eh bien ! Il ne faut pas déjeuner, mon ami. Allez ! allez !

Il redescend.

Pinçon, redescendant vers Charançon. — À sept heures…

Charançon. — Oh ! mais il est assommant !

Pinçon. — Je ne sais pas si c’est un effet de la digestion, je meurs de faim. Je fonctionne régulièrement.

Charançon. — Mais dites donc ! vous n’avez pas fini ! il y a une dame !

Pinçon, s’inclinant. — Oh ! pardon ! (Reprenant.) Alors je me dis : mais qu’est-ce que j’ai donc ? Qu’est-ce que j’ai donc ? Ce n’est pas naturel ! Je me porte trop bien ! Je dois être malade !

Charançon, le repoussant dans la direction de la porte. — Oui, eh bien ! il faut vous soigner ! Allez ! allez !

Pinçon, redescendant. — Mon pouls… mon pouls…

Charançon. — Oh ! (À Samuel.) dis donc, Samuel ! va donc voir le pouls de monsieur dans l’antichambre !

Pinçon. — Ah ! monsieur est docteur !

Charançon. — Oui, c’est le médecin en chef.. allez.

Samuel. — Oui ! venez, monsieur Rossignol !

Pinçon. — Pinçon, je vous prie !

Samuel. — Oh ! à un oiseau près ! allons, venez ! et emmenez votre pouls.

Pinçon, sortant avec lui. — À midi, je me mets à table !…

Scène VIModifier

Charançon, Miranda, puis Gratin

Charançon, vexé. — Je le retiens Lambert avec son appartement tranquille… Ah ! c’est bien amusant ! oui ! c’est bien amusant. (Changeant de ton.) Enfin, nous allons recommencer. (Ils vont se rasseoir comme précédemment.) Ah ! ah ! mon gros poulot !… Où en étions-nous donc ?

Miranda. — À la bosse.

Charançon, cherchant. À la bosse ? Comment à la bosse. (Comprenant.) Ah ! à la Beauce !

Miranda. — À la Beauce, si tu veux !

Charançon, riant. — Il n’y a pas de "si tu veux !" Ah ! ah ! la bosse ! elle est amusante avec sa bosse. Tu ne sais pas où c’est la Beauce ?

Miranda. — C’est à Paris !

Charançon, riant. — Ah ! ah ! à Paris, la Beauce… Ah ! elle est ignorante comme une petite carpe… c’est exquis !… mon gros poulot, va !

Il l’embrasse sur le cou.

Samuel (n° 1) entrant et apercevant Charançon qui embrasse Miranda, — Oh ! (Il se retourne et s’appuie la tête contre le mur.) J’ai rien vu ! Allez donc ! allez donc !

Charançon, se levant et passant au 2. — Ah ! l’animal ! Quoi ! qu’est-ce que tu veux ?

Samuel. — C’est rien ! c’est pour vous dire que j’ai fait envoler l’oiseau.

Charançon. — Eh bien ! ce n’est pas une raison pour entrer comme sur une place publique !

Gratin, paraissant à la porte de la cuisine ; il a un tablier de cuisine. — Dis donc ! viens donc voir ma sauce.

Charançon, furieux. — Flûte ! tu m’embêtes avec ta sauce !

Gratin. — Je ne te dis pas ! Mais j’ai mis de la farine dedans. Ça n’a plus l’air d’une mayonnaise… Ça fait de la pâte…

Miranda. — Mais on ne met pas de la farine dans la mayonnaise ! je suis curieuse de voir la cuisine que vous faites là-bas ! Allons, viens, Charançon !

Charançon, — Ah ! que c’est embêtant ! On est toujours dérangé !

Samuel. — Je ne veille plus sur monsieur.

Charançon. — Eh ! non… Si c’est ça qu’elle appelle un rendez-vous d’amour…

Ils entrent tous à la cuisine. La scène reste vide un instant.

Scène VIIModifier

Édouard, Gabrielle

Édouard, entrant du fond avec Gabrielle. — Entrez ! n’ayez pas peur !

Gabrielle, très émue, se laissant tomber sur une chaise à gauche de la table. — Ah ! mon ami ! ces émotions me brisent ! Il me semble que dans la rue je lis dans tous les regards : voilà la femme Édouard qui va passer aujourd’hui en police correctionnelle !

Édouard. — Non, Gabrielle, je vous assure qu’ils ne disent pas ça, les regards, et puis, vous n’y êtes pas encore en police correctionnelle ! Tout peut s’arranger.

Gabrielle, avec doute. — Oh !

Elle se lève.

Édouard. — Mais si ! mais si. Le commissaire n’est pas un ogre ! Nous lui avons écrit une lettre d’excuses très gentille, il ne peut pas demander plus !

Gabrielle. — Ça ne nous dit pas qu’il retirera sa plainte !

Édouard. — Mais si ! Voyons ! D’abord le télégramme qu’il vient de nous envoyer en réponse à notre lettre est de bon augure.

Gabrielle. — Vous croyez ?

Édouard. — Dame ? Qu’est-ce que vous voulez de plus ? Il s’excuse de ne pouvoir venir lui-même parce qu’il est malade ! Mais il nous envoie son frère. Il est probable que s’il nous envoie son frère, c’est qu’il veut entrer en conciliation !

Gabrielle. — Ah ! je compte sur le ciel !

Édouard, avec une moue. — Le ciel ? Oui, mais surtout sur le commissaire ! Songez donc ! Nous sommes absolument entre ses mains.

Gabrielle. — Oui ! qu’il ne se désiste pas et tout est perdu ! C’est la condamnation, l’infamie !… Mon mari apprend toute la vérité ! je suis mise au ban de la société ! Oh ! non ! non ! Des excuses, tout ce qu’on voudra ! Mais pas ça ! pas ça !

Édouard. — C’est pour cela que, quand M. Caponot va venir, il faudra être très aimable.

Gabrielle. — Oh ! n’ayez pas peur !

Édouard. Soyez plate.

Gabrielle. Oui, plate et digne ! Mais j’y pense ! Si on ne le laissait pas monter ! Le concierge ne sait pas que nous sommes là, il ne nous a pas vus passer.

Édouard. — C’est juste ! Il n’est jamais dans sa loge ! Je cours le prévenir !

Il sort en courant.

Gabrielle. — Oui ! C’est ça ! Allez ! allez !

Scène VIIIModifier

Gabrielle, puis Édouard et Caponot

Voix d’Édouard, au fond, comme quelqu’un qui s’est cogné contre un autre individu. — Oh ! (Entrant du fond à reculons, suivi de Caponot.) Mais pardon, monsieur, pardon, à qui ai-je l’honneur de parler ?

Caponot. — Je suis M. Caponot.

Édouard, devenant très aimable. — Le frère du commissaire ! Ah ! monsieur !…

Gabrielle, allant à lui très aimable. — Comme c’est aimable à vous de vous être dérangé.

Caponot, très grave, un parapluie horrible à la main. — Madame…

Édouard. — Oh ! d’ailleurs, on sait que M. Caponot est l’homme le plus aimable.

Caponot. — Monsieur…

Gabrielle. — Oh ! mais, son frère aussi !

Caponot. — Madame !…

Édouard. — C’est dans la famille ! (Avançant la chaise qui est à gauche de la table.) Mais asseyez-vous donc !

Gabrielle, en avançant une autre et la plaçant contre celle apportée par Édouard. — Non ! Sur celle-ci, vous serez mieux ! (Caponot hésite entre les deux chaises et pour ne pas faire de mécontents, s’assied moitié sur l’une, moitié sur l’autre.) Donnez-moi votre parapluie.

Caponot, assis. — Prenez-en bien soin, c’est un parapluie de famille.

Édouard. — Ça se voit !

Gabrielle. — Ah ! il est bien beau ! Il est bien beau !

Elle le pose sur la table.

Caponot, à part, — Ils sont très aimables !

Gabrielle. — Voyons, monsieur, nous n’avons pas de temps à perdre. Allons au fait ! Comme nous vous l’avons écrit, je vous fais toutes mes excuses…

Édouard. — Oui ! oui !

Caponot. — À moi ?

Gabrielle. — Oui, à vous aussi, si vous voulez !

Caponot, très digne, se levant. — Permettez ! procédons par ordre ! Madame Édouard, avancez !

Gabrielle, très agitée. — Voilà ! Quoi ?

Caponot. — C’est vous ?… Bien !

Gabrielle, à part. — Oh ! ce qu’il est lent ! ce qu’il est lent !

Caponot. — C’est bien vous, madame, qui, soupant en cabinet particulier, vous êtes livrée sur la joue de mon frère…

Édouard, à part. — Ah ! quel cheval de fiacre !

Caponot. — Et cela dans l’exercice de ses fonctions, à de véritables voies de fait.

Gabrielle, très nerveuse, mais s’efforçant de sourire. — Des voies de fait ! Si l’on peut dire !

Édouard. — Permettez, monsieur le… suppléant ! J’y étais ! Madame a simplement, dans un mouvement nerveux, étendu sa main comme ça… la joue de monsieur votre frère passait par là… il y a eu collision… et alors… n’est-ce pas ?… Enfin… ça arrive tout le temps sur les chemins de fer, ces choses-là !

Caponot. — Enfin ! n’importe ! il paraît, d’après la lettre que vous avez écrite à mon frère…

Gabrielle, à part. — Oh ! ce qu’il m’agace ! ce qu’il m’agace !

Édouard. — Gabrielle ! du calme !

Caponot. — Il paraît, dis-je, que vous seriez décidée à lui faire des excuses ?

Gabrielle. — Mais oui, monsieur ! mais oui, monsieur. Je lui fais des excuses ? Je lui fais des excuses, là !

Caponot, après un temps. — Bien !… Et qu’entendez-vous par faire des excuses ?

Gabrielle. — Eh ! bien, quoi ! j’entends des excuses ! Il n’y a pas plusieurs sortes d’excuses ?

Caponot, même jeu. — Bien !… mais enfin, ces excuses… ?

Gabrielle, très agacée, — Eh bien ! ce sont des excuses.

Caponot. — Oui et non.

Gabrielle. — Si !

Caponot. — Non !

Gabrielle. — Si !

Caponot. — Mais non, ma petite !

Gabrielle, hors d’elle. — Ma petite ! Insolent !

Elle lui donne une gifle et passe à gauche n° 1.

Caponot, n° 3. — Aïe !

Gabrielle. — Oh !

Édouard, éperdu. — Malheureuse ! (Se précipitant vers Caponot.) Oh ! monsieur, il y a maldonne !… je vous en prie, ne faites pas attention !

Caponot. — Vous voulez rire ! quand c’est la deuxième gifle que madame nous applique.

Édouard. — Eh ! bien justement ! deux affirmatives valent une négative.

Gabrielle. — Et puis cela m’a échappé ! Croyez que je suis désolée.

Caponot, sortant furieux par le fond. — C’est bon ! C’est bien ! Les choses restent en l’état.

Édouard. — Hein ! il s’en va ! (À Gabrielle.) Eh bien ! si c’est là votre façon de faire des excuses ! (Faisant entrer Gabrielle à droite.) Tenez, entrez là dans ce salon… Moi je cours après lui et je retire la gifle. (Sortant vivement par le fond.) Monsieur, Ecoutez-moi.

Scène IXModifier

Samuel, puis Gabrielle

Samuel, venant de la cuisine. — Il a une nappe à moitié dépliée sur son épaule gauche, et des couverts (fourchettes, couteaux) sous le bras droit. — Ah çà ! qu’est-ce qui fait ce potin ? C’est probablement les locataires du dessus ! (Jetant sa nappe sur la table et apercevant le parapluie de Caponot sur la table.) Tiens, un pépin ? D’où sort-il, celui-là. (L’ouvrant.) Il n’est pas chic ! C’est le parapluie de Robinson. (Il le jette dans un coin.) Mettons la nappe ! (Il se place derrière la table, face au public.) Une ! deux ! trois ! (Dans le mouvement qu’il fait pour couvrir la table de la nappe il laisse tomber les couverts qu’il a sous le bras.) Allons ! bon, voilà la vaisselle par terre !

Il achève de mettre la nappe, puis disparaît sous la table pour ramasser les couverts.

Gabrielle, sortant de droite, premier plan. — Ah ! je suis dans les transes !

Samuel, sous la table. — Là !

Gabrielle, épouvantée, se précipite dans la chambre de gauche, premier plan. — Ah !

Samuel, dont la tête surgit de dessous la nappe face au public, regarde à droite et à gauche ahuri, puis. — Qu’est-ce qui a fait cela ? Personne ! Voilà encore mon oreille qui tinte… Ça m’arrive tout le temps ! Il faudra que je consulte un oculiste.

Scène XModifier

Samuel, Charançon, Gratin, puis Miranda

Charançon et Gratin entrent de droite, deuxième plan, chacun une tasse à la main et tournant la mayonnaise.

Charançon et Gratin, chantant sur l’air de la Fille de madame Angot :


Tournez, tournez,
Qu’à la sauce on se livre…

Charançon, à Gratin. — Tiens, regarde ma mayonnaise ! Est-ce épais ? est-ce épais ?

Gratin. — Et la mienne ? est-ce clair ? est-ce clair ?

Miranda, passant la tête à la porte de la cuisine. — Où est le sel ?

Samuel, qui est en train de mettre son couvert, — Sous la fontaine.

Miranda rentre à la cuisine.

Charançon. — Justement, si elle est claire, elle ne vaut rien !

Gratin. — Au contraire, c’est la mienne qui est la meilleure !

Charançon. — Tiens, j’en appelle à Samuel !

Samuel. — Alors, c’est moi le jury ? Attendez !

Il gagne le milieu de la scène entre eux deux et trempe un doigt dans chaque mayonnaise, dans chaque bol.

Charançon. — Eh ! bien, dis donc, tu es propre !

Samuel. — Faut bien goûter. (Il goûte, puis crache avec dégoût.) Mais c’est de l’huile de lampe !

Charançon et Gratin. — Comment de l’huile de lampe !

Ils goûtent.

Charançon, crachant. — Pouah ! C’est que c’est vrai !… C’est de la mayonnaise pour Esquimaux.

Gratin. — Pouah ! Que c’est mauvais !

Dans son mouvement de dégoût il cogne Samuel qui a regagné la table, et est en train de compter les huîtres sur le plateau qu’il tient à la main. — Le plateau fait bascule, et les huîtres tombent par terre à droite de la table.

Samuel. — Oh ! mes huîtres !

Gratin. — Oh ! pardon.

Charançon. — Ah ! là ! Maladroit, va…

Ils se mettent tous les trois à quatre pattes pour ramasser les huîtres.

Scène XIModifier

Les Mêmes, Édouard

Édouard, paraît au fond ; il ne voit pas les trois individus, dissimulés qu’ils sont par la table. — Caponot ne veut pas entendre raison ! (Il se dirige vers le salon où il croit Gabrielle toujours enfermée. — Apercevant les autres à quatre pattes, il fait un bond en arrière en poussant un cri.)' — Ah !

Les autres, se retournant au cri. — Hein !

Édouard. — Charançon !

Charançon, à genoux. — Lambert ! Vous ici !

Édouard, interloqué. — Ah çà ! comment…

Charançon, se levant pendant que les deux autres restent à genoux, — Eh bien, et ma femme, qu’est ce que vous en avez fait ?

Édouard, à part. — Sa femme ! il ne l’a pas vue. (Haut.) Oh ! elle est à Valfontaine, votre femme ! Je ne l’ai pas amenée. Croyez-le bien, je ne l’ai pas amenée.

Charançon. — Ah ! À la bonne heure ! vous m’avez fait une peur !

Édouard. — Mais vous ? qu’est-ce que vous faites là, vous ?…

Charançon. — Eh ! bien vous voyez, nous sommes à la pêche à l’huître.

Samuel. — Nous pêchions à quatre pattes.

Charançon, se remettant à genoux, — Oui, tenez, aidez-nous donc.

Édouard. — Hein ! moi…

Charançon. — Mais oui, vous ! pourquoi donc pas ! Allons, à quatre pattes comme nous ! allez ! allez !

Il le tire et le fait mettre à genoux.

Édouard. Oh ! quelle position !… mon Dieu, quelle position !

Il ramasse les huîtres comme les autres.

Charançon. — Ah ! ah ! vous ne vous attendiez pas à me voir, hein ?

Édouard. — Oh ? ça ! non par exemple ! Enfin, vous m’aviez dit que vous ne viendriez pas ici, que vous iriez à l’Hôtel du Congo !

Charançon. — Oui, mais j’ai réfléchi ! Ici on est plus tranquille.

Édouard, à part. — Plus tranquille, et sa femme… Oh ! pourvu qu’il ne lui prenne pas l’idée de sortir.

Machinalement, ne sachant plus ce qu’il fait, au lieu de remettre les huîtres qui sont par terre dans le plateau, il en enlève du plateau, et les met par terre.

Charançon. — Ah ! mon cher… (Voyant le manège d’Édouard.) Eh ! bien dites donc, qu’est-ce que vous faites ? Ce n’est pas sur le tapis qu’il faut les mettre, c’est sur le plateau.

Édouard. — Oh ! pardon !

Charançon, riant, — Oh ! mais, dites donc, faudra surveiller ça, vous savez ! (Changeant de ton.) Qu’est-ce que je voulais donc dire… Ah ! oui, mon cher ! Je suis un grand scélérat !

Édouard, riant jaune. — Ah ! vous ! (À part.) Si seulement je pouvais l’enfermer !

Il se dirige à quatre pattes vers la porte du salon.

Charançon. — Eh bien ! où allez-vous ! Il n’y a pas d’huîtres par là.

Édouard. — Non, non, en effet !

Samuel. — Les huîtres sont ici.

Édouard. — Oui ! Oui. (À part.) Oh ! la la la la !

Charançon, se relevant ainsi que les autres, — Là ! Ça y est… (À Édouard.) Oui, mon cher, je suis un grand scélérat ! je triomphe sur toute la ligne ! Miranda est ici.

Édouard. — Ici ! Ah bien ! il ne manquait plus que ça !

Charançon. — Aussi vous comprenez mon émotion tout à l’heure.

Édouard, très agité, ne sachant ce qu’il dit. — Oui, oui, c’est très drôle !

Charançon. — Très drôle, oui, maintenant que c’est passé ! Voyez-vous ma femme tombant au milieu de cette partie fine…

Édouard, l’esprit ailleurs. — Ah ! oui, ce serait très drôle, très drôle.

Charançon. — Mais non ! ce ne serait pas drôle ! (À part.) Qu’est-ce qu’il a donc à trouver tout drôle ? (À Édouard.) Tenez ! Vous voyez… ici, nous déjeunons ! et puis alors, pour le café, et… le pousse-café ! nous serons très bien par là dans le salon.

Il se dirige vers la porte de droite, premier plan.

Édouard, se précipitant vers lui. — Non ! non ! pas par là !

Charançon. — Pourquoi pas par là !

Édouard. — Parce que… ça sent le moisi.

Charançon. — Eh bien ! si ça sent le moisi, nous ouvrirons.

Il fait de nouveau mine d’entrer dans le salon.

Édouard, vivement le retenant. — Non ! (Lui montrant la porte de gauche premier plan par où est entrée Gabrielle précédemment.) Non, tenez… par ici… vous serez bien mieux, venez !

Il l’entraîne.

Charançon, se laissant conduire en riant. — Oh ! ça m’est égal… mais ça, c’est la chambre ! Ah ! Ah ! je vous vois venir ! vous êtes encore plus canaille que moi ! (il a la main sur le bouton de la porte et est sur le point d’entrer, quand on sonne, ce qui l’arrête.) Eh ! bien on est tranquille chez vous ! vous savez ! c’est un passage !

Au coup de sonnette, Édouard a quitté Charançon et passant derrière la table, est allé se placer près de la porte de droite.

Samuel, revenant d’ouvrir. — Monsieur, c’est encore l’oiseau de tout à l’heure.

Charançon, à bout de patience. — Oh ! la la la la !

Scène XIIModifier

Les Mêmes, Pinçon

Pinçon, allant à Charançon et lui présentant son pouls. — Docteur ! je reviens.

Charançon, — Oui, attendez… (Appelant Édouard.) Lambert !

Pinçon, à Charançon qui lui tient le bras gauche, — Ah ! c’est le docteur.

Charançon, à Édouard qui est venu à son appel et lui passant la main de Pinçon. — Tenez, Lambert, je vous présente un infirme ! Il est très malade, cet homme-là… quand il a mangé il n’a plus faim !… Voyez donc ça. (En passant, et dans l’oreille d’Édouard.) Empoisonnez-le ! (À Gratin et Samuel.) Et nous à la cuisine ! Laissons-les à leur consultation.

Tous. — Oui, à la cuisine !

Pinçon, à Édouard. — À midi, je déjeune !

Édouard, machinalement, tout en regardant Charançon s’en aller. — Oui, ça va bien ? Ça va bien ?

Pinçon. — Non, ça ne va pas !

Édouard, lâchant le pouls de Pinçon aussitôt Charançon sorti et se précipitant vers la porte de droite premier plan où il voit Gabrielle. — Gabrielle, venez !

Voix de Charançon, dans la coulisse. — Dites donc, Édouard ?

Édouard. — Non, ne sortez pas ! (Il referme vivement la porte et se précipite vers Pinçon dont il reprend le pouls comme précédemment.) Ça va bien ? Ça va bien ?

Charançon, entrant et entendant ces derniers mots. — Ah ! ça va bien ? Eh bien, il est guéri ! Vous êtes guéri ! Allez-vous en !

Charançon et Édouard poussent dehors Pinçon, ahuri — Édouard sort avec Pinçon. — Charançon reste seul.

Charançon. — Ah ! en voilà un raseur !

Miranda, passant la tête par la porte de la cuisine. — Eh bien ! voyons ! tu nous lâches !

Charançon. — Voilà, mon gros poulot, voilà.

Il rentre à la cuisine.

Scène XIIIModifier

Gabrielle, puis Gratin, puis Charançon et Miranda, puis Édouard, puis Samuel, puis Caponot, puis Pinçon

Gabrielle, sortant de la chambre de gauche, très émue. — Quel peut être tout ce bruit ? Ah ! je ne tiens plus debout ! Et Édouard qui ne revient pas ! (Elle s’assied sur la chaise à gauche de la table, le dos tourné à la cuisine.) Ah ! si mon mari se doutait de tout ça ! Pauvre Charançon ! Il travaille pour le moment ! il pense à moi ! Ah ! je ne méritais pas un mari comme celui-là.

Gratin, venant de la Cuisine, une serviette à la main, il va jusqu’au buffet. Arrivé là, il aperçoit Gabrielle de dos, et dit à mi-voix. — Oh ! une dame ! (Il gagne la porte de la cuisine et toujours à mi-voix fait signe à Charançon.) Charançon !

Charançon, paraissant, un tablier de cuisine autour de la taille. — Oh ! c’est l’amie de Miranda. (Il fait signe à Gratin de ne pas faire de bruit et tout en riant il fait signe à Miranda de venir sans bruit et lui dit vivement tout bas.) C’est Eglantine.

Charançon et Miranda se prennent par le bras, et sans bruit, enchantés de la bonne farce qu’ils vont faire, ils se dirigent en dansant et suivis de Gratin vers Gabrielle, puis tous deux ensemble. — Coucou ! Ah ! la voilà !

Gabrielle, se retournant. — Mon mari !

Charançon, sautant en l’air. — Ma femme !

Gratin, faisant vivement passer Miranda à l’extrême droite et essayant de la dissimuler de son corps. — Oh ! (À Miranda.) C’est sa femme !

Édouard, paraissant au fond et voyant Gabrielle. — Elle !

Ahurissement général pendant lequel on reste sans rien dire. Charançon, qui a retiré vivement son tablier, le fourre tant bien que mal dans sa poche. — Après quoi, pour se donner une contenance, il frappe dans ses mains en essayant de prendre l’air dégagé.

Samuel, entrant de la cuisine en courant. — On a oublié le pain ! (Apercevant Gabrielle et s’arrêtant derrière la table.) Tiens ! madame !

Charançon, à Samuel. — Hum !

Gabrielle. — Samuel !

Samuel. — Comment, Madame est de la partie ?

Charançon, ne sachant comment le faire taire. — Hum ! Hum !

Samuel. — Mais alors, c’est une partie régulière ?

Charançon lui envoie son tablier à la tête. — Samuel sort par le fond.

Gabrielle, à Charançon. — Ah ! Ah ! Il paraît que vous ne vous attendiez pas à me voir. Vous l’entendez, monsieur !… Une partie !… Une partie régulière ! Elle ne devait donc pas l’être, régulière, la partie ?

Charançon. — Oh ! Gabrielle, voyons !

Gabrielle. — Allons donc ! Vous êtes ici en train de faire la fête avec des demoiselles.

Charançon. — Des demoiselles… Oh ! C’est Mme Gratin…

Gabrielle. — Le voilà donc votre procès !… ce procès qui vous appelait à Paris ! Un prétexte à fredaines !

Charançon. — Mais pas du tout !… mais pas du tout ! Je le plaide, mon procès. Je le plaide aujourd’hui !

Gabrielle. — Allons donc !… Vous le plaidez ! Vous ne pourriez même pas dire pour qui vous plaidez !…

Charançon. — Je ne pourrais pas le dire ! je ne pourrais pas le dire. (Voyant entrer Caponot.) Tiens, je plaide pour Monsieur.

Il prend Caponot par la main et l’entraîne vivement à droite.

Édouard et Gabrielle, à part, bondissant. — Caponot !

Gabrielle, bas à Édouard pendant que Charançon discute avec Caponot. — Édouard, nous sommes perdus !

Édouard. — Vite, courons au Palais !

Gabrielle. Oh ! Où vous voudrez ! mais sauvons-nous !

Ils sortent affolés.

Caponot. — Mais enfin, monsieur, je suis venu pour mon parapluie.

Charançon, à Caponot. — Eh bien oui, on le retrouvera, votre parapluie ! (Se retournant et ne voyant plus Gabrielle.) Eh bien ! elle n’est plus là ! Où est passée ma femme ? Gabrielle ! Gabrielle ! Ah ! Mon dieu, partie ! Je suis dans de beaux draps. Mon chapeau ! Où est mon chapeau ? (À Samuel qui rentre pendant que Gratin est allé chercher les chapeaux.) Tu n’as pas vu ma femme ?

Samuel, rentrant avec un grand pain qu’il porte sur l’épaule comme un fusil. — Si, monsieur ! j’étais en bas quand je l’ai vue monter en voiture, elle a dit au cocher : au Palais de Justice.

Charançon, affolé. — Au palais de Justice ! Ça y est ! Elle ne m’a pas cru ! (Remontant.) Elle va pour m’entendre plaider… moi qui ne plaide pas. (À Caponot, le prenant par la main.). Venez, vous !

Caponot. — comment "Venez, vous !"

Charançon, tenant Caponot et ne lui lâchant pas la main jusqu’à la fin de l’acte. — Oui, nous n’avons pas de temps à perdre ! Venez !

Gratin revient de la cuisine et donne à Charançon son chapeau.

Miranda. — Eh bien ? Et moi !

Charançon. — Désolée, ma chère amie. Déjeune seule ! Je te laisse Samuel.

Samuel. — Chouette !

Miranda, ahurie. — Oh !

Elle tombe assise sur la chaise à droite de la table.

Pinçon, entrant au moment où ils sortent. — Pardon !

Charançon, le faisant pirouetter. — Oh ! Vous m’embêtez, vous !

Gratin. — Mais où allons-nous ?

Charançon. — Au Palais de Justice.

Ils sortent.

Pinçon, à Samuel, debout derrière la table. — À midi, je déjeune…

Samuel. — Oui ? (Le faisant asseoir en lui tapant sur l’épaule.) Eh bien ! déjeunez ! (Tout en versant à boire.) Décidément, c’est une chouette femme !

Tous trois déjeunent.

RIDEAU

Acte IIIModifier

Le théâtre représente l’intérieur de la quatrième chambre correctionnelle du Palais de Justice de Paris. — À droite, premier plan, double porte en cuir vert donnant accès au public. — Plus haut, également à droite, un gros poêle rond. — À gauche du poêle, partant du fond jusqu’au milieu de la scène, banc à dossier servant de barrière au public debout. — Au fond, à droite et de face, immédiatement après le banc, porte des témoins donnant dans les couloirs. — À gauche de cette petite porte, le banc des accusés, faisant face au public, et adhérentes au banc des accusés et par conséquent de profil, les trois rangées de tribunes réservées aux avocats. En prolongation de la dernière tribune de gauche, la barre. — Au fond, face au public et en plein milieu du banc des accusés, la porte livrant passage aux prévenus. — À gauche, premier plan, porte d’entrée du tribunal. — Au fond, tout à fait à gauche, mais face au public, porte conduisant au greffe. — À gauche de la scène, de profil, le tribunal ; également de profil, les tables des greffiers.

Scène premièreModifier

Le Président, Premier Juge, Deuxième Juge, Deux Greffiers, tous à leurs places respectives, l’Huissier, le Premier Garde Municipal, au banc des prévenus, Un Accusé ; Un Avocat en robe dans une des tribunes, La Foule

Le Président, lisant la sentence. — "Attendu que le 10 août dernier, le nommé Pommier a été trouvé ivre-mort au pied de la statue de Jeanne d’Arc, qu’il s’est rendu coupable de voies de faits vis-à-vis des agents de l’autorité, qu’il les a traités d’"espèces de moules et de vieilles badernes…" Le Tribunal, faisant application des articles 209-212 du Code pénal, condamne le nommé Pommier à vingt-cinq francs d’amende, huit jours de prison et aux dépens !…

L’accusé, radieux. — Merci, monsieur le Président, merci ! je reviendrai !

Le Président, se levant. — L’audience est suspendue.

Les juges sortent par la gauche, premier plan. La foule s’écoule par la porte de droite.

Scène IIModifier

L’Huissier, Premier Municipal, Édouard, Gabrielle

Édouard, entrant de droite avec Gabrielle, en se croisant avec la foule qui sort. — Du courage, Gabrielle, du courage !

Gabrielle. — Du courage, c’est bien facile à dire !

Édouard. — Mais je vous répète que Charançon ne plaide pas pour Caponot, c’est un prétexte qu’il a pris.

Gabrielle. Tout ça, c’est vous qui le dites !

Édouard. — Mais non, ma chère. Pour plus de sûreté, j’ai été m’informer au greffe. J’ai demandé quel était l’avocat de M. Caponot ? On m’a répondu : M. Caponot n’est que témoin. Il n’a pas à avoir d’avocat.

Gabrielle. — C’est égal, mon mari peut venir au Palais assister à notre affaire. Ah ! Édouard, je vous en prie ! Il faut absolument que vous obteniez la remise à quinzaine.

Édouard. — Mais oui, je vous dis…, je cours jusqu’à la salle des Pas Perdus, j’y trouve mon avocat, et je lui dis de demander ça au président. Attendez-moi un instant.

Gabrielle. — Ici ?

Édouard. — Oui, vous avez raison. (À l’huissier.) Pardon, monsieur… Il n’y a pas une salle où Madame pourrait attendre ?…

Le Greffier, indiquant la porte du fond à droite. — Madame peut attendre dans la salle des témoins.

Édouard. — Ah ! Merci, monsieur. (Remontant avec Gabrielle.) Venez !

Ils sortent par le fond à droite, accompagnés de l’huissier.

Scène IIIModifier

Premier Municipal, puis Charançon, Caponot et Gratin

Le Municipal. — Gentille, la petite dame… Il ne doit pas s’ennuyer, le particulier.

Charançon, en robe d’avocat, suivi de Gratin également en robe et de Caponot, entre de droite. Le municipal sort par la droite, aussitôt après l’entrée des trois personnages.

Charançon, à Caponot. — Enfin, ce n’est pas tout ça, racontez-moi un peu votre procès. Qu’est-ce que ça, l’affaire Édouard ?

Caponot. — C’est une histoire de flagrant délit.

Gratin, — C’est croustillant ?

Caponot. — Non, c’est mon frère qui a reçu une gifle.

Charançon. — Bon !… De qui ça, la gifle ?

Caponot. — Eh bien, de Mme Édouard qui soupait avec son amant en cabinet particulier.

Charançon et Gratin, riant. — Ah ! ah ! ah !

Caponot. — Vous savez, ce n’est pas parce que je suis la partie adverse, mais si elle n’avait pas la main si vive, elle serait gentille, Mme Édouard.

Charançon. — Vraiment ! elle est gentille !

Caponot. — C’est une petite femme mariée.

Charançon. — Ah ! il y a un mari ?

Caponot. — Mais oui !

Gratin. — Et naturellement, il ne se doute de rien ?

Charançon, avec conviction. — Quel idiot !

Caponot. — Mais au fait, vous connaissez l’amant, puisque vous demeurez chez lui ?

Charançon. — Moi !

Caponot. — Ou alors, c’est lui qui demeure chez vous ?

Charançon. — Chez moi ?

Caponot. — Eh bien, oui ! Rue Saint-Roch, Édouard Lambert.

Charançon. — Édouard Lambert ? Allons donc ! C’est Édouard Lambert…

Caponot. — Mais oui.

Charançon. — Ah bien ! Elle est raide, celle-là ! Comment ! Il a une maîtresse, cet animal ? Où diable trouve-t-il le temps ? Il ne sort pas de chez nous !

Caponot, remontant. — Dites donc ! je ne suis pas très au courant ! J’ai là ma citation de témoin, je n’ai pas à la faire viser ?…

Charançon. — Adressez-vous au greffe.

Caponot. — Où est-il, le greffe ?

Charançon. — Je vais vous montrer ça.

Il remonte ainsi que Caponot qu’il dirige vers la porte du fond, à gauche.

Gratin, qui est resté en place, immobile et piteux, d’une voix navrée. — Charançon !… Charançon !

Charançon, redescendant un peu. — Quoi !

Gratin. — Enfin, me diras-tu… pourquoi tu m’as fait mettre une robe ?… Je n’ai pas le droit d’en porter, si on me pince, on m’arrêtera.

Charançon. — Oui ? Eh bien ! Je te défendrai. Tiens, c’est une occasion.

Gratin. — Tu es bien bon ! Il était bien plus simple de ne pas me travestir ainsi.

Charançon. — Je te demande pardon ! Ma femme va venir ! elle te croit mon avoué ! et comme tel, tu dois être en robe ! Tu te dois à ta profession !

Gratin. — Puisque ce n’est pas ma profession !

Charançon. — ça ne fait rien ! ma femme nous trouve en tenue et les apparences sont sauvées.

Il remonte.

Gratin, remontant derrière lui. — Tiens ! Tu es un Machiavel !

Charançon. — Non ! un Charançon ! (Voyant Gratin qui veut le suivre.) Toi, reste là… Voyez-vous ça, ce mâtin d’Édouard !

Il sort.

Scène IVModifier

Gratin, puis Samuel, puis le Premier Municipal, puis Édouard

Gratin, reste un instant, la mine allongée, à considérer le tribunal, — Eh bien, il me laisse seul ?… Seul avec ma robe… Et si l’on vient me demander pourquoi… Oh ! je ne suis pas tranquille… (Brusquement il semble prendre une décision et s’élance vers la porte de sortie à droite, il n’aperçoit pas la barre et va donner contre ; il fait "Oh !" en se frottant l’estomac, considère un instant la barre, puis passe par-dessous, après quoi, se retournant vers la barre, face au tribunal.) Ah ! c’est la barre !… la barre !… Et dire que ce grand mot, c’est cette petite machine-là !… Il me semble que ça ne m’intimiderait pas du tout ! (S’appuyant à la barre.) Messieurs… Adressez-vous au Louvre, au Bon Marché, on vous demandera quatre francs, cinq francs… Et bien, moi, messieurs !…

Il continue à voix basse avec force gestes oratoires.

Samuel, entrant de droite, premier plan. — Neuvième chambre, c’est peut-être ici qu’a lieu cette grande affaire à laquelle ils sont tous allés, madame, monsieur !… Voyons !… à qui m’adresser ?… (Se retournant et apercevant Gratin de dos.) Oh ! un avocat !… (Gratin fait des gestes oratoires sans rien dire.) Qu’est-ce qu’il a, on dirait qu’il plaide, et il ne dit rien !… C’est probablement l’avocat des sourds-muets !

Gratin, qui a tiré des jarretières de sa poche. — Oui, messieurs… Je recommande spécialement au tribunal les jarretières élastiques !

Samuel. — Tiens ! Mais c’est M. Gratin. (Lui tapant sur l’épaule.) Eh bien, qu’est-ce que vous faites en robe, vous ?

Gratin, effrayé. — Hein ! moi ? non ! je ne suis pas en robe ! je ne suis pas en robe !… Samuel ! vous ! Ah ! vous m’avez fait une peur !

Samuel. — Il n’y a pas de quoi !

Gratin. — Comment, il n’y a pas de quoi ? Je n’ai pas le droit d’être en robe !

Samuel. — Alors pourquoi y êtes-vous ?

Gratin, à Samuel dans le tuyau de l’oreille. — Je ne sais pas !

Samuel, à Gratin, dans le tuyau de l’oreille. — Ni moi non plus !

Gratin, passant au 2. — Oh ! Mais je n’y tiens plus ! Je vais aller l’enlever…

Samuel. — Vous avez l’air d’une chauve-souris avec !

Gratin. — Oh ! elle me brûle !… elle me brûle !

Samuel. — Comme la tunique de Nestor !

Gratin. — Non, sus !

Samuel. — Comment, sus ?

Gratin. — La tunique de Nessus !

Samuel. — Oui, ça dépend de la façon de prononcer ! Mais dites donc, on ne fait donc rien ici ? À quelle heure que ça commence, la représentation ?

Gratin. — Quoi ? La représentation ? l’audience !

Samuel. — Oui ! Enfin l’audience ! Ce que vous êtes chicanier aujourd’hui !

Gratin. — Je ne sais pas, moi, tout à l’heure !

Samuel. — Eh bien ! dites donc, monsieur Gratin ? Venez-vous prendre un verre en attendant ?…

Gratin. — C’est ça ! J’en profiterai pour retirer ma robe !

Samuel. — Nous rentrerons quand on sonnera. (Au municipal qui vient de rentrer.) Ah ! municipal, est-ce qu’on sonne au public ?

Le Municipal, bourru. — Est-ce que je sais ?

Samuel, lui offrant un cigare. — Municipal ! Un londrès… de deux sous ?

Le Municipal, très aimable. — Oh ! merci, monsieur.

Samuel, à Gratin. — Comme ça, s’il y a du monde, il nous laissera entrer.

Édouard, entrant vivement de droite. — Ah ! non, c’est complet. (Dans son élan, il se cogne contre Samuel qui allait sortir.) Oh !

Samuel. — Oh ! faites donc attention ! (Reconnaissant Édouard.) Tiens, monsieur Lambert !

Édouard. — Samuel ! ici !… et monsieur Gratin !…

Gratin. — Oui, moi ! Ah ! ah ! on en apprend de belles !… C’est du joli.

Édouard. — Qu’est-ce qu’il y a ?

Gratin. — Ah ! ah ! ah ! Mme Édouard !

Édouard. — Malheureux !

Gratin. — Ah ! c’est bon ! c’est bon ! Allons ! Venez, Samuel !

Samuel. — Oui ! Allons nous humecter ! (Serrant la main au municipal.) Au revoir, cipal !

Ils sortent par la droite, premier plan.

Scène VModifier

Édouard, Premier Municipal, puis Charançon

Édouard, très agité. — Il ne manquait plus que ça. Notre avocat n’est pas encore arrivé ! Comment obtenir la remise à quinzaine ? Oh ! il faut absolument que je parle moi-même au président. (Apercevant Charançon qui revient du greffe.) Charançon !

Charançon. — Lambert ! vous ! (Avec intention.) Monsieur Édouard ! Ah ! vous voilà, monsieur !

Édouard. — Oui, me voilà ! Qu’est-ce qu’il y a ?

Charançon. — Ah ! j’en ai appris de belles, sur votre compte.

Édouard, tout défait. — Ah ! mon Dieu !

Charançon. — Ainsi, monsieur, c’est comme ça que vous trahissez ma confiance ?

Édouard. — Comment ?

Charançon. — Je sais tout, monsieur !

Édouard. — Hein ?

Charançon. — L’Édouard de l’affaire Édouard, c’est. vous !

Édouard, bondissant. — Quoi ! vous savez ?

Charançon. — Tout, vous dis-je !

Édouard. — Mais vous ne croyez pas, j’espère !…

Charançon. — Je ne crois pas ! Quand vous allez pour ça, passer en correctionnelle !

Édouard. — Moi !

Charançon. — Vous… et elle !

Édouard, vivement. — Mais elle n’est pas coupable, croyez-le bien !

Charançon, avec désinvolture. — Eh ! Elle ! ça la regarde !

Édouard. — Hein ?

Charançon, avec reproche. — Mais vous ! pourquoi ne m’avoir pas tout dit ?

Édouard. — À vous ?

Charançon. — Dame ! Est-ce que dans ma situation je ne devais pas être le premier à le savoir ? Est-ce que vous croyez que ça m’a été agréable de l’apprendre par d’autres ?

Édouard. — Par d’autres ?

Charançon. — Ah ! non, ce n’est pas gentil !

Édouard. — Mais vous savez, Charançon, nous n’avons rien à nous reprocher.

Charançon. — Allons ! voyons ! c’est de votre âge !

Édouard. — Je vous assure que non ! Je vous jure sur votre tête !…

Charançon. — Ah ! non ! vous savez… ne touchez pas à ma tête !

Édouard. — Eh bien, sur ma tête, je vous jure qu’il ne s’est rien passé.

Charançon. — Ne dites donc pas ça, vous vous feriez passer pour un imbécile !

Édouard. — Ah ! vous êtes dur ! D’abord, je ne l’aurais pas fait, rien que pour vous !

Charançon. — Pour moi ! Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Ah bien ! je m’en fiche pas mal !

Édouard. — Hein ? vous… vous…

Charançon. — Tiens, parbleu !…

Édouard, après l’avoir un instant considéré avec ébahissement. — Ah çà ! voyons, qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce qu’il dit ?

Charançon. — Ah ! c’est égal, mon bon, si ma femme savait ça, qu’est-ce qu’elle penserait de vous ?

Édouard, à part, vivement. — Sa femme ! mais il ne sait donc rien…

Il pousse un soupir de soulagement.

Charançon, le prenant familièrement par les épaules. — Dites donc, cachottier ? Votre "madame Édouard", je dois la connaître ? hein ? Qui est-ce ?

Édouard, vivement. — Non, non, vous ne la connaissez pas !

Charançon. — Ah ?… comment s’appelle-t-elle ?

Édouard. — Euh !… Marie…

Charançon. — Non, son nom de famille ?

Édouard. — Oh ! ça, impossible.

Charançon. — Allons ! Voyons ! c’est entre nous !… il n’y a que moi qui le saurai.

Édouard. — Merci, ça suffit !

Charançon. — Pourquoi ne voulez-vous pas me le dire ? Vous avez peur que je le répète ?

Édouard, avec conviction. — Oh ! non… (Avec embarras.) Non, mais vous comprenez, c’est une femme mariée… alors la… discrétion…

Charançon. — Ah ! c’est juste… une femme mariée, vous ne pouvez pas… c’est évident… c’est évident… (Changeant de ton.) Eh bien ! Dites-moi le nom du mari.

Édouard. — Tiens ! vous êtes bon, vous.

Charançon. — Oh ! oui, ça m’amusera !

Édouard. — Non, non, ça ne vous amuserait pas !

Charançon. — Si, il doit avoir une bonne tête.

Édouard, à part. — Oh ! le malheureux ! s’il savait ! (Haut.) Je vous en prie, Charançon, ne riez pas, je n’ai pas envie de rire.

Charançon. — Là ! là ! il ne faut pas vous désespérer ! Quoi ? le mari ne sait rien ?

Édouard. — Oh ! non.

Charançon. — Eh bien ! alors, vous connaissez le dicton : "Quand on le sait, c’est peu de chose, quand on l’ignore, ça n’est rien !" Eh bien ! il l’ignore, c’est rien du tout…

Édouard, à part. — Ah ! Dieu…

Charançon. — Puisque je vous dis que c’est rien du tout… et puis vous savez, je suis là, moi… je suis un ami… et pour commencer, je ne vous quitte pas.

Édouard, bondissant, — Hein ? Comment, vous ne me quittez pas !

Charançon. — Tiens ! parbleu ! l’assistance d’un ami n’est pas de trop dans ces cas-là.

Édouard. — Mais vous ne pouvez pas ! C’est impossible !

Charançon. — Comment, je ne peux pas ? Ah ! bien, vous allez voir ça si je ne peux pas !… tu vas voir ça, Lambert, si je ne peux pas !

La foule entre de droite sur ces derniers mots, et se place un peu partout. — Les deux premiers bancs des tribunes doivent rester libres.

Édouard, à part. — Ah ! mon Dieu ! comment le renvoyer ?

Trois coups de timbre.

Scène VIModifier

Les Mêmes, Le Tribunal, Le Premier Garde, La Foule

L’Huissier, annonçant. — Le tribunal, messieurs, levez-vous, découvrez-vous.

Tout le monde se lève et se découvre. Le tribunal entre en séance.

Édouard, éperdu, à Charançon. — Le tribunal ! Ah ! mon Dieu, Charançon ! Charançon ! tu es mon ami, je t’en prie, va-t’en !

Charançon. — Moi !… Te laisser quand tu es dans le pétrin ! Jamais de la vie !…

Édouard, avec force. — Charançon, va-t’en !

Charançon. — Ah ! Ne le répète pas ! tu me fâcherais !

Le Président, qui s’est assis au tribunal avec les deux juges, au greffier. — Annoncez la reprise de l’audience.

L’Huissier. — L’audience est reprise. N° 20, affaire Édouard.

Charançon, à Édouard. — "Affaire Édouard !" À toi !

Édouard, à part. — Oh ! la ! la !

Le Président. — Eh bien, voyons, l’affaire Édouard.

Édouard, à part. — Ah ! mon Dieu ! tous les malheurs ! Charançon qui reste !… mon avocat qui n’arrive pas… (Se frappant le front.) Mais j’y pense ! le voilà, le prétexte ! (S’avançant à la barre. Au Président.) Monsieur le Président, je demande au tribunal la remise à quinzaine.

Charançon, derrière Édouard. — Comment ?

Le Président. — Pourquoi ça, la remise à quinzaine ?

Édouard. — Monsieur le Président, nous n’avons pas d’avocat,

Charançon, prenant la balle au bond. — Comment ! tu n’as pas d’avocat et tu ne me le disais pas ! Eh bien, et moi ?

Édouard. — Hein ? Lui !…

Charançon, l’écartant de la barre pour se mettre à sa place. — J’ai besoin d’une affaire, je la tiens, je ne la lâche pas ! (Au président.) Monsieur le Président, je demande à plaider la cause.

Le Président. — Comment vous appelez-vous, Maître ?

Charançon. — Maître Charançon, monsieur le Président !

Le Président. — Vous êtes inscrit au tableau de l’Ordre ?

Charançon. — Oui, monsieur le Président.

Le Président. — Combien de temps vous faut-il pour préparer une plaidoirie avec toutes les pièces à l’appui ?

Édouard, vivement. — Six semaines, monsieur le Président.

Charançon. — T’es bête ! (Au président.) Oh ! dix minutes, mon Président. Le temps de prendre connaissance de l’affaire.

Le Président. — Eh bien, dans dix minutes, vous plaiderez l’affaire Édouard.

Édouard. — Lui ! oh ! la ! la !

Le Président, lui tendant le dossier. — Maître Charançon, si vous voulez aller étudier l’affaire au greffe.

Édouard, le retenant par sa robe. — N’y va pas ! N’y va. pas !

Charançon. — Mais laisse-moi donc. (Au président.) J’y vais, monsieur le Président. O Démosthène, inspire-moi !

Il sort par le fond, à gauche.

Édouard, tombant assis sur le banc des prévenus. — Ah ! mon Dieu ! nous sommes perdus ! je n’oserai jamais avouer à Gabrielle que c’est son mari qui plaide ! Ce serait la tuer !

Scène VIIModifier

Les Mêmes, moins Charançon, plus Samuel, Gratin

Samuel et Gratin entrent de droite, l’air déluré, comme en pays conquis.

Premier Municipal, leur barrant le passage. — Il n’y a plus de place.

Samuel. — Mais c’est moi qui vous ai donné un cigare tout à l’heure.

Gratin. — Mais c’est nous qui vous avons donné un cigare…

Le Municipal. — Ça ne me regarde pas… Nous ne laissons plus entrer que les témoins.

Samuel. — Ah ? oh ! mais nous sommes témoins. (À part.) S’il n’y a que ça à dire. (À Gratin.) N’est-ce pas, Gratin, nous sommes témoins ?

Gratin. — Oui, nous sommes témoins.

L’Huissier, qui est debout près des tribunes, en train de recueillir les citations des témoins dans l’assistance, à Samuel qui s’avance. — Qu’est-ce que vous voulez ? Vous êtes témoins ?

Samuel et Gratin. — Oui, oui, précisément.

L’Huissier. — Dans l’affaire Édouard ?

Samuel. — Justement. — Dans l’affaire Édouard.

L’Huissier, gagnant la porte du fond à droite. — Eh bien alors, sortez ! On vous appellera quand il faudra !

Samuel. — Hein ? (À part.) Alors qu’est-ce qu’il chante, le municipal ? On ne laisse entrer que les témoins, et quand ils entrent, c’est pour les faire sortir.

Gratin. — C’est embêtant !

L’Huissier. — Eh bien, allez !

Samuel. — Oui, mon Président.

Il sort par le fond à droite.

Le Président, au greffier. — Nous allons entendre les dépositions et procéder à l’interrogatoire.

L’Huissier, appelant à la porte du fond. — Femme Édouard !

Gabrielle, entrant du fond à droite. — Femme Édouard ! c’est, moi, femme Édouard !

Édouard, allant à Gabrielle. — À part. — Ah ! la malheureuse ! Si elle se doutait. (À Gabrielle.) Vite, venez !

Gabrielle, plus morte que vive. — Oh ! oui, dépêchons-nous ! avant que mon mari n’arrive !

Édouard. — Oui, justement, à cause de votre mari !

Le Président, faisant signe à Édouard et à Gabrielle de s’asseoir au banc des prévenus libres, — Asseyez-vous là !

Édouard, au Président. — Faites vite, mon Président, nous sommes un peu pressés.

Le Président. — Je ne vous demande pas votre avis, attendez qu’on vous interroge.

Gabrielle, à Édouard, bas, — Ah ! je meurs de honte !

Édouard. — Oui, oui ! C’est parce que c’est la première fois. On en meurt toujours la première fois, et puis après, on finit par s’y faire.

L’Huissier, appelant. — Le témoin Caponot, commissaire de police. Caponot s’avance jusqu’à la barre.

Caponot. — Monsieur le Président, M. Caponot, mon frère, étant alité, m’a chargé de le représenter. Voici mon pouvoir.

Il le remet entre les mains de l’huissier qui le porte au président.

Édouard. — Monsieur, le Président, je me déclare responsable de tout ce qui s’est passé !

Caponot s’assied au 3e banc des tribunes.

Le Président. — Vous ? Comment vous appelez-vous ?

Édouard. — Édouard Lambert.

Le Président. — Vous n’avez jamais été condamné ?

Édouard, ahuri. — Euh !… Non, pas encore, mon Président.

Samuel, entrant sur la pointe des pieds, au fond à gauche, par la porte du greffe, il se trouve nez à nez avec Gabrielle et Édouard. — Ah ! tiens, Madame !

Gabrielle, à part. — Samuel !

Samuel. — Oh ! Madame a trouvé à se placer ?

Gabrielle, à part. — Ah ! quelle honte ! Devant mon domestique !

Le Président. — Qu’est-ce que c’est donc que ce garçon-là ?

Samuel, se retournant à l’interpellation du Président. Bonjour, m’sieur !

Le Président. — Allez donc vous asseoir.

Samuel. — Mais avec plaisir, je ne demande que ça. Seulement je n’ai pas de place.

Le Président. — Oui ? Eh bien ! je vais vous en donner une… Garde, faites sortir cet homme.

Samuel. — Mais, monsieur le Président…

Le Municipal. — Allons, sortez !

Samuel. — Oh ! encore ! Sont-ils embêtants ! (Au municipal, au moment de sortir.) Rendez-moi mon cigare, alors !

Il sort par la droite, poussé par le municipal.

Le Président. — Témoin Caponot, (Caponot se lève et avance à la barre.) Levez la main droite. Vous jurez de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Caponot. — Je le jure.

Le Président. — Votre nom ?

Caponot. — Caponot !… (Avec complaisance.) Caponot Alphonse.

Le Président. — Votre âge ?

Caponot, entre ses dents. …te-neuf ans !

Le Président. — Comment neuf ans !

Caponot, à mi-voix. — Quarante-neuf ans. -

Le Président. — Profession ?

Caponot. — Rentier.

Le Président. — Qu’est-ce que vous savez ?

Caponot. — Le 11 août dernier, mon frère ayant reçu mission de constater un flagrant délit chez Bignon, fut introduit par erreur dans un cabinet particulier où soupaient M. Édouard Lambert et sa compagne.

Édouard. — Oh ! mais en tout bien tout honneur, monsieur le Président.

Caponot. — Je comprends que la visite intempestive de mon frère ait pu jeter le trouble dans ce tête-à-tête, mais ce n’était pas sa faute. On s’était trompé.

Édouard, se levant. — Il n’avait qu’à ne pas se tromper, votre frère !

Le Président. — Laissez le témoin déposer !

Édouard, se rasseyant. — Pour ce qu’il dépose… Enfin !

Caponot. — Mon frère fit ses excuses au couple ainsi dérangé et il s’apprêtait à se retirer, lorsque madame, furieuse, lui appliqua un soufflet.

Édouard, se levant. — Oh ! un soufflet ! ce n’était pas un soufflet. C’est une coïncidence.

Gabrielle, se levant, — Oui ! j’ai croisé le visage du commissaire avec ma main. Il a pris ça, pour un soufflet.

Édouard. — Il a pu se tromper, cet homme, il est myope.

Le Président. — C’est bien ! Le tribunal appréciera.

Il se consulte avec les autres juges. Édouard, Gabrielle et Caponot s’asseyent.

Scène VIIIModifier

Les Mêmes, Samuel et Gratin, puis Miranda puis Ugène et Deux Municipaux

La porte de fond qui mène au banc des accusés s’entr’ouvre sans bruit, et l’on voit Samuel passer la tête et se faufiler.

Samuel, parlant au dehors. — Eh ! Gratin, venez par ici… il y a de la place.

Gratin, se faufilant également, — Tiens, c’est vrai ! Oh ! on est très bien ici, c’est une bonne loge.

Samuel, s’asseyant ainsi que Gratin. — Hein ! Quelle chic boîte… et puis on n’est pas dérangé.

Samuel s’installe bien, tout en se faisant aussi petit que possible, les bras croisés, sur le rebord du banc des accusés, et le menton appuyé sur ses mains.

Miranda, entrant de droite, au premier municipal. — C’est ici que plaide M. Charançon ?

Le premier municipal. — Je crois que oui, madame, mais il n’y a plus de place que dans le fond.

Miranda. — Merci.

Elle se mêle au public qui est debout à droite près de la porte d’entrée. — À ce moment la porte qui mène au banc des accusés s’ouvre toute grande, et le deuxième municipal introduit Ugène, un horrible voyou, qui est immédiatement suivi d’un autre municipal.

Samuel, à Ugène qui le bouscule pour se placer entre lui et Gratin. — Faites donc attention ! bousculez donc pas… (En voyant la tête d’Ugène, il reste saisi de stupeur, se lève instinctivement, en se garant de lui avec le bras droit, tandis que machinalement de la main gauche il enlève sa casquette.) Qu’est-ce que c’est que celui-là !

Ugène, à Samuel, lui tendant la main. — Bonjour, aminche !

Samuel, mettant vivement la main derrière le dos. — Aminche ?

Gratin. — Qu’est-ce que vous dites ?

Ugène, leur tendant la main à tous deux. — Je dis : bonjour, aminches !

Gratin, retirant également sa main. — Oh ! on reçoit du sale monde ici ! (Aux municipaux.) Qu’est-ce que c’est que ce garçon-là ?

Le Deuxième Municipal. — Chut, taisez-vous !

Samuel et Gratin s’écartent autant que possible d’Ugène auquel ils tournent le dos, et gagnent chacun l’extrémité du banc. Samuel fourre son nez dans son mouchoir.

Le Président, cessant de consulter ses assesseurs, et apercevant Samuel, Ugène et Gratin au banc des accusés. — Tiens ! qui est-ce qui a introduit ces accusés ? (Aux municipaux.) Gardes ! emmenez ces trois prévenus au Dépôt ! On ne les jugera que demain !

Le Deuxième Municipal. — Bien, monsieur le Président.

Il tape sur l’épaule d’Ugène, qui se lève et tape lui-même sur l’épaule de Samuel.

Ugène, à Samuel. — Viens-tu ?

Samuel. — Eh ! bien, dis donc, est-ce que je te tutoie ! (Ugène sort. Samuel se rapproche de Gratin. À Gratin.) C’est pas malheureux, on va être tranquille !

Le Deuxième Municipal, leur tapant sur l’épaule. — Allons ! venez, vous !

Samuel et Gratin. — Où Ça ?

Le Deuxième Municipal. — Eh bien, au Dépôt.

Samuel et Gratin. — Comment au Dépôt ?

Samuel, — Au dépôt de quoi ?

Le Deuxième Municipal, impatienté. — Allons, voyons, en route !

Samuel et Gratin. — Mais jamais de la vie !

Le Deuxième Municipal. — Allons ! allons !

Il enlève Gratin de force.

Samuel, se rasseyant. — Emmenez Gratin si vous voulez.

Le Deuxième Municipal. — Et vous aussi… houste !

Il l’enlève également,

Samuel. — Mais non… mais laissez donc… (Furieux.) Aminche, alors !

Il disparaît entraîné par le municipal pendant que la foule rit.

L’Huissier. — Chut !

Scène IXModifier

Les Mêmes, moins Samuel et Gratin, puis Charançon

Le Président, à l’huissier. — Huissier, allez chercher maître Charançon.

Gabrielle, bondissant et gagnant le milieu de la scène. — Hein ? qu’est-ce qu’il a dit ?

Édouard, allant à elle. — Oui ! je n’osais pas vous le dire, c’est votre mari qui plaide.

Gabrielle, éperdue. — Mon mari… Ah !

Elle se trouve mal.

Édouard. — Ah ! mon Dieu !

Miranda, les reconnaissant. — Mais c’est Édouard et madame Charançon ! Tiens ! Tiens !

Le Président. — Qu’est-ce qu’elle a ?

Édouard. — C’est madame qui se trouve mal.

Le Président. — Allons, bien ! aussi il fait une chaleur ici ! (Au premier garde.) Emmenez madame dans la salle des témoins.

Édouard. — Merci, monsieur le Président.

Le Président, à Édouard qui remonte en soutenant Gabrielle. — Non, vous, restez !

Caponot, à Édouard. — Restez ! eh !… Ohé ! Lambert !… restez !

Édouard regagne le premier banc devant le tribunal. Gabrielle sort par le fond à droite soutenue par le municipal.

L’Huissier. — Voici maître Charançon.

Caponot. — Comment ! c’est Charançon qui plaide ?

Le Président. — Vous êtes prêt, maître Charançon ?

Charançon. — Oui, monsieur le Président.

Caponot, à Charançon. — Dites donc, Charançon, je n’ai pas besoin d’avocat.

Charançon. — Mais je ne plaide pas pour vous, je plaide pour la partie adverse.

Le Président. — Vous cherchez votre cliente ! Elle s’est trouvée mal.

Charançon. — Vraiment !

Le Président. — Oh ! ce ne sera rien ; c’est la chaleur, et nous pouvons toujours entendre la défense…

Édouard, à part. — Ah ! Dieu, si le Palais pouvait s’écrouler.

Caponot, à Charançon. — Dites donc, ne nous abîmez pas trop, mon cher.

Charançon. — Oh ! Il n’y a plus de mon cher, ici ! Je vous estime, mais je suis là pour vous bêcher.

Le Président. — Maître Charançon, pour gagner du temps, pendant votre absence, nous avons procédé à la déposition.

Charançon. — Parfaitement, monsieur le Président !

Le Président. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

Charançon. — Aucun ! Je sais l’affaire.

Le Président. — Vous avez la parole.

Charançon, s’avançant à la barre. — Messieurs, la cause que nous avons à défendre est des plus simples. Ma cliente aurait — je dis : "aurait", car ceci reste à prouver — aurait frappé un officier public dans l’exercice de ses fonctions. Eh bien, admettons que la chose soit vraie, mais, messieurs, considérez au moins dans quelles circonstances les faits se sont produits. Cet attentat peut-il être considéré comme public ? Non, messieurs !… il est d’ordre privé. Ma cliente était en cabinet particulier avec monsieur. Eh ! mon Dieu ! elle est jeune, elle est jolie, c’est son droit.

Édouard. — Brave garçon.

Charançon. — Le seul fautif dans tout cela. (Se retournant vers Caponot.) N’est-ce pas lui, ce Caponot ? Ce commissaire maladroit qui, abusant de son privilège et, qui sait ?… peut-être pour satisfaire quelque curiosité malsaine… se fait ouvrir un cabinet particulier où deux pauvres amoureux étaient venus chercher un refuge discret à leurs amours ! Comprenez-vous leur colère lorsqu’un importun vient tomber comme un pavé dans leur tête-à-tête… et même, qui sait ? dans quel moment psychologique… Enfin, mettez-vous à leur place, monsieur le Président.

Le Président. — Non !

Charançon. — C’est-à-dire qu’ils ont été sublimes ! Oui, sublimes de calme et d’abnégation !

Édouard, bas. — Charançon, tu vas trop loin ! tu vas trop loin !

Charançon. — Laisse-moi (Continuant.) Ma cliente a un amant, oui, messieurs ! mais est-ce sa faute si son cœur a besoin d’affection ? Est-ce sa faute si elle a dû chercher ailleurs ce qu’elle n’a pas pu trouver chez elle ? Eh ! messieurs, les femmes sont ce que les maris les font… et si vous saviez ce que c’est que son mari ?

Édouard, suppliant. — Je t’en prie ! Charançon ! glisse sur le mari ! glisse sur le mari !

Charançon. — Laisse-moi tranquille. (Continuant.) Mais c’est moins que rien, son mari, un de ces hommes qu’on ne saurait assez flétrir.

Édouard. — Je t’en prie, glisse, glisse !

Charançon. — Enfin, messieurs, pour tout dire…

Édouard, se levant, au président. — Monsieur le Président, ne l’écoutez pas. Ce mari n’est rien de tout ça ; c’est une nature noble, grande, généreuse.

Charançon. — Eh ! vous l’entendez, Monsieur le Président ! Il le défend, le mari ! Quelle noblesse de sentiments ! Eh bien, sur cet homme, jugez la femme. "Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es." Tel est cet homme, telle est ma cliente !

Applaudissements dans l’auditoire.

Le Greffier. — Chut !

Charançon. — Et c’est cette femme-là que le tribunal voudrait condamner ! C’est elle que ce commissaire accuse de l’avoir frappé. Et d’abord pourquoi n’est-il pas là pour nous le dire, ce commissaire ?

Caponot, se levant. — Il a des rhumatismes.

Le Président. — Il aurait tout de même bien pu se déranger !

Charançon. — Il prétend qu’il a été giflé ! Mais qu’il nous la montre, sa gifle ! Enfin il nous faut des preuves.

Caponot. — Des preuves ? Parbleu ! comment voulez-vous pour une gifle ? Mme Édouard m’en a donné une. Est-ce que je peux la prouver ?

Charançon. — Tenez, vous l’entendez, Monsieur le Président, voilà que c’est lui qui a reçu la gifle à présent.

Caponot. — Non, je parle de celle de mon frère.

Charançon. — Vous avez reçu la gifle de votre frère ?

Caponot. — Mais non ! C’est lui qui l’a reçue.

Charançon. — Eh bien, si c’est lui, de quoi vous plaignez-vous ? Pourquoi dites-vous que vous l’avez reçue puisque vous ne l’avez pas reçue ?

Caponot. — Si !

Charançon, avec dédain. — Vous voyez, Monsieur le Président, comme le témoin se contredit !

Le Président. — Je vous ferai remarquer, monsieur Caponot, que vous embrouillez tout. Voyons, cette gifle, où l’a-t-on donnée ?

Caponot. — Hier, rue Saint-Roch, (Indiquant Édouard.) chez monsieur.

Le Président. — Comment, vous disiez tout à l’heure que c’était chez Bignon.

Caponot. — Oui, non ! c’est-à-dire… chez Bignon aussi !

Charançon. — Vous voyez, monsieur le Président, il ne sait pas ce qu’il dit.

Le Président. — Enfin, monsieur Caponot, je voudrais pourtant en sortir. Où la gifle a-t-elle été donnée ?

Caponot. — Chez Bignon.

Le Président. — Mais voilà une heure que vous dites que c’est rue Saint-Roch.

Caponot, exaspéré. — Mais non ! Oh ! la ! la ! la ! la ! Vous le faites exprès !

Le Président. — Oh ! Monsieur Caponot, il ne faudrait pas prendre ces airs impatientés !

Caponot. — Mais c’est vous qui ne comprenez rien !

Le Président. — Monsieur Caponot, je vous rappelle à l’ordre.

Caponot. — Ah ! tenez, vous vous entendrez avec mon frère. Moi, j’y renonce ! flûte !

Le Tribunal. — Hein ?

Charançon. — Flûte ! Vous l’entendez, monsieur le Président, il a dit "flûte" au Tribunal.

Caponot, vivement. — Pardon ! Pardon ! Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Charançon, sur le même ton. — Pardon ! Pardon ! Mais c’est ce que vous avez dit.

Le Président, sévère. — Nous vous apprendrons à mesurer vos paroles, monsieur Caponot.

Charançon. — Et c’est cet homme qui vous dit "flûte !" qui vient accuser une femme au nom du respect que l’on doit aux magistrats. N’est-il pas risible dans ce rôle ? Et c’est dans ses allégations que vous auriez foi ?

Caponot. — Mais enfin, Charançon.

Charançon. — Allons donc ! Ma cliente a droit à une réparation. Aussi n’est-ce pas seulement l’acquittement que nous demandons, non, messieurs, c’est une satisfaction complète et entière et nous nous rapportons pour cela à la haute justice du tribunal.

Il s’assied.

Applaudissements dans l’auditoire.

Le Greffier. — Chut !

Charançon, à Édouard. — Hein ! dis donc ! Je crois que j’ai été assez brillant.

Le Président, à l’huissier. — Voyez si la prévenue est en état de comparaître.

L’Huissier, de la porte du fond à droite. — Dans un instant, monsieur le Président !

Le Président. — L’audience ne peut pourtant pas rester en suspens. (À Édouard et Caponot qui se lèvent ainsi que Charançon.) Levez-vous ! (Lisant la sentence.) "Attendu qu’il est établi que le nommé Caponot a, sans motif valable, cité à comparaître en police correctionnelle la dame Édouard, l’accusant de s’être rendue coupable de voies de fait sur sa personne sans que le fait puisse être prouvé, que le même Caponot s’est en outre fait représenter par son frère, Alphonse Caponot, dont la mauvaise tenue à l’audience a constitué un manque de respect à la magistrature, le tribunal, faisant application des articles 209 et 221 du code pénal, condamne Alphonse Caponot (Caponot relève la tête, ahuri.) à cinquante francs d’amende et aux dépens…

Applaudissements dans la salle.

Caponot, à la foule, après un temps de réflexion. — Ah, çà ! Qui est-ce qui est condamné ?

La foule. — Vous !

Caponot. — Moi ! Ah ! elle est forte !

Il sort précipitamment par la droite en bousculant le garde.

Le Président, se levant ainsi que les autres juges. — L’audience est levée.

Le public s’écoule en partie.

L’Huissier, ouvrant la porte du fond à droite. — Voici la prévenue.

Charançon. — Ah ! bien ! je suis curieux de la voir, par exemple.

Édouard. — Oh ! la la la la.

Gabrielle paraît la tête basse.

Charançon, tombant sur son banc. — Ma femme !

Édouard et Gabrielle. — Nous sommes perdus !

Miranda. — Oh ! là, ça se complique !

Charançon, courant au tribunal. — Monsieur le Président, je demande à recommencer !

Le Président. — Hein ! mais la cause est entendue, maître.

Charançon, allant à la barre. — Ça ne fait rien. (Plaidant.) Oui, messieurs, je demande la condamnation d’une femme indigne dont la conduite…

Le Président. — Mais je vous répète, maître, que l’audience est levée…

Charançon. — Mais puisque je vous dis que je demande à recommencer.

Gabrielle, affolée. — Oh ! Dieu ! Édouard !

Miranda. — J’ai tout compris, madame, je vais vous sauver !…

Elle passe de façon à se trouver face à face avec Charançon quand il se retournera.

Édouard et Gabrielle. — Qu’est-ce qu’elle dit ?

Le Président, riant, à Charançon. — Mais non ! voyons ! votre cliente est acquittée !

Il se retire avec le tribunal.

Charançon. — Acquittée ! Je l’ai fait acquitter. (Se retournant furieux.) Où est-elle ? Où est-elle ? que je…

Miranda. — Mais me voilà ! Ah ! merci, mon cher défenseur.

Gabrielle. — Hein ?

Édouard, qui a compris. — Oh ! (À Charançon.) Ah ! le fait est que vous l’avez défendue avec un talent !

Charançon, abasourdi, les regarde un moment sans rien comprendre. — Hein ! non, voyons ! Qu’est-ce que vous dites ?

Gabrielle, qui a repris son aplomb. — Je suis désolée ! il parait que tu as été magnifique. Je n’ai pas pu t’entendre, je suis arrivée trop tard !

Charançon, de plus en plus abasourdi. — Ah ! çà ! voyons !… est-ce que je rêve ?… le… la enfin, Madame Édouard…

Miranda. — Comment ?… eh ! bien c’est moi…

Charançon. — Hein ! c’est…

Il tombe presque en défaillance.

Édouard, le retenant. — Oh !

Charançon, se redressant sur ses jambes : — Comment c’est… et moi qui croyais…

Gabrielle. — Quoi ?

Charançon. — Rien !… Ah ! mon Dieu, j’aime mieux ça…

Gabrielle, à Miranda. — Ah ! merci, madame !

Charançon, bas, à Édouard. — Ah ! c’était Miranda… Coquin, va, tu me trompais !

Scène XModifier

Les Mêmes, Gratin, Samuel

Samuel, entrant de droite, premier plan avec Gratin, leurs vêtements en désordre. — Ah ! ce n’est pas malheureux !

Gratin, dont le chapeau est complètement cabossé. — Ils nous ont mis dans un bel état !

Gabrielle. — Ah ! mon Dieu ! qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Gratin. — Ah ! madame ! nous nous étions mêlés sans le vouloir aux prisonniers.

Samuel. — Et on voulait nous fourrer dans le panier à salade. Oh ! mais aussi, j’en ai plein le dos du Palais de Justice.

Il se retourne et l’on voit un large accroc dans son vêtement, au milieu du dos.

Charançon. — Oui ! aussi nous retournons tous à Valfontaine.

Gabrielle, avec intention. — Ah ! Non ! M. Édouard vient de me dire qu’il ne peut venir ! il est obligé de rester à Paris !

Édouard, ahuri. — Hein, moi !

Charançon. — Qui ça ? Édouard, nous quitter ! Ah ! bien jamais de la vie par exemple ! (À Édouard.) Tu viens avec nous, tu m’entends !… Ce bon Édouard !… Quand je pense que j’ai pu le soupçonner. Idiot, va ! (Avec conviction.) Il ne pouvait pas être son amant, puisqu’il est mon ami !

RIDEAU