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L’Adaptation de la pensée

L’ADAPTATION DE LA PENSÉE



À Monsieur Félix Le Dantec.


Mon cher ami,

Vous savez quel plaisir j’ai à vous lire ; vous êtes de ces rares amis dont la parole imprimée évoque chez moi le souvenir des intonations familières. En vous lisant, je vous écoute. Si vos opinions me troublent et me choquent parfois, elles ne me fâchent point ; et, comment le feraient-elles ? Ne résultent-elles point d’un enchaînement de causes auquel personne ne peut rien, vous moins qu’un autre, tant vous êtes sûr que cet enchaînement est nécessaire ? Et puis la belle franchise, la belle clarté avec lesquelles vous les exprimez y mettent une apparence de joie, dont il est peut-être sage de se contenter.

Je me suis souvent demandé comment vous, qui professez que nous ne connaissons pas les choses, mais seulement notre propre conscience et les modifications qu’y apporte le monde extérieur, vous pouviez vous plaire à rabaisser la pensée, à la regarder comme quelque « épiphénomène » sans importance, dont la suppression n’apporterait pas grand changement dans l’Univers. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’ai, sur la relativité de nos connaissances, la même opinion que vous : même, je m’étonne de ceux qui sont capables de comprendre cette doctrine, sans que son évidence les pénètre tout de suite : elle m’incline à regarder la pensée comme très essentielle.

Je vous fais grâce d’un développement sur cet Univers, où ne brillerait aucun soleil, où la mer et le vent ne mugiraient pas, et qui serait comme s’il n’était pas. Vous n’aurez point de peine à faire philosopher M. de la Palisse sur ce beau sujet, qui prête à l’éloquence. Mais, si je ne connais que ma pensée, ma pensée seule peut m’intéresser : cela me chagrine qu’on la rapetisse, et qu’on la traite d’épiphénomène. J’ai désiré souvent causer avec vous de ce chagrin : les vacances passées ensemble « au fond d’un golfe plein d’îlots » ne se sont pas retrouvées. Comme elles sont loin et près ! N’y a-t-il pas vingt ans ?

Ah ! les longues et belles causeries que nous avons eues, couchés sur l’herbe dans un repli de la falaise, humant les bonnes senteurs de la mer, regardant courir les nuages, souriant à nos idées qui courent aussi et cherchent à se rattraper ! Mais ne croyez pas que ces vacances-là soient les seules que j’aie passées avec vous ; j’avais vos livres, qui sont pour moi des livres de vacances : les voici, tout salis de coups de crayon, de notes marginales que j’ai parfois grand’peine à relire, ou bourrés de petits papiers ; je ne veux pas les rouvrir : je m’y plongerais de nouveau, j’y griffonnerais de nouvelles notes, et je renverrais à je ne sais quand cette lettre que je vous ai promise. Oui, j’ai beaucoup causé avec vous, silencieusement. Voici que j’ai fermé votre livre pour me promener ; j’entame la conversation en grimpant quelque sentier ; je la continue, assis sur une pierre ; j’attends avec vous la minute glorieuse pour laquelle je suis venu jusqu’ici : le soleil a disparu derrière les cimes de l’ouest ; dans un instant, très haut dans le ciel, bien au-dessus des nuages qui se traînent sur les montagnes violettes, ses rayons vont faire surgir le glacier que je surveille et qui resplendira dans la lumière. Lorsque la gloire s’est éteinte, et que les neiges lointaines sont devenues tristes et livides, je reprends la causerie, tout en dévalant rapidement sur la route, pour me réchauffer et ne pas arriver en retard au dîner de famille, dont le menu commence à préoccuper mon estomac vide.

Votre livre sur les Lois Naturelles m’a un peu expliqué ce qui m’étonnait dans votre opinion : « Il ne faut pas, dites-vous, nous faire illusion sur notre pensée et notre science : elles sont à notre taille. » Je le veux bien ; mais je ne sais pas trop où je commence et où je finis, et si je n’embrasse pas tout ce que je pense. Me voilà bien grandi, et je grandis en pensant et en sachant davantage. Au fait, j’ai lu récemment, à la quatrième page d’un journal, qu’on pouvait acquérir encore quelques centimètres, même après cinquante ans ; ils sont bien passés.

Vous avez pris pour épigraphe une « matière de bréviaire » que vous avez traduite assez librement : souviens-toi que tu es dans la nature. Cela, je ne l’ai pas oublié, mais je crois aussi que la nature est en moi. Il m’a paru qu’en nous rappelant le milieu où nous sommes plongés, vous nous distinguiez trop de ce milieu ; il n’y a pas le milieu et nous, mais ce qui est, que nous pensons et qui pense par nous. Donc, sur ce point, je suis, s’il est possible, de votre avis, plus que vous-même. Encore ne suis-je pas sûr que mon reproche soit juste, car, malgré mes efforts, sûrement, j’encourrai moi-même ce reproche que je vous adresse, tant il est impossible de parler sans faire cette distinction que je blâme.

Vous avez une manière que je goûte fort, de présenter nos titres de noblesse, que vous retrouvez dans la longue série de nos ancêtres. Tous ces ancêtres, hommes, animaux supérieurs ou inférieurs, jusqu’à ces êtres où la vie se distingue à peine, tous, mâles et femelles, et ceux-mêmes, s’il y en a eu, qui appartenaient à votre troisième sexe, ont eu ce mérite singulier de vivre, dont Siéyès s’est fait jadis un titre de gloire ; et ce n’est pas un mince mérite, car ils ont assurément traversé des périodes plus difficiles encore que n’a fait Siéyès : ils ont su vivre au moins jusqu’à l’âge où ils se sont reproduits. Nous avons, derrière nous, des millions d’années et, en nous, l’expérience de milliers de siècles. N’est-ce rien, cela, et ne nous consolerons-nous pas aisément, si nous n’arrivons pas à retrouver le nom de nos grands-parents d’avant-hier, de ceux qui vivaient au temps des croisades ? Tous ces êtres qui nous ont précédés étaient adaptés au milieu où ils vivaient, assez adaptés pour pouvoir vivre et se reproduire ; ils ont acquis les forces, les ruses, les armes nécessaires et nous ont transmis le trésor qu’ils avaient reçu et qu’ils ont grossi peu à peu. Ceux qui n’ont pas su prendre l’usage du monde (extérieur), qui n’ont pas su s’adapter aux choses, ont disparu sans laisser de traces ; ils n’ont point de descendants inquiets, qui philosophent et qui se posent des questions. Nous sommes des élus voilà de quoi nous rendre très précieux à nous-mêmes ; je pense avec satisfaction à cette lignée d’aïeux, et au mérite qu’ils se sont acquis en vivant. Je vais tâcher de les imiter encore un peu. J’accepte très bien votre façon d’exalter notre dignité.

Mais voici que vous rabattez mon orgueil. Qu’est-ce que tout cela prouve, sinon que nous sommes des êtres possibles ? Notre connaissance du monde extérieur n’a de valeur qu’une valeur pratique ; elle nous aide à nous continuer ; notre longue expérience n’est que l’expérience de ce qui nous est utile ou nuisible ; seule, cette expérience-là a pu se répéter assez de fois pour nous modifier et nous instruire ; nos sens ont eu beau se spécialiser et s’affiner, ils ne pénètrent qu’une infime partie de la réalité, celle que nous avons besoin d’explorer, afin d’y vivre ; ils nous laissent ignorer tout ce qui n’est pas indispensable à notre continuation cette science, dont nous sommes si fiers, fondée sur une expérience pratique, construite avec nos sens, qui sont des instruments pratiques, n’a aucune valeur en tant que théorie.

J’aurai, là-dessus, bien des réserves à faire ; j’en aurais davantage encore si je croyais fermement, comme vous, à une absolue connexion entre les phénomènes, puisque, alors, la connaissance d’une partie pourrait conduire à la connaissance du tout, et la connaissance de ce qui nous est utile à la connaissance du reste mais, en passant, je veux me réjouir un instant avec vous du nombre et de la diversité de ceux qui prétendent n’accorder à la science qu’une valeur d’utilité : il y a vous, qui aimez passionnément cette science et qui lui avez donné votre vie tout entière ; il y a ceux qui méprisent ce qui est utile aux autres, et qui versent des larmes sur la décadence des études désintéressées, dont ils ont vécu ; il y a encore les néo-positivistes, qui sont des gens distingués et savants dont je pense beaucoup de bien, mais qui ne seraient peut-être pas fâchés de ruiner la science au profit de ces raisons du cœur que la raison ne connaît pas. Cela m’amuse extraordinairement de vous voir dans cette compagnie. Mais laissons cela : je ne veux pas imiter ces députés qui, lorsqu’un collègue se lève à leur côté pour prononcer une parole de bon sens et de courage, ne trouvent pas d’autre réponse à lui faire que de montrer les adversaires qui l’applaudissent. Vous aimez trop la vérité, si vous aviez des ennemis, pour ne pas la reconnaitre et l’aimer chez eux. Et, ni les néo-positivistes, ni les vieux professeurs qui continuent leur flirt avec l’antiquité, ne sont vos ennemis. Je me figure que vous n’en avez pas.

Voulez-vous que nous revenions à nos ancêtres ?

Il y a bien longtemps que la pensée s’est éveillée chez eux, toute petite, chétive, obscure et tremblotante ; on ne sait comment elle s’est « frottée aux choses » ; il est assez étonnant que ce frottement contre les aspérités des choses, n’en ait point fait quelque galet informe, et qu’il ait su au contraire, en la détruisant sans pitié quand elle ne valait rien, réussir à la compliquer si singulièrement et à la rendre si diverse ; mais ne passons point le temps à nous émerveiller : nous n’en finirions pas. Les perfectionnements acquis ou réalisés par les individus se transmettent quelquefois à leurs descendants et se fixent dans les espèces. Admettons-le. Les perfectionnements s’ajoutent, parce que les individus moins imparfaits ont plus de chances pour survivre. Je l’entends ainsi. Petit à petit, la mémoire consciente, l’adaptation des actes au but, le raisonnement, la raison apparaissent. Sans doute, ni vous, ni moi, nous n’avons nulle idée de la façon dont tout cela s’est fait ; mais, n’importe, il m’est commode d’imaginer que les choses se sont passées ainsi, et, pour en être persuadé, vous avez de meilleures raisons que moi, tirées de votre savoir. Pour moi, je me laisse prendre par la séduction des hypothèses que vous développez. Pourquoi me séduisent-elles ? À cause de la manie de la continuité, de cette maladie qu’Hermite, notre commun maître, dénonçait avec une vigueur si amusante, chez la plupart de ceux qui s’occupent de mathématiques, et qui ne s’attachent qu’aux fonctions continues ; vous vous rappelez qu’il rendait les mathématiciens responsables de tous les méfaits des naturalistes : c’est les mathématiciens qui ont commencé.

Dans ce long frottement que vous décrivez, du monde extérieur sur la pensée de nos ancêtres, dans ce travail où l’ouvrier (c’est le monde extérieur) rejette les échantillons imparfaits et parvient, à force de temps et d’essais manqués, à construire l’organisme compliqué qui est le nôtre, il me semble que vous négligez trop la pensée elle-même ; qu’est-elle pour avoir supporté ce merveilleux travail ? Sur quoi ce travail s’est-il exercé ? Il ne me suffit pas que vous appeliez épiphénomène ce je ne sais quoi : il est quelque chose. Lui aussi est dans la nature, il est au moins une possibilité de ce qui est ; il est capable d’exister et de se manifester à sa façon, de s’adapter aux choses et d’y pénétrer ; s’il n’est pas distinct du monde extérieur, il en est une activité propre qui ne ressemble pas aux autres ; c’est cette activité propre que je ne vois nullement dans votre livre. Je ne vous demande pas de la définir ; tout ce que vous savez n’y suffirait pas. Je regrette que vous la teniez cachée, que la pensée, dans son développement, apparaisse toujours passive et ne se perfectionnant que par l’action de ce qui n’est pas elle : j’imagine qu’elle n’est pas pour rien dans son propre perfectionnement.

Les êtres vivants et pensant (tant soit peu), d’où nous sommes sortis, avaient au moins une propriété qui ressort de ce que vous dites : ils se reproduisaient dans des êtres qui gardaient quelque chose de leurs aïeux et qui en étaient différents ; une plus grande complication, un progrès, étaient possibles dans la descendance, puisque l’une et l’autre se sont produits. Eh ! bien ! Cette possibilité, cette puissance de variation et de progrès me paraissent au fond plus essentielles que le rôle négatif joué par le monde extérieur. Imaginons un monde (vous appellerez cela de l’imagination « verbale » ), un monde où les causes de destruction n’agissent pas, mais où les êtres vivants ont cette propriété de se diversifier et de progresser dans leurs descendants, et de leur léguer les qualités acquises. Parmi les milliasses d’individus médiocres qui se produiront et se reproduiront, naîtront comme dans notre monde, des êtres supérieurs ; car enfin, pour être conséquent avec mon hypothèse, je ne dois pas supposer que la supériorité de ces êtres-là soit une raison pour qu’ils soient éliminés et ne se reproduisent pas. Vous me direz que c’est en cherchant à échapper aux causes de destruction que les êtres vivants se perfectionnent ; je le veux bien ; mais, d’une part, cet effort est en eux, plus que dans la pression des causes destructives, et, d’autre part, si celles-ci ont pu accélérer le progrès, ce n’est pas elles, en tant que causes destructives, qui ont créé la variation : j’accumulerai les millions de siècles, si vous voulez ; vous autres messieurs, ne vous gênez pas là-dessus, j’ai le droit d’imaginer que le progrès finisse par se réaliser, que l’homme apparaisse, et même le surhomme.

Au fait, dans notre monde réel, ceux qui étaient capables de donner naissance au surhomme et à la surfemme ont peut-être disparu sans laisser de descendants. Vous savez que certaines supériorités, qui ne viennent pas à la bonne heure, sont funestes à ceux qui les possèdent. À ce sujet, des âmes tendres et distinguées ont versé beaucoup de larmes dans leurs encriers. Voir Alfred de Vigny et autres romantiques, passim. Ou peut-être les parents de ces ancêtres en puissance ont-ils accommodé l’un pour la chapelle Sixtine, ou enfermé l’autre dans un cloître ? Dans mon univers, où chacun vivrait et se reproduirait, l’ancêtre du surhomme aurait eu des enfants, qui auraient engendré de petits surhommes ; il y aurait aujourd’hui de grands surhommes, qui mèneraient le monde ; mais que de sots à gouverner ! J’en suis épouvanté. Les bienfaisantes causes de destruction nous ont épargné les surhommes et une partie des imbéciles.

Ne vous fâchez pas : je vais essayer d’être sérieux. Vous admettez sans doute, chez les êtres vivants, la possibilité d’évoluer dans leurs descendants, d’évoluer en progressant ; mais vous insistez sur le rôle bienfaisant des causes de destruction pour corriger les mauvais effets du hasard. S’il y a une tendance, de nature très inconnue, à la production de descendants qui diffèrent des parents, si les variations du milieu s’ajoutent à cette tendance à la différentiation, est-il donc si clair qu’elle doive s’exercer au hasard et produire toutes les diversités possibles, entre lesquelles les causes de destruction choisiront ? Pourquoi êtes-vous sûr que ce n’est pas cette tendance elle-même qui choisit le sens dans lequel elle veut se développer ?

Essayons de retracer quelques traits d’une histoire que nous ne savons ni l’un, ni l’autre. Vous avez trop conscience de notre double ignorance pour ne pas excuser les pauvretés que je dirai : Si vous voulez être très indulgent, vous tiendrez compte de la difficulté que vous avez si bien mise en lumière (et que je sentais fortement en écrivant, ma dernière phrase), de la nécessité de se servir du langage humain, où nous nous sentons empêtrés quand nous essayons de nous dégager du réalisme naïf qui a présidé à sa formation.

Commençons par la sensation : c’est bien avant le déluge. Où apparaît-elle dans la série animale ? En avez-vous saisi la trace dans les êtres inférieurs que vous vous plaisez à étudier ? Pour qu’elle aboutisse à la mémoire, sans laquelle un commencement de conscience est impossible, il faut que l’être vivant qui a éprouvé une sensation ait été modifié par cette sensation, qu’il ne soit plus le même qu’avant de l’avoir éprouvée, que cette modification lui permette de reconnaître une sensation déjà éprouvée et qu’un lien, une certaine unité, s’établissent entre les sensations successives.

L’individu se distingue, ou croit se distinguer, de ce qui n’est pas lui ; il coordonne ses sensations et ses mouvements, il devient capable de reconnaître et de saisir une proie, de s’assimiler ce qui n’est pas lui. Non seulement la mémoire s’est créée, la mémoire consciente, mais aussi l’habitude, qui est comme une mémoire inconsciente. Et cette habitude a pénétré et modifié si profondément l’être vivant qu’elle se transmet à ses descendants : ceux-ci retrouveront rapidement ce que savait l’ancêtre et ils l’accroîtront quelquefois. Pourquoi voulez-vous que la pensée elle-même ne soit pour rien dans tout ce travail, que vous sentez bien que je suis incapable d’analyser, mais où je soupçonne une prodigieuse activité, une activité toute différente de ce que je connais des phénomènes mécaniques ou physico-chimiques ? Je ne dis pas que ce travail soit indépendant de ces phénomènes ; je ne sais s’il y a deux choses indépendantes ; mais s’il est lié à de pareils phénomènes, ces derniers ont un tout autre caractère que ce que nous entendons en les nommant. N’ayant jamais su, même très jeune, ce qu’est une substance, je n’irai pas vous dire que je regarde la pensée comme étant une substance distincte. Il ne me gêne nullement que vous l’appeliez matière, force, mouvement cérébral, ou d’un autre nom, pourvu que ce ne soit pas « épiphénomène ». Il ne me choque pas qu’on cherche à réaliser la vie dans un laboratoire ; ce n’est pas, toutefois, un bon sujet de thèse pour les débutants. Admettons qu’on fabrique des êtres pensants, à la suite d’opérations bien déterminées : c’est alors que ce que nous appelons matière a des propriétés, des activités possibles qui ne sont pas ce que nous connaissons actuellement dans la matière. Malgré tout, je crois sentir, au fond du drame complexe qui aboutit à la formation de notre conscience, une activité qui ressemble moins aux phénomènes mécaniques qu’à ma volonté de vivre, à mon désir de plus penser et de mieux penser. Elle a été servie par les phénomènes mécaniques, qui ont fait disparaître les résultats de tentatives infructueuses, où elle ne s’est pas épuisée.

Voici que vient de naître un de ces admirables élus dont vous nous avez décrit la très vieille noblesse. En quelques jours, sous le coup de ses sensations répétées, s’éveillera la mémoire inconsciente que lui ont léguée ses innombrables ancêtres. Il reconnaîtra ces sensations, les distinguera, les rapprochera, les classera ; il rapportera au même objet les sensations très diverses, dont vous dites qu’elles appartiennent à des cantons différents ; il situera les objets dans l’espace et les phénomènes dans le temps ; il saura atteindre les uns et se rappellera les autres ; il comprendra les signes ; il apprendra le nom d’un objet particulier, il donnera un même nom à des objets dont il aura saisi les analogies ; il aura des concepts distincts. Les cadres de sa pensée sont formés d’avance ; ils se remplissent avec une facilité et une rapidité merveilleuses. L’inextricable complexité du monde extérieur se résoud en concepts séparés et simplifiés. Assurément ces séparations et ces simplifications naïves fournissent une image très imparfaite de la réalité, une image pourtant qui s’y adapte assez pour que l’enfant puisse en tirer parti ; les premiers linéaments de cette image sont, en quelque sorte, grossièrement dessinés en lui ; c’est ce qui lui reste de sa vie antérieure, chez ses ascendants, une photographie confuse des choses qui ont posé devant eux, le plus souvent ; sa vie actuelle ajoutera à ce dessin primitif d’infinies complications, de riches et éclatantes couleurs, des nuances délicates. Ses premiers concepts, séparés et simplifiés, permettront bientôt à l’enfant des ébauches de raisonnement, des syllogismes naïfs, dont les membres ne sont pas disjoints, mais où la conclusion apparaît, par une intuition immédiate, comme contenue dans les prémisses ; l’attribution, à un objet particulier, d’un nom général est déjà un tel syllogisme ; je vois un chêne ; un chêne est un arbre ; je vois un arbre.

Ces premières connaissances tendent à s’organiser ; l’enfant cherche inconsciemment à y mettre un peu d’ordre, qui se traduit par un enchaînement de mots et de phrases auquel il se plaît à l’intérêt, d’ordinaire très dispersé, que les choses éveillent en lui, succède l’attention, qui se concentrera plus tard sur des concepts abstraits, et sur leur dépendance.

La plupart des concepts résultent, à ce que je crois, de simplifications excessives, de séparations trop nettes : ils n’en conviennent que mieux à la logique ; qu’ils s’adaptent à peu près à la réalité, c’est ce qui est plus étonnant, quoiqu’ils aient été préparés par la pression répétée de l’expérience. Quelques-uns d’entre eux, et notamment les concepts scientifiques, sortent d’un passage à la limite, dont l’étrange audace m’effraie depuis longtemps. Le mathématicien raisonne sur des points, des droites et des plans qui n’existent que dans sa pensée, sur des solides parfaits, sur des fluides parfaits ; la perfection de ces solides et de ces fluides est impossible, contradictoire avec ce que nous savons de la matière. Le physicien raisonne sur des systèmes isolés ; il ne peut y avoir de pareils systèmes. Le chimiste raisonne sur des corps purs ; il n’y a pas de corps purs.

Tout d’abord, ces concepts nous sont assurément suggérés par les objets réels ; mais nous n’y parvenons qu’en poussant jusqu’à l’infini quelque propriété que nous avons observée : nous avons observé, par exemple, des corps plus durs que d’autres ; notre pensée, d’un bond, va jusqu’au bout : elle crée le corps parfaitement solide et ce concept limite arrive à former le fond même de notre idée de la matière. Le physicien sait très bien qu’il n’y a pas de corps solide ; il n’abandonne pas pour cela cette notion : il attribue la parfaite solidité à l’atome, avec quoi il constitue la matière ; parfois, il ajoute à cette parfaite solidité de l’atome, une parfaite élasticité, sans trop se soucier de savoir si ces deux qualités parfaites ne se gênent pas en s’ajoutant.

Dire que ces concepts limites préexistent dans notre esprit, qu’ils font partie du dessin primitif qui est le résidu de la vie ancestrale, vous semblera peut-être exagéré ; mais, au moins, une certaine tendance à la formation de ces concepts limites me parait inhérente à notre pensée telle qu’elle est par elle-même, ou telle qu’elle est devenue par la suite des testaments qui l’ont enrichie peu à peu. Cette tendance à la formation de concepts limites, infiniment éloignés de ce qui nous les suggère, me semble du même ordre que la tendance à la séparation et à la simplification que j’ai voulu indiquer un peu plus haut.

Vous me dites que, quand je vois de loin une surface à peu près plane, dont je ne puis apercevoir les irrégularités, je vois un plan parfait ; non, je pense un plan parfait. La tendance dont je viens de parler est entrée en jeu ; le concept limite a surgi en moi ; j’ai comparé ce concept parfait à ce que je vois, je n’ai pas aperçu de différence. Le régulier est antérieur, dans mon esprit, à l’irrégulier, qui le suppose. Ne me répondez pas que je suis la dupe de mes habitudes de fonctionnaire en mathématiques : je crois que les choses se passent de la même manière dans la tête du petit breton qui, du haut de la falaise, regarde la mer et s’amuse de la voir tout unie, de ne pas distinguer les vagues. D’ailleurs, que savent les mathématiciens sur le plan, la ligne droite ou le point ? À quoi a abouti leur long et minutieux travail d’analyse sur ces concepts fondamentaux ? À proclamer l’impossibilité d’une définition, à déterminer tout au plus la façon dont il convient de parler de ces êtres indéfinissables, si l’on veut construire des phrases correctes.

Ces notions préexistent dans notre pensée en puissance et, si vous voulez, comme tendance. Notre propre expérience nous les révèle. Si je suis disposé à croire, comme vous, que l’expérience ancestrale a tenu un rôle essentiel dans le développement de cette tendance, je tiens à remarquer que cette expérience n’a jamais été directe, que les animaux rudimentaires que nous pouvons compter parmi nos ancêtres n’ont pas vu ou touché plus de plans parfaits que nous ne faisons, et que l’industrie humaine réalise des formes géométriques beaucoup moins grossières que celles que nous observons dans la nature.

Et pourquoi ces tendances, que je crois démêler obscurément dans notre pensée, n’auraient-elles pas leur principe dans cette pensée ? Je ne dirai plus qu’elle a été modifiée, transformée, organisée dans les êtres vivants par le frottement et la pression du milieu où sont plongés ces êtres, je dirai qu’elle s’est modifiée, transformée, dans ce milieu, dont ils font partie et dont elle est une qualité essentielle. Je vous accorde tout ce que vous voudrez sur la part de l’évolution dans la formation de notre pensée ; je vous accorde que l’évidence est le résultat de l’habitude de l’individu et de la race. Mais les expériences dont cette habitude est faite ne sont pas des phénomènes purs et simples ; elles sont des impressions sur ce qui sera ou sur ce qui est une conscience vivante, sur des consciences reliées les unes aux autres, dont les états s’enchaînent d’une certaine façon dans l’individu et dans la race. Tous les fils de ce bureau récepteur auquel vous nous comparez, ce n’est pas les phénomènes qui les ont posés pour entrer en communication avec nous ; c’est nos ancêtres qui les ont construits pour communiquer avec les phénomènes, et qui nous ont légué ce merveilleux réseau.

Je viens de relire cette page, où j’aurais voulu montrer l’activité propre de la pensée : hélas ! Comment montrer ce que je connais si mal, et mettre de l’évidence où je n’ai qu’un désir de vérité ? Ce que j’ai écrit est trouble et obscur, et, peut-être, pas assez trouble et pas assez obscur ; cela reflète la confusion de mes idées. À quoi bon essayer de faire mieux ? J’ai aussi à m’excuser d’avoir écrit un mot qui a dû vous choquer, et qui sent la scolastique. Je connais votre horreur pour la qualité : au reste, là où je l’ai mis, ce mot rendait assez mal ma pensée ; j’en ai cherché un autre ; en vain. J’ai fini par le laisser, parce que, au fond, je ne partage pas votre haine pour la qualité. Si la qualité n’est qu’un mot, la quantité, elle aussi, n’est qu’un signe ; votre monisme n’absorbera jamais la diversité des aspects de l’être, la multiplicité des phénomènes, la richesse infinie du vêtement de l’inconnaissable. Parce que nous essayons de construire, avec un jeu de symboles quantitatifs, un schéma qui nous représente le monde, ne prenons pas ce schéma pour la réalité, et la partition écrite, où toutes les notes sont pareilles, pour le concert des instruments et des voix. L’uniformité des notations mathématiques n’empêche pas la diversité de nos sensations : c’est des sensations qu’il faut toujours partir, à elles qu’il faut toujours revenir ; mais cette digression m’entraînerait trop loin ; je reviens à mon obscur sujet.

Les concepts généraux, qui se dégagent dès nos premières années, les concepts limites qui servent de fondement aux sciences et qui ne se forment sans doute qu’un peu plus tard sont éminemment adaptés à la logique déductive. Sous le nom d’imagination verbale, vous avez signalé l’abus qu’on en peut faire ; cet abus n’est pas douteux et je vous dirai tout à l’heure en quoi il me semble que vous l’exagérez et comment vos exemples ne sont pas tous bien choisis ; mais, pour le moment, l’abus n’est pas en question. Vous connaissez trop la logique déductive et vous en usez trop pour en contester la valeur ; j’ai déjà dit qu’on en pouvait apercevoir les traces dans des raisonnements très naïfs, dans l’intuition de l’emboîtement des concepts les uns dans les autres : une classe d’objets contient une autre classe moins générale, qui en contient une autre, … , qui contient des individus.

Je ne répugne nullement à imaginer de pareilles intuitions, non seulement chez les hommes primitifs, mais même chez leurs ancêtres, ni à regarder leur évidence comme un résultat de l’habitude et le réveil de la mémoire inconsciente.

Il est fort probable que beaucoup d’hommes appartenant même aux races qui se disent supérieures, ne dépassent guère ces intuitions immédiates et ces raisonnements naïfs ; ils seraient capables d’aller plus loin, ils n’en ont pas l’occasion et peuvent se reproduire sans cela. Bien qu’on puisse trouver des intermédiaires, reconnaissons qu’il y a loin de ces intuitions à une affirmation comme celle-ci telle proposition est impliquée dans telle autre ; si celle-ci est vraie, la première est vraie aussi ; si la première est fausse, celle où elle est impliquée est fausse aussi. Vous savez aussi bien que moi le rôle que tiennent dans la science les jugements de cette sorte, la façon dont ils s’enchaînent, s’enchevêtrent et se diversifient ; vous savez aussi bien que moi l’entière évidence de ces jugements, la façon dont nous sommes obligés de nous soumettre à leur nécessité. Je suis tout à fait certain qu’il y a des nombres premiers qui, écrits dans le système décimal, auraient plus d’un millier de chiffres, qui divisés par 4, donnent 1 pour reste et qui sont la somme des carrés de deux nombres entiers, qu’il y en a d’autres qui, divisés par 4, donnent 3 pour reste et qui ne sont point la somme de deux carrés ; je n’ai aucun doute à ce sujet ; ma certitude dépasse infiniment celle que je sens en me disant que le porteplume avec lequel j’écris tombera sur mon bureau, si je le lâche. Eh bien ! il me paraît clair que l’évidence des raisonnements mathématiques ne résulte pas d’expériences directes, ni d’expériences que j’aie faites, ni d’expériences faites par mes ancêtres. Il se peut que mes grands-parents aient fait quelques petits raisonnements d’arithmétique en vérifiant leurs comptes qui, sans doute, n’étaient pas bien longs ; il ne faudrait probablement pas remonter très loin dans la lignée de nos ancêtres pour y trouver des gens qui n’avaient point l’idée d’un raisonnement mathématique, ou de l’implication d’une proposition dans une autre. Que pensez-vous à cet égard, des anthropopithèques ? Je vous en prie, ne remontez pas plus haut.

J’insiste sur ce qu’un homme qui a reçu une éducation suffisante puise dans les raisonnements déductifs bien faits une entière conviction. Quoique la faculté de construire de tels raisonnements n’apparaisse qu’assez tard, elle est essentielle à notre pensée. À quelle habitude correspond l’évidence qui accompagne l’exercice de cette faculté ? ce n’est point à une habitude directe. Le frottement du monde extérieur n’a pas supprimé, sans qu’ils laissassent de descendants, ceux qui construisaient mal des raisonnements, qu’ils ne construisaient pas du tout. Il a tout au plus supprimé, avec une intelligence qui m’étonne, ceux chez lesquels se développait de travers ce qui, un jour, devait être cette faculté. Je suppose bien qu’elle se préparait chez nos ancêtres quand même ils ne l’exerçaient pas. Peut-être en a-t-il été souvent ainsi : nous ignorerons probablement toujours la façon dont l’être vivant a réagi contre le milieu extérieur, comment s’élaborait en lui ce qu’il allait devenir, comment il s’est servi, pour se défendre, des armes qu’il avait déjà et a su les adapter à de nouveaux usages. Les facultés qui se sont développées ont peut-être toujours dépassé infiniment les circonstances qui leur ont permis de se produire et de durer. À chaque moment de leur développement, se préparaient des adaptations infiniment lointaines. J’imagine que nos ancêtres ont toujours pu beaucoup plus qu’ils n’ont réalisé, que nous pouvons nous-même beaucoup plus que nous ne faisons. Nous sommes des paresseux, des endormis, des timides, des tièdes ; nous ne savons pas découvrir au fond de nous le trésor des énergies futures. Il y aurait toute une morale… ; mais ce n’est pas de morale qu’il s’agit, revenons à la logique.

Peut-être une objection vous passe-t-elle par l’esprit et pensez-vous m’attaquer sur cette évidence absolue que j’attribue aux déductions logiques ? Il n’y a rien d’absolu, direz-vous ; notre logique n’est que notre logique, à nous. D’accord ; mais vous vous refuserez comme moi à discourir sur une pensée où l’implication des propositions ne serait pas pareille à ce qu’elle est dans la nôtre ; toute discussion là-dessus est évidemment très vaine : il va sans dire que nous pensons avec notre pensée et cette évidence absolue dont il a été question ne regarde qu’elle. Je vous ai assez parlé de choses que je n’entends point ; je n’irai pas jusqu’à disserter sur une pensée qui n’aurait rien de commun avec la mienne ; il faut, pour m’amuser, que je m’imagine comprendre un peu au moins une partie de ce que j’écris.

Au reste, je vais essayer d’aller un peu plus loin et de m’expliquer sur cette nécessité que nous ne pouvons nous empêcher d’attribuer aux déductions logiques. J’aurai, en même temps, l’occasion de m’arrêter sur la différence que je crois apercevoir entre la façon dont est sentie la nécessité par ceux qui sont surtout habitués aux raisonnements mathématiques et par ceux qui ont surtout l’habitude des méthodes expérimentales.

En parlant de la nécessité des déductions logiques, je n’entends proprement que la nécessité que nous attribuons aux affirmations telles que celle-ci : la proposition A entraîne la proposition B ; si la proposition A est vraie, la proposition B est vraie aussi, je n’entends pas parler de la vérité de la proposition A, en elle-même ; c’est dans l’implication seule qu’est la nécessité, non dans l’une des propositions.

De plus en plus, les mathématiques tendent à se réduire à de pareilles implications, et à se débarrasser, à se vider de l’impure réalité ; je doute qu’elles arrivent jamais à cet état idéal d’une science « où l’on ne sait jamais de quoi on parle, ni si ce qu’on dit est vrai », mais, qu’elles y tendent, cela est manifeste. On m’a raconté récemment qu’il y a déjà, dans un pays moins rétrograde que le nôtre, un traité de géométrie élémentaire qui commence par cette phrase. « Peu importe ce qu’on appelle point, droite, plan, … » Au moins, cher ami, n’allez pas raconter que j’approuve ce début : il ne manquerait pas de gens sensés qui m’obligeraient à donner ma démission. Quoi qu’il en soit, en mathématiques, l’implication des propositions les unes dans les autres est seule nécessaire. Il suit de là que leur nécessité n’est que dans notre pensée et ne regarde en rien les choses. Quant au possible, c’est simplement, pour le mathématicien, ce qui n’implique pas contradiction dans les termes.

Le point de vue de l’expérimentateur est très différent tout d’abord, il admet sans contestation que ce qui s’est passé dans certaines conditions se reproduira à peu près dans des conditions analogues ; il qualifie de nécessaire cette répétition des phénomènes ; sans qu’il s’explique sur le sens de cette nécessité, il la met dans les choses, non en lui. Peu à peu, il tend à confondre le réel, en tant qu’il est connu, avec le nécessaire. Il qualifie de possibles les événements qu’il prévoit imparfaitement, d’impossible ce qui ne s’est jamais vu, et ne se verra pas. Il acquiert, des phénomènes qu’il étudie, une habitude qui joue un rôle analogue à celui du bon sens dans la conduite de la vie : le bon sens n’a pas de place en mathématiques. D’autre part, il arrive à condenser des groupes de phénomènes en lois, qui sont parfois susceptibles d’un énoncé mathématique, et qui se prêtent ainsi au raisonnement déductif, en les supposant vraies. Il confond alors la nécessité propre au raisonnement déductif avec cette nécessité qu’il s’est habitué à mettre dans les choses. Ce qu’il appelle une démonstration est, d’ordinaire, un mélange de déductions mathématiques et d’inductions tirées de ce précieux bon sens qu’il a acquis et qu’il partage avec ceux qui ont les mêmes habitudes que lui : pour ses collègues en bon sens, sa démonstration est convaincante. L’insupportable mathématicien demande qu’on lui expose clairement et d’abord les postulats et les hypothèses : il prétend qu’on n’oublie rien ; il se fâche et menace de s’en aller si, au courant de la démonstration, on fait intervenir quelque chose qui n’a pas été convenue, afin de remplacer ou de renforcer un chaînon qui manque dans la déduction. Notez que c’est le physicien qui a raison, puisque sa science progresse ; le mathématicien, avec ses exigences et son défaut de bon sens, n’arrivera à rien. Le pédant qu’il est exige qu’une science soit faite, quand elle est en train de se faire ; mais j’observe que pour les uns et les autres, les mots nécessaire, possible, impossible, absurde, n’ont pas la même signification.

Par exemple, un être qui vit et qui pense dans un espace à deux dimensions vous semble impossible, absurde… ; c’est pour vous un produit de l’imagination verbale ; pourquoi ? Parce que vous êtes bien sûr de ne le rencontrer jamais. Je ne crains, non plus que vous, cette étrange rencontre ; mais il ne me gêne pas de parler de cet être-là, après dîner. (Nous n’avons pas dîné ensemble depuis longtemps, je vous préviens que je ne bois guère que de l’eau.) Un être qui pense sans un cerveau vivant, quelle absurdité ! « Changez, s’il vous plaît, cette façon de parler », et dites seulement que la pensée ne se manifeste à nous que dans des êtres qui ont un cerveau vivant. Si, par suite de cette maladie dont je vous ai déjà parlé et que les aliénistes n’ont pas encore nommée, dans un accès de la manie de la continuité, je me plais à imaginer qu’il y a de la pensée partout, sans que je m’en aperçoive, il ne faut pas vous irriter, ni prétendre me faire enfermer. Entre la pensée et l’absence de cerveau, je ne vois pas de contradiction dans les termes, et cela suffit pour que je sois libre de m’amuser au roman de l’être à deux dimensions.

Permettez-moi, par un autre exemple, de vous montrer la différence des points de vue : vous reprochez aux mathématiciens leurs spéculations sur l’infiniment petit ; que savent-ils donc de l’espace infiniment petit ou infiniment grand pour se permettre d’affirmer que les propriétés observées sur des dessins qui sont « à leur mesure » se conservent dans des figures infiniment petites ou infiniment grandes ? Que savent-ils de l’espace réel ? Rien du tout, mon cher ami, pas même (s’il yen a un) de celui qui est à leur mesure : c’est vous qui vous préoccupez du réel, vous et vos confrères, et vous avez bien raison, car c’est grâce à vous autres que nous arrivons à le connaître, à le faire entrer dans notre pensée, à le maîtriser ; mais les mathématiciens ?… Ils ont posé un espace qui jouit de certaines propriétés, et ils se plaisent à poursuivre les conséquences de ces propriétés. Que leurs spéculations sur le fini ou l’infini s’appliquent au réel, j’en suis émerveillé ; c’est un fait devant lequel il faut bien nous incliner tous les deux. Voyez-y, s’il vous plaît, la bienfaisante influence des causes destructives. En spéculant sur les figures infiniment petites, les mathématiciens ont créé l’admirable instrument que vous connaissez et qui, en astronomie notamment, leur a rendu des services incontestables. Pour le moment je n’attribue pas la même importance aux spéculations sur l’homme à deux dimensions.

Revenons à la nécessité des physiciens ; vous savez combien le sujet m’a toujours préoccupé et vous vous étonneriez si je ne m’y arrêtais pas ; vous m’accuseriez peut-être de quelque lâcheté vous auriez tort la vérité est que je veux, en passant, dire son fait au déterminisme.

Au fond des sciences expérimentales, il y a un postulat indispensable, qui est pleinement justifié par leurs succès et dont, bien entendu, je ne contesterai pas la valeur : c’est que chaque phénomène est déterminé par quelques phénomènes, en petit nombre, en ce sens que la connaissance approximative de ceux-ci suffit à la connaissance approximative de celui-là.

Loin d’impliquer la dépendance mutuelle de tous les phénomènes, la science expérimentale suppose que chaque phénomène est à peu près indépendant de l’infinité des autres phénomènes. Quel est le chimiste qui pense à la longitude ou à la latitude de son laboratoire ou qui ne croira pas que je me moque de lui si je vais lui soutenir que la réaction qu’il étudie peut bien réussir le mardi, et non le jeudi ? Le droit qu’il a d’éliminer presque tout de ce qu’il appelle les circonstances de son phénomène est capital pour le savant : c’est le bon sens (le bon sens du chimiste) qui, pour lui, légitime et fonde ce droit.

Je dois être sincère et corriger ce qu’il y a d’excessif dans mon affirmation que les sciences expérimentales postulent plutôt l’indépendance des phénomènes que leur dépendance mutuelle ; il me faut bien reconnaître que le nombre des circonstances dont dépend pour nous la connaissance d’un phénomène augmente singulièrement avec la précision de cette connaissance. En dépit de cette concession, que je vous fais avec mauvaise humeur, la notion d’un déterminisme total me semble une de ces notions limites, comme le solide parfait, le fluide parfait, qui sont commodes sans doute, mais dont il ne faut pas être les dupes.

J’ajoute qu’on ne me paraît pas faire assez attention à la relativité de cette notion : rien n’échappe à la relativité. Le déterminisme suppose une pensée ; c’est pour une pensée que les choses sont déterminées. Les choses sont déterminées, cela veut dire : il est possible de connaître les choses. Le déterminisme en soi, tout seul, n’a pas de sens. Veut-on dire, en affirmant le déterminisme, que les choses se sont passées, se passent ou se passeront de quelque façon ? C’est une pure niaiserie, que je ne vous prête pas. Non, il faut entendre les choses se passeront d’une façon certaine. Certaine pour qui ? Pour un être pensant. Tout est connaissable, intelligible, tout peut être objet de pensée.

Quelques-uns se sont plu à imaginer les lois naturelles comme impliquées les unes dans les autres, à la façon des propositions mathématiques, et dominées par un système de formules qui les contiendrait toutes. Qu’est-ce qu’une formule, sinon un assemblage de signes ? Et des signes sont moins que rien s’ils ne sont pas pensés.

Je ne veux pas du tout discuter ces conclusions, ou ces hypothèses. Mais elles me ramènent à mon point de départ. Si elles sont vraies, le bel épiphénomène que la pensée ! Et vraiment, vous avez eu tort de railler la petitesse de notre taille ; je pose à nouveau ma question du début : sommes-nous distincts de ce que nous pensons, et en quoi ? Voici que nous embrassons le système solaire ; nous le pensons ou il se pense en nous ; assurément nous connaissons mal ce système solaire qui est nous et que nous sommes ; mais, d’un autre côté, voici que nous commençons à compter et à mesurer les atomes que nous ne verrons jamais. Du système solaire, nous passerons à la voie lactée, et, de l’autre côté, nous atteindrons les propriétés de l’atome. La voie lactée, la molécule matérielle, la cellule vivante, prendront en nous conscience de ce qu’elles sont. Et nous, les hommes, la conscience obscure que nous avons les uns des autres s’illuminera. Tout cela n’est pas bien sûr ; mais faisons notre possible pour que « l’essai ne manque pas par notre faute », et puissent nos descendants parvenir au paradis de M. Poincaré, où ils s’abîmeront dans la contemplation de la vérité ! Amen.

En tout cas, nous voici déjà loin de ce qui est indispensable à notre continuation immédiate et à notre reproduction ; n’approchons-nous pas de ce qui servira à la lointaine continuation de notre race ? Que l’expérience de nos ancêtres ait fortifié, compliqué, affiné la correspondance entre les choses et nous, que cette correspondance se soit développée dans le sens de l’utilité, c’est entendu ; mais je suis porté à croire, par ce que nous observons, que l’utilité immédiate a été constamment dépassée, et qu’elle tend à l’être infiniment ; et cela, en vertu de ce qu’est actuellement notre pensée, de ce qu’elle veut et cherche.

Au reste, pour ce qui est de la science, j’imagine, malgré tout, que vous êtes de mon avis ; votre vie et vos travaux le prouvent assez. La science ne se propose même pas la recherche directe de ce qui est utile à l’humanité : son but véritable est la connaissance pure, où ses disciples trouvent une joie qui vous est familière. Qu’elle atteigne parfois ce qui est utile à notre race, ce n’est pas pour en diminuer la valeur, c’est une bonne confirmation de ses résultats et une preuve qu’elle se développe dans le sens d’une adaptation plus parfaite de notre pensée aux choses ; nous ne reprocherons pas à Pasteur de s’être réjoui parce qu’il avait diminué quelques souffrances. Au reste, pour prendre sa pleine vitesse de développement, la science a besoin de nombreux efforts qui ne seront possibles et ne pourront se coordonner que dans une humanité délivrée d’une partie des soucis et des misères qui l’accablent, dans une humanité où la joie de penser à autre chose qu’au pain quotidien ne sera plus le privilège de quelques rares individus. C’est de la science que j’espère, pour des périodes éloignées, cette libération de nos arrière-petits-enfants, et je compte sur la pensée pour réaliser des changements matériels dans ce monde.

Je m’aperçois, mon cher ami, que je me suis laissé aller à la manie des gens qui racontent leurs rêves ; j’y ai pris grand plaisir, et cela suffira à m’excuser à vos yeux, car je sais que vous aimez le rêveur, qui vous est bien affectueusement dévoué,

Jules Tannery.