(tome 2p. 125-169).




CHAPITRE IX.


Lord Colambre attendait avec impatience la réponse à la lettre qu’il avait écrite pour se procurer des informations relativement à la mère de miss Nugent. Une lettre de lady Clonbrony lui parvint ; il l’ouvrit avec empressement, et passa rapidement sur « le rhumatisme — belle saison — bains chauds — bals de Buxton — miss Broadhurst — votre ami, sir Arthur Berryl, très-assidu ! » le nom de Grâce Nugent s’offrit enfin, et il lut avec attention…

« Le nom de fille de sa mère était Saint-Omar ; et elle avait certainement fait un faux pas. Elle avait été élevée, m’a-t-on dit (car ce n’était pas de mon temps), dans un couvent chez l’étranger ; il y eut une affaire avec un jeune officier, un capitaine Reynolds, que ses parens furent obligés d’assoupir. Elle revint en Angleterre avec un enfant, et prit le nom de Reynolds ; mais personne de cette famille ne voulut la reconnaître ; et elle vécut dans la plus grande obscurité jusqu’au moment où votre oncle Nugent la vit, en fut épris, et, bien informé de toute son histoire, l’épousa. Il adopta l’enfant, lui donna son nom ; et, quelques années après, toute cette histoire fut oubliée. Rien ne saurait être plus fâcheux pour Grâce que de la renouveler ; voilà notre motif pour la tenir secrète. »

Lord Colambre déchira cette lettre en mille morceaux.

Lady Dashfort, qui avait remarqué l’impatience avec laquelle lord Colambre attendait cette lettre, et qui observa sa physionomie tandis qu’il la lisait, devina de quoi il y était question.

« La chose a produit son effet, » dit-elle en elle-même, « pour le coup, Philippe, je te tiens. »

Lord Colambre parut ce jour-là plus sensible aux charmes d’Isabelle qu’il ne l’avait jamais été.

« De même que les bulles à la paume, plus d’un cœur se prend au bond, » dit lady Dashfort. « Isabelle ! votre temps est venu ! »

Et cela était vrai, ou du moins le serait devenu, sans une petite circonstance que lady Dashfort, avec son grand génie pour l’intrigue, n’avait pas prise en considération. Le comte O’Halloran vint lui rendre la visite qu’il en avait reçue, et dans le cours de la conversation, il parla des officiers qu’elle lui avait présentés, et dit à lady Dashfort qu’il avait ouï dire de l’un d’eux une chose fort choquante ; qu’il espérait encore que cela ne se trouverait pas vrai, mais qu’on lui avait assuré qu’il s’était permis d’introduire sa maîtresse, une fille entretenue, comme si elle était sa femme, chez lady Oranmore, qui demeurait près de chez lui. Cet officier, disait-on, s’était oublié au point de laisser lady Oranmore envoyer sa voiture à cette femme pour la conduire à Oranmore, où elle avait dîné avec milady et ses filles. « Mais je ne puis me persuader, » ajouta le comte, « qu’un homme comme il faut, un officier, ait fait chose semblable ! »

« Est-ce là tout ? » dit lady Dashfort ; « est-ce là la terrible affaire qui vous allonge la mine à ce point, mon cher comte ? »

Le comte regarda lady Dashfort avec étonnement.

« De ma vie, » continua-t-elle, « je n’ai vu un air si prononcé de vertueuse indignation, même sur le théâtre ; mais, croyez-moi, la comédie réussit mieux dans le monde que la tragédie, et, à tout prendre, elle y fait moins de mal. Quant à ce dont il s’agit, je n’en sais pas un mot ; j’oserais affirmer que cela n’est pas vrai ; mais, en supposant que cela soit, ce n’est, au bout du compte, qu’une mauvaise pièce jouée par un jeune officier, sans usage du monde, à une vieille douairière bien prude. Quant à moi, je vous répète que je n’en sais rien ; mais, après tout, je vous demande le grand mal que vous y voyez. Contentez-vous d’en rire, comme d’une plaisanterie, mauvaise si vous voulez, mais cependant plaisanterie, et tout sera fini ; mais prenez-le au sérieux, et on ne peut savoir ce qui en résultera : peut-être une demi-douzaine de duels. »

« À cet égard, madame, » dit le comte, « la prudence et la présence d’esprit de lady Oranmore ont prévenu tout danger. Milady n’a pas voulu comprendre cette insulte ; elle a parlé et agi comme quelqu’un qui ne veut rien voir, rien écouter, rien savoir. Lady Oranmore est une des femmes les plus respectables… »

« Comte, je vous demande pardon, » dit lady Dashfort l’interrompant ; « mais il faut que je vous dise que votre lady Oranmore s’est fort mal conduite à mon égard. Elle a affecté de ne point inviter Isabelle à son bal ; elle m’a offensée, insultée. Ses louanges ne sont donc pas le sujet de conversation le plus agréable que vous puissiez choisir pour mon amusement ; et vous, qui avez tant de politesse, de fécondité et de variété, vous serez assez bon pour me passer ce caprice et vous conformer à ma fantaisie. »

« Je vous obéirai, milady, et je me tairai, quelqu’envie que je puisse avoir de parler sur ce sujet, » dit le comte ; « et je pense que lady Dashfort me récompensera de cette obéissance, en m’assurant que, quoiqu’elle ait tourné la chose en plaisanterie, elle la désapprouve, et en est, au fond, tout aussi choquée que moi. »

— « Oh ! choquée ! choquée au dernier point ! si cela peut vous satisfaire, mon cher comte. »

Le comte ne parut nullement satisfait : il montrait dans la vie civile autant de courage que dans la carrière militaire ; et le vif sentiment qu’il avait du bien et du mal, était à l’épreuve de la raillerie d’une belle dame.

La conversation finit là : lady Dashfort n’en appréhenda d’abord aucune suite fâcheuse, et ne regretta pas la perte d’un homme comme le comte O’Halloran, qui vivait retiré dans son château, et ne pouvait avoir aucune influence sur l’opinion du beau monde. Cependant, quand elle se tourna vers lord Colambre, qu’elle croyait trop occupé d’Isabelle pour s’être intéressé à cette conversation, elle s’aperçut qu’elle s’était méprise. Néanmoins, elle s’imagina qu’elle avait assez de pouvoir sur l’esprit de lord Colambre, pour effacer l’impression défavorable que ce qui venait de se passer aurait pu lui laisser. Il n’avait aucun intérêt personnel à cette affaire ; et elle avait toujours observé qu’on pardonne assez facilement les torts ou les insultes, envers le public ou envers les particuliers, quand on n’en est point atteint. Mais tout le charme de sa conversation fut vain, pour le tirer de la rêverie dans laquelle il était plongé.

Les avis de son ami sir James Brooke revinrent à l’esprit de notre héros : ses yeux commencèrent à s’ouvrir sur le caractère de lady Dashfort, et, de ce moment, il fut affranchi du pouvoir de cette femme. Néanmoins, lady Isabelle n’avait pris aucune part à tout ceci ; elle était exempte de blâme ; et, indépendamment de sa mère, en paraissant avoir des sentimens opposés, elle aurait pu conserver l’influence qu’elle avait acquise sur lord Colambre, sans une petite circonstance qui la dévoila aux yeux de celui-ci.

Il arriva que le soir de ce même jour, lady Isabelle vint, dans la bibliothèque, avec une des jeunes ladys de la maison ; elle parlait avec feu, sans apercevoir lord Colambre qui lisait, assis dans une encoignure.

« Ma chère enfant, » disait-elle, « vous êtes entièrement dans l’erreur. Jamais il ne m’a plu ; au contraire, je l’ai toujours détesté : j’ai eu pour lui de la coquetterie, afin de faire enrager sa femme. Cette femme ! ma chère Elisabeth, je la hais ! » dit-elle en joignant ses mains, et en exprimant ce sentiment de toute son âme et de toutes ses forces, « Je déteste cette lady Cressy à tel point, que, pour lui faire éprouver, durant une heure, le tourment de la jalousie, voyez-vous, je me laisserais couper ce doigt. »

Il se fit en ce moment, aux yeux de lord Colambre, une métamorphose complète dans toute la personne de lady Isabelle. Au lieu de cette femme douce, aimable, compatissante, créée pour aimer et être aimée, il vit une créature possédée d’un malin esprit ; et sa beauté, si on pouvait l’appeler beauté, était celle d’un démon. Une exclamation, qu’il prononça involontairement, fit tressaillir lady Isabelle. Elle le vit ; elle fut frappée de l’expression de sa physionomie ; elle reconnut que tout était fini.

Lord Colambre, au grand étonnement de lady Dashfort, et à la mortification plus grande encore d’Isabelle, dans la soirée, annonça qu’il était obligé de poursuivre, sans délai, sa tournée en Irlande. Nous ne dirons rien des châteaux en Espagne qu’avaient bâtis les jeunes personnes de la maison, et qui furent renversés. Nous passons sous silence les complimens et les civilités de lord et de lady Killpatrick ; les vives remontrances de lady Dashfort et les vains soupirs de lady Isabelle. Jusqu’au dernier moment, lady Dashfort dit :

« Il ne partira pas. »

Mais il partit ; et, après son départ, lady Dashfort s’écria : « Cet homme m’a échappé. » Elle se tut un moment ; puis, se tournant vers sa fille, elle l’accusa, d’un air railleur et méprisant, d’en être la cause, et conclut en lui déclarant que c’était à elle-même, dorénavant, à soigner ses affaires, et à se résoudre à épouser Heathcock, puisque nul autre que lui n’était assez mal avisé pour songer à elle.

Lady Isabelle, comme on peut le croire, ne demeura pas sans réplique. Mais nous laisserons cette aimable mère et cette aimable fille récriminer ensemble dans les termes convenables ; et nous suivrons notre héros, en nous réjouissant de le voir hors de leurs piéges. Ceux qui ne se sont pas trouvés en pareil danger, s’étonneront de ce qu’il n’y ait pas échappé plutôt ; ceux qui se sont trouvés dans le même péril, s’étonneront encore plus de ce qu’il ait su en sortir. Ceux qui connaissent bien le cœur et l’imagination de l’homme, seront très-disposés à convenir que le charme de l’esprit, combiné avec celui de la beauté et de la flatterie, sont très-capables de suspendre, pour un temps, l’effet de la raison dans l’âme des plus grands philosophes, et de combattre la résolution des plus fameux héros.

Lord Colambre se rendit d’abord au château de Halloran, pour prendre congé du comte avant de quitter ce canton, et le remercier de l’accueil qu’il lui avait fait. Lord Colambre, admirant sa conduite honorable et son caractère généreux, avait conçu pour lui la plus haute estime, malgré son habillement un peu antique et quelques singularités dans ses manières. Le fait est que la politesse à la vieille mode, de ce qu’on appelait autrefois un homme bien élevé, lui plaisait davantage que l’indolent…, ou l’insolent égoïsme des gens du bon ton, aujourd’hui. Peut-être, malgré la ferme résolution de notre héros d’écarter de son esprit tout ce qui avait rapport à miss Nugent, une secrète curiosité, relativement à la sépulture des Nugent, contribua-t-elle à le conduire chez le comte. Mais il fut déçu dans cette espérance ; car un meûnier fantasque, qui occupait le terrein de l’abbaye où était cette sépulture, s’était mis en tête d’en refuser l’entrée à tout le monde.

Le comte O’Halloran fut charmé de la visite de lord Colambre. Il était au moment de monter en voiture pour aller chez lady Oranmore ; lord Colambre ne voulut point le retenir, et le comte lui proposa de l’accompagner.

« Permettez-moi, » lui dit-il, « de vous présenter dans une famille dont vous serez content, où vous serez apprécié, et où vous verrez la meilleure manière de vivre de la noblesse irlandaise. »

Lord Colambre accepta cette invitation, et fut présenté à Oranmore. L’air digne et respectable de lady Oranmore, les manières aisées et gracieuses de ses filles, l’air de contentement et de bonheur domestique répandu dans toute sa famille ; la magnificence sans ostentation qui se faisait remarquer dans tout son état de maison ; le respect, l’attachement que lui témoignaient tous ceux qui l’approchaient, touchèrent et enchantèrent lord Colambre. Peut-être fut-il d’autant plus charmé, qu’il avait entendu dire, fort injustement, beaucoup de mal de cette famille, et parce que lady Oranmore et ses filles contrastaient tout à coup avec lady Dashfort et lady Isabelle.

Une petite circonstance, qui eut lieu durant sa visite, augmenta encore l’intérêt que lui inspirait cette visite. Quand les petits garçons de lady de Cressy vinrent dans le salon après le dîner, l’un d’eux jouait avec un cachet qui venait d’être arraché d’une lettre. L’enfant le montra à lord Colambre, et le pria de lui lire la devise. Cette devise était : « des actions et non pas des paroles ; » c’était la devise et les armes de son ami sir James Brooke. Lord Colambre demanda, avec empressement, si sir James était connu de la famille ; et il apprit bientôt que non-seulement il en était connu, mais qu’elle prenait beaucoup d’intérêt à lui.

Lady Harriot, la seconde fille de lady Oranmore, parut particulièrement très-flattée de la manière dont lord Colambre s’exprimait sur le compte de sir James ; et l’enfant, qui s’était établi sur les genoux de milord, lui dit à l’oreille : « C’est ma tante Harriot qui m’a donné ce cachet ; et sir James va se marier avec ma tante Harriot, et il sera mon oncle. »

Plusieurs des particuliers les plus considérables du canton dînèrent un jour chez lady Oranmore, pendant que lord Colambre y était. Il fut surpris de rencontrer autant de gens instruits, bien élevés, et d’une conversation agréable. Il n’en avait pas vu un seul de cette espèce à Killpatrick-Town. Il reconnut alors à quel point il avait été trompé par lady Dashfort.

Le comte et lady Oranmore, qui étaient l’un et l’autre très-attachés à leur pays, l’exhortèrent à réparer le temps perdu, à voir par ses propres yeux, et à juger lui-même le pays et ses habitans, durant le temps qu’il se proposait de passer en Irlande, « Les hautes classes, » lui dirent-ils, « se ressemblent presque partout ; mais dans les classes inférieures, vous trouverez des différences caractéristiques. »

En arrivant en Irlande, lord Colambre était très-impatient de visiter les domaines de son père, d’examiner la conduite de ses agens et la condition de ses paysans ; mais cette ardeur s’était éteinte, et il avait presque entièrement oublié ce projet sous l’influence de lady Dashfort. Une erreur, commise par son banquier de Dublin, relativement à une remise, l’ayant retenu encore pour quelques jours à Oranmore, milord et milady lui firent voir les chaumières propres et bien construites du voisinage, et les écoles où grand nombre d’enfans étaient assidus. Ils lui montrèrent, non seulement ce que pouvaient faire, mais ce qu’avaient fait de grands propriétaires vivant dans leurs terres, et donnant, avec bonté et discernement, des encouragemens aux gens du pays.

Il vit, il reconnut cette vérité ; mais il ne la sentit pas aussi vivement qu’il l’aurait sentie quelque temps auparavant. Ses vues, ses plans étaient changés : il avait précédemment la perspective de se marier et de s’établir en Irlande, et tout, dans ce pays, devenait intéressant pour lui ; mais depuis qu’il s’était interdit de songer à une union avec miss Nugent, il était sans but, et son âme avait perdu son ressort. Il n’était pas assez calme pour s’occuper du bien public ; ses pensées étaient absorbées par ce qui le concernait particulièrement. Il savait, il se le répétait, qu’il était de son devoir de visiter ses terres et celles de son père, de s’assurer de la condition de ses tenanciers ; il désirait remplir ce devoir, mais il ne lui semblait plus facile et agréable, car l’espérance et l’amour n’embellissaient plus son avenir.

Afin de pouvoir mieux observer que s’il se montrait en sa qualité, il renvoya son domestique à Dublin, avec l’ordre de l’y attendre. Il voyagea incognito, s’enveloppa dans une mauvaise redingote, et prit le nom d’Evans. Il arriva dans un village, ou, comme on l’appelait, une ville qui portait le nom de Colambre. Il fut agréablement surpris du bon état et de l’air de propreté des maisons, devant lesquelles régnait un pavé pour les piétons, bien balayé. Il coucha dans une auberge, petite, mais très-bonne…, bonne, peut-être, précisément parce qu’elle était petite et proportionnée à la situation et à l’importance du lieu. Un bon souper, un bon lit, tout en bon état ; un service bien fait, par des gens accoutumés à leur besogne, et non pas employés pour le moment, et peut-être pour la première et la dernière fois de l’année. L’hôte vint, pendant le souper, s’informer si rien ne manquait. Lord Colambre saisit cette occasion de s’entretenir avec lui, et lui demanda à qui la ville appartenait, et quels étaient les propriétaires des terres du voisinage.

« La ville appartient à un lord absent ; à un certain lord Clonbrony, qui demeure toujours par-delà les mers, à Londres, et qui n’a jamais vu cette ville depuis qu’on peut l’appeler une ville. »

— « Et les terres voisines appartiennent-elles aussi à ce lord Clonbrony ? »

— « Oui, monsieur : c’est un grand propriétaire, mais il ne connaît ni sa propriété, ni nous-mêmes ; il n’a jamais mis le pied ici, de ma souvenance, depuis le temps où je n’étais pas plus haut que cette table. Il pourrait aussi bien être planteur aux Indes occidentales et nous des nègres, pour ce qu’il en sait ; il ne s’embarrasse pas plus de nous que s’il était à la Jamaïque, ou dans l’autre monde. Il devrait en avoir honte ! mais il y en a tant d’autres qui lui donnent l’exemple ! »

Lord Colambre demanda alors quel vin il pouvait lui donner, et s’enquit de l’agent qui administrait ce domaine, pour le lord absent.

— « C’est M. Burke, monsieur. Et je ne sais pourquoi Dieu a fait à un absent, comme lord Clonbrony, la faveur de lui donner un agent aussi bon que celui-là, à moins que ce ne soit pour l’amour de nous, qui en sentons tout l’avantage, et qui en sommes reconnaissans. »

« Voilà de très-bonnes côtelettes, » dit lord Colambre.

— « Je suis fort aise, monsieur, que vous les trouviez bonnes. Elles doivent l’être en effet ; car mistriss Burke nous a envoyé son cuisinier, pour enseigner à ma femme la manière de bien apprêter des côtelettes. »

— « Ainsi, cet agent est un bon agent ; dites-vous ? »

— « Oui, monsieur, grâces au ciel ! et c’est une chose fort rare, surtout quand le propriétaire vit par-delà les mers. Nous avons le bonheur d’être gouvernés par un bon agent, dans la personne de M. Burke, qui est un brave homme ; il possède en propre un joli petit bien qu’il a acquis honnêtement, et il est aimé et respecté de tout le monde. »

— « Demeure-t-il près d’ici ? »

— « Tout près ; à l’extrémité de la ville, dans cette maison située sur la hauteur près de laquelle vous avez passé. Vous devez l’avoir remarquée sur la gauche, ainsi que les beaux arbres dont elle est entourée, qu’il a plantés lui-même, et qui sont si bien venus ; car Dieu bénit tout ce qu’il fait, et il a beaucoup fait. »

— « Voilà de la salade, monsieur, si vous l’aimez ; ce sont de belles laitues, dont mistriss Burke nous a donné le plant. »

— « Elle est excellente ! M. Burke a donc fait beaucoup de choses, dites-vous ? en quel genre ? »

— « Dans tous les genres, monsieur ; c’est lui qui a augmenté, amélioré, et pour ainsi dire créé la ville de Colambre, — et assurément ce n’est ni au propriétaire, ni au jeune homme dont elle porte le nom, que nous en avons l’obligation. »

— « Avez-vous du porter, monsieur ? »

« Nous en avons, monsieur, d’aussi bon que celui que vous buvez à Londres ; car c’est le même, je pense, qu’on y porte de Cork. Et j’en ai que je fais moi-même, et que personne ne distingue de celui de Cork. Voulez-vous en faire l’essai ? Larry, donner le tire-bouchon. »

Le porter fut trouvé très-bon ; et l’hôte observa que c’était M. Burke qui l’avait encouragé dans l’entreprise de brasser chez lui, et qui lui avait prêté, durant quelque temps, son brasseur pour le guider.

— « Votre M. Burke revient, ce me semble, à tout propos. À propos de côtelettes, de salade et de porter : il me paraît que c’est un agent d’une espèce fort rare. Je m’imagine que vous êtes un de ses favoris, et que vous faites de lui tout ce que vous voulez. »

— « Oh ! non, monsieur ; je ne puis me flatter de cela : M. Burke n’a point de favoris ; mais, suivant mon mérite, je pense qu’il n’a pas mauvaise opinion de moi, et qu’il me veut du bien ; car, à coup sûr, c’est un très-bon agent. »

Lord Colambre lui demanda là-dessus des particularités ; il dit qu’étant Anglais, et ne connaissant pas le pays, il ne savait pas exactement ce qu’on entendait en Irlande par un bon agent.

C’est l’homme qui encourage le tenancier laborieux ; qui ne favorise et n’affectionne particulièrement personne, mais qui est juste pour tous, ce qui vaut mieux, et produit à la longue plus de bien. Un homme qui demeure toujours dans le pays, et qui, comme M. Burke, entend les affaires du comté, vit au milieu des tenanciers, et connaît leurs facultés ; qui sait quand il faut les presser pour leur faire payer la rente, ou quand il vaut mieux leur laisser cet argent pour améliorer la terre ; qui place à propos un secours à l’un, une réprimande à l’autre. Après cela, un homme qui n’exige point de services personnels, de corvées, de présens, de paraguantes, ni même de droit du sceau ; qui ne fait point faire de propositions sous main quand les baux sont près d’expirer ; qui accorde une grande préférence, quand elle est méritée, à l’ancien tenancier, et qui, si celui-ci ne le mérite pas, met le marché loyalement au concours, et accepte la meilleure offre et le meilleur sujet ; qui n’extorque pas des prix forcés pour plaire, dans le moment, au propriétaire, et le ruiner par la suite, par l’épuisement de la terre et la banqueroute du locataire. M. Burke n’accorde non plus jamais de marchés avantageux à ses parens ou à ses amis — tout est loyal, du propriétaire au tenancier ; et c’est ainsi que les choses vont bien et d’une manière durable ; et voilà ce que j’appelle un bon agent.

Lord Colambre remplit un verre de vin, et engagea l’hôte à boire à la santé du bon agent. L’hôte le remercia, et but de grand cœur à la santé de M. Burke. Puisse-t-il vivre long-temps au milieu de nous ! » dit-il ; « c’est lui qui m’a préservé de ma ruine. J’étais enclin à boire ; il m’a corrigé, et il a fait de moi un bon père de famille. »

Nous supprimons les particularités que l’hôte raconta à ce sujet. Il prenait plaisir à chanter les louanges de son bienfaiteur, et à en donner bonne opinion au voyageur.

« Puisque vous en avez le temps, monsieur, et que vous me semblez curieux de ces sortes de choses, peut-être ne serez-vous pas fâché d’aller voir l’école que mistriss Burke a établie pour les enfans des pauvres gens, et de visiter la place du marché. Vous verrez comme la ville est propre ; et dans toutes les maisons où vous entrerez, depuis celle du curé jusqu’à celle du prêtre catholique, on vous parlera de monsieur Burke comme je vous en ai parlé. Gens en bottes, gens en sabots, vous diront du bien de lui. Que Dieu le bénisse et nous le conserve ! »

Tout ce que l’aubergiste avait dit fut en effet confirmé par les habitans du lieu. Lord Colambre s’entretint avec les gens tenant boutique, avec des cultivateurs ; et, sans faire aucune question alarmante, il obtint toutes les informations qu’il désirait. Il alla voir l’école. C’était une jolie petite maison, bien propre, avec un petit jardin et un tapis de verdure, pour les jeux des enfans. Il y trouva mistriss Burke, et se présenta à elle comme un voyageur. Elle lui fit voir l’école, qui était précisément ce qu’elle devait être ; on n’avait fait ni trop, ni trop peu : mistriss Burke ne s’en était occupée qu’autant qu’il le fallait mais n’avait rien négligé. Rien pour l’ostentation ; le soin de bien enseigner, mais point de ces vains efforts pour opérer le prodige d’enseigner en peu de temps. Mistriss Burke avait adopté tout ce que l’expérience a démontré utile dans la méthode du docteur Bell et dans celle de M. Lancaster, laissant aux fanatiques le soin de défendre le reste. Lord Colambre eut une preuve convaincante que l’esprit de prosélytisme n’avait eu aucune part à cette institution, et que l’intolérance n’y avait établi aucune distinction ; car il vit les enfans des protestans et ceux des catholiques, assis sur les mêmes bancs, étudiant le même livre, et s’entretenant ensemble avec une familiarité tout-à-fait cordiale. Mistriss Burke était une femme de sens, exempte d’affectation, de préjugés, d’esprit de parti et de vanité, qui désirait faire le bien et en était capable. Lord Colambre fut charmé d’elle, et accepta avec empressement l’invitation qu’elle lui fit de prendre le thé avec elle.

M. Burke ne rentra que tard ; il avait été occupé d’un partage de prairies qui était très-important pour les habitants de la ville. Il ramena, pour prendre le thé avec lui, les deux ecclésiastiques, protestant et catholique, de la paroisse, qu’il avait eu soin d’accommoder de la portion de terre qui leur était respectivement convenable. La bonne intelligence qui régnait entre eux frappa lord Colambre, et fit honneur dans son esprit à M. Burke. Tout le bien que milord avait ouï dire de ces deux hommes, ils le confirmèrent par leurs manières et leurs propos. Lorsqu’ils se furent retirés, lord Colambre témoigna sa surprise, et en même temps sa satisfaction de les voir de si bon accord ; et M. Burke lui dit qu’il en était de même dans beaucoup d’endroits de l’Irlande. Il observa que, « comme le soupçon de mauvaise volonté ne manque jamais de la produire, » il avait aussi remarqué que la supposition qu’il n’en existait point, était le meilleur moyen de concilier les esprits. Il dit que pour plaire aux partis opposés, il n’avait recours à aucun artifice ; mais qu’il s’efforçait de faire bien vivre les gens entr’eux, en les mettant en mesure de connaître mutuellement leurs bonnes qualités, par des réunions sociales, et par un échange de petits services et de bons offices. « Heureusement, » ajouta-t-il, « j’ai tant d’occupations, qu’il ne me reste point de temps à donner à la controverse. Je vais rondement mon chemin ; je me suis fait une règle de ne point me mêler de ce qui n’est que spéculatif. J’évite toutes les discussions qui peuvent aigrir ; il ne m’appartient pas de gouverner le pays ; mon devoir est d’y vivre et d’y faire vivre les autres, le plus doucement possible. »

N’ayant rien à déguiser dans son caractère, ses opinions ou ses circonstances, M. Burke fut franc, ouvert, et sans réserve, dans ses manières et sa conversation ; il répondit nettement aux questions que lui fit lord Colambre, et montra à celui-ci tout ce qu’il désira de voir. Lord Colambre dit qu’il songeait à s’établir en Irlande, et déclara, avec vérité, qu’il n’avait vu aucune autre partie du pays qui eût autant d’attrait pour lui que celle où il se trouvait. Il parcourut, avec M. Burke, la plus grande partie du domaine, et il eut beaucoup d’occasions de se convaincre de l’exactitude du rapport de l’aubergiste, et de reconnaître que M. Burke était un fort galant homme, et un très-bon agent. »

Il lui fit des complimens mérités sur l’état florissant de la ville dé Colambre et des campagnes environnantes.

« Que le propriétaire sera satisfait quand il verra ce que vous avez fait ! » dit lord Colambre.

« Ah ! monsieur, ne m’en parlez pas, cela me navre le cœur : jamais il n’a paru prendre le moindre intérêt à ce que je faisais ; il est très-mécontent de moi, parce que je n’ai pas forcé les tenanciers à payer plus que la terre ne vaut ; parce que je ne leur ai pas extorqué de l’argent au détriment du revenu à venir, et… Mais tout cela doit être inintelligible pour vous, qui êtes Anglais. Il arrivera de tout cela, je le crains, que malgré mon attachement pour lui, et celui qu’ont pour moi, je l’espère du moins, tous les tenanciers, je serai forcé de renoncer à cet emploi. »

« Renoncer à cet emploi ! comment donc, cela ne se peut pas, » s’écria lord Colambre, qui oublia un moment son incognito ; mais M. Burke ne vit en cela qu’une expression de sa bienveillance pour lui.

« Il le faudra, j’en ai peur, continua-t-il ; celui pour qui je gère, lord Clonbrony, est mécontent de moi. Je reçois, sans cesse, d’Angleterre des demandes d’argent, et des plaintes de la lenteur de mes remises. »

— « Peut-être les affaires de lord Clonbrony sont-elles embarrassées, » dit lord Colambre.

— « Je ne parle jamais des affaires de celui qui m’emploie, » répliqua M. Burke, en prenant pour la première fois un air de réserve.

— « Je vous demande pardon, monsieur ; il paraît que vous trouvez ma question indiscrète. »

— « Pour que ma réserve ne vous donne pas de fausses impressions, j’ajouterai monsieur, » reprit M. Burke, « que je ne connais réellement pas l’état des affaires de milord, en général. Je ne sais que ce qui a rapport au bien que j’administre. La portion la plus considérable de la fortune de milord, la terre de Clonbrony, est régie par un autre agent, M. Garraghty.

« Garraghty ! « répéta lord Colambre, » quelle espèce d’homme est-ce ? Mais je tiens pour sûr d’avance que le même absent ne peut avoir le double avantage de deux agens comme M. Burke. »

M. Burke s’inclina et parut flatté d’un compliment qu’il sentait qu’il méritait ; mais il ne dit pas un mot de M. Garraghty, et lord Colambre, craignant de se trahir par quelque question indiscrète, changea de conversation.

Le soir même, la poste apporta une lettre de lord Clonbrony, pour M. Burke qui, après l’avoir lue, la présenta à sa femme, en lui disant :

« Voyez quelle est la récompense de mes services. »

Mistriss Burke jeta un coup d’œil sur la lettre, et, comme elle était très-attachée à son mari et pénétrée de l’idée qu’il méritait un tout autre traitement, elle s’écria avec indignation,

« La récompense de tous vos services en effet ! quel homme ingrat et déraisonnable ! voilà donc le remercîment de tout ce que vous ayez fait pour lord Clonbrony ! »

« Il ne sait pas tout ce que j’ai fait, ma chère !

— « Il n’en est que plus blâmable ! »

— « Il y a grande apparence qu’il ne lit jamais ses comptes, ou qu’il ne les comprend pas. »

— « C’est une chose honteuse ! »

— « Il écoute de faux rapports, il est loin, il ne peut démêler la vérité. »

— « Au lieu de l’excuser, c’est un tort de plus ! une honte, vous dis-je ! »

— « Calmez-vous, ma chère amie ; nous avons la consolation que nous donne une bonne conscience. Ce lord peut m’ôter l’administration de son bien ; mais la conviction que j’ai fait mon devoir, il n’y a ni lord, ni aucun homme sur terre, qui puisse me la donner ou me l’ôter. »

— « Une lettre comme celle-là ! dit mistriss Burke en la reprenant, « il n’a pas même la politesse d’écrire de sa propre main ! sa signature est au bas d’un griffonage qui semble être celui d’un homme ivre, » ajouta-t-elle, en montrant la lettre à lord Colambre qui reconnut à l’instant l’écriture de sir Térence O’Fay.

— « Il est vrai que cela ne ressemble pas à l’écriture d’un homme comme il faut, » dit lord Colambre.

« Quoiqu’il en soit, » la signature de lord Clonbrony est au bas, « dit monsieur Burke, en regardant de plus près ; » oui, je suis sûr que c’est bien la signature de lord Clonbrony. »

Le fils de lord Clonbrony en était sûr aussi ; mais il se garda de donner son opinion sur ce point.

« Je vous en prie, monsieur, lisez cette lettre ; lisez-la, » dit mistriss Burke. « Un homme comme il faut peut avoir une mauvaise écriture, mais aucun n’a pu écrire une lettre semblable à M. Burke. Lisez-la, je vous en prie, monsieur, vous qui avez un peu vu ce qu’a fait monsieur Burke, pour la ville de Colambre, pour les tenanciers, et pour les terres de lord Clonbrony. »

Lord Colambre lut, et il fut convaincu que son père n’avait jamais écrit, ni lu cette lettre, mais qu’il l’avait signée, persuadé que sir Térence avait exprimé ses sentimens de la manière convenable.

« Monsieur,

« Comme je n’ai plus besoin de vos services, je vous fais savoir par cette lettre que mon intention est que d’ici au 1er. novembre, vous ayez fait passer vos comptes et les reliquats qui sont dus, et qui sont plus considérables qu’ils ne devraient l’être à cette époque de l’année, à Nicholas-O’Garraghty-Esq, Collége-Green, à Dublin, qui, à l’avenir, sera mon agent, et qui recevra par le même courrier ma procuration, pour prendre en main et administrer le bien de Colambre, comme celui de Clonbrony, pour

« Monsieur,
« Votre très-humble et
« très-obéissant serviteur, »
Clonbrony,

Grosvenor-Square.

Quoique de faux rapports, le caprice, ou toute autre cause, eussent pu déterminer lord Clonbrony à changer d’agent, lord Colambre était néanmoins certain que son père ne se serait jamais servi de ce style pour exprimer sa volonté ; et, en rendant la lettre à mistriss Burke, il répéta qu’il était convaincu qu’un homme de qualité ne pouvait pas avoir écrit une lettre comme celle-là ; qu’elle avait été rédigée par un subalterne, et que milord l’avait signée sans la lire.

« Ma chère, » je suis fâché que vous ayez montré cette lettre à M. Evans, » dit M. Burke ; « il me fait peine d’exposer lord Clonbrony au blâme. C’est un seigneur bien pensant, qui est induit en erreur par des ignorans, ou des intrigans ; en tout cas, ce n’est pas à nous à le diffamer. »

— « Tant pis pour lui s’il s’expose à cette diffamation ; il faut que le monde sache cela. »

— « Il a eu beaucoup de bontés pour moi dans ma jeunesse, » dit M. Burke. « Il ne faut pas oublier cela maintenant, parce que nous sommes en colère, ma chère amie. »

« Sans doute, vous avez raison, mon ami, nous ne devons pas l’oublier ; mais quel autre que vous aurait pu s’en souvenir dans le premier moment de la colère ? Et vous voyez, monsieur, » dit-elle en se tournant vers lord Colambre, « vous voyez quel homme c’est : croyez-vous qu’il ne soit pas difficile de supporter patiemment qu’on le traite ainsi ? »

« Non seulement difficile, mais impossible, ce me semble, madame, » dit lord Colambre. « Je sais bien que moi, qui suis un étranger, je ne puis m’empêcher d’en être affecté, comme vous voyez que je le suis. »

« Mais les trois quarts des gens qui ne le connaissent pas, » reprit mistriss Burke, « quand ils apprendront que lord Clonbrony lui a ôté l’administration de ce bien, lui supposeront des torts. »

« Non, madame, » dit lord Colambre, « c’est une chose que vous ne devez pas appréhender ; M. Burke peut se confier, à cet égard, à sa réputation. D’après tout ce que j’ai vu et entendu depuis deux jours, je suis convaincu que l’estime et le respect qu’il a acquis et mérités, sont tels, que personne ne le blâmera. »

« Monsieur, je vous remercie, » dit mistriss Burke les larmes aux yeux ; « vous êtes en état de juger, et vous lui rendrez justice. Mais il y a tant de gens qui ne le connaissent pas, et qui jugeront sans connaître les faits ! »

« C’est ce qui arrive en toute occasion, et à tout le monde, ma chère, » dit M. Burke ; « mais nous prendrons patience : le temps redresse, tôt ou tard, tous les jugemens. »

« Mais le plus tôt sera le mieux, » dit mistriss Burke. « M. Evans, j’espère que vous aurez la bonté, si vous entendez discuter cette affaire… »

— « M. Evans demeure dans le pays de Galles, ma chère. »

— « Mais il voyage en Irlande, mon ami, et il nous a dit qu’il retournait à Dublin ; et vous savez que là, il entendra parler de ceci ; et j’espère qu’il me rendra le service de dire ce qu’il a vu, et ce qu’il sait être vrai. »

« Soyez assurée que je rendrai à M. Burke toute la justice qui dépendra de moi, » dit lord Colambre, en se contraignant pour ne pas sortir de son caractère emprunté. Il prit congé de cette famille, le soir même, et partit le lendemain de grand matin.

« Ah ! » dit-il en lui-même, en s’éloignant de cette terre florissante, « Que j’aurais été heureux, établi ici avec une femme comme… comme celle à qui je ne dois plus songer ! »

Il prit le chemin de Clonbrony, l’autre terre de son père et qui était fort éloignée de Colambre. Il avait résolu de savoir quelle espèce d’agent était ce M. Nicholas Garraghty, qui devait remplacer M. Burke, et avoir la procuration de son père pour l’administration des deux domaines.