(tome 3p. 163-222).




CHAPITRE XVI


Quelle périphrase polie, quelle tournure diplomatique bien circonspecte pourrai-je employer pour dire que les papiers de feu M. l’ambassadeur furent trouvés dans un honteux désordre ? l’exécuteur testamentaire de son excellence, sir James Brooke, fut néanmoins infatigable dans ses recherches ; aidé de lord Colambre, il passa deux jours entiers à visiter des porte-feuilles de mémoires et de lettres, et des liasses de papiers de toutes espèces, mêlés ensemble de la manière du monde la plus hétérogène, la plupart ne portant aucune étiquette qui indiquât leur contenu, quelques-uns portant des étiquettes qui n’étaient propres qu’à induire en erreur ; en sorte qu’il fallut défaire les liasses et examiner chaque papier l’un après l’autre. Enfin, après avoir tout ouvert, croyant du moins n’avoir rien omis, fatigués, désespérés, ils étaient au moment d’y renoncer, quand lord Colambre aperçut au fond d’un coffre un paquet de vieilles gazettes.

« Ce ne sont que d’anciennes gazettes de Vienne, j’y ai déjà regardé, » dit sir James Brooke.

Sur cette assurance, lord Colambre allait les rejeter dans le coffre ; mais il remarqua que le cordon n’avait pas été dénoué, il ouvrit la liasse, et, parmi les gazettes, il trouva un brouillon du journal de l’ambassadeur ; un paquet y était joint portant cette adresse : à Ralph Reynolds, sen. Esq. Oldcourt, Suffolk avec cette note : confié à son excellence le comte de *** ; une autre note, écrite sur l’enveloppe, et signée O’Halloran, disait quand celui-ci l’avait reçu, et quel jour il l’avait remis à l’ambassadeur… Les cachets étaient intacts. Notre héros, à la vue de ce paquet, fut si transporté de joie, et sir James, son ami, si empressé à le féliciter, que tous deux oublièrent de maudire la négligence de l’ambassadeur qui avait causé tant de mal.

La première chose qu’il y eut à faire était de délivrer le paquet à Ralph Reynolds ; mais lorsque lord Colambre arriva à l’endroit indiqué par l’adresse, il trouva toutes les portes fermées. Après l’avoir fait attendre long-temps, une vieille femme sortit enfin d’une loge de portier, et lui dit que M. Reynolds était absent, et qu’elle ne pouvait lui dire où il était, parce qu’aucun de ses gens ne savait jamais en quel endroit il serait tel ou tel jour ; qu’elle savait, par ouï-dire, qu’il avait plusieurs maisons dans différens lieux, et dans des contrées éloignées, et que tantôt il était en un endroit et tantôt en un autre. » Elle savait, ajouta-t-elle, « le nom de deux de ces endroits, Toddrington et le petit Wrestham ; mais il y en avait d’autres qu’elle ne pouvait indiquer. Il avait aussi des maisons dans différens quartiers de Londres, qu’il louait ; et quelquefois lorsqu’une d’elles était vacante, il allait l’occuper, et on était un mois entier sans entendre parler de lui. Bref, on ne pouvait jamais savoir où il était. »

Lord Colambre témoigna sa surprise de ce qu’un homme de l’âge dont il supposait qu’était M. Reynolds, eût un genre de vie si extraordinaire, et changeât de demeure si souvent ; et la vieille femme répondit : « Que quoique son maître eût plus de soixante-dix ans, et bien qu’à le voir assis on dirait qu’il était collé sur sa chaise et prêt à tomber en morceaux s’il s’avisait de la quitter, il était aussi alerte, et ne s’embarrassait pas plus de courir les grands chemins que le jeune homme auquel elle parlait. C’était l’amusement du vieux M. Reynolds, d’aller surprendre ses gens à ses différentes maisons, et de voir s’ils tenaient tout en bon ordre. »

« Quelle espèce d’homme est-ce ? — Est-ce un avare ? » demanda lord Colambre. « Il est avare et il ne l’est pas, » dit la vieille. Tantôt il regardera à dépenser mal à propos un sol, comme un autre à se défaire de cent livres sterlings, et il donnera cent livres sterlings plus aisément qu’un autre ne donnerait un sol, quand c’est là son humeur. — Mais son humeur est très-bizarre, et on ne sait comment le prendre : il est aussi fantasque et plus têtu qu’une mule, et sa surdité l’a rendu encore plus entêté, parce qu’il n’entend pas ce qu’on lui dit et répond toujours à sa façon. Il est bizarre, mais il n’est pas timbré ; il y voit clair quand il prend une chose du bon côté, et il est aussi habile que qui que ce soit, et capable de parler aussi bien qu’aucun membre du Parlement. Il est bon, et il a le cœur tendre quand il prend les gens en fantaisie ; mais quelquefois sa fantaisie est pour un chien, car il aime beaucoup les chiens, ou pour un chat, ou pour un rat, et il s’en occupe plus alors que de son prochain. Mais le pauvre homme, il faut bien lui passer quelque chose, car il a eu bien du chagrin ; il a perdu son fils, qui devait hériter de tous ses biens ; un charmant jeune homme qui était tout son bonheur. Mais, » continua la vieille, qui passait brusquement du grand au petit, et du sérieux au bouffon ; « ce n’était pas une raison pour me gronder si fort la dernière fois qu’il est venu ici, parce que j’avais tué une souris qui mangeait mon fromage. Le même jour il battit un petit garçon qui avait dérobé un morceau de ce même fromage ; malgré cela il n’a jamais voulu me permettre, pendant tout le temps qu’il est resté ici, de mettre une souricière. »

« Fort bien, ma bonne femme, » dit lord Colambre, qui s’intéressait fort peu, à l’affaire de la souricière, et qui n’était pas curieux d’en apprendre davantage sur l’économie domestique de M. Reynolds ; « je ne vous importunerai pas plus long-temps, si vous voulez avoir la bonté de m’indiquer le chemin de Toddrington ou celui du petit Wrestham, comme vous l’avez nommé, ce me semble. »

« Le petit Wrestham ! » répéta la vieille en riant ; « Dieu me bénisse ! d’où venez-vous donc, monsieur ? C’est le petit Wrestham ; assurément tout le monde le connaît, auprès de Lantry : allez tout droit, jusqu’à ce que vous arriviez au tournant de Rotherford ; alors prenez le chemin de traverse à gauche, et tournez encore à droite quand vous serez au gué. Mais si vous allez à Toddrington… » Et la vieille mêla si fort ses renseignemens pour les divers chemins de l’un ou l’autre de ces endroits, que lord Colambre n’y pouvait rien comprendre. Cependant il réprima son impatience, qui n’avait d’autre effet que d’embrouiller la vieille davantage ; il parvint enfin à prendre note de tous les tournans pour arriver au petit Wrestham. Mais il n’y eut pas moyen de la faire aller de là à Toddrington, quoiqu’elle connût fort bien la route ; elle était habituée, depuis dix-sept ans, à passer par l’autre chemin. « Tous les voituriers la suivaient et passaient à la porte, » c’était tout ce qu’elle pouvait lui dire.

En tournant à droite et à gauche aussi souvent que son itinéraire l’indiquait, notre héros arriva heureusement au petit Wrestham ; mais malheureusement il n’y trouva pas M. Reynolds. Il n’y avait là qu’un concierge, qui parla de son maître à peu près dans les mêmes termes que la vieille, et qui ignorait absolument où il était… « peut-être à Toddrington, » dit-il ; mais il n’y a pas plus de raison de croire qu’il soit là qu’ailleurs. »

« Il faut de la persévérance pour lutter contre la fortune. » Notre héros se mit en route pour Toddrington par des chemins de traverse bien différens de ceux qu’il avait admirés en Irlande, et avec un postillon qui lui fit souvent regretter Larry.

Enfin, dans un chemin fort étroit, en montant une côte qu’on lui dit être de deux milles, il atteignit une charrette lourdement chargée, et il fallut la suivre pas à pas, tandis que le charretier, allant tout doucement son train, jouissait de l’impatience de lord Colambre et de la mauvaise humeur du postillon. Celui-ci jurait entre ses dents ; mais il aurait eu beau crier, il n’y aurait rien gagné ; le charretier était à l’épreuve de tous les juremens de la langue anglaise, et il n’y a pas de postillon, en Angleterre, qui eût pu le réduire à faire prendre à ses chevaux une autre allure. Lord Colambre sauta à bas de sa voiture ; et, marchant à côté du charretier, il entama la conversation avec lui. Il lui parla de ses chevaux, de leurs clochettes, de leurs harnais : il admira la beauté et la force du limonier ; il s’enquit de la valeur de l’atelage entier, qu’il estima heureusement, à très-peu de chose près, ce qu’il valait. Il montra quelque connaissance dans la manière de faire les chemins, dans le charronnage ; il fut même, par bonheur, de l’opinion du voiturier sur plusieurs questions relatives à la construction des roues… si bien qu’en dépit de sa rusticité, le voiturier se sentit bientôt favorablement disposé pour lui, et résolut de le laisser passer. En conséquence, à peu près à mi-côte, la tête du premier cheval se trouvant à la hauteur d’une grande porte ouverte, le voiturier le toucha de son long fouet ; et, commandant la manœuvre de l’atelage, il fit entrer voiture dans la cour de la ferme.

« À présent, monsieur, tandis que je tourne, vous pouvez passer. »

La couverture de la charrette s’accrocha à une haie, en tournant, et quelques ballots furent dérangés. Un fromage tombait, en roulant, du côté où se trouvait lord Colambre ; celui-ci l’arrêta dans sa chute. L’adresse lui tomba sous les yeux ; elle portait : « À Ralph Reynolds, Esq., à Toddrington, » Ce dernier mot était effacé, et on lisait au-dessus, écrit d’une autre main : « Red Lion Square, à Londres. »

« À présent, je l’ai trouvé ! Et assurément je connais cette écriture ! » dit lord Colambre en lui-même, et en examinant l’adresse de plus près.

La première adresse était en effet d’une écriture qu’il connaissait très-bien ; c’était celle de lady Dashfort.

« Ce fromage, que vous examinez si attentivement, » dit le voiturier, « a fait bien du chemin ; il est venu de Londres et il y retourne, parce que le monsieur à qui il est adressé n’était pas chez lui, et celui qui l’a fait enregistrer m’a dit qu’il venait d’un pays étranger. »

Lord Colambre prit l’adresse, donna au voiturier une guinée, lui souhaita le bonsoir, passa, et poursuivit son chemin. Il regagna le plus vite qu’il put la route de Londres, prit à la première ville une place dans la voiture du courrier, arriva à Londres, vit son père, et courut chez son ami, le comte O’Halloran, qui fut ravi en voyant le paquet. Lord Colambre, tout fatigué qu’il était, voulait absolument aller à l’instant chez le vieux Reynolds. Il oubliait qu’il avait voyagé nuit et jour, sans prendre un moment de repos de corps ni d’esprit.

« Il faut que les héros dorment et les amoureux aussi : autrement ils cessent bientôt d’être héros ou amoureux, » dit le comte. « Reposez un peu cette nuit votre esprit agité, et demain matin nous mettrons fin à cette aventure à Red Lion Square ; je vous y accompagnerai, et partout ailleurs, quand vous voudrez, fallût-il aller au bout du monde. »

Le lendemain matin, lord Colambre alla déjeuner avec le comte ; celui-ci, qui n’était pas amoureux, était encore au lit, car notre héros arriva une demi-heure avant le moment fixé. Le vieux domestique Ulick, qui avait accompagné son maître en Angleterre, revit avec plaisir lord Colambre ; et en l’introduisant dans la salle du déjeûné, il ne put s’abstenir de dire en faveur de la ponctualité de son maître :

« Vos horloges, milord, avancent apparemment d’une demi-heure sur les nôtres. Mon maître sera prêt à la minute. ».

Le comte parut bientôt. Le déjeûné ne fut pas long, et la voiture ne les fit pas attendre ; car le comte partageait l’impatience de son jeune ami. Quand ils sortirent, le grand chien irlandais du comte les suivit ; son maître voulait le renvoyer, mais lord Colambre sollicita pour lui la permission de les accompagner, car il se souvenait que la vieille lui avait dit que M. Reynolds aimait beaucoup les chiens.

Ils arrivèrent à Red Lion Square, et trouvèrent la maison de M. Reynolds ; le comte assurait qu’il ne serait pas encore levé, mais il l’était, et ils le virent en bonnet de nuit rouge, à la fenêtre. Après quelques allées et venues d’un petit domestique dans le passage, et trois ou quatre coups d’œil du vieillard à travers la jalousie, ils furent admis.

Le petit domestique n’ayant pu retenir leur nom, ils furent obligés de s’annoncer mutuellement. « Le comte O’Holloran, lord Colambre. » Ces noms ne parurent faire aucune impression sur le vieillard, mais il regarda d’un air délibéré ceux qui les portaient, plus occupé en apparence de savoir ce qu’ils étaient que qui ils étaient. En dépit du bonnet de nuit rouge, et d’une robe de chambre à fleurs, M. Reynolds avait l’air d’un homme comme il faut, bizarre si l’on veut, mais néanmoins homme comme il faut.

Le grand chien du comte voulut entrer avec lui, et le regard du comte sembla dire : « Faut-il le laisser entrer ou fermer la porte ? » — « Oh ! laissez-le entrer, monsieur, s’il vous plaît ; j’aime beaucoup les chiens, et je n’en ai jamais vu un plus beau : asseyez-vous, messieurs, je vous prie, » ajouta-t-il ; et une partie de la bienveillance que lui avait inspirée la vue du chien, se répandit sur ses manières envers le maître d’un si bel animal, et s’étendit, quoiqu’avec plus de réserve, jusqu’au compagnon de ce maître. Pendant que M. Reynolds caressait le chien, le comte lui dit que cet animal était d’une race particulière et remarquable, aujourd’hui presqu’éteinte ; qu’il n’y avait plus en Irlande qu’un seigneur qui en possédât encore quelques-uns de cette espèce. — « Allons donc, Hannibal, couche-toi,» dit le comte. « M. Reynolds, quoique nous soyons pour vous des étrangers, nous avons pris la liberté de nous présenter…

« Je vous demande pardon, monsieur, » dit M. Reynolds en l’interrompant. « Mais vous ai-je bien compris quand j’ai entendu qu’on pouvait s’en procurer quelques-uns de cette espèce chez un seigneur Irlandais ? Dites-moi, je vous prie, comment vous l’appelez,» ajouta-t-il en prenant son crayon.

Le comte écrivit le nom et le lui remit, en observant qu’il avait seulement avancé que ce seigneur possédait encore quelques-uns de ces chiens, mais qu’il ne répondait pas, pour cela, qu’on pût s’en procurer chez lui.

« Oh ! j’ai des moyens pour cela, » dit le vieux Reynolds, en frappant sur sa tabatière, et en se parlant tout haut à lui-même, suivant sa coutume. « Lady Dashfort connaît tous ces lords Irlandais ; elle m’en aura un. Oui, oui, elle me l’aura ! » Le comte O’Hollaran répliqua, comme si ces propos lui étaient adressés, « lady Dashfort est en Angleterre. »

« Je le sais, monsieur ; elle est à Londres, » dit M. Reynolds précipitamment, « que savez-vous d’elle ? »

— « Je sais, monsieur, que probablement elle ne retournera point en Irlande, et que j’y retourne ; que mon ami, ici présent, y retourne aussi, et que si la chose est faisable, nous la ferons pour vous. »

Lord Colambre confirma cette promesse, et dit que si on pouvait se procurer un de ces chiens, il se chargeait de le faire passer sûrement en Angleterre.

« Monsieur… — Messieurs ! je vous suis fort obligé ; c’est-à-dire que quand la chose sera faite je vous serai fort obligé. — Mais peut-être ne sont-ce là que des propos fort civils. »

« C’est ce dont vous pouvez juger, d’après votre sagacité et votre connaissance du monde, » dit le comte en souriant et avec beaucoup de calme.

« Quant à moi, tout ce que je puis dire, » s’écria lord Colambre, « c’est qu’on n’a pas coutume de me reprocher que je dis une chose, et que j’en pense une autre. »

« Bouillant ! je le vois, » dit le vieux Reynolds en faisant un signe de tête, et en regardant lord Colambre. « Froid ! » ajouta-t-il en regardant le comte, « mais il y a temps pour tout : j’ai aussi été bouillant autrefois : bien répondu, chacun pour son âge. »

Lord Colambre et le comte s’accordèrent tacitement à considérer ce propos comme un second à parte, qu’ils n’étaient pas censés entendre.

Le comte reprit le sujet de leur visite ; car il vit que son compagnon était impatient, et il craignit qu’il ne s’échauffât et ne gâtât tout ; il commença donc ainsi :

« M. Reynolds, votre nom me rappelle un ami ; car j’avais un ami qui le portait. J’ai eu autrefois le plaisir, et c’en était un très-grand pour moi, d’être intimement lié, sur le continent, avec un jeune homme de la plus belle bravoure, et de la plus grande amabilité… votre fils. »

« Prenez garde, monsieur, » dit le vieillard en se levant brusquement, et retombant à l’instant, « prenez garde ! ne m’en parlez pas, à moins que vous ne vouliez me jeter roide mort sur là place ! »

Ses doigts, son visage furent, durant un moment, dans une agitation convulsive ; le comte et lord Colambre, très-alarmés, le regardaient en silence.

Les mouvemens convulsifs cessèrent ; le vieillard déboutonna sa veste comme pour se soulager d’un étouffement ; il découvrit ses cheveux blancs ; et après s’être penché en arrière pour se reposer, les yeux fixes, l’air rêveur, il se redressa sur son siége, et s’écria en regardant autour de lui :

« Fils ! quelqu’un n’a t-il pas prononcé ce mot ? qui a été assez cruel pour l’articuler devant moi ? personne ne m’a jamais parlé de lui, qu’une fois depuis sa mort ! Savez-vous, monsieur, » dit-il en fixant ses yeux sur le comte O’Holloran, et posant sur lui sa main glacée, « savez-vous où il a été enterré, je vous le demande, monsieur ? Vous rappelez-vous comment il est mort ? »

« Je ne me le rappelle que trop bien, » s’écria le comte, si ému qu’il pouvait à peine se faire entendre, « il est mort dans mes bras ; je l’ai enterré moi-même ! »

« Impossible ! » s’écria M. Reynolds, « pourquoi, pourquoi me dites-vous cela, monsieur ? » ajouta-t-il en étudiant la figure du comte avec attention, mais d’un air hagard. « Impossible ! son corps me fut envoyé dans un cercueil de plomb ; et je le vis… et on me demanda… et je répondis, dans le caveau de la famille… Mais le choc est passé, et si votre visite est relative à ce sujet, je crois, messieurs, que je suis assez remis pour vous entendre. J’aurais dû être préparé à ce coup, car depuis plusieurs années je m’y attendais, et cependant, quand il me frappa, il me sembla soudain… il m’accabla… il m’ôta toute perspective en ce monde ; il me laissa sans enfans, sans un seul descendant, sans un parent qui fût assez proche pour m’être cher ! je suis un être isolé ! »

« Non, monsieur, vous n’êtes point un être isolé, » dit lord Colambre ; « vous avez quelqu’un qui vous touche de près, qui vous sera, qui doit vous être cher ; qui vous dédommagera de tout ce que vous avez perdu, de tout ce que vous avez souffert ; qui rendra la paix et le contentement à votre cœur… vous avez une petite-fille. »

« Non, monsieur, je n’ai point de petite-fille, » dit le vieux Reynolds avec un visage qui redevint austère, et qui exprimait son obstination. « Il vaut mieux ne point avoir de descendant, que d’être forcé à reconnaître un enfant illégitime. »

« Milord, je vous conjure, en qualité d’ami, je vous commande d’être patient, » dit le comte, qui vit lord Colambre rempli d’indignation.

« Ainsi donc, c’est là le but de votre visite, » poursuivit le vieux Reynolds, « et vous êtes envoyés par mes ennemis, par les Saint-Omar ; vous êtes ligués avec eux, et c’est de mon fils aîné que vous venez de me parler. »

« Oui, monsieur, » répliqua le comte ; c’est du capitaine Reynolds, qui périt dans une bataille, étant au service d’Autriche, il y a environ dix-neuf ans… Jamais il n’exista un jeune homme glus brave et plus aimable. »

Le plaisir reparut dans les yeux du père, à travers son air de sombre entêtement.

« C’était, comme vous dites, monsieur, un brave et aimable jeune homme ; il fit autrefois mon orgueil, et je l’aimais aussi alors… Mais ne saviez-vous pas que j’en avais un autre ? »

— « Non, monsieur, nous ne le savions pas ; nous sommes, vous le voyez, tout-à-fait ignorans sur ce qui concerne vos affaires et votre famille ; nous n’avons aucune liaison avec les Saint-Omar, nous n’en connaissons aucun. »

« Je déteste ce nom, » s’écria lord Colambre.

— « Tant mieux ! tant mieux ! j’en suis charmé ! je vous demande mille fois pardon, messieurs ; je suis vif et prompt, je le suis beaucoup trop pour un vieillard ; mais j’ai été tourmenté, poursuivi, persécuté par des misérables qui avaient flairé mon or ; souvent, dans ma rage, j’ai été tenté de jeter mes sacs à ces misérables qui suivaient ma piste, et de leur dire de me laisser mourir en paix. Vous avez de la sensibilité, messieurs, je le vois : excusez-moi, et supportez mon humeur. »

« La supporter ! les meilleurs caractères, quand ils sont provoqués, n’ont-ils pas des momens de vivacité ? » dit le comte en regardant lord Colambre, qui était redevenu tout-à-fait modéré, et qui, d’un air de compassion, avait les yeux fixés sur le pauvre — non, non pas sur le pauvre, mais sur le malheureux vieillard.

« Oui, j’avais un autre fils, » poursuivit M. Reynolds, « et toutes mes affections se concentrèrent en lui lorsque je perdis mon fils aîné ; c’est pour lui que je conservais la fortune que sa mère avait portée dans la famille. Puisque vous ne connaissez pas mes affaires, je vais vous expliquer ceci : cette fortune était substituée de manière qu’elle aurait été dévolue à l’enfant de mon fils aîné, même si c’eût été une fille, dans le cas où cet enfant aurait été légitime ; mais je savais qu’il n’y avait point de mariage, et je suis demeuré ferme dans mon opinion. S’il y a eu mariage, disai-je, montrez-moi le certificat de ce mariage, et je le reconnaîtrai, et je reconnaîtrai l’enfant. Mais ils n’ont pas pu me montrer le certificat, et je savais qu’ils ne le pouvaient pas ; et j’ai gardé la fortune pour mon fils chéri, » s’écria le vieillard de l’air satisfait de l’entêtement qui triomphe ; mais, tout-à-coup, retombant dans la tristesse, il ajouta :

« Mais je n’ai plus d’enfant chéri, à quoi bon cette fortune ! il faut qu’elle aille à un héritier présomptif, ou que je la laisse à un étranger, à une femme de qualité qui a découvert qu’elle était ma parente… Dieu sait comment, je ne suis pas généalogiste… et qui m’envoie des fromages d’Irlande et des douceurs pour mon déjeûner, et sa femme de chambre pour me cajoler. Ah ! je suis las de tout cela, j’y vois clair ; je voudrais être aveugle… je voudrais avoir une retraite cachée ou les flatteurs ne pourraient me trouver. Je suis poursuivi, chassé, il faut que je change encore de logement : dès demain, je n’y manquerai pas : je vous demande encore une fois pardon, messieurs. Vous alliez dire, monsieur, quelque chose encore de mon fils aîné, et je ne sais comment j’ai été entraîné loin de ce sujet. Mais je voulais vous dire seulement que sa mémoire m’a été chère, jusqu’à ce que, tourmenté continuellement par cette malheureuse affaire de son prétendu mariage, j’ai détesté d’entendre prononcer son nom ; mais l’héritier présomptif finira par triompher de moi.

« Non, non, mon cher monsieur, cela ne sera pas, si vous triomphez de vous-même, si vous voulez être juste, » s’écria lord Colambre ; » si vous voulez entendre la vérité que mon ami va vous dire, et y croire après en avoir lu la confirmation écrite de la main de votre fils, dans ce paquet. »

— « C’est sa main en effet ! c’est son cachet encore entier. Mais quand, où, pourquoi l’a-t-on gardé si long-temps ; et comment est-il tombé dans vos mains ? »

Le comte O’Halloran dit alors à M. Reynolds, que ce paquet lui avait été remis par le capitaine Reynolds, en mourant. Il rapporta la déclaration verbale que le capitaine Reynolds lui avait faite de son mariage ; il raconta comment il avait remis ce paquet à l’ambassadeur, qui avait promis de le transmettre fidèlement. Lord Colambre expliqua ensuite de quelle manière il avait été égaré, et retrouvé en dernier lieu, dans les papiers du feu ambassadeur. Le père contempla encore l’adresse, et examina le cachet.

« C’est la main de mon fils ; c’est son cachet ! mais où est le certificat de mariage ? répéta-t-il. » S’il est dans ce paquet, j’ai commis une grande inj… Mais je suis convaincu qu’il n’y a jamais eu de mariage. Cependant je voudrais aujourd’hui que ce mariage pût être prouvé. — Si ce n’est qu’en ce cas, j’ai depuis bien des années été fort inj…

« Ne voulez-vous pas ouvrir ce paquet, monsieur ? » dit lord Colambre.

M. Reynolds le regarda d’un air qui disait : « je ne comprends pas bien clairement quel intérêt vous prenez à tout ceci ; » mais, incapable de parler, d’une main qui tremblait si fort qu’à peine il put rompre le cachet, il déchira l’enveloppe, posa les papiers devant lui, et s’assit pour reprendre haleine. Lord Colambre, malgré son impatience, avait trop d’humanité pour presser le vieillard : mais il alla chercher des lunettes qu’il aperçut sur la cheminée, les essuya bien, et les présenta à M. Reynolds. Celui-ci tendit la main pour les prendre, les ajusta, et le premier papier qu’il ouvrit, se trouva être le certificat de manage : il le lut tout haut, le posa sur la table, et dit : »

« Maintenant je reconnais le mariage. J’ai toujours dit, s’il y a eu mariage, il doit y avoir un certificat. Et vous voyez maintenant qu’il y a un certificat. Je reconnais le mariage. »

« Et maintenant, » s’écria lord Colambre, « je suis heureux, parfaitement heureux. Reconnaissez votre petite-fille, monsieur ; reconnaissez miss Nugent. »

— « Que je reconnaisse qui, monsieur ? »

« Reconnaissez miss Reynolds, votre petite fille ; je n’en demande pas davantage. — Faites ce que vous voudriez de votre fortune. »

— « Ah ! je conçois à présent ; je commence à comprendre que ce jeune homme est amoureux. Mais où est ma petite-fille ? Je n’ai pas entendu parler d’elle depuis son enfance. — J’ai oublié son existence ; j’ai été fort injuste à son égard. »

« Elle n’en sait rien, monsieur, » dit lord Colambre, qui conta alors toute l’histoire de miss Nugent, de ses rapports avec la famille de Clonbrony, et de l’attachement qu’il avait pour elle ; et qui conclut, en assurant à M. Reynolds, que sa petite-fille était douée de mille vertus. Quant à votre fortune, monsieur, je suis sûre qu’elle dira comme moi… »

« Qu’importe ce qu’elle dira, » interrompit le vieux Reynolds ; « où est-elle ? Quand je la verrai, j’entendrai ce qu’elle dira. Dites-moi où elle est, faites-la-moi voir. Je brûle de m’assurer si elle ressemble à son pauvre père. Où est-elle ? Que je la voie tout-à-l’heure.

— « Elle est à cent soixante milles d’ici, monsieur, à Buxton. »

« Eh bien ! milord, qu’est-ce que cent soixante milles ? Vous vous imaginez, je crois, que je ne puis pas bouger de mon fauteuil ; mais vous vous trompez fort. Un voyage de cent soixante milles n’est rien pour moi ; je suis prêt à partir demain matin, à l’instant. »

Lord Colambre dit qu’il était certain que miss Reynolds s’empresserait d’obéir aux ordres de son grand’père, et de se conformer en cela à son devoir ; qu’elle se rendrait auprès de lui aussi promptement que possible, s’il le désirait. « Je vais lui écrire sur-le-champ, » ajouta-t-il, « si vous m’en chargez. »

— « Non, milord, je ne vous en charge pas ; j’irai ; je m’embarrasse fort peu, vous dis-je, d’un voyage de cent soixante milles. J’irai, et je partirai demain matin. »

Lord Colambre et le comte, très-satisfaits du résultat de leur visite, pensèrent que ce qu’ils avaient à faire de mieux maintenant, était de laisser reposer le vieux Reynolds. Ils prirent congé, après avoir fixé l’heure du départ le lendemain ; et ils allaient sortir quand lord Colambre entendit dans le corridor, une voix bien connue, la voix de mistriss Petito.

« Ah ! non, présentez les complimens de milady Dashfort, et je reviendrai une autre fois. »

« Non, non, » s’écria le vieux Reynolds, en tirant le cordon de la sonnette, « je ne veux pas qu’elle revienne ; je veux être pendu si j’y consens ; qu’elle entre à présent et je la verrai ; Jack ! faites entrer cette femme à présent ou jamais. »

— « Cette dame est sortie, monsieur. Elle est déjà dans la rue. »

— « Courez après elle ; aujourd’hui ou jamais, dites-lui cela.

— « Monsieur, elle était remontée dans son fiacre. »

Le vieux Reynolds courut à la fenêtre, et voyant le cocher qui tournait, il lui fit signe de revenir. Mistriss Petito redescendit donc de voiture, et fut introduite par Jack qui l’annonça ainsi.

« La dame, monsieur. » C’était la seule qu’il eût jamais vue dans cette maison.

« Mon cher monsieur Reynolds, je ne puis vous dire combien je vous suis obligée de me recevoir, « dit mistriss Petito, en ajustant son schall, et en prenant le ton et les manières de ses supérieures. « Vous êtes d’une bonté extrême et j’en suis très-reconnaissante. »

« Vous ne m’êtes point obligée, et je ne suis ni bon ni tendre, » dit le vieux Reynolds.

« Que vous êtes étrange ! » dit mistriss Petito, en s’avançant, après avoir gracieusement drapé son schall ; mais elle s’arrêta tout court. —

« Milord Colambre, et le comte O’Halloran, ou je renonce à ma part du paradis ! » s’écria-t-elle extrêmement surprise…

« Je ne savais pas que mistriss Petito fût de votre connaissance, messieurs, » dit le vieux Reynolds, en souriant malignement. Le comte O’Halloran était trop poli pour nier qu’il connût une dame qui l’appelait par son nom ; mais il n’avait aucun souvenir de mistriss Petito, qu’il avait cependant apparemment rencontrée sur les escaliers, en rendant visite à lady Dashfort, à Killpatrick-Town. Lord Colambre était incontestablement une ancienne connaissance : et dès que mistriss Petito se fut remise de cette première surprise naturelle qui lui avait arraché une de ses exclamations vulgaires, elle reprit un air d’aisance et de familiarité, pour dire :

« J’espère que milady Clonbrony, et milord et miss Nugent, et toutes les personnes de la famille se portent bien ; je ne sais, milord, si je dois vous féliciter, ou non, du mariage de miss Broadhurst, aujourd’hui lady Berryl, mais je m’attends bientôt à un compliment de votre part pour un autre mariage dans la famille où je suis à présent ; celui de lady Isabelle avec le colonel Heathcock, qui est arrêté ; ils achètent aujourd’hui les habits de noces et ils choisissent les diamans ; et lady Dashfort et milady Isabelle m’ont envoyée tout exprès chez vous, monsieur Reynolds, pour vous en informer avant personne, et pour vous demander si le fromage vous est enfin arrivé sain et sauf, et si la mousse d’Irlande fait bien dans votre chocolat et vous paraît agréable au goût. C’est le meilleur fondant qu’on connaisse dans le monde entier, et le meilleur tonique ; et rien n’est plus à la mode. La duchesse de Torcaster en fait usage à son déjeûner, lady St.-James est aussi tout-à-fait convertie, et j’ai ouï dire que le duc de V. en prend aussi…

« Que le diable en prenne s’il veut. — Je ne m’en soucie guère, » dit le vieux Reynolds.

— « Oh ! mon cher monsieur, vous êtes un malade très-difficile à gouverner. »

— « Je ne suis ni malade, ni patient, madame : je me porte aussi bien que vous, ou que lady Dashfort, et j’espère, s’il plaît à Dieu, conserver encore long-temps cette bonne santé. »

Mistriss Petito sourit à la dérobée à lord Colambre, pour lui montrer qu’elle sentait toute l’originalité de cet homme. Puis, prenant le ton cajolant, elle dit au vieillard :

« Vous la conserverez long-temps, sans doute, si le ciel exauce mes prières continuelles et celles de milady Dashfort. Ainsi, M. Reynolds, si les prières des dames sont bonnes à quelque chose, vous devez vous trouver à merveille, et je suppose que ces prières sont de toutes, les plus efficaces. Mais ce n’est pas de prières et d’affaires de mourans que je suis chargée de vous parler ; il n’est pas question d’enterremens, et Dieu nous en préserve ; ma mission est de vous entretenir de noces : et je commence par vous dire que milady Dashfort serait venue en personne dans son carrosse, si elle n’avait pas eu tant de choses à faire à la hâte, qu’elle en perd la tête ; et milady Isabelle, suivant les règles de la modestie, ne pouvait pas venir elle-même ; elles m’ont donc envoyée comme leur représentant pour vous dire, mon cher M. Reynolds, qu’elles espèrent qu’en qualité de parent de la famille, vous honorerez le mariage de votre présence. »

« Ce ne serait point un honneur que je leur ferais, et elles savent cela aussi bien que moi, » dit l’intraitable M. Reynolds ; « ce ne serait pas non plus un avantage pour elles ; mais cela elles ne le savent pas aussi bien que moi. Mais, mistriss Petito, pour vous éviter, et à votre maîtresse aussi, toutes peines et tout embarras à mon sujet à l’avenir, ayez la bonté d’informer milady Dashfort que je viens, à l’instant, de recevoir et de lire le certificat de mariage de mon fils le capitaine Reynolds avec miss Saint-Omar. J’ai reconnu le mariage : mieux vaut tard que jamais. Et demain matin, s’il plaît à Dieu, je partirai avec ce jeune lord pour Buxton, où j’espère voir, et où je me propose de reconnaître publiquement ma petite-fille, pourvu toutefois qu’elle veuille me reconnaître. »

« Crimini ! » s’écria mistriss Petito, « quelle nouvelle tournure prennent ici les choses ? fort bien, monsieur, je dirai à milady les métamorphoses qui ont eu lieu, quoique je ne puisse deviner par quelle magie elles ont été opérées. Mais comme il paraît que je vous dérange et que j’ai mal pris mon temps, je vais me retirer en vous souhaitant un heureux voyage, puisque vous partez demain de si bonne heure pour Buxton. Milord Colambre, si j’y vois clair comme je me flatte que je le fais en cette occasion, j’ai un compliment à vous faire, n’est-il pas vrai, sur quelque chose, comme une succession ou une bonne aubaine dans ce dénouement ; et je vous prie de faire agréer mes très-humbles respects à la ci-devant miss Grâce Nugent, que je ne veux pas faire déroger par un autre nom dans l’intérim, car je suis persuadée que ce sera un nom qu’elle portera pendant si peu de temps, que cela ne vaut, pour ainsi dire, pas la peine de le prendre, si ce n’est pour l’honneur de l’adoption publique ; et ce nom sera bientôt changé, je n’en doute pas, pour un titre de vicomtesse, ou je n’ai aucune pénétration. — J’espère, milord, que je ne vous fais pas rougir en vous disant cela : oh ! je vous en prie, ne rougissez pas. »

Lord Colambre aurait bien voulu se dispenser de rougir, s’il l’avait pu.

« Comte O’Halloran, votre très-humble servante ; j’ai eu l’honneur de vous rencontrer à Killpatrick-Town, » dit mistriss Petito, en se rapprochant de la porte et en ajustant son schall. Elle buta contre le chien, pensa tomber, se soutint contre la porte, et se remit sur ses jambes. Hannibal se leva, et secouant les oreilles : « Pauvre diable ! il est aussi de ma connaissance. » Elle voulut lui donner une petite tape sur la tête ; mais Hannibal indigné s’éloigna, et elle sortit.

Ainsi s’évanouirent certaines espérances : car mistriss Petito s’était flattée de tirer parti pour elle-même de son caractère diplomatique ; elle pensait qu’en qualité d’ambassadrice de lady Dashfort, à l’aide de la mousse d’Irlande dans le chocolat, et de la flatterie placée à propos et avec le soin de supporter les rudesses, et les bizarreries de son cher Mr. Reynolds, elle pourrait à temps, c’est-à-dire avant qu’il fît un nouveau testament, devenir sa chère mistriss Petito, ou (car il arrive tous les jours des choses plus étranges) sa chère mistriss Reynolds ! toutefois mistriss Petito s’entendait à faire retraite ; et elle se flattait que du moins elle n’avait pas laissé voir son petit projet : et à tout événement elle s’était assurée, par ses services dans cette ambassade, un des objets de son ambition, la robe de velours cramoisi de lady Dashfort, qui était encore aussi bonne que neuve. Un regard sur cette robe la consola de la perte de son futur octogénaire, et elle se prépara à régaler sa maîtresse du message dont le vieux original Mr. Reynolds l’avait chargée. Ainsi finirent toutes les espérances que lady Dashfort avait conçues de s’assurer la fortune de Mr. Reynolds.

Depuis la mort de son dernier fils, elle avait été infatigable dans ses attentions pour lui, et elle s’était flattée de réussir : ce revers lui fut doublement sensible ; il était cruel du côté de l’intérêt, et il blessait son amour-propre en qualité d’intrigante. Il fallait cependant qu’elle se contraignît et cachât ses sentimens ; car si Heathcock apprenait la chose avant que les articles fussent signés, il pouvait se retirer : elle le fit donc sur-le-champ monter dans sa voiture avec lady Isabelle, et le mena chez Rundell et Bridge, pour s’assurer, à tout événement, de l’écrin.

Cependant, le comte O’Halloran et lord Colambre, enchantés du résultat de leur conférence, prirent congé de M. Reynolds, après avoir fixé l’heure de leur départ pour le lendemain. Lord Colambre offrit de revenir dans la soirée, et de présenter à M. Reynolds son père, lord Clonbrony.

« Non, non, » dit le vieillard, « je ne suis pas cérémonieux. Je crois que je vous en ai donné assez de preuves depuis le peu de temps que nous nous connaissons ; il sera temps de me présenter votre père quand nous serons en voiture : en faisant route ensemble nous pourrons causer et faire connaissance ; mais venir ce soir en hâte, uniquement pour dire : lord Clonbrony, M. Reynolds… M. Reynolds, lord Clonbrony, et puis choquer nos deux têtes l’une contre l’autre, tirer un pied en arrière et s’en aller ! à quoi bon ces fadaises à mon âge, ou même à tout âge ? Non, non, nous avons, je m’imagine, assez de choses à faire sans celle-là. Bonjour, comte O’Halloran ! Je vous remercie de tout mon cœur. Dès le premier coup d’œil, vous m’avez plu : heureusement aussi vous avez amené votre chien avec vous. C’est Hannibal qui a d’abord été cause que je vous ai laissé entrer : je l’avais aperçu à travers la jalousie. Hannibal, mon bon camarade ! je vous suis plus obligé que vous ne pouvez l’imaginer. »

« Nous le lui sommes tous, » dit lord Colambre.

Hannibal fut fort caressé, et on se sépara. En retournant chez eux, le comte et lord Colambre rencontrèrent sir James Brooke.

« Je vous avais annoncé, » dit sir James, « que je serais à Londres presque aussitôt que vous. Avez-vous trouvé le vieux Reynolds ? »

— « Nous sortons de chez lui. »

— « Comment vont vos affaires ? aussi bien que les miennes, j’espère. »

Il écouta avec le plus vif intérêt la narration de tout ce qui s’était passé jusqu’au moment actuel, et il en félicita sincèrement lord Colambre.

« Où allez-vous maintenant, sir James ? ne pouvez-vous venir avec nous ? » dirent le comte et lord Colambre.

« Cela m’est impossible, » répliqua sir James, « mais peut-être vous pourrez m’accompagner ; je vais chez Rundell et Bridge, pour y troquer quelques vieux diamans de famille, ou les faire remonter à la moderne. Comte O’Halloran, vous êtes connaisseur en ce genre, venez avec moi, je vous prie, et donnez-moi votre avis. »

« Vous ferez mieux de consulter votre future, » dit le comte.

« Non, elle n’y entend rien, et elle se soucie fort peu de ces choses-là, » répondit sir James.

« Il n’en est pas de même de celle que voici, » dit le comte, en passant devant la fenêtre, et apercevant Isabelle et lady Dashfort, qui étaient en grande conversation avec le joaillier, tandis que Heathcock jouait le rôle de personnage muet.

Lady Dashfort qui avait toujours, pour me servir de l’expression de M. Reynolds, « sa tête sur ses épaules,» c’est-à-dire sa présence d’esprit quand il s’agissait de son intérêt, lady Dashfort courut à la porte avant que le comte et lord Colambre fussent entrés, et leur présenta la main à tous deux, comme s’ils s’étaient séparés les meilleurs amis du monde.

« Comment vous portez-vous ? je suis charmée de vous voir — Je vous fais mon compliment — Je reçois le vôtre. « Mais prenez garde, » dit-elle, en mettant le doigt sur sa bouche. » Ne dites pas un mot devant Heathcock, du vieux Reynolds, ou du moins de ce qu’il y a de mieux chez ce vieux fou, de sa fortune. »

Ces messieurs s’inclinèrent en signe d’obéissance, et comprirent que milady craignait que Heathcock ne se dédît, si ce qu’il y avait de mieux chez sa future (sa fortune ou ses expectatives), était diminué.

« Où en est-elle réduite ! » dit tout bas lord Colambre, « si un mari comme celui-là est considéré comme une belle prise qui vaille qu’on se l’assure par une manœuvre. » Il soupira.

« Épargnez-vous ce généreux soupir ! » dit sir James Brooke : il est accordé à qui ne le mérite pas. »

Lady Isabelle qui essayait, devant une glace, un croissant de diamans, se retourna à leur approche. Son front s’obscurcit à la vue du comte O’Halloran et de lord Colambre ; et sa physionomie prit l’expression de la haine quand elle aperçut sir James Brooke. Elle s’éloigna et alla demander, à l’extrémité de la boutique, à un des garçons, quel était le prix d’un collier de diamans qu’elle lui montra. Cet homme lui répondit « qu’il ne le savait pas exactement ; que ce collier appartenait à lady Oranmore, et venait d’être remonté à neuf pour une de ses filles, qui allait épouser sir James Brooke, l’un de ces messieurs qui venaient d’entrer. »

Alors, s’adressant au maître, il demanda ce que valait ce collier ; le maître en fit connaître la valeur, qui était considérable.

« Je croyais, en vérité, que lady Oranmore et ses filles étaient beaucoup trop philosophes pour songer à des diamans, » dit lady Isabelle à sa mère, avec un petit air de dédain sentimental ; « mais c’est une consolation pour moi de voir que chez ces femmes exemplaires la philosophie et l’amour ne remplissent pas tellement le cœur, qu’il n’y ait encore un peu de place pour la vanité. »

« Cela serait difficile en bien des cas, » dirent en eux-mêmes plusieurs de ceux qui étaient présens.

« D’honneur, les diamans sont une chose fort chère, je le sais bien, » dit Heathcock à l’oreille de lady Isabelle, et cependant assez haut pour que tout le monde l’entendît ; « mais quoi qu’il en soit, j’ai fait une gageure qu’aucune femme, mariée cet hiver à Londres, si elle n’est tout au moins comtesse, n’éclipsera les diamans de lady Isabelle Heathcock ! et c’est M. Rundell que voici qui doit en être juge. »

Lady Isabelle paya cette promesse d’un de ses plus doux sourires ; d’un de ces sourires qu’elle accordait autrefois à lord Colambre, et qui paraissaient à celui-ci l’expression de la sensibilité, du discernement et de la délicatesse.

Notre héros conçut d’elle tant de mépris, qu’il ne la plaignit plus de sa dégradation. Lady Dashfort s’approcha de lui, dans un moment où il était seul, à l’écart, et pendant que le comte et sir James réglaient avec le joaillier le compte des diamans.

« Milord Colambre, » lui dit-elle à voix basse, « je devine votre pensée, et je pourrais moraliser comme vous, si je n’aimais mieux rire. Vous avez assez raison ; mais j’ai raison aussi, de même qu’Isabelle ; et nous avons tous raison : car vous devez considérer que les femmes n’ont pas toujours la liberté de choisir, et on ne peut en conséquence s’attendre à ce qu’elles aient toujours le pouvoir de refuser. »

Cette mère, satisfaite de son commode optimisme, monta en voiture avec sa fille et les diamans de sa fille, et le précieux gendre, qui devait être le compagnon de sa fille pour la vie entière.

« Plus j’en vois, » dit le comte O’Halloran à lord Colambre, en sortant de chez le joaillier, « et plus je trouve de raisons de vous féliciter de n’y avoir pas été pris. »

« Je ne le dois ni à ma pénétration ni à ma prudence, » dit lord Colambre ; « j’en ai obligation à l’amour et à l’amitié, » ajouta-t-il en se tournant vers sir James Brooke. « Voici l’ami qui m’a averti de bonne heure de me tenir en garde contre la voix de cette sirène ; c’est lui qui m’a dit, avant que je connusse lady Isabelle, ce dont j’ai ensuite reconnu la vérité :

« Deux passions gouvernent alternativement sa destinée ;
« L’amour est pour elle une affaire, mais son plaisir est la haine. »

« Voilà qui est terriblement sévère, sir James, » dit le comte, « et je crains cependant que ce ne soit que juste. »

« Je suis sûr que c’est juste ; autrement je ne l’aurais pas dit, » répliqua sir James Brooke. « Je me flatte d’avoir autant d’indulgence que personne pour les faiblesses du sexe, et autant de pitié pour les erreurs où peut entraîner une forte passion ; mais je ne puis contenir l’indignation, l’horreur que m’inspirent ces femmes froides et vaines, qui ne font usage de leurs charmes et de leur esprit que pour le malheur d’autrui. »

Lord Colambre se rappela en ce moment l’air et le son de voix de lady Isabelle, lorsqu’il lui avait entendu dire qu’elle se ferait couper le petit doigt pour avoir le plaisir de livrer lady de Cressy, durant une heure, au tourment de la jalousie.

« Peut-être, » poursuivit sir James Brooke, « à présent que je vais me marier dans une famille irlandaise, je déteste plus particulièrement cette mère et cette fille ; mais vous, lord Colambre, vous me rendrez la justice de vous souvenir qu’avant d’être intéressé moi-même à ce qui concerne ce pays, j’ai exprimé mon antipathie pour ceux qui, en retour de l’hospitalité qu’ils reçoivent chez un peuple qui a tant de cordialité, donnaient publiquement l’exemple d’une hypocrisie sentimentale, ou d’un audacieux mépris des bienséances ; qui reconnaissaient cette hospitalité en s’efforçant de détruire la paix domestique des familles, sur laquelle reposent, en dernière analyse, les vertus et le bonheur publics. Je m’applaudis, mon cher lord Colambre, de vous entendre dire que j’ai contribué à vous sauver de cette sirène. Dorénavant, je ne parlerai plus de ces deux femmes. Je suis fâché que vous ne puissiez rester en ville pour voir… mais pourquoi en serais-je fâché ?… Nous nous reverrons, et j’espère que je vous présenterai, et que vous me présenterez à une beauté bien différente. Adieu ! mes vœux ardens pour votre bonheur vous accompagneront partout. »

Sir James se jeta promptement dans la rue où demeurait lady Oranmore, et lord Colambre n’eut pas le temps de lui dire qu’il connaissait sa future épouse, et qu’il était rempli d’estime pour elle. Le comte O’Halloran se chargea de l’en informer.

« Et maintenant, » lui dit le bon général, « il faut que je prenne congé de vous ; et je vous assure que je le fais à contre-cœur. Il faut que je sois positivement obligé de demeurer encore quelque temps à Londres, pour m’empêcher de partir avec vous demain matin ; mais il me sera bientôt permis de retourner en Irlande, et, si vous y consentez, je verrai le château de Clonbrony avant de revoir celui de Halloran. »

Lord Colambre, charmé de cette promesse, en remercia son ami.

— « Ne m’en remerciez pas ; c’est pour ma propre satisfaction que je vous la fais… Je suis impatient de vous voir heureux, de voir l’objet dont un cœur comme le vôtre a fait choix… je vous en prie, n’allez pas me dérober une marche ; informez-moi à temps. Je quitterai tout, même le siège de ****, pour vos noces ; mais je compte que je n’arriverai pas trop tard. »

— « Assurément vous serez prévenu, mon cher comte, si jamais ce mariage… »

« Si… » répéta le comte.

« Si… » répéta lord Colambre. « Des obstacles qui, lorsque je me séparai d’elle, me paraissaient insurmontables, m’ont empêché de jamais tenter de faire une vive impression sur le cœur de la femme que j’aime ; et si vous la connaissiez comme je la connais, vous sauriez qu’on ne peut obtenir son amour sans l’avoir recherché. »

« C’est ce dont je ne doute point, ou elle ne serait pas la femme de votre choix. Mais quand son amour sera recherché, nous avons tout lieu d’espérer qu’il pourra être obtenu, » dit le comte en souriant, « puisqu’il doit être le prix de l’honneur et d’un attachement éprouvé. Tout ce que je demande, c’est qu’il me soit permis d’espérer. »

« À la bonne heure, je vous laisse cette espérance, » dit lord Colambre. « Miss Nugent… miss Reynolds, devrais-je dire, a toujours considéré son union avec moi comme impossible ; ma mère lui a, de très-bonne heure, inspiré cette idée. Miss Nugent pense que son devoir lui interdit de songer à moi ; elle me l’a dit elle-même, et je l’ai vu dans toute sa conduite… La barrière de l’habitude, les idées du devoir, ne peuvent, ne doivent pas être franchies ou changées subitement chez une femme qui pense bien ; et vous connaissez assez, j’en suis sûr, le cœur des femmes de mérite, pour savoir que le temps seul… »

— « Fort bien, fort bien ; que cette aimable personne prenne son temps, pourvu qu’elle n’en accorde point à l’affectation, à la pruderie ou à la coquetterie, toutes choses dont je la suppose exempte ; et d’après cela je vais être tranquille. Adieu. »