(tome 3p. 57-127).



CHAPITRE XIV.


Lord Colambre n’était point, avec un livre, à sa place accoutumée ; il ne parut même qu’assez long-temps après que son père et sa mère furent établis à la table du déjeuner.

« Bonjour, milord Colambre, » lui dit sa mère, sur le ton du reproche, quand il entra. « Je vous suis fort obligée de m’avoir tenu compagnie hier au soir. »

« Bonjour, Colambre, » lui dit son père, en prenant aussi, mais gaîment, le ton du reproche ; « je vous remercie de m’avoir fait bonne compagnie hier au soir. »

« Bonjour, lord Colambre, » dit miss Nugent ; et malgré ses efforts pour éviter le ton du reproche, il y avait dans sa voix un tremblement qui émut notre héros jusqu’au fond du cœur.

« Je vous remercie, madame, » dit-il à sa mère, « d’avoir remarqué mon absence, mais elle n’a duré qu’une demi-heure ; j’ai accompagné mon père jusqu’à la rue de Saint-James, et lorsque je suis rentré, tout le monde était déjà couché. »

« Ah ! c’est autre chose, » dit lady Clonbrony ; « j’avoue que je ne vous avais pas reconnu là, et que j’étais surprise que vous m’eussiez quittée ainsi. »

« Et pour que vous ne soyez pas jalouse de la demi-heure qu’il m’a accordée, » dit lord Clonbrony, « je dois vous informer que quoique j’eusse son corps avec moi, son esprit n’y était pas. Il l’avait laissé avec vous, mesdames, ou de l’autre côté du canal de Bristol, auprès de quelque belle ; car, avec sa prétention de m’accompagner, il ne m’a pas fait la grâce de me dire un mot. »

« Lord Colambre va faire, ce me semble, un déjeûner fort agréable, » dit miss Nugent en souriant, « des reproches de tous les côtés. »

« Je n’en ai entendu aucun de votre part, » dit lord Clonbrony, « et c’est, je pense, pourquoi il s’assied prudemment près de vous. Mais laissons cela ; nous ne vous tourmenterons pas davantage, mon cher enfant : nous lui avons fait venir des couleurs comme s’il était à la chasse depuis trois heures ; n’est-il pas vrai, Grâce ? »

« Quand Colambre aura passé encore une saison ou deux à Londres, il ne sera pas si aisément déconcerté, » dit lady Clonbrony. « Vous ne voyez pas les jeunes gens du bon ton rougir ainsi à propos de rien. »

« Ni à propos de quoique ce soit, ma chère, » dit lord Clonbrony ; « mais ce n’est pas une preuve qu’ils ne fassent rien dont ils aient à rougir. »

« Ce qu’ils font, les femmes n’ont que faire de s’en informer, » dit milady ; « mais ce que je sais, c’est que de rougir fait grand tort à un homme d’un certain rang ; car les gens qui vivent dans un certain monde ne rougissent jamais. Rien n’est plus opposé à un certain air qui, je l’avoue, manque encore à Colambre ; et maintenant qu’il a fini ses voyages en Irlande, où un jeune homme ne saurait se former, j’espère qu’il se laissera conduire par moi, durant sa prochaine campagne en ville. »

Lord Clonbrony avait l’air embarrassé de sa contenance ; après avoir joué des doigts sur la table durant quelques secondes, il dit :

« Colambre, je vous avais bien dit ce qui en serait ; c’est une condition dure et fatale que celle que vous nous avez imposée. »

» J’espère que ce n’est pas une condition dure, mon cher père, » dit lord Colambre.

« Elle est dure, puisqu’on ne peut la remplir, ou puisqu’elle ne sera pas remplie, ce qui revient au même, » répliqua lord Clonbrony en soupirant.

« Je suis persuadé, monsieur, qu’elle sera remplie, » dit lord Colambre. « Je suis convaincu que, lorsque ma mère apprendra la vérité, toute la vérité ; quand elle saura que son bonheur, que celui de toute sa famille dépend du sacrifice de son goût en un point seulement… »

« Oh ! je vois où vous en voulez venir, » s’écria lady Clonbrony. « Toutes ces périphrases et ces préfaces vont finir par me demander de renoncer à Londres, et de retourner avec vous en Irlande ; vous pouvez vous épargner cette peine, tous, tant que vous êtes, car rien au monde ne me persuadera de prendre ce parti. Je ne ferai jamais le sacrifice de mon goût sur ce point. Mon bonheur mérite considération comme celui de votre père, Colambre, et autant que celui de tout autre. En un mot ; je ne le ferai pas, » ajouta t-elle, en se levant de table, fort en colère.

« Vous le voyez ! ne vous l’avais-je pas dit, » s’écria lord Clonbrony.

« Ma mère ne m’a pas encore entendu, » dit lord Colambre, en mettant la main sur le bras de sa mère, et la retenant : « écoutez-moi, madame, pour l’amour de vous-même. Vous ne savez pas ce qui arrivera aujourd’hui, — tout à l’heure peut-être, si vous ne m’écoutez pas. »

« Et qu’arrivera-t-il ? » demanda lady Clonbrony, en s’arrêtant tout court.

« Elle ne sait pas en effet, » dit lord Clonbrony, « ce qui la menace, ce qui est suspendu sur sa tête. »

« Suspendu sur ma tête ! » dit lady Clonbrony, en regardant en l’air. — « Quelle extravagance ! et quoi donc. »

— « Une saisie, une exécution, Madame » dit lord Colambre.

« Bonté du ciel ! une exécution, » dit lady Clonbrony ; « mais je vous ai entendu parler d’une exécution, milord, il y a plusieurs mois, avant que mon fils partît pour l’Irlande, et cela s’est évanoui ; il n’en a plus été question.

« Elle ne s’évanouira pas cette fois, » dit lord Clonbrony ; « vous en entendrez parler tout à l’heure. C’est sir Térence O’Fay, vous devez vous en souvenir, qui arrangea cela dans le temps. »

— « Oui, et ne peut-il l’arranger maintenant ? envoyez-le chercher, puisqu’il s’entend à cela ; et je l’engagerai à dîner moi-même, pour l’amour de vous, et je serai fort gracieuse pour lui, milord. »

— « Toutes vos gracieusetés pour l’amour de moi, ou pour l’amour de vous-même, ne serviront de rien, ma chère, en cette occasion ; tout ce que ce pauvre Térence pourrait faire, il le ferait de tout son cœur, sans cela. Mais il ne peut rien. »

— « Rien ! c’est fort extraordinaire ; mais je suis sûre que personne n’oserait en venir sérieusement à une exécution contre nous ; et vous voulez en venir à vos fins avec moi par la peur, comme vous feriez avec un enfant ; mais cela ne vous réussira pas. »

— « Fort bien, ma chère ; vous verrez, mais il sera trop tard. »

On entendit un coup de marteau à la porte.

« Qui est-ce ? qu’est-ce que c’est ? » s’écria lord Clonbrony en pâlissant.

Lord Colambre changea aussi de couleur, et courut au bas de l’escalier.

« Ne laissez entrer personne, sur votre vie, Colambre, et sous aucun prétexte, » cria lord Clonbrony à son fils du haut de l’escalier ; puis il courut à la fenêtre.

— « Sur ma parole, c’est Mordicai lui-même ! et il a ses gens avec lui. »

« Appuyez-vous sur moi, ma chère tante, » dit miss Nugent ; et lady Clonbrony tremblante, prête à s’évanouir, se pencha sur sa nièce.

« Mais le voilà qui s’en va ; le coquin n’a pu entrer. Tout est en sûreté pour le moment ! » s’écria lord Clonbrony en se frottant les mains.

« Tout est en sûreté pour le moment ! » répéta lord Colambre en rentrant dans l’appartement.

« Il n’a pu entrer, je m’imagine. Oh ! j’avais bien averti les domestiques, » dit lord Clonbrony, « et Terry en avait fait autant. Oui, voilà ce coquin de Mordicai qui s’éloigne ; il est au bout de la rue : je reconnaîtrais sa démarche à un mille de distance. Grâce au ciel, je respire ; et je suis fort content de le voir parti. Mais il reviendra ; il fera sentinelle, et, dans un moment où nous ne serons pas sur nos gardes, il trouvera moyen de se glisser dans la maison. »

« De se glisser dans la maison ! ce serait affreux, » s’écria lady Clonbrony en se redressant, et en essuyant les gouttes d’eau que miss Nugent lui avait jetées au visage.

« Avez-vous été fort alarmées ? » demanda lord Colambre de l’accent le plus tendre, en regardant d’abord sa mère, et ensuite miss Nugent.

« J’ai eu une frayeur épouvantable ! » dit lady Clonbrony, « je n’aurais jamais cru qu’on en vînt réellement là. »

« On ira beaucoup plus loin, ma chère, » dit lord Clonbrony, « vous pouvez en être sûre, si vous ne faites rien pour le prévenir. »

— « Mon Dieu ! que puis-je faire ! je n’entends rien aux affaires. Comment y comprendrais-je quelque chose, lord Clonbrony ? mais je sais que voilà Colambre, et on m’a toujours dit que lorsqu’il serait majeur, tout s’arrangerait ; et puisqu’il est ici, pourquoi ne l’arrangerait-il pas ? »

« Et je le ferai à une condition, » dit lord Colambre ; « quant à ce qu’il m’en coûtera, ma chère mère, je n’en parlerai pas. »

« Et moi je le dirai, » s’écria lord Clonbrony ; « il lui en coûtera à peu près la moitié de la fortune qu’il aurait eue, si nous ne l’avions dissipée. »

— « Quelle perte ! ah ! je serais bien fâchée que mon fils l’éprouvât : cela ne sera pas. »

« Cela ne peut être autrement, » dit lord Clonbrony ; « et même à ce prix, les choses ne peuvent s’arranger, à moins que vous n’acceptiez la condition qu’il y met, et ne consentiez à retourner en Irlande. »

« Je ne puis pas, je ne veux pas, » répliqua lady Clonbrony. « Est-ce là votre condition, lord Colambre ? je le trouve fort mauvais de votre part, très-peu généreux, très-dur : est-ce là le procédé, la soumission d’un fils ? » Elle l’accabla de reproches, puis elle eut recours aux supplications et aux larmes ; mais notre héros, qui s’y était préparé, était bien résolu à se rendre maître de ses sentimens, à ne point avoir la faiblesse de céder à un caprice ; mais à ne consulter que la raison, et ce qu’exigeait le bien-être de tant de tenanciers dépendans de sa famille, aussi bien que celui de son père et de sa mère. »

« Tout cela est donc inutile, » s’écria lord Clonbrony, « et je n’ai plus qu’une ressource ; car Mordicai reviendra et fera tout saisir. — Il faut que je m’abaisse à aller trouver Garraghty, à signer, et à lui tout abandonner. »

— « Fort bien, milord, signez ; signez, et arrangez-vous avec Garraghty. Colambre, j’ai entendu toutes les plaintes que vous avez rapportées d’Irlande contre cet homme. Milord a passé la moitié de la nuit à me les raconter : mais tous ces agens sont aussi mauvais les uns que les autres, je m’imagine ; quoi qu’il en soit, je n’y puis que faire. Signez, signez, milord ; il a de l’argent. Oui, allez, et terminez avec lui, milord. »

Lord Colambre et miss Nugent, au même moment, retinrent lord Clonbrony qui sortait, et se rapprochèrent de milady avec des regards supplians ; mais elle détourna la tête, et, faisant un mouvement de la main, comme pour repousser leurs supplications, elle s’écria :

« Non, Grâce Nugent ! non, Colambre ; non, non, Colambre ! je ne veux pas entendre parler de quitter Londres. Il n’y a pas moyen de vivre hors de Londres. Je ne puis, je ne veux pas demeurer ailleurs qu’à Londres, vous dis-je ? »

Son fils vit que sa londonomanie était plus forte que jamais ; il résolut de faire une tentative désespérée, et d’en appeler à sa sensibilité, qui, bien qu’émoussée, ne pouvait, se disait-il, être tout à fait amortie ; il prit ses mains repoussantes, et les pressant de ses lèvres avec un tendre respect :

« Ô ma chère mère, » lui dit-il, « vous aimiez autrefois votre fils plus que toute autre chose au monde. S’il vous reste encore un peu de cette affection pour lui, écoutez-le maintenant ; et s’il passe les bornes du respect filial, ces bornes que jamais il n’a passées jusqu’à présent, pardonnez-le lui. Ma mère, pour se conformer à vos désirs, mon père a quitté l’Irlande, il a abandonné sa demeure, ses devoirs, ses amis, ses liaisons naturelles, et depuis bien des années il vit en Angleterre, et vous passez une grande partie de l’année à Londres. »

« Oui, dans la meilleure compagnie, dans les sociétés du premier ordre, » dit lady Clonbrony, « malgré cette froideur pour les étrangers, dont on accuse les Anglais d’un certain rang. »

« Oui ! » répliqua lord Colambre, « la meilleure compagnie (si vous entendez par là les gens du bon ton, les gens à la mode) a accepté vos fêtes : nous avons pénétré de force dans leurs cercles glacés ; on nous a permis de respirer dans les hautes régions de la mode ; nous pouvons dire que le duc un tel et milady une telle sont de notre connaissance ; nous pouvons dire plus, et nous vanter même d’avoir rivalisé avec ceux que nous ne pouvions jamais égaler. Et quelle-dépense avons-nous faite pour cela ? Dans une seule saison, l’hiver dernier (je ne remonterai pas plus haut), il nous en a coûté une grande partie de vos plus beaux bois, le produit d’un siècle. Nos collines sont nues pour les cinquante années qui vont suivre. Mais ne parlons pas des arbres ; je songe bien plus à vos tenanciers, qui, livrés à la tyrannie d’un mauvais agent, sont privés de tout secours, de toute consolation, de tout espoir ! des tenanciers qui prospéraient, qui vous souriaient, qui vous bénissaient ! dans une chaumière. J’ai vu… »

Lord Clonbrony ne pouvant contenir son émotion, sortit brusquement.

« Assurément ce n’est pas ma faute, » dit lady Clonbrony, « car j’ai porté à milord une fortune considérable ; et je suis sûre, qu’à tout prendre, je n’ai, en aucun temps, plus dépensé dans la meilleure compagnie, qu’il ne l’a fait parmi des gens de bas-lieu, avec lesquels il s’encanaille, et s’ôte toute considération. »

« Et comment y a-t-il été réduit ? » dit lord Colambre. « Ne vivait-il pas autrefois avec des gens comme il faut, avec ses égaux, dans sa patrie ? Ses contemporains, des hommes de mérite et des plus considérés, que j’ai rencontrés à Dublin, m’ont parlé de lui d’une manière bien satisfaisante pour le cœur de son fils ; il était respectable et respecté, lorsqu’il vivait chez lui ; mais quand il en a été arraché, quand il a été détourné de ses occupations, privé des objets qui l’intéressaient, réduit à vivre à Londres où aux Eaux, où il ne trouvait aucune occupation qui lui convînt ; quand, dans un âge déjà avancé, il a été jeté au milieu d’étrangers, froids et réservés avec lui, d’étrangers qu’il était trop fier lui-même pour rechercher, puisqu’ils le dédaignaient en sa qualité d’Irlandais ; c’est alors qu’il a adopté ce nouveau genre de vie ; et on doit le plaindre bien plus que le blâmer de cet abaissement ; — oui, moi, son fils, je suis forcé de le dire, de cette dégradation qui en a été la suite. Et les sentimens qui l’ont contraint tout-à-l’heure de sortir d’ici, ne prouvent-ils pas qu’il est capable de… Ô ma mère ! « s’écria lord Colambre, en se jetant aux pieds de lady Clonbrony ; » rendez mon père à lui-même ! ne souffrez pas que la sensibilité qu’il vient de montrer, soit en pure perte ; non, faites qu’elle s’exerce encore par des actes de bienfaisance, par des soins utiles. Rendez-le à ses tenanciers, à ses devoirs, à son pays, à la demeure de ses ancêtres et à la sienne. Retournez vous-même à cette demeure, ma chère mère, renoncez à toutes tes extravagances de cette vie du grand monde, et méprisez l’impertinence de ces arbitres de la mode, qui en retour de toutes les peines que nous prenons pour les imiter, pour les courtiser, et du sacrifice de notre santé, de notre fortune, de notre paix intérieure, nous accordent le sarcasme, le mépris, et s’amusent à nous contrefaire et à nous tourner en ridicule.

— « Oh ! Colambre ! Colambre ! ceci est trop fort, je ne le croirai jamais.

— « Croyez-le, croyez-le, ma mère ; car je ne dis que ce dont je suis certain : méprisez-les, fuyez-les ; retournez parmi de bonnes gens, de pauvres gens, mais dont le cœur reconnaissant est plein du souvenir de vos bontés ; qui vous bénissent encore pour des faveurs depuis longtemps accordées ; qui prient Dieu de leur accorder la satisfaction de vous voir avant de mourir. Croyez-moi, car je parle de ce que je sais bien ; votre fils a entendu ces prières, il a reçu ces bénédictions, mon cœur en a joui, et il en jouit encore, dans cette chaumière de la veuve O’Neil, où l’on ne savait pas que j’étais votre fils. »

« Vous avez donc vu la veuve 0’Neil ! se souvient-elle encore de moi ? » dit lady Clonbrony.

— « Si elle se ressouvient de vous ! et de vous aussi, miss Nugent ! j’ai couché dans le lit… Je voudrais vous en dire davantage, mais je ne puis… »

« Les pauvres gens ! je n’aurais jamais cru qu’ils pussent se ressouvenir de moi depuis si longtemps, » dit lady Clonbrony, « je croyais que toute l’Irlande devait m’avoir oubliée ; il y a tant de temps que je suis sortie de chez moi.

« Vous n’êtes oubliée en Irlande par personne, dans aucun rang, je puis vous l’assurer. Retournez chez vous, ma chère mère, que je vous voie encore entourée de vos amis naturels, chérie, respectée, heureuse ! »

« Ah ! retournez ! retournez, retournons dans notre pays ! » dit miss Nugent d’une voix très-émue. « Parlez, ma chère tante, dites, que vous nous accordez notre demande. » Elle était à genoux, à côté de lord Colambre, en s’exprimant ainsi.

« Est-il possible de résister à cette voix, à ce regard ! » dit en lui-même lord Colambre.

« Si on savait, si on pouvait concevoir, « dit lady Clonbrony, » à quel point je déteste la vue, et seulement la pensée de ce vieux meuble de damas jaune qui est dans le château de Clonbrony… »

« Bonté du ciel ! » s’écria lord Colambre en se relevant tout à-coup, et en regardant sa mère avec étonnement : « Est-ce là ce qui occupe votre pensée en ce moment, madame ?

« Le meuble de damas jaune ! dit sa nièce en souriant, « oh ! si ce n’est que cela, il n’offusquera plus votre vue. Ma tante, mes fauteuils de velours peint sont finis ; rapportez-vous-en à moi, pour meubler cet appartement. Je ne saurais mieux employer le legs qui m’a été fait depuis peu. Vous verrez comme ce salon sera meublé élégamment. »

« Oh ! si j’avais de l’argent, je prendrais grand plaisir à le meubler moi-même. Mais il en faudrait beaucoup pour meubler de neuf, et convenablement, le château de Clonbrony. »

« L’ameublement de cette maison… » dit miss Nugent, en jetant les yeux autour d’elle, —

« — Pourrait y être employé, et en ferait une grande partie, assurément ; je n’y avais jamais songé, Grâce ; et ce qui ne conviendrait pas, on pourrait le vendre ici ou le troquer, et ce serait pour moi un grand amusement. Je serais charmée d’introduire, dans ce pays, des modes un peu plus modernes. Et je vous assure, à présent, que j’aurais du plaisir à voir ces pauvres gens et la veuve O’Neil. Croyez-moi, il me semble que j’étais plus heureuse chez moi ; si ce n’est qu’on s’imagine, je ne sais pourquoi, qu’on est tout-à-fait insignifiant hors de Londres. Mais après tout, il y a bien des désagrémens à Londres. Je conviens qu’on y rencontre des gens bien impertinens ; et s’il y a au monde une femme que je haïsse, c’est mistriss Dareville ; et si je quittais Londres, je ne regretterais guère non plus lady Langdale ; et lady St.-James est aussi froide que le marbre. Colambre a bien raison d’appeler cela des cercles glacés. Tous ces gens-là sont réellement bien froids, et je crois qu’ils n’ont pas de cœur. En vérité, je suis persuadée qu’aucune d’elles ne me regretterait. Allons ! faites-moi voir Dublin : l’hiver, Merrion-Square meublé de neuf ; et l’été, le château de Clonbrony. »

Lord Colambre et miss Nugent attendaient en silence que ses idées se fussent éclaircies. Un grand obstacle était écarté, et maintenant que le meuble de damas jaune ne troublait plus son imagination, ils conçurent de l’espérance.

Lord Clonbrony, entrouvrant la porte, avança la tête dans l’appartement.

« Y a-t-il quelque espoir ? S’il n’y en à pas, laissez-moi aller. »

Il vit l’irrésolution peinte sur le visage de lady Clonbrony. — « Rendez-nous tous heureux d’un seul mot, » dit-il en l’embrassant.

« Vous ne m’avez jamais embrassée ainsi depuis que nous avons quitté l’Irlande, » dit lady Clonbrony. « Et bien, puisqu’il le faut absolument, retournons-y, » dit-elle.

« Ah ! quelle joie ! » s’écria lord Clonbrony, en joignant ses mains. « Jamais je n’ai été si heureux de ma vie ! jamais je n’aurais cru pouvoir l’être autant ! il faut que j’aille le dire au pauvre Terry ! » et le voilà parti.

« Et puisque nous devons partir, » dit lady Clonbrony, « je vous en prie, partons tout de suite, et avant que cela transpire ; autrement, mistriss Dareville, et lady Langdale, et lady St-James, et tout le monde viendra, sous prétexte de me faire son compliment de condoléance, mais uniquement pour satisfaire sa curiosité ; et miss Pratt qui entend tout ce que chacun dit, et beaucoup plus qu’on n’en dit, viendra me raconter comme on répète partout que nous sommes ruinés. Oh ! je ne pourrais me résoudre à rester pour entendre tous ces propos. Je m’en vais vous dire ce que je ferai : vous allez être majeur, Colambre ; on a besoin de moi pour signer quelques papiers ; je ne resterai ici que le temps nécessaire pour y mettre mon nom, et je vous laisserai terminer tout le reste avec lord Clonbrony ; je monterai en voiture, avec Grâce, et je retournerai à Buxton, où vous viendrez me prendre quand vous serez prêts à passer en Irlande : ce sera autant de chemin de fait. Colambre, qu’en dites-vous ? »

« Que c’est, si cela vous arrange, madame, » dit-il en jetant un coup d’œil à la dérobée sur miss Nugent, « le meilleur plan que vous puissiez adopter. »

« Sans doute, » dit Grâce en elle-même, « c’est le meilleur arrangement possible, puisqu’il le débarrasse de nous. »

« Si cela m’arrange, » dit lady Clonbrony, « assurément ; sans cela, je ne le proposerais pas. À quoi pense donc Colambre ? En tout cas, Grâce, je sais à quoi nous devons penser ; il faut que nous fassions emballer les meubles, après avoir fait choix de ce qu’il faut emporter, et de ce qu’il convient de troquer. Allons, ma chère, écrivez à l’instant à M. Soho, et dites-lui de venir tout de suite ; et nous ferons après, ensemble, la note de ce qu’il faut emballer. »

Lady Clonbrony se retira, la tête pleine de ses meubles. « Je vais à mes affaires, Colambre, et je vous laisse arranger tranquillement les vôtres. »

Tranquillement ! — Jamais l’esprit de notre héros n’avait été moins tranquille qu’en ce moment. Plus son cœur sentait qu’il était douloureux, et plus sa raison lui disait qu’il était nécessaire qu’il se réparât de miss Nugent. À son union avec elle, il existait un obstacle que sa prudence lui disait être insurmontable ; et cependant il sentait que dans le peu de jours qu’il avait passés avec elle, dans le peu de momens où il s’était trouvé près d’elle, il avait à peine pu se rendre maître de sa passion, ou même en dissimuler l’objet. Si miss Nugent ne l’avait pas deviné, c’est qu’elle était l’innocence et la simplicité mêmes. Mais comment soutiendrait-il ce rôle ? comment se hasarderait-il à demeurer avec cette charmante fille ? comment s’établirait-il chez lui ? quelle ressource avait-il ?

Sa pensée se tourna vers l’armée. — Il imagina que, dans l’éloignement et les occupations d’une vie active, il se débarrasserait de sentimens pénibles, et de souvenirs qui ne pouvaient être pour lui qu’une source de regrets inutiles. Mais sa mère… sa mère, qui, pour le bien de sa famille, avait sacrifié ses goûts, qui avait cédé aux instances de son fils, comptait qu’il retournerait avec elle en Irlande, et s’y fixerait aussi. Quoiqu’il ne l’eût pas promis, quoiqu’il n’en eût pas été question, il savait qu’elle regardait cela comme chose convenue, et qu’elle n’avait donné son consentement que dans cet espoir, sur cette assurance : il savait qu’elle ne supporterait pas la pensée de le voir entrer dans l’armée. Il restait une chance, et notre héros s’efforça en ce moment de la considérer comme la plus heureuse de toutes ; c’était que miss Nugent épousât M. Salisbury, et s’établît en Angleterre. Il s’attacha à cette idée, comme au seul moyen de sortir d’embarras.

Pour tourner toutes ses pensées vers les affaires, il s’occupa d’accomplir la promesse qu’il avait faite à son père. Il y avait deux grandes choses à exécuter : le paiement des dettes de son père, et le règlement des comptes de l’agent. Dans ce travail compliqué, il fut considérablement aidé par sir Térence O’Fay, et par l’homme d’affaires de sir Arthur Berryl, M. Edwards. Dans une occasion précédente, lord Colambre, agissant alors pour sir Arthur, avait inspiré la plus entière confiance à ce M. Edwards, qui était un homme du premier mérite. M. Edwards emporta chez lui les titres, les actes, et les autres papiers de lord Clonbrony, et promit de faire une réponse le lendemain matin. Il revint en effet chez lord Colambre, et l’informa qu’il venait de recevoir une lettre de sir Arthur Berryl, qui, d’accord avec sa femme, lui disait de fournir, pour leur compte, tout l’argent dont lord Clonbrony pouvait avoir besoin, sans attendre la majorité de son fils, attendu que l’argent comptant pourrait beaucoup faciliter ce prompt départ pour l’Irlande, que sir Arthur et lady Berryl savaient être le grand objet de lord Colambre. Sir Térence O’Fay fournit alors à M. Edwards les renseignemens les plus exacts sur les dettes de lord Clonbrony, et sur le caractère et la moralité de chaque créancier. M. Edwards se chargea de terminer avec les honnêtes gens, et sir Térence avec les fripons. Ensorte qu’au moyen de l’argent comptant avancé par les Berryl, et par les redressemens que fit faire sir Térence, le total des dettes fut réduit de près de moitié. Mordicai, qui avait été déjoué dans son abominable plan de devenir seul créancier, réclamait cependant plus de sept mille livres sterlings pour son compte, qu’il avait ainsi grossi, depuis six ou sept ans, par des moyens à lui connus. Il était en tête de la liste, moins à raison de la somme que du danger de la grossir encore par des frais de justice. Sir Térence entreprit de le payer avec cinq mille livres sterlings. Lord Clonbrony jugea cela impossible. M. Edwards ne le jugeait point à propos, parce qu’il assurait qu’en justice on obtiendrait une plus forte réduction ; mais lord Colambre, à raison de l’embarras de sa propre situation, était résolu de terminer le plus promptement possible.

Sir Térence, charmé de cette commission, se rendit chez Mordicai.

« Eh bien ! sir Térence, » dit Mordicai, « j’espère que vous venez me payer mes cent guinées ; car miss Broadhurst est mariée. »

— « Fort bien, monsieur Mordicai ; qu’est-ce que cela fait ? Les ides de mars sont venues, mais elles ne sont pas passées ! Ayez la bonté, M. Mordicai, d’attendre l’échéance, qui est à la Notre-Dame ; et en attendant, j’ai ici une poignée de billets de banque pour vous, de la part de lord Colambre. »

« Malpeste ! » dit Mordicai ; « comment donc ? il ne sera majeur que dans trois jours. »

— « Ne vous inquiétez pas de cela : il m’a envoyé pour examiner votre compte, et il espère que vous ferez quelque petite déduction du total. »

— « Écoutez-moi bien, sir Térence ! vous vous croyez fort habile en ces sortes d’affaires ; mais vous ne connaissez pas votre homme : j’ai un jugement exécutoire pour le tout, et je veux être damné, si toutes vos finesses m’en font rabattre un shelling. »

— « Soyez tranquille, M. Mordicai ! vous ne me pousserez pas à vous rompre les os, ni à lâcher contre votre respectable caractère un mot qui vous donne action contre moi ; car je sais fort bien que votre commis que voilà, avec une longue plume derrière l’oreille, serait tout prêt à témoigner contre moi. Mais je vous demande, en deux mots, si vous voulez recevoir cinq mille livres sterling, et donner quittance à lord Clonbrony. »

« Non, M. Térence, je ne prendrais pas six mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf livres. Ma créance est de sept mille cent trente livres et quelques shellings : si vous avez cette somme, payez-moi ; sinon je saurai bien en obtenir paiement, et en même temps vengeance des insultes que m’a faites ce blanc-bec, le fils de lord Clonbrony. »

« Paddy Brady ! » s’écria sir Térence, « entendez-vous cela ? Souvenez-vous du mot vengeance ! et sachez que je vous prends à témoin ! »

— « Qu’est-ce que cela signifie, monsieur ? voulez-vous mettre en révolte mes ouvriers ? »

— « Non, M. Mordicai ! il ne s’agit pas de rébellion, et j’espère que vous ne couperez pas les oreilles à ce garçon, pour avoir un peu écouté notre jargon. — Écoutez donc, mon enfant. — Maintenant, M. Mordicai, je vous offre, ici, en présence du petit homme emplumé, cinq mille livres sterling bien comptées. — Prenez-les, au laissez-les ; prenez votre argent, ou vengeance ; ou bien tirez vengeance, et perdez votre argent. »

— « Sir Térence, je ne fais pas plus de cas de vos menaces que de vos ruses. — Je vous souhaite le bonjour. »

— « Bonjour donc, M. Mordicai. — Mais ce n’est pas amicalement. M. Edwards, le solliciteur, est allé au greffe, pour arrêter l’exécution : ainsi donc vous pouvez plaider tant qu’il vous plaira ! et c’est uniquement pour complaire au jeune lord que son père a consenti que je vous portasse ce paquet, » (lui montrant les billets de banque.)

« M. Edwards est chargé de cette affaire ! » s’écria Mordicai. « Comment diable lord Clonbrony l’a-t-il mise en ses mains ? l’exécution est arrêtée. Fort bien, monsieur. Plaidez, je suis tout prêt : Jack Latitat est de force contre votre habile solliciteur. »

— « Je vous souhaite le bonjour de rechef, M. Mordicai ! Nous sommes hors de vos griffes, et nous avons d’ailleurs emploi de notre argent. »

— « Fort bien, sir Térence ! je dois convenir que vous avez une manière très-enjoleuse de traiter les affaires ! Allons, M. Thompson, faites un reçu pour lord Clonbrony : je ne plaide jamais contre une ancienne pratique, quand je puis m’en dispenser. »

Cette affaire arrangée, il fallait terminer celle de M. Soho.

Appelé par lady Clonbrony, il se rendit chez elle, et reçut, avec le plus grand sang-froid, ses instructions pour emballer et faire partir des meubles dont il n’était pas payé.

Lord Colambre le fit passer dans le cabinet de son père ; et, lui montrant son mémoire, il lui fit remarquer quelques articles dont le prix était extravagant.

— « Je conviens, milord, que ces prix sont extravagans ; si j’avais porté ces articles à un prix ordinaire, je ne serais qu’un marchand ordinaire. Je ne suis cependant ni juif ni usurier. De l’article de la surintendance, qui n’est que de cinq cents livres sterling, je ne puis absolument pas rabattre un denier ; quant à tout le reste, si votre intention est de m’offrir de l’argent comptant… la mienne est de rabattre, sans me faire prier, trente pour cent ; et j’espère que la proposition est raisonnable, et que c’est l’offre d’un galant homme. »

— « M. Soho, voilà votre argent. »

— « Milord Colambre ! je donnerais le montant de trois mémoires comme celui-ci, pour être sûr qu’on en agirait toujours avec moi aussi noblement. Tous les meubles de lady Clonbrony seront emballés avec le plus grand soin, sans qu’il lui en coûte un shelling. »

Avec l’aide de M. Edwards, le solliciteur, tous les autres comptes furent bientôt réglés ; et lord Clonbrony, pour la première fois depuis qu’il avait quitté l’Irlande, se trouva sans dettes, et hors de danger.

Le compte du vieux Nick ne pouvait se régler à Londres. Lord Colambre y avait découvert beaucoup d’articles frauduleux, beaucoup d’erreurs volontaires : les terres qu’on avait, à dessein, laissées en friche, et abandonnées à la dévastation, loin de donner du revenu, avaient été une source continuelle de dépenses. Elles étaient fort étendues, et Saint-Denis avait fini par en offrir une rente très-petite.

Après un calcul de ses profits, et le redressement de beaucoup d’articles, il se trouva que Nicholas Garraghty, loin d’être créancier de lord Clonbrony, était son débiteur. Il fut honteusement congédié ; mais la honte lui aurait été probablement indifférente, si elle n’eût été accompagnée d’une perte pécuniaire, et suivie de la crainte de perdre ses autres gestions, et d’être ruiné.

M. Burke fut nommé, à sa place, administrateur du domaine de Clonbrony, comme il l’était déjà du domaine de Colambre. Sa nomination lui fut annoncée par la lettre qui suit.

À mistriss Burke, à Colambre.

Chère Madame,

« Le voyageur à qui vous avez si gracieusement accordé l’hospitalité, il y a quelques mois, était lord Colambre, et il vous écrit à présent sous son véritable nom. Il vous avait promis de rendre justice à M. Burke autant qu’il était en son pouvoir, en exposant ce que ce galant homme avait fait pour lord Clonbrony, dans la ville de Colambre, et dans le gouvernement des tenanciers et des biens confiés à ses soins.

« Heureusement, ma chère madame, mon père est aujourd’hui aussi convaincu que vous puissiez le désirer du mérite de M. Burke ; et il me charge de vous dire combien il est pénétré des obligations qu’il lui a, ainsi qu’à vous. Il vous supplie de pardonner cette lettre, si peu convenable, que lui-même n’a point écrite, qu’il n’a pas même lue, comme je vous l’assurai, en la voyant. Ceci le corrigera, m’a-t-il dit, de signer sans lire.

« Il espère que vous oublierez totalement cette lettre, et que vous ferez usage de votre influence sur M. Burke, pour l’engager à conserver l’estime qu’il a pour notre famille, et à lui continuer ses bons services. Lord Clonbrony joint ici une procuration qui l’autorise à le représenter, s’il veut bien y consentir, dans l’administration du domaine de Clonbrony, comme dans celle du domaine de Colambre.

« Lord Clonbrony se propose d’être en Irlande dans le courant du mois prochain, et d’avoir le plaisir de voir M. Burke à Colambre.

« Je suis,
« Ma chère Madame,
« Votre hôte très-obligé, et
votre serviteur,
« Colambre

« Grosvenor-Square, Londres. »

Lord Colambre fut si continuellement occupé d’affaires durant les jours qui précédèrent celui de sa majorité, passant les matinées chez le solliciteur, et les soirées dans le cabinet de son père, que miss Nugent ne le vit qu’à déjeûner et à dîner ; et quoiqu’elle veillât soigneusement l’occasion de lui parler en particulier, et de lui demander la cause du changement qui s’était fait dans ses manières, elle ne put la rencontrer. Enfin, elle pensa qu’au milieu d’affaires si importantes, et dont il paraissait accablé, elle aurait tort de le tourmenter de petits soucis qui ne concernaient qu’elle. Elle résolut de cacher ses inquiétudes, de renfermer ses sentimens dans son cœur, et de regagner, par la bonté et la douceur, la place qu’elle croyait avoir perdue dans les affections de son cousin. « Tout ira bien, et nous serons tous heureux, » se dit-elle, « quand il retournera avec nous en Irlande, dans cette patrie qui lui est aussi chère qu’à moi. »

Le jour où lord Colambre fut majeur, la première chose qu’il fit fut de signer un acte qui assurait à miss Nugent cinq mille livres sterling, qui étaient toute sa fortune, et qui avaient été prêtées à lord Clonbrony son tuteur.

« Voici, monsieur, dit-il en remettant cet acte à son père, « voici, je crois, le premier objet auquel vous désirez pouvoir. »

— « C’est bien pensé, mon cher enfant ! que Dieu vous bénisse ! c’est ce qui me pesait le plus sur la conscience et sur le cœur, quoique je n’en aie jamais parlé. J’aurais voulu, quand je rencontrais M. Salisbury, être englouti au centre de la terre : non qu’il se soit jamais occupé de la fortune, car il m’a dit souvent, et je suis sûr qu’il le pensait, qu’il préférerait miss Nugent sans un schelling, à la plus riche héritière des trois royaumes. Mais je suis charmé qu’elle n’entre pas chez lui les mains absolument vides, et encore par ma faute. Voilà ma signature certifiez-la, Terry. Mais c’est vous, Colambre, qui devez présenter cela ; allez le porter à Grâce. »

— « Je vous demande pardon, monsieur ; ce n’est point un don de ma part, c’est une dette que vous payez. Je vous conjure, mon cher père, de lui remettre vous-même ce titre. »

— « Mon cher fils, il ne faut pas que vous fassiez toujours les choses à votre guise ; que vous cachiez le bien que vous faites, et m’en laissiez l’honneur ; je ne veux pas être le geai qui emprunte, pour se parer, les plumes du paon. Je n’ai déjà que trop emprunté dans ma vie ; j’en suis las, et je n’emprunterai plus à l’avenir, grâce à vous, mon cher Colambre. Venez donc avec moi, car je veux être pendu, si je remets cet acte à miss Nugent sans votre concours. Laissez lady Clonbrony ici, pour signer ces papiers… avec Terry, qui certifiera et mettra les choses en règle, et venez avec moi. »

« Et je vous en prie, milord, » dit lady Clonbrony, « donnez ordre que la voiture soit à la porte ; car j’espère que vous me laisserez partir pour Buxton, dès que vous aurez ma signature. »

— « Assurément ; les ordres sont donnés pour la voiture, et tout est prêt, ma chère. »

« Je vous en prie, dites aussi à Grâce de s’apprêter, » ajouta lady Clonbrony.

« Cela n’est pas nécessaire, car elle est toujours prête, » dit lord Clonbrony. « Allons, lord Colambre, » ajouta-t-il, prenant son fils sous le bras, et l’amenant chez miss Nugent.

Ils frappèrent, et ils furent admis.

« Prête ! » dit lord Clonbrony. « Oui, toujours prête ; je l’avais bien dit. Voici Colambre, ma chère enfant, qui a assuré votre fortune, au grand contentement de mon cœur ; mais il ne voulait pas venir vous le dire ; il m’a fallu l’y contraindre. Voici l’acte ; mettez-y la main, Colambre : vous avez été assez empressé de l’y mettre quand il vous en coûtait quelque chose. Et à présent, tout ce que je vous demande, c’est de persuader à Grâce de se marier promptement, afin que je la voie heureuse avant que je meure. Maintenant mon cœur est soulagé, et je puis aborder M. Salisbury avec une conscience nette. Embrassez-moi, ma petite Grâce. Si quelqu’un peut vous persuader, je suis sûr que c’est cet homme qui est maintenant appuyé contre la cheminée. C’est Colambre qui vous persuadera, ou votre cœur n’est pas fait comme le mien. — Sur ce je vous quitte. »

Et il sortit, laissant son fils dans la situation la plus embarrassante, la plus pénible qu’on puisse imaginer. Une demi-douzaine d’idées confuses lui passèrent par la tête ; divers sentimens, se succédant avec rapidité, précipitaient et suspendaient les battemens de son cœur. Comment cela aurait-il fini, s’il eût été livré à lui-même ? aurait-il parlé ou continué à garder le silence ?

C’est ce que nous ne pouvons savoir, car tout fut décidé sans le concours de sa volonté. Il fut éveillé de cette espèce de rêve par ces mots bien simples de miss Nugent :

« Je vous suis extrêmement obligée, mon cher cousin ; je vous suis plus obligée d’avoir songé à moi d’abord, au milieu de tant d’affaires, que de ce que vous m’avez assuré ma fortune : l’amitié, et surtout votre amitié est pour moi d’un plus grand prix que la fortune. Puis-je croire qu’elle m’est assurée ? »

— « Le croire ! ah ! Grâce, pouvez-vous en douter ? »

— « Je ne veux pas en douter — cela me rendrait trop malheureuse — je n’en douterai pas. »

— « Et vous aurez raison. »

— « C’est assez ; je suis contente… je ne vous demande pas d’autre explication. Vous êtes la vérité même ; un mot de vous est une assurance suffisante. Nous sommes amis pour la vie, » dit-elle en lui prenant la main ; « n’est-il pas vrai ? »

— « Oui, nous sommes amis ; ainsi donc asseyez-vous, chère cousine Grâce, et permettez-moi d’user des priviléges de l’amitié, et de vous parler de celui qui aspire à être plus que votre ami pour la vie, de monsieur… »

« M. Salisbury ! » dit miss Nugent, je l’ai vu hier. Nous avons eu une longue conversation ; je crois qu’il comprend parfaitement mes sentimens, et qu’il ne songe plus à présent à être plus pour moi qu’un ami pour la vie. »

— « Vous l’avez refusé ! »

— « Oui : j’ai la plus haute opinion de l’esprit et des talens de M. Salisbury ; j’estime beaucoup son caractère ; ses manières, sa conversation me plaisent ; mais tout cela n’est pas l’aimer, et par conséquent je ne puis l’épouser. »

— « Mais, ma chère miss Nugent, une haute opinion, une grande estime, du goût pour ses manières et sa conversation, ne sont-ils pas, pour quelqu’un d’aussi raisonnable que vous, la meilleure base de l’amour ? »

« Cette base est excellente, j’en conviens, » dit-elle ; « mais je n’ai pas été plus loin que la base ; et je n’ai jamais eu la moindre envie de passer outre. »

Lord Colambre osait à peine lui demander pourquoi ; mais après un moment de silence, il dit :

« Je ne veux point provoquer indiscrètement votre confiance. »

— « Vous ne pouvez être indiscret ; je suis prête à vous accorder ma confiance avec une entière franchise : je n’ai hésité, que parce qu’une autre personne s’y trouve intéressée. Vous rappelez-vous une femme qui, à la fête de ma tante, a dansé avec M. Salisbury ? »

— « Pas le moins du monde. »

— « En nous rendant au souper, vous me dites que vous aviez eu avec elle une conversation très-agréable, et qu’elle vous paraissait une femme charmante. »

— « Une femme charmante ! je n’en ai aucun souvenir. »

— « Et vous me dites qu’elle et M. Salisbury avaient fait mon éloge, à l’envi l’un de l’autre. »

— « Ah ! je me souviens d’elle à présent, parfaitement ; mais qu’avez-vous à m’en dire ? »

— « C’est, je l’espère, la personne qui sera mistriss Salisbury. Depuis que je les connais tous deux… j’ai vu qu’ils étaient faits l’un pour l’autre ; je m’imagine, je suis presque sûre qu’elle est disposée à l’aimer tendrement. Et je sais que je ne pourrais l’aimer. Mais, comme vous pouvez croire, je n’ai parlé à M. Salisbury que de mes propres sentimens. »

« Mais, peut-être, vous n’êtes pas sûre de vos propres sentimens, et je ne vois pas pourquoi vous renonceriez à M. Salisbury par un motif de générosité mal entendue. »

« Générosité ! » dit miss Nugent en l’interrompant ; « vous ne m’avez nullement comprise — il n’y a point de générosité de ma part — je ne fais aucun sacrifice. Ce n’est point par générosité que j’ai refusé M. Salisbury, c’est parce que je ne l’aime pas. Peut-être ce que je viens de vous dire, et que j’avais aperçu de bonne heure, m’a empêchée de songer à lui sous ce rapport ; mais quelle qu’en puisse être la cause, il est sûr que je ne me suis jamais senti d’amour pour lui, ni même de cette pitié qui, dit-on, conduit à l’amour. Peut-être, » ajouta-t-elle en souriant, « était-ce aussi parce que je voyais qu’il se trouverait bien de mon refus, et qu’il serait plus heureux avec une personne qui lui convient si fort, sous les rapports de l’âge, des talens, de la fortune et de l’amour. Quel serait son bonheur avec elle, s’il pouvait le connaître ! »

« S’il pouvait le connaître ! » reprit lord Colambre ; « mais qui saurait mieux juger que lui de ce qui peut faire son bonheur ? »

« Et qui saurait mieux juger que moi de ce qui peut faire le mien ? » dit miss Nugent ; « je ne vais pas plus loin. »

— « Vous, sans doute ; et je n’ai pas le droit d’aller plus loin. Cependant, permettez-moi de vous dire, ma chère Grâce, que ce serait pour moi un vrai plaisir, une satisfaction réelle, veux-je dire, de vous voir heureusement établie. »

— « Je vous remercie, mon cher Colambre. — Mais vous avez dit cela comme le dirait un homme de soixante-et-dix ans, avec toute la gravité et toute la solennité possibles. »

« Mon intention était de m’exprimer sérieusement, mais non pas avec solennité, » dit lord Colambre, en s’efforçant de changer de ton.

« Eh bien donc, » dit-elle d’un air enjoué, « vous avez sérieusement rempli la tâche que mon oncle vous avait donnée ; ainsi je lui rendrai bon compte de vous, et je lui certifierai que vous m’avez exhortée de votre mieux à me marier, que vous avez même été jusqu’à me dire que ce serait pour vous un vrai plaisir, c’est-à-dire une satisfaction réelle, de me voir heureusement établie. »

— « Ô Grâce ! si vous saviez quelle était la vivacité de mes sentimens en vous disant cela, vous m’épargneriez cette raillerie. »

— « Je vais vous parler sérieusement : je suis convaincue de la sincérité de votre affection pour moi ; je sais que, dans tout ce que vous avez dit, vous n’aviez en vue que mon bonheur, et je vous remercie de tout mon cœur de l’intérêt que vous prenez à moi… Mais réellement, sincèrement, je ne désire pas me marier. Ceci n’est pas un propos en l’air, un de ces lieux communs usités ; mais je n’ai encore vu aucun homme que je pusse aimer. Je vous aime mieux, Colambre, que M. Salisbury ; j’aimerais mieux vivre avec vous qu’avec lui : c’est une preuve certaine, vous le voyez bien, qu’il n’y a nulle apparence qu’il puisse m’inspirer de l’amour. Je me trouve heureuse comme je suis, surtout à présent, que nous allons retourner en Irlande, pour y vivre ensemble : vous ne sauriez vous imaginer avec quel plaisir j’envisage cette perspective. »

Lord Colambre était sans vanité ; mais l’amour reconnaît promptement l’amour quand il existe, on prévoit la possibilité, la probabilité de le faire naître. Lord Colambre vit donc que miss Nugent était disposée à l’aimer tendrement, passionnément ; mais que le devoir, l’habitude, la prévention qu’elle ne pouvait épouser son cousin Colambre, prévention qui lui avait été inspirée par sa mère, l’avaient empêchée de songer à lui avec les idées de l’amour. Il vit le risque qu’elle courait, et sentit le danger pour lui-même. Jamais elle ne lui avait paru si séduisante qu’en ce moment, où il concevait l’espérance de toucher son cœur, d’être payé de retour.

« Mais Saint-Omar ! pourquoi ! pourquoi est-elle une Saint-Omar ! illégitime !… pas une Saint-Omar sans reproche… elle ne peut être ma femme — je ne veux point m’emparer de ses affections. »

Avec cette rapidité, que de forts sentimens donnent aux idées qui nous frappent sans le concours des mots, toutes celles-ci passèrent dans la tête de lord Colambre, et il résolut de se conduire honorablement, quoi qu’il pût lui en coûter.

— « Vous parlez de mon retour en Irlande, ma chère Grâce : je ne vous ai pas encore dit quels sont mes plans. »

« Vos plans ! ne venez-vous pas avec nous ? » lui dit-elle d’un accent précipité « ne retournez-vous pas en Irlande, — dans votre patrie — chez vous — avec nous ? »

— « Non : je vais servir, durant une campagne ou deux, hors du royaume ; je pense que tout jeune homme… dans le temps où nous sommes… »

« Bon Dieu ! qu’est-ce que cela signifie ? quelle peut être votre idée ? » s’écria-t-elle en fixant ses yeux sur ceux de lord Colambre, comme si elle voulait lire dans son âme. « Pourquoi ? par quel motif ? ah ! dites-moi la vérité, dites-la-moi tout d’un coup. »

Il changea de visage, et sa main, qui trembla en se retirant, l’expression de ses yeux qui rencontrèrent ceux de miss Nugent, lui révélèrent à l’instant la vérité. Frappée, comme par un éclair, elle tressaillit et recula ; son visage se couvrit de rougeur, et l’instant d’après devint pâle comme la mort.

« Oui — vous voyez, vous sentez la vérité maintenant, » dit lord Colambre ; « vous voyez, vous sentez que je vous aime passionnément. »

« Oh ! ne me le dites pas ! » s’écria-t-elle — je ne dois point, je ne puis l’entendre — Jamais, jusqu’à ce moment, la pensée ne m’en était venue — Je croyais impossible… oh ! faites que je le croie encore. »

— « Je le ferai ; il est impossible que nous soyons jamais unis. »

« Je l’ai toujours pensé, » dit-elle en reprenant haleine par un profond soupir. « Ainsi donc, pourquoi ne pas vivre comme nous avons toujours vécu ? »

— « Je ne le puis ; je ne saurais répondre de moi-même, je ne veux point en courir le hasard ; il faut donc que je vous quitte, sachant, comme je le sais, qu’un obstacle insurmontable s’oppose à notre union. Je ne puis vous dire de quelle nature est cet obstacle, et je vous supplie de ne pas me le demander. »

« Vous n’avez que faire de m’en prier, je ne vous le demanderai pas ; je n’ai point de curiosité, je n’en ai aucune, » dit-elle d’un air souffrant et abattu. « Ce n’est pas ce qui m’occupe ; je sais qu’il y a des obstacles insurmontables ; je désire que cela soit ainsi : mais s’ils sont invincibles, vous qui avez tant de raison, d’honneur et de vertu… »

— « Je me flatte, ma chère cousine, d’avoir de l’honneur et de la vertu. Mais il est des tentations auxquelles, en homme sage, nul homme de bien ne veut s’exposer, — Vous êtes l’innocence même ! et vous ignorez quel est le pouvoir de l’amour ! Je me réjouis de ce que vous avez toujours cru notre union impossible ; continuez à penser de même, et vous vous préserverez de tout ce que je suis condamné à souffrir. Ne songez à moi que comme à votre cousin, à votre ami. Donnez votre cœur à un plus heureux. Oui, comme votre ami, votre véritable ami, je vous conjure de donner votre cœur à un mortel plus fortuné. Mariez-vous, si vous pouvez aimer ; mariez-vous, et soyez heureuse. Honneur ! vertu ! oui, je les ai dans mon âme, et je ne les trahirai pas. Oui, je mériterai votre estime par des actions et par des paroles ; et je vous en donne la plus forte preuve, en vous quittant, en m’arrachant d’auprès de vous, à l’instant même. — Adieu !

« La voiture est à la porte ! miss Nugent, et milady vous appelle, » lui dit sa femme de chambre, « Voilà votre clef, madame, et voilà vos gants, chère madame. »

« La voiture est à la porte ! miss Nugent, » dit la femme de chambre de lady Clonbrony, courant en toute hâte et les mains pleines de paquets, au moment où miss Nugent passait près d’elle en descendant très-vite l’escalier, « Je ne sais où j’ai mis le petit parasol de milady — pourriez-vous me le dire, Anna ? »

— « Non, en vérité ; mais voici la montre de ma maîtresse qu’elle a oubliée. Dieu me bénisse voilà la première fois que je lui vois oublier quelque chose en partant pour un voyage. »

— « En ce cas, elle part pour se marier, ou mon nom n’est pas Lemaître ; et elle va épouser lord Colambre, car il y a une heure qu’il est ici, je le sais. Oh ! vous verrez qu’elle sera lady Colambre. »

« Je le lui souhaite de tout mon cœur, » dit Anna ; « mais il faut que je descende bien vite, car on m’attend. »

« Oh, non ! » dit mistriss Lemaître, en saisissant Anna par le bras et la retenant. « Demeurez ; vous le pouvez en toute sûreté, car ils sont à se dire adieu à n’en plus finir ; et ma maîtresse parle de M. Soho, et donne cent ordres pour des meubles et mille autres choses ; et il y en a toujours pour une heure avant de monter en voiture, après qu’elle est prête ; et je cherche le petit parasol. Restez donc, et dites-moi un peu… Mistriss Petito a écrit qu’il épousait lady Isabelle ; ensuite cela a été contredit, et il s’est trouvé que c’était la plus jeune des Killpatrick ; et à présent le voilà qui reste dans le cabinet de toilette de miss Nugent jusqu’au dernier moment. Ma foi, suivant moi, qui n’aime pas la médisance, cela n’a pas bon air ; et je décide qu’il s’amuse de miss Nugent comme des autres ; et milord ressemble fort, je crois, à ce qu’on appelle une coquette. »

« Pas plus que vous, mistriss Lemaître, » dit Anna en prenant feu ; « et ma jeune maîtresse n’est pas une dame dont on s’amuse… je vous en réponds ; et milord n’est pas non plus homme à se jouer d’une femme. »

— « Bon Dieu ! miss Anna, ce n’est pas là une grande louange pour un jeune seigneur. »

« Mistriss Lemaître ! mistriss Lemaître ! êtes-vous là-haut ? » cria un laquais du bas de l’escalier, » milady vous demande. »

« J’entends j’entends ! » répondit mistriss Lemaître aigrement ; et quand elle me demanderait, ne pourriez-vous prendre la peine de monter, au lieu de brailler ainsi, au bas de l’escalier, et de nous écorcher les oreilles ? Je viens aussi vite que je le puis. »

Mistriss Lemaître barrait la porte, comme pour empêcher Anna de passer.

« Miss Anna ! miss Anna ! mistriss Lemaître ! » cria un autre domestique, « milady est dans la voiture, et miss Nugent aussi. »

« Miss Nugent ! y est-elle ? » s’écria mistriss Lemaître en courant, suivie d’Anna, « Oh ! que je suis fâchée de n’avoir pas vu lord Colambre lui donner la main pour monter en voiture, car j’aurais pu juger et prononcer définitivement ce qui en est. »

« Milord, je vous demande pardon, j’ai peur d’avoir fait attendre, » dit mistriss Lemaître en passant près de lord Colambre, qui était debout, immobile, dans le vestibule. « Je vous demande mille pardons, mais j’étais à chercher de tous côtés le parasol de milady. »

Lord Colambre ne fit aucune attention à ce qu’elle disait, ne l’entendit même pas. Ses yeux étaient fixés, et ils ne se détournèrent point.

La portière de la voiture était encore ouverte ; lord Clonbrony, agenouillé sur le marche-pied, recevait les dernières instructions de lady Clonbrony, relativement à M. Soho ; les deux femmes de chambre étaient ensemble, debout, sur les degrés.

« Voyez notre jeune lord, comme il est là ! » dit tout bas mistriss Lemaître ; « c’est l’image du désespoir ! et elle, on la prendrait pour la mort ! je ne sais qu’en penser ! »

« Ni moi non plus ; mais tâchez donc de ne pas regarder comme çà fixement, » dit Anna ; « montez ; montez, mistriss Lemaître, » ajouta-t-elle quand lord Clonbrony se leva du marche-pied et leur fit place.

« Entrez, entrez, mistriss Lemaître, » dit lord Clonbrony ; « bon voyage, Anna, et prenez, soin de votre jeune maîtresse à Buxton : que je la trouve fraîche comme une rose quand je la rejoindrai. Elle n’a pas bon visage aujourd’hui, et je n’ai jamais vu que Buxton lui ait réussi. »

« Buxton n’a jamais fait de mal à personne, » dit lady Clonbrony, « et quant au teint, si Grâce n’a pas assez de couleurs à présent pour vous plaire, ma foi ! je ne sais pas, mon cher lord, ce que vous voulez, à moins que ce ne soit du rouge. Fermez la portière, John ! Oh ! attendez. — Colambre !… où donc est Colambre ? » cria milady en se penchant à la portière du côté opposé où elle était, « Colambre ! »

Lord Colambre fut forcé de paraître.

« Colambre ! mon cher ! j’ai oublié de vous dire que si vous vous trouviez retenu plus long-temps que d’ici à vendredi en huit, il ne faudrait pas manquer de nous écrire, ou je serais d’une inquiétude mortelle. »

« J’écrirai ; dans tous les cas vous aurez de mes nouvelles, ma chère mère. »

— « À la bonne heure, je serai tranquille alors, et tout-à-fait heureuse, Allez. »

La voiture partit.

« Je crois que Colambre n’est pas bien : je n’ai jamais vu un homme avoir aussi mauvais visage qu’il l’avait au moment où la voiture s’est mise en mouvement ; il devrait consulter… J’ai envie, » dit lady Clonbrony en saisissant la cordon, « j’ai envie de retourner pour lui dire ce que j’ai observé, et lui demander ce qu’il a. »

« Il vaut mieux n’en rien faire, » dit miss Nugent ; « il vous écrira, il vous dira ce qu’il a, s’il est réellement indisposé. Allons plutôt tout de suite à Buxton, » ajouta-t-elle en articulant avec peine. Lady Clonbrony lâcha le cordon.

« Mais, vous-même, qu’avez-vous, ma chère Grâce ? vous paraissez mourante aussi. »

— « Je vous le dirai dès que je le pourrai ; mais ne me le demander pas à présent, ma chère tante. »

« Grâce ! Grâce ! tirez le cordon ! » cria lady Clonbrony, « voilà le phaéton de M. Salisbury ! — M. Salisbury, je suis charmée de vous voir ; nous sommes en route pour Buxton, comme je vous l’avais dit. »

« Et moi aussi, » dit M. Salisbury. « Je pense que j’y serai avant milady. Voulez-vous me charger de vos ordres ? Toujours aurai-je soin de veiller à ce que tout soit prêt pour vous recevoir. »

Milady n’avait point d’ordres à donner, et le phaéton de M. Salisbury passa rapidement de l’avant.

Les idées de Lady Clonbrony se portèrent toutes alors sur M. Salisbury.

« Ne saviez-vous pas que M. Salisbury allait à Buxton, pour s’y trouver avec vous ? » demanda lady Clonbrony.

« Non, en vérité, je ne le savais pas ! » dit miss Nugent ; « et j’en suis très-fâchée. »

« Les jeunes personnes, comme dit très bien mistriss Broadhurst, ne savent jamais, ou, du moins ne disent pas ce qui leur fait peine ou plaisir, » répliqua lady Clonbrony. « En tout cas, ma chère Grâce, cela vous a rendu les plus belles couleurs du monde ; et j’avoue que je suis contente, et que je sais à quoi m’en tenir. »