L’Abbaye de Northanger/19

Traduction par Mme Hyacinthe de Ferrières.
Pigorau (1, 2, 3.p. 159-173).



CHAPITRE IX.


Plusieurs jours se passèrent sans que Catherine pût trouver l’occasion d’entretenir Isabelle en particulier et de la prévenir ainsi qu’elle en avait pris la résolution. Elle n’osait encore se permettre le moindre soupçon contr’elle. Cependant, quand elle réfléchissait à la conduite de cette amie, elle ne pouvait s’empêcher de faire des observations peu satisfaisantes. Isabelle lui semblait avoir alors deux caractères. En Edgar’s-Building ou en Pulteney-Street, environnée de ses amis, de sa famille, elle conservait des manières simples. Le seul changement que l’on pouvait quelquefois voir en elle était une certaine langueur, une teinte d’indifférence ; elle se laissait aller à des distractions, dont elle se vantait plutôt qu’on ne s’en plaignait, et que jusques-là Catherine n’avait pas même observées. C’étaient des distractions et rien de plus ; elles ne faisaient qu’inspirer un nouvel intérêt pour elle en ajoutant un nouveau charme à sa beauté… En public et avec le capitaine Tilney, on la voyait s’animer, accueillir les attentions de celui-ci avec empressement et avec autant de plaisir qu’il en ressentait à les offrir. Sa conduite envers lui ne différait pour ainsi dire en rien de celle qu’elle tenait envers James. Son changement alors était tel qu’il était impossible de n’en pas être frappé. Quel pouvait être le motif d’une conduite si inconvenante ? Quel était le but, quelles étaient les intentions de son amie ? C’est ce que Catherine ne pouvait deviner, ce qui était au-dessus de son intelligence et de sa pénétration. Ces observations lui causaient une peine réelle et dont Isabelle ne se doutait pas, quoiqu’elle en fût la cause. Mais James était le véritable martyr ; il était devenu sérieux, triste, et souffrait d’autant plus que son tourment venait de la part de la femme à laquelle il avait donné son cœur.

Catherine ne pouvait s’empêcher d’éprouver aussi quelques sentimens pénibles par rapport au capitaine Tilney. Les regards de celui-ci ne lui plaisaient pas, mais son nom était pour lui un titre à sa bienveillance. Elle ne pensait pas sans peine à la douleur qu’il ressentirait quand dans peu il serait détrompé. Elle savait qu’il connaissait les engagemens d’Isabelle avec James. Dans ce qu’elle avait entendu de lui, dans ce qu’elle avait vu, elle avait bien remarqué qu’il ne tenait pas une conduite toujours conforme à la connaissance qu’il avait ; mais elle pensait que l’intérêt qu’elle portait à son frère lui avait exagéré les choses, que M. Tilney pouvait bien être le rival de James et jaloux de lui, mais rien de plus ; qu’elle allait tout terminer en avertissant amicalement Isabelle, et en la prévenant sur le danger de la position où elle se plaçait. Malheureusement l’occasion de donner cet avertissement lui échappait sans cesse. Elle lançait à la vérité quelques avis indirects, mais ils n’étaient pas compris, et elle s’étonnait de ce qu’Isabelle, si habile pour inspirer ses idées aux autres, manquât d’intelligence pour saisir celles qu’elle cherchait à lui suggérer.

Le motif de consolation qu’elle trouva dans son chagrin fut le prochain départ de la famille Tilney ; on touchait au jour fixé pour ce départ ; l’éloignement du capitaine allait rendre la paix à tous les cœurs, ainsi qu’au sien. Mais celui-ci n’avait nulle envie de partir, il n’était pas du voyage de Northanger, il restait à Bath. Lorsque Catherine fut instruite de cette circonstance, elle prit la résolution de parler à Henri de l’objet qui l’occupait si fort. Elle lui dit qu’elle voyait avec peine les soins que son frère rendait à Miss Thorpe et elle le pria de lui faire connaître ses engagemens antérieurs.

— Mon frère doit les connaître.

— S’il les connaît, pourquoi se conduit-il ainsi ?

— Henri ne fit pas de réponse et chercha à détourner la conversation ; mais Catherine reprit vivement : pourquoi ne lui persuadez-vous pas de partir avec vous ? Plus il restera à Bath, plus il se préparera de chagrins ; je vous en prie, pour l’amour de lui et de quelques autres encore, engagez-le à quitter Bath promptement. L’absence le guérira à la longue, j’espère ; il n’a rien à gagner ici ; il ne peut être que malheureux en y restant.

Henri, souriant, dit : je suis sûr que mon frère ne voudra pas partir.

— Vous ne pourriez le persuader !

— Le persuader ! Ce n’est pas chose facile ; excusez-moi si je ne puis même pas essayer. Je lui ai fait part des engagemens de Miss Thorpe ; il sait ce qu’il doit faire ; il est son maître.

— Ah ! il ne sait pas tout le chagrin qu’il cause à mon frère : ce n’est pas que James m’en ait parlé ; mais je suis sûre qu’il est très-malheureux.

— Êtes-vous sûre aussi que ce soit par la faute de mon frère ?

— Oui, très-sûre.

— Sont-ce les soins que mon frère rend à Miss Thorpe, ou la manière dont celle-ci accueille ces soins qui sont la cause du chagrin de votre frère ?

— Est-ce que ce n’est pas la même chose ?

— Je crois que M. Morland en connaît bien la différence. Un homme n’est jamais offensé de l’admiration d’un autre homme pour la femme qu’il aime ; c’est la femme seule qui peut causer sa peine.

Catherine rougit pour son amie. Isabelle a tort, dit-elle ; mais je suis sûre que c’est sans le savoir ; car elle est tendrement attachée à mon frère : elle l’a aimé dès le premier jour qu’elle l’a vu ; tant que le consentement de mon père à leur union a été incertain, l’inquiétude lui a donné la fièvre. Vous pouvez juger par-là de son attachement.

— Je comprends : elle aime James, mais elle est coquette avec Frédéric.

— Oh ! non, elle n’est pas coquette. Une femme engagée avec un homme ne peut chercher à plaire à un autre.

— Peut-être n’a-t-elle qu’un peu d’amour pour l’un et un peu de coquetterie pour l’autre ; en ce cas chacun n’a que peu de sujet d’être content.

Après quelques momens de silence, Catherine reprit :

— Il me semble que vous croyez à Isabelle peu d’amitié pour mon frère.

— Je ne puis avoir aucune opinion sur ce sujet.

— Mais que prétend votre frère, s’il connaît les engagemens d’Isabelle ? Que peut-il espérer de sa conduite ?

— Vous êtes une questionneuse bien pressante.

— Tout ce que je demande, c’est que vous lui parliez d’une chose aussi importante.

— Ce que vous demandez est précisément ce que je ne puis faire.

— Je croyais que vous deviez parfaitement connaître le cœur de votre frère.

— Dans la circonstance présente, ce ne sont que des conjectures que je puis former par rapport à son cœur.

— Eh bien !

— Eh bien ! Rien. Quand on n’a que des conjectures à former, il faut les garder pour soi. Il serait ridicule de les prendre pour la base d’une décision. Vous connaissez les faits. Mon frère est un jeune homme ardent, peut-être quelquefois inconsidéré ; il connaît depuis une semaine votre amie et les engagemens qu’elle a contractés.

— Eh bien ! dit Catherine, après quelques momens de réflexion, d’après cela vous pouvez présumer quelles sont les intentions de votre frère ; pour moi, je ne le puis pas. Votre père ne pourrait-il nous aider dans cette circonstance ? Ne pourrait-il faire en sorte que le capitaine partît ?

— Certainement, si mon père lui en témoignait le désir, il céderait ; mais, ma chère Miss Morland, cette aimable sollicitude pour le bonheur de votre frère ne vous induit-elle pas dans une certaine erreur ? N’allez-vous pas un peu trop loin ? Croyez-vous qu’il se trouve satisfait de savoir que ce n’est qu’à l’absence du capitaine Tilney qu’il est redevable de l’affection de Miss Thorpe ; que ce n’est qu’à une espèce de solitude où elle serait réduite que tient la bonne conduite de celle-ci, sur la constance de laquelle il ne pourrait compter qu’autant qu’un autre ne lui adresserait pas ses hommages. Croyez qu’il n’en serait nullement flatté, qu’il serait même peiné de savoir que vous soupçonnez de pareilles choses. Je ne veux pas pour cela vous engager à bannir toute inquiétude, parce que je vois combien vous êtes tourmentée dans ce moment ; mais je vous conseille de moins vous en affecter. Vous n’avez aucun doute sur le mutuel attachement de votre frère et de votre amie ; croyez d’après cela qu’aucun motif réel de jalousie ne peut exister entr’eux ; qu’une altercation qui surviendrait ne serait pas de longue durée. Ils connaissent réciproquement leurs cœurs beaucoup mieux que vous ne pouvez les connaître vous-même ; ils savent exactement ce qu’ils demandent, ce qu’ils espèrent ; ainsi vous pouvez être assurée que l’un ne fera jamais le tourment de l’autre, tant qu’il sera sûr d’être préféré. Apercevant que Catherine conservait encore du doute et de la tristesse, Henri ajouta : quoique Frédéric ne parte pas de Bath en même tems que nous, probablement il n’y restera que peu de tems ; car quelques jours après notre départ son congé sera expiré, il retournera à son régiment, alors toutes ses relations avec Isabelle seront terminées, et dans une quinzaine celle-ci n’y pensera plus que pour rire avec votre frère de la passion du capitaine Tilney.

Catherine ne voulut pas combattre plus long-tems les motifs de tranquillité que lui donnait Henri. Elle eut d’abord de la peine à les goûter et à adopter son avis ; elle l’adopta cependant en réfléchissant qu’il devait mieux qu’elle connaître toutes ces choses ; elle finit par se blâmer d’avoir conçu de si grandes craintes et elle résolut de ne plus donner autant de gravité aux choses qu’elle ne concevait pas.

Au moment de son départ, dans la dernière entrevue qu’elle eut avec Isabelle, celle-ci par sa conduite la confirma dans cette résolution. La dernière soirée de son séjour à Bath, les Thorpe ne la quittèrent pas. Il ne se passa entre les amans rien qui pût ranimer ses inquiétudes : son frère ne paraissait en avoir aucunes ; il était de bonne humeur. Elle trouva Isabelle engageante, et lui témoignant une tendresse qui semblait être le plus vif de ses sentimens. Elle la vit cependant une fois contredire James d’une manière assez désagréable et retirer avec humeur sa main, que celui-ci avait prise ; mais au point où ils en étaient ensemble, cette petite altercation était sans conséquence. Aussi se rappelant les conseils de Henri, Catherine n’en conçut aucune espèce d’inquiétude. Les adieux, les larmes, les assurances de souvenir, d’amitié, au moment du départ, peuvent s’imaginer aisément.