L’Abbaye de Northanger/17

Traduction par Mme Hyacinthe de Ferrières.
Pigorau (1, 2, 3.p. 127-139).




CHAPITRE VI.


Il y avait alors près de six semaines que la famille Allen était à Bath. Ce n’était pas sans un battement de cœur que Catherine avait entendu plusieurs fois répéter ces questions : est-ce la dernière semaine de notre séjour à Bath ? Le prolongerons-nous encore ? Elle ne pouvait, sans un très-grand chagrin, voir finir ses relations avec les Tilney. Tant que la chose fut incertaine, il lui sembla que son bonheur allait lui échapper ; mais elle le crut consolidé, quand il fut déterminé qu’on reprendrait le logement pour quinze jours. Cette prolongation lui causa un plaisir auquel se mêlait peut-être confusément quelque chose de plus que celui de voir Henri encore pendant ce tems. L’engagement de James lui avait appris comment on en contractait : elle ne se flattait de rien ; mais, peut-être à son insu, un peu d’espérance s’était glissée dans son cœur. Cependant le bonheur d’être avec Henri occupait seul pour le présent toutes ses idées et suffisait à ses désirs ; l’avenir était pour elle en quelque sorte renfermé dans les trois semaines de séjour à Bath. Son bonheur était certain pendant cette période ; elle regardait le reste de sa vie comme à une distance trop éloignée pour qu’elle s’en occupât.

Le lendemain du jour où cette décision fut prise, elle alla le matin voir Miss Tilney et laissa paraître tout le plaisir qu’elle ressentait. Mais son destin avait réglé que ce jour serait pour elle un jour d’épreuve. Elle n’eut pas plutôt exprimé le plaisir que lui faisait la prolongation du séjour de Mist. Allen à Bath, que Miss Tilney lui dit que son père venait aussi de fixer le terme du leur et qu’ils partiraient à la fin de la semaine. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour Catherine ; les inquiétudes qu’elle avait eues la veille n’étaient rien en comparaison de ce que lui faisait éprouver ce dernier désappointement. Elle perdit contenance et d’une voix concentrée, qu’on entendait à peine, elle ne put que répéter les dernières paroles de Miss Tilney : à la fin de la semaine.

— Oui : mon père se réfuse à prendre les eaux plus long-tems, malgré la certitude que j’ai qu’elles lui sont bonnes. Il a été contrarié de ne pas voir ici des amis qu’il y attendait, et, comme il trouve maintenant qu’il va bien, il a un grand désir de retourner chez lui. Voudriez-vous me faire un grand plaisir ? Continua-t-elle avec quelqu’embarras, seriez-vous assez bonne …?

L’entrée du Général interrompit ce discours, dont le commencement avait fait espérer à Catherine que cette amie allait lui témoigner le désir d’avoir une correspondance avec elle. Après lui avoir adressé quelques paroles avec sa politesse accoutumée, M. Tilney se tourna vers sa fille et lui dit : eh bien, Éléonore, puis-je vous féliciter sur le succès de la demande que vous deviez faire à votre amie ?

— Je commençais précisément au moment où vous êtes entré.

— Continuez donc et ne négligez rien pour réussir, je sais quel est votre désir sur cet objet. Puis sans laisser à sa fille le tems de s’expliquer, Miss Morland, dit-il, Éléonore a un désir bien vif ; nous partons, comme elle vous l’a peut-être dit, samedi prochain. Une lettre de mon homme d’affaires m’apprend que ma présence est nécessaire chez moi, et l’espérance que j’avais de voir ici le Marquis de Longtown et le Général Courteney, mes bons et anciens amis, ayant été trompé, rien ne peut me retenir plus long-tems à Bath ; si nous obtenons de vous la faveur que nous sollicitons, nous le quitterons sans le moindre regret. Pourriez-vous bien consentir à quitter le théâtre de votre bonheur et faire la grâce à votre amie Éléonore de l’accompagner à Gloucester-shire ? Je suis presque honteux de vous faire cette demande ; cette proposition paraîtrait téméraire à tout le monde à Bath ; je n’en excepte que vous : votre modestie est si grande, que vous seule ne devinez pas qu’elle est ici celle qui réunit tous les éloges. Si vous pouvez nous faire cet honneur, notre reconnaissance sera inexprimable. Il est vrai que nous ne pouvons rien vous offrir qui ressemble aux plaisirs que l’on trouve ici ; nous ne pourrons vous environner de splendeur ; notre manière de vivre, comme vous le voyez, est simple et sans prétention ; mais nous ferons tout ce qu’il nous sera possible pour que le séjour de Northanger-Abbaye ne vous soit pas trop désagréable.

Northanger-Abbaye ! Comme ce nom retentit aux oreilles de Catherine, il mit le comble à l’émotion que la demande du Général lui avait causée. Son cœur était si plein de bonheur et de trouble, qu’elle eut beaucoup de peine à renfermer dans les bornes convenables les expressions de sa reconnaissance. Pouvait-il en être autrement, lorsqu’elle recevait une invitation si agréable, qu’elle voyait sa société si vivement recherchée, qu’elle s’entendait dire des choses si honorables et si flatteuses ? Cette invitation renfermait tout pour elle, jouissances pour le présent, espérance pour l’avenir. Elle ne fit donc nulle difficulté pour donner son consentement, avec la réserve toutefois qu’elle aurait l’approbation de ses père et mère. Je vais de suite leur écrire, dit-elle, et si, comme je l’espère, ils ne s’y opposent pas, j’aurai l’honneur de vous accompagner.

M. Tilney, qui était un homme vif, dit qu’il avait déjà vu ses excellens amis de Pulteney-Street et obtenu leur consentement ; nous devons avoir, ajouta-t-il, une haute idée de leur philosophie, puisqu’ils consentent à se séparer de vous. Enfin Miss Tilney put parler ; elle fit à Catherine les instances les plus affectueuses et les plus engageantes, à la suite desquelles, les choses furent en quelques minutes, arrangées comme si l’on avait reçu le consentement de Fullerton.

Les événemens de la veille et du jour avaient fait éprouver à Catherine les divers sentimens de l’incertitude, du plaisir et de la contrariété ; maintenant elle ne ressentait plus que celui du bonheur. Dans le ravissement de son âme, le cœur plein de Henri, l’imagination frappée du nom de Northanger-Abbaye, elle courut chez elle pour écrire à son père.

M. et Mist. Morland, instruits de cette invitation, ne pouvaient que s’en rapporter à la discrétion des amis auxquels ils avaient déjà confié leur fille, et ne supposant aucun inconvénient à un arrangement formé sous les yeux et avec l’approbation de ces derniers, ils envoyèrent, par le retour du courrier, leur consentement au départ de leur fille pour Gloucester-Shire. Catherine s’attendait à cet acte de bonté de ses parens, néanmoins dans ce moment elle acquit complètement la conviction que de toutes les créatures humaines elle était dans le choix de ses amies la plus favorisée par le hasard, par la fortune et par les circonstances. Tout semblait se réunir pour son bonheur. C’était la tendresse de ses premiers amis, les Allen, qui l’avait introduite sur la scène où des plaisirs de toute espèce l’attendaient. Ses préférences, ses tendres affections avaient obtenu un doux retour. L’amitié d’Isabelle était pour elle l’amitié d’une sœur. Quant aux Tilney, ses premiers désirs n’avaient été que de leur inspirer une bonne opinion d’elle et tous ses souhaits avaient été surpassés par la manière flatteuse dont leur liaison se continuait. Elle était invitée par eux à les accompagner dans leur demeure ; elle allait être pendant plusieurs semaines sous le même toît avec les personnes dont elle estimait le plus la société, et pour compléter ce bonheur ce toît était celui d’une abbaye. Sa passion pour les anciens édifices était presque portée au même degré que les sentimens qu’elle éprouvait pour Henri Tilney. Les châteaux, les abbayes faisaient habituellement le charme de ses rêveries, son imagination en était remplie. Visiter, explorer les remparts, les souterains des uns, ou les cloîtres des autres avait été, pendant plusieurs semaines, l’objet de ses plus vifs désirs. À peine pouvait-elle croire qu’elle fût au moment de le satisfaire ; Northanger était une abbaye, et elle l’habiterait ! Les longs et sombres passages les étroites cellules, la chapelle en ruines, seraient journellement l’objet de ses recherches. Elle espérait découvrir quelques légendes, quelques anciens monumens de l’histoire d’une nonne victime malheureuse et injustement persécutée. Elle s’étonnait que ses amis missent aussi peu d’importance à la possession d’une telle maison ; leur indifférence pour une chose aussi merveilleuse ne pouvait, selon elle, provenir que de l’habitude qu’ils avaient de la voir ; d’ailleurs, pensait-elle, il en est peut-être de cela comme des avantages que l’on reçoit de la nature, et dont on ne pense pas à s’enorgueillir ; ils regardent cette belle possession qui vient de leurs ancêtres comme les autres titres qu’ils en ont reçu, comme le rang que ceux-ci leur ont laissé dans la société. Elle fut confirmée dans cette pensée par les réponses simples que fit Miss Tilney à toutes les questions qu’elle lui adressa.

Northanger-Abbaye, lui dit celle-ci, était autrefois un riche couvent, la réformation l’a fait passer entre les mains de l’un des ancêtres de ma famille ; on en a démoli une partie ; le reste, qui forme encore une portion considérable, nous sert maintenant d’habitation ; cette maison est située dans le fond d’une vallée et protégée contre les vents du nord et de l’est par un grand bois rempli de chênes.