L’Abbaye de Northanger/16

Traduction par Mme Hyacinthe de Ferrières.
Pigorau (1, 2, 3.p. 102-126).




CHAPITRE V.


Catherine s’était fait une si haute idée du plaisir qu’elle goûterait en Milsom-Street le jour où elle devait y dîner, qu’il était impossible que l’événement répondît à son attente. En effet, quoiqu’elle eût été traitée par le général Tilney avec la politesse la plus recherchée, quoique Miss Tilney lui eût donné les plus grandes marques d’amitié, que Henri fût resté à la maison, qu’aucun étranger ne fût venu les importuner, elle trouva, à son retour, en réfléchissant à ce qu’elle avait éprouvé, qu’elle avait eu beaucoup moins de plaisir qu’elle n’en espérait : elle s’attendait que ce jour-là même il allait se former la plus grande intimité entr’elle et Miss Tilney, et à peine l’avait-elle trouvée aussi affectueuse que précédemment. Dans son imagination Henri Tilney, au milieu de sa famille, faisait découvrir en lui les plus brillantes qualités, il se livrait avec grâce à la plus aimable conversation, et elle remarqua que jamais il n’avait moins parlé, que jamais il n’avait été moins aimable, qu’il était resté comme étranger et indifférent aux politesses, aux complimens, aux remercîmens, aux invitations qu’elle avait reçus du Général ; elle ne pouvait rejeter les torts sur celui-ci, qui avait été pour elle extrêmement bon et parfaitement aimable ; aussi l’avait-elle trouvé un homme charmant ; ce qui ne doit pas surprendre, puisqu’il avait un air majestueux, et qu’elle voyait en lui le père de Henri. Elle ne crut donc pas devoir le regarder comme la cause du silence qu’avaient gardé ses enfans et du peu de plaisir qu’ils avaient témoigné d’être avec elle. Et elle s’arrêta à l’idée que ce silence n’avait été qu’accidentel ; que s’ils avaient témoigné peu de plaisir, c’est qu’elle même avait apporté peu d’agrémens dans sa conversation.

Isabelle, à qui elle fit part de tous les détails de cette visite et de ses observations, interpréta d’une manière bien différente la conduite des Tilney. Elle n’y vit qu’orgueil et orgueil insupportable… Jusques là elle n’avait fait que soupçonner cette famille d’avoir une hauteur ridicule ; alors ses soupçons se changèrent en certitude.

— Jamais a-t-on vu une conduite semblable à celle de Miss Tilney ? Ne pas faire les honneurs de chez elle, en personne bien élevée ! Traiter ses hôtes avec une telle fierté, leur parler à peine !

— Mais les choses ne se sont pas passées, comme vous le dites ; elle n’a eu ni hauteur ni fierté ; elle a même été très-honnête.

— Oh ! oui, défendez-la. Et son frère, lui qui semblait vous être si attaché ! Bon Dieu, comme les sentimens des hommes sont incompréhensibles ! Je suis sûre qu’il a eu peine à vous regarder de toute la journée.

— Je ne dis pas cela : seulement il ne semblait pas d’aussi bonne humeur que les autrefois.

— Que cela est méprisable ! Ce que je déteste le plus au monde, c’est l’inconstance. Promettez-moi, ma chère Catherine, de ne plus penser à lui : en vérité il n’est pas digne de vous.

— Pas digne de moi ! Je ne suppose pas qu’il ait jamais pensé à moi.

— C’est précisément ce que je dis : non, jamais il n’a pensé à vous. Qu’il diffère de votre frère et du mien ! John, oh ! oui, John sera constant.

— J’ai été accueillie par le Général avec toute la politesse et tous les égards possibles ; il s’est constamment occupé de moi.

— Je ne dis rien de lui : je ne sais s’il a de l’orgueil ; je le crois un aimable gentelman ; c’est l’opinion de John qui l’estime.

— Je verrai quelle conduite ils tiendront ce soir envers moi ; je pense que nous les verrons au salon.

— Je doute que j’y aille.

— Quoi ! vous n’êtes pas décidée à y aller ? C’était cependant une chose convenue.

— Il n’en était pas ainsi. Mais puisque vous le désirez, j’irai ; je ne puis rien vous refuser. Mais ne vous attendez pas à m’y voir aimable : je ne serai au bal qu’en apparence, et en réalité je serai à quarante milles de là.

— Quant à la danse, ne m’en parlez pas ; j’y renonce, c’est une chose résolue et invariable. Charles Hodges viendra, j’en suis sûre, me tourmenter pour me faire danser. Je le refuserai positivement ; il fera mille conjectures que j’aurais voulu éviter ; qu’il les forme, mais qu’il ne m’en parle pas.

L’opinion d’Isabelle sur les Tilney ne changea en rien celle que Catherine en avait prise. Elle n’avait pas trouvé dans leurs manières l’affection qu’elle attendait ; mais elle n’avait pas été dans le cas de remarquer l’orgueil que son amie leur supposait. Sa confiance fut justifiée : le soir elle fut accueillie par l’une avec la même amitié et par l’autre avec les mêmes égards qu’ils lui avaient témoignés précédemment. Miss Tilney vint se placer près d’elle ; Henri la pria à danser.

Le Général avait dit qu’il attendait à tous momens son fils aîné, le capitaine Tilney. Catherine voyant au bal un très-joli homme qui y paraissait pour la première fois pensa que ce pouvait bien être lui, et elle en demanda le nom. Par la réponse qu’on lui fit, elle vit qu’elle ne s’était pas trompée. Il s’arrêta près de son frère et de sa sœur et causa assez long-tems avec eux. Pendant ce tems Catherine l’observa avec soin, et le trouva si bien qu’elle pensa, qu’aux yeux de beaucoup de personnes, il pouvait l’emporter sur Henri, dont le regard était moins fier et la contenance moins imposante ; mais elle le jugea inférieur pour le goût et les manières.

Le jugement de Catherine doit rassurer mes lecteurs sur la nature des sentimens que lui inspira le capitaine Tilney, sur la rivalité qu’ils auraient craint de voir naître entre les deux frères et sur les persécutions que cette rivalité aurait pu attirer à notre héroïne ; elle aimait la lecture des romans, mais son imagination n’avait rien de romanesque. En Frédéric elle voyait, elle estimait M. Tilney ; mais rien n’était capable de la distraire du bonheur qu’elle goûtait près de Henri, et du plaisir qu’elle trouvait à l’écouter.

Après la première contre-danse le capitaine s’approcha de son frère, le tira à l’écart et causa assez long-tems à voix basse avec lui. C’en fut assez pour causer quelqu’inquiétude à Catherine. Peut-être Frédéric avait-il recueilli sur elle quelques propos désavantageux, peut-être avait-il appelé son frère pour les lui communiquer, peut-être allait-elle en être séparée pour toujours.

Les deux frères ne furent pas cinq minutes sans revenir près d’elle, et ces cinq minutes lui avaient paru plus d’un quart d’heure. Je suis chargé de la part de mon frère, lui dit Henri, de vous demander si vous croyez que votre amie Miss Thorpe trouvera bon qu’il l’invite à danser, et il espère que vous voudrez bien le lui présenter. Catherine répondit, sans hésiter, qu’elle avait la certitude que Miss Thorpe ne danserait pas. Henri rendit cette fâcheuse réponse au capitaine, qui s’éloigna aussitôt.

Votre frère, reprit-elle, avait dit qu’il n’aimait pas la danse ; sans doute c’est par bonté qu’il se décide maintenant à danser. Il a vu Isabelle assise, il aura cru qu’elle manquait de partener, que cela lui causait de la peine. Il s’est trompé ; elle est déterminée à ne pas danser aujourd’hui, je crois que rien ne pourra changer sa détermination.

— Henri lui dit en souriant : il paraît que vous pénétrez aisément le motif des actions des autres.

— Que voulez-vous dire par cela ?

— Que votre bon esprit vous fait toujours regarder comme influant le motif qui est le meilleur. Il n’est pas cependant qu’il ne faille le chercher quelquefois ailleurs. L’âge, les goûts, les habitudes de la vie exercent assez souvent leur influence sur les sentimens, et il est difficile de deviner de quelle manière. Savez-vous, par exemple, ce qui pourrait m’influencer ? Quel motif me ferait faire telle ou telle action ?

— Je ne vous comprends pas trop.

— C’est la différence qu’il y a entre vous et moi, car je vous comprends facilement.

— Je le crois, je ne parle pas assez bien pour être inintelligible.

— Bravo ! Satyre excellente du langage moderne !

— De grâce, expliquez-moi donc clairement ce que vous voulez dire.

— Vous le demandez, j’y consens ; mais prenez garde aux conséquences ; elles peuvent vous mettre dans un grand embarras et amener des discussions entre nous.

— Non, non, cela ne peut pas être, je ne le redoute nullement.

— Eh bien ! j’entends que vous qui supposez que la seule bonté de cœur a engagé mon frère à vouloir proposer à Miss Thorpe de danser avec elle, vous m’avez prouvé que le vôtre est le meilleur qui existe.

Catherine rougit, et par les efforts même qu’elle fit pour se défendre elle confirma ce qui venait de lui être dit. Elle ressentait une certaine confusion qui n’était pas sans douceur pour elle. L’impression que son esprit en reçut fut telle que pendant quelque tems elle ne put ni entendre, ni parler ; elle ne se rappela même où elle était qu’en levant les yeux et en voyant Isabelle avec le capitaine Tilney prêts à danser dans le même quadrille.

La première lui fit un mouvement d’épaule et sourit, seules explications qu’elle put donner alors d’un si étrange changement. Elles n’étaient pas suffisantes pour l’intelligence de Catherine qui ne revenait pas de son étonnement. Je ne puis concevoir, dit-elle à Henri, comment cela s’est fait ; Isabelle était si déterminée à ne pas danser !

— Et vous n’avez jamais vu Isabelle manquer à sa résolution ?

— Oh !… mais… c’est que… et votre frère, comment a-t-il pensé à aller l’inviter après que vous lui avez rendu ma réponse ?

— Vous voudriez bien me voir surpris comme vous ! Je le suis pour ce qui concerne la conduite de votre amie ; mais, quant à celle de mon frère, je la trouve toute naturelle. La beauté de votre amie lui avait inspiré le désir de danser avec elle ; il ne savait pas qu’elle avait résolu de ne pas danser, que sa résolution était immuable.

— Vous raillez ; mais je vous assure qu’ordinairement Isabelle a beaucoup de fermeté.

— Il y a bien à dire à cela : dans une femme l’obstination pourrait quelquefois tenir la place de la fermeté. Cependant dans cette circonstance, et mettant à part toute partialité pour mon frère, je crois que votre amie a bien fait de céder.

Pendant la contre-danse Catherine et Isabelle ne purent se parler ; mais à peine fut-elle finie qu’elles se réunirent, et que se tenant par le bras elles firent ensemble le tour de la salle. Ce fut alors que la dernière s’expliqua.

— Vous avez dû être bien étonnée, ma chère Catherine. Je suis réellement fatiguée à mourir, quel tourment !… M. Tilney m’aurait cependant amusée, si mon esprit eût été libre ; mais j’aurais donné tout au monde pour rester à ma place.

— Pourquoi donc n’y êtes-vous pas restée ?

— Oh, ma chère, j’aurais eu l’air de me faire remarquer, et vous savez que c’est ce que j’abhorre. J’ai poussé mes refus aussi loin qu’il a été possible ; mais il n’a fait cas d’aucune de mes raisons : vous n’avez pas idée de la manière dont il m’a pressée ; j’ai eu beau le prier de m’excuser, de choisir une autre partener ; impossible de l’y faire consentir : dès qu’il m’avait vue, disait-il, il avait aspiré à danser avec moi, et dès-lors il ne pouvait trouver dans la salle personne qui pût me remplacer ; d’ailleurs c’était plutôt pour le plaisir d’être avec moi que pour celui de danser qu’il me priait d’accepter son invitation, et mille autres fadeurs semblables. Je lui ai fait observer qu’il prenait envers moi le moyen le plus mauvais pour réussir, que les complimens et les louanges étaient précisément ce que je haïssais le plus au monde, et puis je lui alléguais tantôt un motif, tantôt un autre ; mais sans m’écouter il a insisté de tant de manières que, voyant qu’il ne me laisserait pas en repos, j’ai fini par accepter, pour être tranquille ; d’ailleurs j’ai aussi pensé que Mist. Hughes, qui me l’avait présenté, pourrait être offensée de mon refus : je suis sûre encore que votre cher frère aurait été affligé, s’il eût pu savoir que je restasse toute une soirée sans danser. Enfin ce partener s’est éloigné, j’en suis enchantée ; je suis fatiguée d’entendre ses exagérations : c’est un jeune homme bien ardent, regardez-le, voyez comme il nous considère.

— Il faut convenir que c’est un très-bel homme.

— Beau ! oui : je crois bien qu’en général on le trouve beau ; mais ce n’est pas là le genre de beauté que je préfère. Je hais ces couleurs vives, ces grands yeux noirs. J’avoue pourtant qu’il est bien, mais il est suffisant j’en suis sûre. Je n’aimerais pas ses assiduités.

Le lendemain quand les deux amies se réunirent, elles eurent un sujet de conversation bien plus important. On avait reçu de James Morland une seconde lettre, dans laquelle il détaillait les bonnes intentions de son père en faveur de son mariage. Celui-ci était possesseur d’un bénéfice qui lui rapportait annuellement environ quatre cents livres sterlings. Il le résignerait à son fils dès qu’il aurait atteint l’âge requis pour l’administrer ; mais il ne pouvait distraire en faveur d’un de ses enfans aucune partie du reste de son revenu, qui lui était nécessaire pour subvenir à l’éducation de tous ; il pouvait cependant assurer que la part qui reviendrait après lui à son fils, monterait au moins à une pareille somme. James exprimait la reconnaissance dont il était pénétré pour son père, et en même tems il faisait sentir la nécessité où ils étaient d’attendre deux ou trois ans avant de se marier, circonstance qu’il n’avait pas prévue d’abord, qui l’affligeait beaucoup, mais dont il ne pouvait accuser personne.

Catherine, qui ne connaissait pas la fortune de son père et qui n’y avait jamais pensé, fut frappée de ce que disait James ; elle entra dans ses vues, parut contente et félicita Isabelle de ce que les choses s’arrangeaient d’une manière si satisfaisante pour elle.

— Cela est à merveille, en vérité, dit celle-ci d’une manière très-grave.

— M. Morland en agit magnifiquement, dit en grommelant Mist. Thorpe, qui jetait des regards inquiets sur sa fille. Il est seulement à désirer qu’il puisse faire ce qu’il promet. Je sais qu’on ne peut espérer davantage de sa fortune actuelle ; si par la suite il peut faire plus, je suis sûre qu’il n’y manquera pas ; car c’est un excellent homme. Quatre cents livres ! c’est bien peu pour les commencemens d’un établissement ; mais, ma chère Isabelle, vos désirs sont si modérés, que vous vous bornerez sûrement à cela sans peine.

— Ce n’est pas pour moi que je désire davantage ; mais comment supporter l’idée des privations auxquelles il faudra que se soumette mon cher Morland, s’il est obligé de partager avec moi un revenu à peine suffisant pour lui ? Pour ce qui me concerne, j’y suis indifférente ; jamais je ne pense à moi.

— Je le sais, ma chère, et vous êtes récompensée de cette abnégation de vous-même par l’affection de toutes les personnes qui vous connaissent. Il n’y a pas une jeune personne plus généralement aimée que vous, et je suis sûre que quand M. Morland vous verra…

— Mais nous affligeons la chère Catherine en parlant de ces choses-là. M. Morland s’est très-bien conduit ; j’ai toujours entendu parler de lui avec estime. Vous savez, ma chère Catherine, comme nous pensons aussi ; si sa fortune était meilleure, je suis persuadée que votre père ferait davantage ; car je suis certaine qu’il a le cœur bon et généreux.

Personne, je vous assure, reprit Isabelle, n’a meilleure opinion que moi de M. Morland ; mais chacun a sa manière de penser, d’agir, et peut librement disposer de sa fortune. Catherine blessée par tout ce qu’elle entendait, se contenta de dire : je suis sûre que ce que mon père a promis, est tout ce qu’il lui est possible de faire.

Isabelle, qui conservait un air rêveur, lui dit : vous me connaissez trop bien, ma chère Catherine, pour n’être pas persuadée qu’avec James je serais satisfaite d’un revenu moindre encore ; ce n’est pas cela qui me trouble maintenant : je méprise l’argent, je hais d’en parler, et n’eussions-nous que cinquante livres sterlings, je n’aurais rien à désirer si notre union pouvait avoir lieu sans retard, ainsi que nous l’espérions. Ah ! ma chère, ce délai, voilà, voilà le mal. Deux ans et demi avant que votre frère puisse administrer un bénéfice !…

— Oh oui ! ma chère petite Isabelle, dit sa mère, nous lisons parfaitement dans votre cœur ; vous ne savez rien dissimuler ; nous comprenons le motif qui vous affecte réellement ; vous ne serez que plus chère à vos amis par des sentimens si délicats.

Catherine pour la première fois éprouva quelque peine à croire à la vérité des sentimens que lui montrait son amie ; il lui fallut faire quelques efforts pour se persuader que le délai de ce mariage était la véritable cause des regrets d’Isabelle. Le lendemain la retrouvant tendre et aimable, elle chercha à effacer la mauvaise impression qu’elle avait reçue la veille. James suivit de près sa lettre ; il fut accueilli avec toutes les démonstrations d’un sincère amour.