L’Abbaye de Northanger/11

Traduction par Mme Hyacinthe de Ferrières.
Pigorau (1, 2, 3.p. 193-215).



CHAPITRE XI.


Le lendemain le soleil en se levant était couvert de nuages que ses rayons ne traversaient que faiblement. Catherine espérait bien qu’ils se dissiperaient. Son espoir était fondé sur son désir… Souvent il arrive qu’une belle matinée prépare une journée pluvieuse, tandis que les nuages de la nuit sont dissipés par le soleil levant… Elle consulta M. Allen pour savoir ce qu’il pensait du tems ; mais il n’avait pas son baromètre, et dès-lors il refusa d’émettre une opinion. Elle s’adressa à Mistriss Allen, qui ne fut pas si embarrassée ; elle annonça, sans la moindre difficulté, qu’il ferait très-beau, pourvu toutefois que les nuages parvinssent à se dissiper, et que le soleil reprît le dessus.

Vers onze heures quelques gouttes de pluie vinrent frapper les vitres de l’appartement. Le bruit qu’elles firent remplit Catherine de terreur. Oh, mon Dieu ! dit-elle, je crois qu’il pleut. — Il me semble que c’est vrai, dit Mist. Allen. — Il n’y aura donc point de promenade aujourd’hui, reprit Catherine en soupirant. Peut-être ne sera-ce rien ; le tems pourra se remettre à midi. — Cela se pourra bien, ma chère, mais il fera bien sale. — Oh ! qu’est-ce-que cela fait ? On ne pense jamais à la boue. — Je sais, dit tranquillement Mistriss Allen, que vous n’y pensez jamais. — La pluie devient toujours plus forte, dit Catherine, en regardant à la fenêtre. — Oui, en vérité, les rues seront affreuses, si cela continue. — Voilà déjà quatre parapluies déployés. Que je hais de voir des parapluies ! — C’est effectivement une chose désagréable à porter ; il vaut mieux prendre une voiture, quand il pleut. — Le tems était beau ce matin ! J’espérais bien qu’il continuerait de même. — Assurément personne n’aurait cru qu’il dût pleuvoir ainsi : il y aura bien peu de monde à la Pump-Room, si la pluie dure toute la matinée. J’espère que M. Allen pensera à mettre son manteau, quand il voudra y aller : j’ai pourtant grand’peur qu’il ne le veuille pas, parceque je ne puis jamais l’engager à le prendre, quand il sort ; je ne sais pourquoi il s’y refuse, car c’est un vêtement bien bon pour ce tems.

La pluie continuait à tomber, mais moins abondamment ; les regards de Catherine se portaient alternativement et sur sa montre et du côté de la fenêtre : l’espoir l’abandonnait ou renaissait selon que la pluie tombait plus ou moins fort. Enfin l’horloge frappa midi, et la pluie ne cessait pas. Vous ne pourrez sortir, ma chère, lui dit Mistriss Allen. — Je ne désespère pas tout-à-fait : encore un quart d’heure et le tems peut se remettre ; il me semble même qu’il s’éclaircit déjà un peu… Voilà midi vingt minutes, et le tems ne change pas, dit Catherine en soupirant. Que nous serions heureux si nous avions ici le climat de l’Italie ou du midi de la France ! Là il fait toujours si beau, suivant les charmantes descriptions du roman d’Udolphe : quel superbe tems il faisait la nuit de la mort du pauvre Saint-Aubin.

Une demi-heure se passa encore et tint Catherine dans la même perplexité. Au bout de ce tems un rayon de soleil, perçant le nuage, vint briller près d’elle. Cette apparition lui fit faire un saut et pousser un cri de joie. Elle courut à la fenêtre comme pour encourager le soleil à prendre le dessus. Sans doute, il fut sensible à ses vœux ; car dix minutes après les nuages avaient disparu, et le tems devint délicieux ; ce qui justifia l’opinion de Mistriss Allen, qui assurait avoir toujours pensé qu’il ferait beau, si le tems s’éclaircissait. De nouvelles craintes, de nouveaux doutes vinrent alors tourmenter Catherine : pouvait-elle encore espérer que ses amis viendraient ? Miss Tilney ne trouverait-elle pas qu’il avait trop plu pour aller se promener ?

Catherine, qui ne quittait pas la fenêtre, fut très-surprise à l’apparition des deux voitures et des trois personnes qui, quelques jours auparavant, lui avaient causé la même sensation. Isabelle ! mon frère ! M. Thorpe ! s’écria-t-elle : ils viennent peut-être encore me chercher ; mais je déclare à l’avance que je n’irai pas avec eux. En vérité, je ne le puis. Vous voyez que Miss Tilney peut encore venir. Mistriss Allen dit qu’elle avait raison. M. Thorpe se fit bientôt entendre. En montant l’escalier, il criait de toutes ses forces : Miss Morland est-elle prête ? Dépêchez-vous, lui dit-il, en ouvrant la porte avec violence, dépêchez-vous ; nous n’avons pas un moment à perdre ; nous allons à Bristol… Comment vous portez-vous, Mistriss Allen ? — À Bristol, mais c’est bien loin. D’ailleurs je ne puis aller avec vous ; j’ai des engagemens ; j’attends quelques amis qui doivent venir dans un instant. John se récria vivement, l’assura qu’elle ne pouvait se dispenser d’aller avec eux. Il pria Mist. Allen d’engager Catherine à y consentir ; il appela Isabelle et James, qui étaient restés dans la voiture, en leur disant de venir comme auxiliaires pour l’aider à persuader Catherine. Ma chère Miss Morland, ajouta-t-il, ne soyez pas si cruelle ; nous aurons un tems charmant ; vous nous remercierez, votre frère et moi, d’avoir conçu ce projet qui s’est formé dans nos têtes au même instant, je crois, pendant que nous déjeûnions. Il y a deux heures que nous serions venus, sans cette maudite pluie ; mais qu’importe, il fait clair de lune, cela sera délicieux. Je suis ravie en pensant que nous allons respirer l’air de la campagne ; cela ne vaut-il pas mille fois mieux que d’aller dans le petit salon de Pump-Room ? Nous nous dirigerons sur Clifton, nous y dînerons ; ensuite, si nous en avons encore le tems, nous irons à Kingswerton. — Je doute fort que vous le puissiez, dit Catherine. — Vous doutez toujours, s’écria Thorpe ; nous pourrions aller dix fois plus loin : à Kingswerton d’abord, à Blaize-Castle ensuite, à d’autres endroits encore. James, voilà ta sœur qui dit qu’elle ne peut venir avec nous. — Blaize-Castle ? Quel lieu est-ce, demanda Catherine. — Le plus bel endroit de l’Angleterre, digne qu’on se détourne de cinquante milles pour le voir. — Y a-t-il un château ? Un vieux château ? — Le plus vieux des Trois Royaumes. — Ressemble-t-il à ceux dont il est parlé dans Udolphe ? — Il leur ressemble en tous points. — Réellement ! Il y a des tours, de longues galeries ? — Il y en a une douzaine. — Comme j’aimerais à voir ce château ! Mais je ne le puis ; il m’est impossible d’y aller. — Impossible ! ma bonne amie, dit Isabelle, vous n’y pensez pas. Pourquoi donc impossible ? — Je ne le puis, répondit Catherine, en baissant les yeux dans la crainte de rencontrer ceux d’Isabelle : j’attends Miss Tilney et son frère ; ils doivent venir me prendre pour aller faire une promenade hors de la ville ; ils m’avaient promis d’être ici à midi, mais il pleuvait en ce moment ; à présent qu’il fait beau ils ne peuvent tarder à venir. — Attendez-les ! s’écria ironiquement John. Comme nous tournions Broad-Street, je les ai vus tous les deux dans un élégant phaéton que le frère conduisait. — Vous vous serez certainement trompé. — Non, non, j’en suis sûr ; je l’ai vu ; n’est-ce pas celui avec lequel vous avez dansé la nuit dernière ? — Oui. — Eh bien, je l’ai vu tourner et prendre le Lansdown-Road ; il conduisait une jeune fille fort éveillée. — Cela serait-il possible ? — Je vous le jure sur mon âme : je l’ai vu de tout près ; il a un assez joli petit cheval. — C’est étonnant. Ils auront peut-être pensé qu’il faisait trop sale pour s’aller promener à pied. — Ils ont eu raison ; car de ma vie je n’ai vu pareille boue. Marcher ! Il vous serait aussi impossible de vous en tirer, qu’il l’est que vous voliez. Il n’a pas fait si mauvais de toute la saison ; il y a un pied de crotte. Isabelle enchérit encore. Vous ne pouvez, ma chère, dit-elle, concevoir combien il fait mauvais ? Allons, venez avec nous, rien ne doit vous en empêcher. — Il est vrai que je désire bien voir ce vieux château. Peut-on y entrer ? Peut-on voir tous les escaliers, toutes les longues files de chambres ? — Oui, oui, nous verrons tout jusqu’aux plus petits cabinets. — Mais Miss Tilney ? Peut-être n’est-elle allée faire un tour avec son frère que pour laisser à la terre le tems de se ressuyer un peu, et peut-être reviendront-ils tout à l’heure. — Tranquillisez-vous là-dessus, vous n’avez rien à craindre. J’ai entendu M. Tilney dire à un homme de sa connaissance qui passait près de sa voiture, qu’il allait jusqu’à Wich-Rocks. — En ce cas, pensez-vous, Mistriss Allen, que je puisse m’en aller ? — Comme cela vous plaira, ma chère. — Ils s’écrièrent tous : Mistriss Allen, engagez-la, persuadez-la ; il faut qu’elle vienne avec nous. Pour les contenter Mistriss Allen lui dit : eh bien, ma chère, je suppose que vous vous décidez à y aller ; et dans deux minutes ils furent prêts à partir.

En montant en voiture, Catherine était tourmentée par des sentimens divers. Elle était partagée entre le regret d’avoir perdu un très-grand plaisir et l’espoir d’en goûter un aussi grand peut-être, mais d’un genre différent. Elle était blessée de la manière dont les Tilney en avaient agi à son égard, en changeant de projet, sans lui en avoir fait des excuses ; il était une heure plus tard que celle qu’ils avaient fixée pour la promenade, et malgré tout ce qu’elle avait entendu dire de la prodigieuse quantité de boue formée dans la matinée, elle ne pouvait s’empêcher de remarquer que dans le fait il n’y en avait pas assez pour qu’il fût impossible de marcher. D’un autre côté elle trouvait une compensation assez puissante pour la consoler dans le plaisir qu’elle se promettait de parcourir un château semblable à celui dont elle avait lu la description dans Udolphe.

Catherine et John traversèrent rapidement Pulteney-Street, et arrivèrent à Lauza-place, avant que la première eut proféré une seule parole ; tandis que John parlait de son cheval, elle rêvait alternativement à des promesses faussées, à des routes, à des ruines, à des phaétons, à des tapisseries mobiles, aux Tilney, à des portes secrètes. Comme ils approchaient d’Argile-Building, elle fut tirée de sa rêverie par John qui lui dit : savez-vous qui est cette jeune Miss qui vous regarde si fixement, comme si elle avait envie de vous parler ? — Qui ? Où ? — Dans la rue, à droite. — Catherine se retourne, regarde, et ne peut se contenir en voyant Miss Tilney qui tenait le bras de son frère, marchant doucement avec lui et ayant tous deux les yeux attachés à sa voiture. Arrêtez ! Arrêtez ! M. Thorpe, s’écria-t-elle avec vivacité ; c’est Miss Tilney, c’est elle ; arrêtez ! Et vous m’avez dit que vous les aviez vu partir. Arrêtez donc ! je vous en conjure ; je veux descendre et aller leur parler. Au lieu de lui répondre, John mit son cheval au grand trot… Elle perdait de vue les Tilney qui avaient cessé de la regarder, et elle se trouvait déjà en Marchet-place, qu’elle demandait encore à M. Thorpe d’arrêter, qu’elle le suppliait de ne pas aller plus loin, de lui permettre de descendre pour qu’elle fût rejoindre Miss Tilney. John ne faisait que rire, plaisanter, se moquer, fouetter et exciter son cheval ; ce qui tourmentait et indignait Catherine. Cependant comme elle ne pouvait descendre malgré son conducteur, il fallut qu’elle se résignât ; mais ce ne fut pas sans lui adresser les plus vifs reproches.

Comme vous m’avez trompé M. Thorpe ! Comment avez-vous pu me dire que vous aviez vu M. et Miss Tilney sur la route de Lansdown ? Je donnerais tout au monde pour n’être pas venue avec vous. Que penseront-ils l’un et l’autre de moi ? Ils m’accuseront d’avoir manqué à ce que je leur devais, surtout en passant si près d’eux sans m’arrêter, sans leur avoir dit un seul mot ; vous ne vous faites pas d’idée de la peine que cela me cause. Je ne puis plus goûter de plaisir, ni à Clifton, ni ailleurs. Tout ce que je désire maintenant, c’est de retourner et d’aller les rejoindre. Comment avez-vous pu me dire que vous avez vu M. Tilney conduisant sa sœur en phaéton ?

John se défendait fort maladroitement, et s’excusait en assurant que la personne qu’il avait vue ressemblait tellement à M. Tilney, que sur son âme il gagerait encore que c’était lui.

Après avoir abandonné ce sujet, la promenade n’en devint pas plus agréable. Dans la première course que Catherine avait faite avec John, elle l’avait écouté avec complaisance ; cette fois elle n’éprouvait que de l’ennui de tout ce qu’il lui disait, et elle y répondait très-laconiquement. L’idée de Blaize-Castle était seule capable de calmer son mécontentement ; elle s’y arrêtait même avec une sorte de plaisir, qu’elle aurait néanmoins sacrifié bien volontiers à celui de faire la promenade projetée et surtout à la crainte d’avoir donné aux Tilney une mauvaise opinion de sa politesse, car elle tenait encore plus à eux qu’au bonheur qu’elle se faisait de visiter ce vieux château ; de parcourir une longue et sombre file de grandes salles désertes depuis longtems, mais où l’on trouverait encore des restes de meubles magnifiques ; de découvrir quelques passages bien longs, bien étroits, bien obscurs, dont l’entrée serait sans doute cachée par un panneau d’une ancienne tapisserie de velours, et dans lesquels la lampe, la seule lampe, qu’elle aurait pour s’éclairer pourrait venir à s’éteindre par un violent coup de vent, et la laissant dans la plus profonde obscurité, ne lui donnerait d’autre ressource que de marcher au hasard, jusqu’à ce qu’elle parvint à une ancienne chapelle renfermant les monumens des chevaliers qui avaient habité du tems des croisades cette antique forteresse. Idées qui ont leurs charmes…

Pendant que Catherine se livrait à de telles réflexions on avançait, et il ne se présentait à elle aucune réalité capable de la troubler. On était près de la ville de Keynsham, quand un oh ! ah ! de Morland, qui était derrière, obligea John à s’arrêter pour en connaître le motif. Je crois, dit James, que nous devrions retourner ; il est trop tard pour aller aujourd’hui plus loin : Isabelle est de mon avis. Nous avons été précisément une heure pour venir de Pulteney-Street ici ; il n’y a pas plus de sept mille ; nous en aurions encore huit au moins pour aller à Blaize-Castle ; cela ne peut se faire, il est trop tard ; nous ferons beaucoup mieux de remettre la partie à un autre jour et de retourner. — Cela m’est égal, dit Thorpe en prenant un ton de mauvaise humeur, et en faisant tourner brusquement son cheval. Si votre frère, ajouta-t-il, n’eût pas pris cette vieille rosse qui ne peut marcher, nous y serions allés très-facilement. Depuis une heure mon cheval serait à Clifton, si je l’avais laissé suivre son allure ; je me suis presque démis le bras à force de le retenir. Morland est un insensé de n’avoir pas un cheval et un gig à lui. — Certainement non, il n’est pas insensé pour cela, dit Catherine très-vivement ; je suis sûre qu’il n’en achetera pas. — Pourquoi donc n’en acheterait-il pas. — Parce qu’il n’est pas assez riche ; s’il en achetait, c’est alors qu’il serait un insensé. À cela John se jetta dans les lieux communs qui étaient sa ressource ordinaire quand la conversation prenait un certain développement : « c’est diablement désagréable d’être pauvre : ceux qui roulent sur l’or et l’argent se plaignent toujours, et se font pauvres quand il leur plaît. » Catherine ne fit aucune attention à toutes ces phrases, et ne chercha pas même à pénétrer dans quel sens elles étaient dites. Trompée sur l’objet qui avait dû être la consolation de son premier désappointement, elle était encore moins disposée à être aimable et beaucoup moins encore à trouver son compagnon agréable. Ils arrivèrent à Pulteney-Street, sans qu’elle eût dit vingt mots.

Lorsqu’elle entra à la maison, le domestique lui apprit que peu après son départ, un gentelman et une lady étaient venus la demander, qu’il avait répondu qu’elle était partie avec M. Thorpe ; que la dame s’était informée si elle ne lui avait pas envoyé quelque message ; que, sur ce qu’il avait dit que non, cette dame avait cherché une carte, et que n’en ayant point trouvé, elle s’était en allée sans rien dire de plus. Catherine monta l’escalier avec précipitation, et avec un violent battement de cœur. Elle trouva au haut M. Allen qui lui demanda la cause de son prompt retour. Votre frère, lui dit-il, a eu raison. Je suis bien aise que vous soyez revenue ; vous aviez fait là un projet ridicule.

Mistriss Allen conduisit Catherine chez Mistriss Thorpe, pour y passer la soirée. Isabelle arrangea une partie de jeu, et donna John pour partener à son amie : elle s’étendit sur ce qu’il était bien plus agréable d’être chaudement à la maison et de s’y amuser, que d’être par le brouillard et à la nuit sur le chemin ou dans une auberge à Clifton. Elle exprima beaucoup de satisfaction de n’être pas allée au Lower-Room, (petit salon ou salon inférieur) et ne cessa d’en parler.

Tous les discours d’Isabelle n’ont pas plus d’intérêt pour nous, qu’ils n’en avaient pour Catherine. En conséquence conduisons celle-ci sur la couche solitaire. Là, en véritable héroïne de roman, elle pourra se livrer aux regrets, aux craintes, aux larmes, et même au désespoir, si elle sait se mettre à la place de celle qu’elle a si souvent admirée ; à moins que simple et naturelle, comme elle l’a toujours été jusqu’ici, l’agitation que lui causera encore le souvenir des contrariétés qu’elle éprouva pendant la journée, ne produise d’autre effet que de retarder son sommeil de quelques heures.


fin du premier volume.