L’Œuvre d’une nuit de mai/09

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IX


Le lendemain, à l’heure du déjeuner, Ellenor fut prévenue qu’un domestique de M. Ness demandait à lui parler. Cet homme lui remit la lettre que voici :

« Très-chère Ellenor (car je vous conserve et vous conserverai toute ma vie cette douce appellation), ma raison me fait envisager comme inévitable une démarche que je regrette au delà de tout ce que vous pouvez imaginer. Nous devons séparer nos destinées par suite de circonstances postérieures à notre engagement mutuel, et qui, — je puis m’en assurer sans savoir au juste de quoi il s’agit, — imposent à votre sensibilité un pesant fardeau, en même temps qu’elles modifient essentiellement la conduite de votre père. J’irai plus loin, elles ont entièrement altéré, depuis hier au soir, l’affection qu’il semblait me porter. J’ignore quoi elles consistent, à cela près du déshonneur que, vous le reconnaissez vous-même, elles peuvent, un jour donné, faire rejaillir sur votre famille. Or, une faiblesse innée, affaire de tempérament, me fait souhaiter, de préférence à tout autre avantage ici-bas, une réputation étendue et immaculée. Ceci est un aveu qui peut m’attirer votre censure, à laquelle je me soumets et me résigne d’avance ; mais tout ce qui se placerait entre moi et le but de mon ambition serait, je le sens, mal supporté par moi, et la crainte seule d’un pareil obstacle suffirait pour paralyser mes efforts. Je deviendrais infailliblement irritable, et si profonde que soit, que doive rester mon affection pour vous, je n’oserais, en pareil cas, me promettre une existence heureuse et calme. L’idée de cette découverte qui, d’un moment à l’autre, pourrait me déshonorer, cette idée me hanterait perpétuellement. J’en suis d’autant plus convaincu que j’ai sous les yeux l’exemple de votre père, chez qui on a pu remarquer une sorte de décomposition morale, à partir du jour où il me semble que remontent les mystérieuses affaires auxquelles vous avez fait allusion. Bref, moins pour moi que pour vous, Ellenor, je suis tenu de regarder comme définitif et sans appel l’arrêt par lequel votre père m’a banni de sa maison. Dieu vous protége, Ellenor, vous que j’appelle pour la dernière fois mon Ellenor !… Efforcez-vous d’oublier le plus tôt possible le lien désastreux qui, momentanément vous a unie à un homme aussi peu fait pour vous, — je dirai même aussi peu digne de votre affection.

« Ralph Corbet. »


Ellenor lut ces lignes, debout auprès d’une fenêtre, tandis que le domestique, chapeau bas, attendait sa réponse. Cette réponse qu’elle écrivit séance tenante, — s’attachant à la rédaction de chaque phrase, et savourant le douloureux plaisir d’écrire pour la dernière fois à celui qu’elle aimait encore, cette réponse était ainsi conçue :

« Vous avez raison, — tout à fait raison. Dès le mois d’août dernier, j’aurais dû mieux réfléchir à tout ce qui arrive aujourd’hui. J’ai confiance que vous ne m’oublierez pas si aisément, mais je vous supplie, quoiqu’il arrive, de ne vous faire aucun reproche. J’espère que vous serez heureux et que votre carrière sera brillante. C’est pour la dernière fois, je le suppose, qu’il me sera permis de vous écrire, mais je ne cesserai de prier pour vous. Mon père est sincèrement affligé de vous avoir parlé, hier soir, avec un emportement que rien ne justifiait. Il faudra lui pardonner. Le pardon est souvent de mise dans la pauvre vie qui nous est faite. »

« Ellenor »


Miss Monro, qui arrivait en retard, se récria sur l’absence inattendue de M. Corbet. Il fallut qu’à sa grande surprise, Ellenor lui fît connaître, en gros, le motif de la rupture désormais irrévocable. Ce fut là une vraie torture, mais, en quelque sorte, une torture rêvée, à laquelle se mêlait le pressentiment d’un réveil, d’un allégement prochain. La malheureuse enfant croyait qu’à de pareils coups aucun nouveau désastre ne pouvait rien ajouter. Elle apprit le contraire lorsque les médecins appelés pour soigner M. Wilkins parlèrent d’une atteinte au cerveau, pouvant dégénérer en apoplexie ou paralysie, ils n’étaient pas en mesure de pronostiquer l’une ou l’autre. L’un d’eux crut pouvoir mêler, comme une consolation, le nom de Ralph Corbet à ces sinistres prophéties. Il l’avait vu, le matin, pendre sa place dans la malle de Londres. Ellenor ne répondit rien, mais Miss Monro crut devoir suivre le médecin pour l’avertir du véritable état des choses ; et tout en lui racontant ce qui était advenu la veille, elle ne manqua pas d’annoncer qu’Ellenor était elle-même allée au-devant de la rupture, ajoutant qu’elle avait dû y réfléchir à deux fois avant d’épouser un avocat sans causes, avec lequel il eût fallu vivre dans une sorte de dénûment. Le docteur Moore, par bonheur, connaissait trop bien Ellenor pour la croire capable de ce calcul dégradant, malgré les maladroits commentaires dont l’institutrice agrémentait ce qui pouvait être un simple dépit amoureux.

Avant que les roses de juin eussent toutes fleuri, M. Wilkins s’était prématurément éteint. Depuis sa dernière attaque son intelligence oblitérée ne fonctionnait que d’une manière imparfaite. Il tenait fréquemment des propos bizarres et sans suite. À de rares intervalles, cependant, il retrouvait, avec un peu de calme, la libre possession de toutes ses facultés. Ce fut sans doute dans une de ces passagères embellies qu’il dut tracer au crayon une espèce de note testamentaire, laquelle resta inachevée sous son oreiller, où la retrouvèrent les femmes chargées de préparer le corps à l’ensevelissement. Ellenor, à qui elle fut remise, déchiffra, de ses yeux obscurcis par les larmes, les lignes suivantes :


« Je suis très-malade. Il me semble parfois que je ne pourrai me rétablir : aussi veux-je vous demander pardon de ce que je vous ai dit la veille du jour où je me suis alité. Je crains que mon emportement ne vous ait brouillé avec Ellenor, mais j’imagine que vous ne sauriez refuser votre indulgence à un mourant. Revenez seulement, oubliez ce qui a pu se passer entre nous, et je vous promets toutes les excuses que vous exigerez. Si je m’en vais, elle aura peu d’amis, et j’ai compté sur vous, je vous ai regardé comme son protecteur naturel, depuis que, pour la première fois… »


Suivaient des caractères illisibles et qui ne se liaient aucunement l’un à l’autre. Puis on lisait derechef : « Étendu sur mon lit de mort, je vous adjure, afin que vous restiez son ami. Je vous demanderai pardon, à genoux, de tout ce que… »


Ici les forces avaient manqué : le crayon et le papier, mis de côté, devaient être repris à un moment plus favorable, où les idées s’éclairciraient, où la main serait plus ferme. Mais ce moment n’était jamais venu. Ellenor posa ses lèvres sur ce fragment de lettre, le plia respectueusement, et, dans son trésor de pieux souvenirs, lui donna place entre le dernier travail de sa mère, — un ouvrage de couture, à moitié fini, — et la boucle de cheveux dorés qu’elle avait détaché du front de sa petite sœur morte au berceau.

Le défunt désignait comme ses exécuteurs testamentaires et chargeait de la tutelle d’Ellenor, en premier lieu M. Ness, puis M. Johnson, respectable solicitor d’une des villes voisines, qui avait été un des curateurs à la dot de mistress Wilkins. Le testament remontait à plusieurs années ; il avait été dressé à une époque où l’attorney se croyait encore en possession d’une belle fortune, qu’il laissait tout entière à sa fille unique. Celle-ci avait déjà droit au domaine de Ford-Bank, en vertu du contrat de mariage qui désignait comme curateurs spéciaux (trustees) sir Frank Holster et M. Johnson. Les exécuteurs étaient portés pour des legs particuliers. Une petite annuité, assignée à miss Monro, motivait le désir exprimé par Wilkins, qu’elle continuât à vivre auprès d’Ellenor, jusqu’au mariage de celle-ci. Tous les domestiques, et Dixon plus particulièrement, avaient leur part dans les libéralités du testateur.

De toute cette richesse, ainsi répartie, que restait-il ? C’est ce dont les exécuteurs ne purent jamais se rendre compte, tant il y avait de désordre dans les documents qui leur furent soumis. Ou plutôt ils constatèrent un déficit absolu, et n’eurent pour ainsi dire à signer qu’un procès-verbal de carence, comme disent les jurisconsultes. M. Johnson, indigné, aurait décliné ses fonctions d’exécuteur testamentaire, sans la profonde pitié que lui inspirait la jeune orpheline. M. Ness, malgré les rhumatismes qu’il avait gagnés dans mainte et mainte partie de pêche, quitta ses travaux d’érudition pour compulser les livres de l’étude, les parchemins héréditaires, les papiers de tout ordre, et ceci par dévouement pour Ellenor. Sir Frank Holster, retranché dans sa dignité, ne voulait entendre à rien que comme trustee de Ford-Bank.

C’est dans ce domaine que l’orpheline continuait à vivre, complètement étrangère aux questions d’intérêt que soulevait la mort de son père, mais dans un état de mélancolie et d’affaissement moral qui désolait miss Monro, fort disposée à semondre son élève plutôt qu’à comprendre une pareille tristesse et se rendre compte des ravages déjà exercés sur une nature d’élite, par ce sentiment trop refoulé : « Encore si j’y pouvais quelque chose ! » disait volontiers la bonne gouvernante, et le fait est qu’à partir du moment où son intervention active put devenir efficace, elle se montra sous un nouveau jour.

Ce fut lorsqu’il demeura bien avéré qu’en dehors du domaine de Ford-Bank, Ellenor, bien décidément, ne possédait rien, et que de tous les legs inscrits sur le testament de M. Wilkins, pas un farthing ne serait payé ; — lorsqu’il demeura évident que sa belle collection d’objets d’art allait passer sous le marteau des enchères et que, malgré ce sacrifice, les créanciers de la succession ne seraient pas totalement satisfaits. M. Ness, appelé à instruire Ellenor de ces fâcheux résultats, la trouva comme on la trouvait toujours depuis quelque temps, assidûment courbée sur un ouvrage de femme. Elle quitta son aiguille pour l’écouter, la tête appuyée sur sa main. Quand il eut achevé son exposé, la jeune fille ne prononça pas un seul mot, et le pauvre homme, étonné de ce silence, reprit sa harangue par pur embarras. « Je suis certain, disait-il, que notre coquin de Dunster est pour beaucoup dans cette catastrophe inexplicable… »

À son grand étonnement, Ellenor, redressant, sa tête pâle et rigide, lui dit avec lenteur, et d’une voix faible, mais calme et solennelle : « Faites en sorte, monsieur Ness, qu’on n’inculpe jamais M. Dunster à propos de tout ceci.

— Écoutez-donc, ma chère Ellenor ; aucun doute n’existe sur ce point… Votre père lui-même y a fait mainte fois allusion. »

Ellenor se couvrit le visage des deux mains : « Dieu nous soit clément ! » dit-elle ensuite, rentrant dès lors dans un silence obstiné que ses amis ne pouvaient ni comprendre, ni supporter. M. Ness, après l’avoir exhortée à ne pas renfermer ainsi au dedans d’elle même l’amertume de ses pensées, se vit obligé, n’obtenant pas de réponse, à lui faire part des projets formés pour son avenir : « Le plus clair de vos revenus, poursuivit-il, sera le loyer de cette propriété. Nous avons des offres. On propose un bail de sept années à cent vingt livres[1] par an…

— Je ne louerai jamais cette maison, dit-elle se levant soudain et presque avec l’accent du défi.

— Permettez !… je ne comprends plus… ou plutôt vous ne m’avez pas compris. Le revenu de ce domaine, chère Ellenor, est tout ce qui vous reste pour vivre.

— Soit… je ne dis pas non, mais je ne puis sortir d’ici. Vous m’entendez, monsieur Ness, je n’en puis sortir.

— On ne vous pressera pas, chère enfant. Je sais toutes les peines qui sont venues fondre à la fois sur vous. Maudit soit le jour où Corbet est entré chez moi !… (ceci fut dit par manière de parenthèse et tout à fait in petto, mais Ellenor n’en frémit pas moins de la tête aux pieds…) mais encore faut-il que cette maison passe en d’autres mains… Il le faut, parce que vous ne pouvez manquer du strict nécessaire… La chose, d’ailleurs, est à peu près conclue.

— Conclue ?… sans mon aveu ?… mais je suis ici chez moi… Cette maison m’a été assignée, je le sais fort bien, et…

— Vous vous trompez, mon enfant. Elle est détenue, pour votre compte, par sir Frank Holster et M. Johnson. Les produits et revenus ne peuvent profiter qu’à vous, ajouta-t-il doucement, car il lui croyait évidemment la cervelle un peu troublée, mais veuillez vous souvenir que vous n’êtes point majeure, ce qui nous laisse, M. Johnson et moi, investis de tout pouvoir… »

Ellenor se rassit, complètement découragée :

« J’ai besoin de rester seule, dit-elle enfin. Vous êtes la bonté même, mais vous ne savez pas tout… Au surplus, je suis à bout de forces, » ajouta-t-elle d’une voix atténuée.

M. Ness, l’ayant paternellement baisée au front, la quitta sans rien ajouter, et alla du même pas trouver miss Monro, qu’il trouva fort mal disposée. Elle se plaignait amèrement de son élève, dont la tristesse devenait chaque jour plus intolérable. M. Ness en convint très-volontiers, puis, abordant un autre sujet :

— « Vous savez, lui dit-il, que M. Wilkins meurt décidément insolvable. J’ai le chagrin de vous annoncer que vous ne toucherez pas un seul terme de l’annuité dont il vous avait gratifiée. »

Miss Monro, devant cette déclaration formelle, parut un peu décontenancée. Beaucoup de petites visions s’évanouissaient à ce moment critique, dont elle avait bercé longtemps ses modestes espérances. Mais elle se remit bientôt :

« Je n’ai que quarante ans, dit-elle enfin ; il me reste, Dieu aidant, quinze années de bon travail… Insolvable, que signifie exactement ce mot ?… Vous ne prétendez pas, j’imagine, que M. Wilkins n’a rien laissé après lui ?

— Pas un farthing…, et ses créanciers seront bien heureux, en fin de compte, de retrouver ce qui leur est dû.

— Oui-da, mais Ellenor ?

— Ellenor aura pour subsister le revenu de ce domaine qui lui vient de sa mère ;… quelque chose comme cent vingt livres. »

Les lèvres de miss Monro accusèrent ici une grimace significative.

« Où est M. Corbet ? demanda-t-elle, interrompant M. Ness qui, dans les meilleurs termes, offrait l’hospitalité du parsonage aux deux dames de Ford-Bank.

— Je ne sais, répondit-il. À une longue lettre d’explications qu’il m’adressait après sa rupture, j’ai dû répondre assez sommairement que mes rapports intimes avec la famille Wilkins m’imposaient la nécessité de ne plus l’accueillir comme auparavant. Notre correspondance en est restée là. Mais… qui passe à cheval devant cette fenêtre ?… Il m’a semblé reconnaître Ellenor !…

— C’est elle, effectivement, répondit miss Monro, après un rapide regard jeté sur la route. Je suis enchantée qu’elle ait enfin suivi mon conseil. Une promenade lui fera du bien. Dixon, vous le voyez, l’accompagne.

— Pauvre Dixon !… lui aussi est frustré de son legs. »

Quand M. Ness l’eut quittée, miss Monro, assise à son secrétaire, s’occupa immédiatement d’une lettre qu’elle voulait adresser le jour même à ses anciens amis de Chester. Fille du precentor[2] de la cathédrale, elle avait parmi les membres du canonicat un certain nombre de relations intimes, auprès de qui elle avait toujours songé à se retirer quand l’heure du repos aurait sonné pour elle. Elle leur demandait maintenant du travail, des leçons à donner, et rêvait déjà l’installation d’un modeste domicile où ses gains quotidiens, réunis au mince revenu d’Ellenor, leur permettraient de vivre honorablement.

Ellenor cependant, suivie de Dixon, s’acheminait au grand trot du côté d’une vaste lande déserte, située à six ou sept milles de Hamley. C’était là, bien loin de tout regard et de toute oreille indiscrète, qu’elle avait résolu de lui demander conseil. Il devinait sans doute ses intentions, car une fois sur la Monk’s heath, il se rapprocha de sa jeune maîtresse, qu’il avait jusqu’alors suivie à distance respectueuse.

« Dixon, lui dit-elle, on prétend que je dois quitter Ford-Bank.

— Je m’en doute bien, d’après tout ce qu’on dit en ville depuis la mort de monsieur.

— Vous savez sans doute que votre legs…

— Allez, allez, nul besoin de s’en inquiéter, interrompit-il avec une sorte de précipitation… Je n’en aurais voulu dans aucun cas… Il m’aurait semblé recevoir… »

… Le prix du sang, allait-il dire, mais il retint au passage ces derniers mots, qu’Ellenor suppléa de reste :

« Oh non, Dixon… le testament était antérieur de bien des années, lui répondit-elle en détournant la tête. Mais, à présent, que faut-il faire ?… Ford-Bank, je vous le répète, va être mis en location…

— Le revenu, j’imagine, est à mademoiselle ?… J’ai toujours compris que Ford-Bank lui appartenait en propre.

— Sans doute, sans doute… il ne s’agit pas de cela…, Mais, vous savez, Dixon, sous le grand liége…

— Ah ! oui, dit-il avec un accablement visible. J’y ai souvent pensé le jour, et il n’est guère de nuit que je n’en rêve…

— Comment admettre que je livre Ford-Bank à des étrangers ? s’écria Ellenor : ils pourraient donc tout bouleverser, changer les plantations, fouir la terre partout où il leur plaira ?… J’ai en moi la presque certitude que tout finira par se découvrir, et s’il fallait que le moindre blâme atteignît la mémoire de mon père…

— Cette mémoire, interrompit Dixon dont la physionomie prit à l’instant même une expression de souffrance, cette mémoire doit rester intacte. Je suis accoutumé, dès mon enfance, à voir les Wilkins respectés par tout Hamley. Ainsi en était-il de mon père avant que je fusse né… Avisons donc à préserver ce nom de toute souillure. Il doit y avoir quelques moyens pour cela… On met dans un bail tout ce qu’on veut… Vos trustees, comme on les appelle, peuvent interdire aux locataires de rien changer l’état actuel des lieux, soit en fait de plantations, soit qu’il s’agisse de fouiller et remuer le sol, aussi bien celui des jardins que celui des pacages ou des étables. De plus, sur une recommandation de vous, je présume que les nouveaux maîtres me garderaient volontiers, et j’aurais un peu l’œil à tout cela… Mais, en fin de compte, viendra le jour du Jugement dernier, où toute chose cachée doit apparaître en pleine lumière… Ah tenez, miss Ellenor, je suis un peu fatigué de vivre.

— Ne parlez pas ainsi, reprit affectueusement sa maîtresse… Je sais ce qui vous pèse… Mais rappelez-vous combien j’ai besoin d’un ami sûr, de sages conseils comme celui que vous venez de me donner… Vous n’êtes point malade, n’est-il pas vrai ? continua-t-elle avec une véritable anxiété.

— Pas le moins du monde, répondit-il, et j’ai la vie dure. Mon père, ma mère ont fini très-vieux. Mais j’ai un fardeau sur le cœur, et je gagerais bien qu’il en est ainsi de vous. N’importe ; il ne sera pas dit que nous aurons laissé déshonorer, une fois mort, votre brave homme de père que je me rappelle si brave, si joyeux, si doux au pauvre monde, et si charitable. »

Peu de paroles furent échangées ensuite, et ils s’en retournèrent comme ils étaient venus, Ellenor cherchant les moyens de placer Dixon auprès des futurs locataires, ce dernier évoquant les souvenirs de sa jeunesse et se rappelant ce qu’il était, trente ans plus tôt, à l’époque où il entrait comme groom chez le grand-père d’Ellenor. La gentille Molly, la fille de basse-cour, faisait alors la joie de son cœur. La gentille Molly reposait maintenant sous une des dalles du cimetière d’Hamley, et, sauf Dixon, bien peu d’êtres vivants auraient pu l’y aller chercher sans se tromper de chemin.



  1. Cent vingt livres sterling, représentent, à fort peu de chose près, 3,000 francs. (N.du T.)
  2. Maître des chœurs, grand chantre ; compte au nombre des dignitaires ecclésiastiques.