L’Île du docteur Moreau/XI

Traduction par Henry-D. Davray.
Mercure de France (p. 175-191).

XI

une catastrophe


Six semaines environ se passèrent, au bout desquelles je n’éprouvais, à l’égard de ces résultats des infâmes expériences de Moreau, d’autre sentiment que de l’aversion et du dégoût. Ma seule préoccupation était de fuir ces horribles caricatures de l’image du Créateur, pour revenir à l’agréable et salutaire commerce des hommes. Mes semblables, dont je me trouvais ainsi séparé, commencèrent à revêtir dans mes souvenirs une vertu et une beauté idylliques. Ma première amitié avec Montgomery ne progressa guère : sa longue séparation du reste de l’humanité, son vice secret d’ivrognerie, sa sympathie évidente pour les bêtes humaines, me le rendaient suspect. Plusieurs fois, je le laissai aller seul dans l’intérieur de l’île, car j’évitais de toutes façons d’avoir le moindre rapport avec les monstres. Peu à peu j’en vins à passer la plus grande partie de mon temps sur le rivage, cherchant des yeux quelque voile libératrice qui n’apparaissait jamais, et, un jour, s’abattit sur nous un épouvantable désastre qui revêtit d’une apparence entièrement différente l’étrange milieu où je me trouvais.

Ce fut environ sept ou huit semaines après mon arrivée — peut-être plus, car je n’avais pas pris la peine de compter le temps — que se produisit la catastrophe. Elle eut lieu de grand matin — vers six heures, je suppose. Je m’étais levé et j’avais déjeuné tôt, ayant été éveillé par le bruit que faisaient trois bipèdes rentrant des provisions de bois dans l’enclos.

Quand j’eus déjeuné, je m’avançai jusqu’à la barrière ouverte contre laquelle je m’appuyai, fumant une cigarette et jouissant de la fraîcheur du petit matin. Bientôt Moreau parut au tournant de la clôture et nous échangeâmes le bonjour. Il passa sans s’arrêter et je l’entendis, derrière moi, ouvrir puis refermer la porte de son laboratoire. J’étais alors si endurci par les abominations qui m’entouraient que j’entendis, sans la moindre émotion, sa victime, le puma femelle, au début de cette nouvelle journée de torture, accueillir son persécuteur avec un grognement presque tout à fait semblable à celui d’une virago en colère.

Alors quelque chose arriva. J’entendis derrière moi un cri aigu, une chute, et, me tournant, je vis arriver, droit sur moi, une face effrayante, ni humaine ni animale, mais infernale, sombre, couturée de cicatrices entrecroisées d’où suintaient encore des gouttes rouges, avec des yeux sans paupières et en flammes. Je levai le bras pour parer le coup qui m’envoya rouler de tout mon long avec un avant-bras cassé, et le monstre, enveloppé de lin et de bandages tachés de sang qui flottaient autour de lui, bondit par-dessus moi et s’enfuit. Roulant plusieurs fois sur moi-même, je dégringolai au bas de la grève, essayai de me relever et m’affaissai sur mon bras blessé. Alors Moreau parut, sa figure blême et massive d’apparence plus terrible encore avec le sang qui ruisselait de son front. Le revolver à la main, sans faire attention à moi, il s’élança immédiatement à la poursuite du puma.

Avec mon autre bras, je parvins à me relever. La bête emmaillotée courait à grands bonds dégingandés au long du rivage et Moreau la suivait. Elle tourna la tête et l’aperçut ; alors, et avec un brusque détour, elle s’avança vers le taillis. À chaque bond, elle augmentait son avance et je la vis s’enfoncer dans le sous-bois ; Moreau, courant de biais pour lui couper la retraite, tira et la manqua au moment où elle disparut. Puis, lui aussi s’évanouit dans l’amas confus des verdures.

Je restai un instant immobile, les yeux fixes ; enfin la douleur de mon bras cassé se fit vivement sentir et, avec un gémissement, je me mis sur pied.

À ce moment, Montgomery parut sur le seuil, le revolver à la main.

— Grand Dieu ! Prendick ! s’écria-t-il, sans apercevoir que j’étais blessé ! La brute est lâchée ! Elle a arraché la chaîne qui était scellée dans le mur. Les avez-vous vus ?… Qu’est-ce qu’il y a ? ajouta-t-il brusquement, en remarquant que je soutenais mon bras.

— J’étais là, sur la porte…, commençai-je.

Il s’avança et me prit le bras.

— Du sang sur la manche, dit-il en relevant la flanelle.

Il mit son arme dans sa poche, tâta et examina mon bras fort endolori et me ramena dans la chambre.

— C’est une fracture, déclara-t-il ; puis il ajouta : Dites-moi exactement ce qui s’est produit…

Je lui racontai ce que j’avais vu, en phrases entrecoupées par des spasmes de douleur, tandis que, très adroitement et rapidement, il me bandait le bras. Quand il eut fini, il me le mit en écharpe, se recula et me considéra.

— Ça va, hein ? demanda-t-il. Et maintenant…

Il réfléchit un instant, puis il sortit et ferma la barrière de l’enclos. Il resta quelque temps absent.

Je n’avais guère, en ce moment, d’autre inquiétude que ma blessure et le reste ne me semblait qu’un incident parmi toutes ces horribles choses. Je m’allongeai dans le fauteuil pliant, et, je dois l’avouer, je me mis à jurer et à maudire cette île. La souffrance sourde, qu’avait d’abord causée la fracture, s’était transformée en une douleur lancinante. Lorsque Montgomery revint, sa figure était toute pâle et il montrait, plus que de coutume, ses gencives inférieures.

— Je ne vois ni n’entends rien de lui, dit-il. Il m’est venu à l’idée qu’il pouvait peut-être avoir besoin de mon aide… C’était une brute vigoureuse… Elle a arraché sa chaîne, d’un seul coup…

Il me regardait, en parlant, avec ses yeux sans expression : il alla à la fenêtre, puis à la porte, et là, il se retourna.

— Je vais aller à sa recherche, conclut-il ; il y a un autre revolver que je vais vous laisser. À vous parler franchement, je me sens quelque peu inquiet.

Il prit l’arme et la posa à portée de ma main sur la table, puis il sortit, laissant dans l’air une inquiétude contagieuse. Je ne pus rester longtemps assis après qu’il fut parti, et, le revolver à la main, j’allai jusqu’à la porte.

La matinée était aussi calme que la mort. Il n’y avait pas le moindre murmure de vent, la mer luisait comme une glace polie, le ciel était vide et le rivage semblait désolé. Dans mon état de surexcitation et de fièvre, cette tranquillité des choses m’oppressa.

J’essayai de siffler et de chantonner, mais les airs mouraient sur mes lèvres. Je me repris à jurer — la seconde fois ce matin-là. Puis, j’allai jusqu’au coin de l’enclos et demeurai un instant à considérer le taillis vert qui avait englouti Moreau et Montgomery. Quand reviendraient-ils ? Et comment ?

Alors, au loin sur le rivage, un petit bipède gris apparut, descendit en courant jusqu’au flot et se mit à barboter ; je revins à la porte, puis retournai au coin de la clôture et commençai ainsi à aller et venir comme une sentinelle. Une fois, je m’arrêtai, entendant la voix lointaine de Montgomery qui criait : Oh-hé, Mo-reau ! Mon bras me faisait moins mal, mais il était encore fort douloureux. Je devins fébrile et la soif commença à me tourmenter. Mon ombre raccourcissait : j’épiai au loin le bipède jusqu’à ce qu’il eût disparu. Moreau et Montgomery n’allaient-ils plus revenir ? Trois oiseaux de mer commencèrent à se disputer quelque proie échouée.

Alors j’entendis, dans le lointain, derrière l’enclos, la détonation d’un coup de revolver ; puis, après un long silence, une seconde ; puis, plus proche encore, un hurlement suivi d’un autre lugubre intervalle de silence. Mon imagination se mit à l’œuvre pour me tourmenter. Puis, tout à coup, une détonation très proche.

Surpris, j’allai jusqu’au coin de l’enclos, et aperçus Montgomery, la figure rouge, les cheveux en désordre et une jambe de son pantalon déchirée au genou. Son visage exprimait une profonde consternation. Derrière lui, marchait gauchement le bipède M’ling, aux mâchoires duquel se voyaient quelques tâches brunes de sinistre augure.

— Il est revenu ? demanda-t-il.

— Moreau ? non.

— Mon Dieu !

Le malheureux était haletant, prêt à défaillir à chaque respiration.

— Rentrons ! fit-il en me prenant par le bras. Ils sont fous. Ils courent partout, affolés. Qu’a-t-il pu se passer ? Je ne sais pas. Je vais vous conter cela… dès que j’aurai repris haleine… Où est le cognac ?

Il entra en boitant dans la chambre et s’assit dans le fauteuil. M’ling s’allongea au dehors sur le seuil de la porte et commença à haleter, comme un chien. Je donnai à Montgomery un verre de cognac étendu d’eau. Il restait assis, regardant de ses yeux mornes droit devant lui et reprenant haleine. Au bout d’un instant, il commença à me raconter ce qui lui était arrivé.

Il avait suivi, pendant une certaine distance, la piste de Moreau et de la bête. Leur trace était d’abord assez nette, à cause des branchages cassés ou écrasés, des lambeaux de bandages arrachés et d’accidentelles traînées de sang sur les feuilles des buissons et des ronces. Pourtant, toutes foulées cessaient sur le sol pierreux qui s’étendait de l’autre côté du ruisseau où j’avais vu un bipède boire, et il avait erré au hasard, vers l’ouest, appelant Moreau. Alors M’ling l’avait rejoint, armé de sa hachette ; M’ling n’avait rien vu de l’affaire du puma, étant au dehors à abattre du bois, et il avait seulement entendu les appels. Ils avaient marché et appelé ensemble. Deux bipèdes s’étaient avancés en rampant et les avaient épiés à travers les taillis, avec une allure et des gestes furtifs dont la bizarrerie avait alarmé Montgomery. Il les interpella, mais ils s’enfuirent comme s’ils avaient été pris en faute. Il cessa ses appels et, après avoir erré quelque temps d’une manière indécise, il s’était déterminé à visiter les huttes.

Il trouva le ravin désert.

De plus en plus alarmé, il revint sur ses pas. Ce fut alors qu’il rencontra les deux Hommes-Porcs que j’avais vus gambader le soir de mon arrivée ; ils avaient du sang autour de la bouche et paraissaient vivement surexcités. Ils avançaient avec fracas à travers les fougères et s’arrêtèrent avec une expression féroce quand ils le virent. Quelque peu effrayé, il fit claquer son fouet, et, immédiatement, ils se précipitèrent sur lui. Jamais encore une de ces bêtes humanisées n’avait eu cette audace. Il fit sauter la cervelle du premier, et M’ling se jeta sur l’autre ; les deux êtres roulèrent à terre, mais M’ling eut le dessus et enfonça ses dents dans la gorge de l’autre ; Montgomery l’acheva d’un coup de revolver, et il eut quelque difficulté à ramener M’ling avec lui.

De là, ils étaient revenus en hâte vers l’enclos. En route, M’ling s’était tout à coup précipité dans un fourré, d’où il ramena une de ces espèces d’ocelot, tout taché de sang lui aussi et boitant à cause d’une blessure au pied. La bête s’enfuit un instant, puis se retourna sauvagement pour tenir tête, et Montgomery — assez inutilement à mon avis — lui avait envoyé une balle.

— Qu’est-ce que tout cela veut dire ? demandai-je.

Il secoua la tête et avala une nouvelle rasade de cognac.

Quand je vis Montgomery ingurgiter cette troisième dose, je pris sur moi d’intervenir. Il était déjà à moitié gris. Je lui fis remarquer que quelque chose de sérieux avait certainement dû arriver à Moreau, sans quoi il serait de retour, et qu’il nous incombait d’aller nous assurer de son sort. Montgomery souleva quelques vagues objections et finit par y consentir. Nous prîmes quelque nourriture et nous partîmes avec M’ling.

C’est sans doute à cause de la tension de mon esprit à ce moment que, même encore maintenant, ce départ, dans l’ardente tranquillité de l’après-midi tropicale, est demeuré pour moi une impression singulièrement vivace. M’ling marchait en tête, les épaules courbées, son étrange tête noire se mouvant avec de rapides tressaillements, tandis qu’il fouillait du regard chacun des côtés de notre chemin. Il était sans armes, car il avait laissé tomber sa hachette dans sa lutte avec l’Homme-Porc. Quand il se battait, ses dents étaient ses véritables armes. Montgomery suivait, l’allure trébuchante, les mains dans ses poches et la tête basse. Il était hébété et de méchante humeur avec moi, à cause du cognac. J’avais le bras gauche en écharpe, — heureux pour moi que ce fût le bras gauche, — et dans la main droite je serrais mon revolver.

Nous suivîmes un sentier étroit à travers la sauvage luxuriance de l’île, nous dirigeant vers le nord-ouest. Soudain M’ling s’arrêta, immobile et aux aguets. Montgomery se heurta contre lui, et s’arrêta aussi. Puis, écoutant tous trois attentivement, nous entendîmes, venant à travers les arbres, un bruit de voix et de pas qui s’approchaient.

— Il est mort, disait une voix profonde et vibrante.

— Il n’est pas mort, il n’est pas mort, jacassait une autre.

— Nous avons vu, nous avons vu, répondaient plusieurs voix.

— Hé !… cria soudain, Montgomery, hé !… là-bas !

— Que le diable vous emporte ! fis-je en armant mon revolver.

Il y eut un silence suivi de craquements parmi les végétations entrelacées, puis, ici et là, apparurent une demi-douzaine de figures, d’étranges faces, éclairées d’une étrange lumière. M’ling fit entendre un rauque grognement. Je reconnus l’Homme-Singe — à vrai dire, j’avais déjà identifié sa voix — et deux des créatures brunes emmaillotées de blanc que j’avais vues dans la chaloupe. Il y avait, avec eux, les deux brutes tachetées et cet être gris et horriblement contrefait qui enseignait la Loi, avec de longs poils gris tombant de ses joues, ses sourcils épais et les mèches grises dégringolant en deux flots sur son front fuyant, être pesant et sans visage, avec d’étranges yeux rouges qui, du milieu des verdures, nous épiaient curieusement.

Pendant un instant nul ne parla.

— Qui… a dit… qu’il était mort ? demanda Montgomery entre deux hoquets.

L’Homme-Singe jeta un regard furtif au monstre gris.

— Il est mort, affirma le monstre : ils ont vu.

Il n’y avait en tous cas rien de menaçant dans cette troupe. Ils paraissaient intrigués et vaguement terrifiés.

— Où est-il ? demanda Montgomery.

— Là-bas, fit le monstre en étendant le bras.

— Est-ce qu’il y a une Loi maintenant ? demanda le Singe.

— Est-ce qu’il y aura encore ceci et cela ? Est-ce vrai qu’il est mort ? Y a-t-il une Loi ? répéta le bipède vêtu de blanc.

— Y a-t-il une Loi, toi, l’Autre avec le fouet ? Est-il mort ? questionna le monstre aux poils gris.

Et tous nous examinaient attentivement.

— Prendick, dit Montgomery en tournant vers moi ses yeux mornes, il est mort… c’est évident.

Je m’étais tenu derrière lui pendant tout le précédent colloque. Je commençai à comprendre ce qu’il en était réellement, et, me plaçant vivement devant lui, je parlai d’une voix assurée :

— Enfants de la Loi, il n’est pas mort.

M’ling tourna vers moi ses yeux vifs.

— Il a changé de forme, continuai-je — il a changé de corps. Pendant un certain temps, vous ne le verrez plus. Il est… là — je levai ma main vers le ciel — d’où il vous surveille. Vous ne pouvez le voir, mais lui vous voit. Redoutez la Loi.

Je les fixais délibérément : ils reculèrent.

— Il est grandi ! Il est bon ! dit l’Homme-Singe, en levant craintivement les yeux vers les épais feuillages.

— Et l’autre Chose ? demandai-je.

— La Chose qui saignait et qui courait en hurlant et en pleurant — elle est morte aussi, répondit le monstre gris, qui me suivait du regard.

— Ça, c’est parfait, grommela Montgomery.

— L’Autre avec le fouet… commença le monstre gris.

— Eh ! bien ? fis-je.

— … a dit qu’il était mort.

Mais Montgomery n’était pas assez ivre pour ne pas avoir compris quel mobile m’avait fait nier la mort de Moreau.

— Il n’est pas mort, confirma-t-il lentement. Pas mort du tout. Pas plus mort que moi.

— Il y en a, repris-je, qui ont transgressé la Loi. Ils mourront. Certains sont morts déjà. Montrez-nous maintenant où se trouve son corps, le corps qu’il a rejeté parce qu’il n’en avait plus besoin.

— C’est par ici, Homme qui marches dans la mer, dit le monstre.

Alors, guidés par ces six créatures, nous avançâmes à travers le chaos des fougères, des lianes et des troncs, vers le nord-ouest. Tout à coup, il y eut un hurlement, un craquement parmi les branches, et un petit homoncule rose arriva vers nous en poussant des cris. Immédiatement après parut un monstre tout trempé de sang, le poursuivant à toute vitesse et qui fut sur nous avant d’avoir pu se détourner. Le monstre gris bondit de côté ; M’ling sauta sur l’autre en grondant, et fut renversé, Montgomery tira, manqua son coup, baissa la tête, tendit le bras en avant et fit demi-tour pour s’enfuir. Je tirai alors, et le monstre avança encore ; je tirai, de nouveau, à bout portant dans son horrible face. Je vis ses traits s’évanouir dans un éclair, et sa figure fut comme enfoncée. Pourtant, il passa contre moi, saisit Montgomery et, sans le lâcher, tomba de tout son long, l’entraîna dans sa chute, tandis que le secouaient les derniers spasmes de l’agonie.

Je me retrouvai seul avec M’ling, la brute morte et Montgomery par terre. Enfin, ce dernier se releva lentement et considéra, d’un air hébété, la tête fracassée de la bête auprès de lui. Cela le dégrisa à moitié et il se remit d’aplomb sur ses pieds. Alors j’aperçus le monstre gris qui, avec précaution, revenait vers nous.

— Regarde ! et je montrai du doigt la bête massacrée. Il y a encore une Loi, et celui-ci l’avait transgressée.

Le monstre examinait le cadavre.

— Il envoie le feu qui tue, dit-il de sa voix profonde, répétant quelque fragment du rituel.

Les autres se rapprochèrent et regardèrent.

Enfin, nous nous mîmes en route dans la direction de l’extrémité occidentale de l’île. Nous trouvâmes le corps rongé et mutilé du puma, l’épaule fracassée par une balle, et, à environ vingt mètres de là, nous découvrîmes celui que nous cherchions. Il gisait la face contre terre, dans un espace trépigné, au milieu d’un fourré de roseaux. Il avait une main presque entièrement séparée du poignet et ses cheveux argentés étaient souillés de sang. Sa tête avait été meurtrie par les chaînes du puma, et les roseaux, écrasés sous lui, étaient tout sanglants. Nous ne pûmes retrouver son revolver. Montgomery retourna le corps.

Après de fréquentes haltes et avec l’aide des sept bipèdes qui nous accompagnaient — car il était grand et lourd — nous rapportâmes son cadavre à l’enclos. La nuit tombait. Par deux fois nous entendîmes d’invisibles créatures hurler et gronder, au passage de notre petite troupe, et une fois l’homoncule rose vint nous épier, puis disparut. Mais nous ne fûmes pas attaqués. À l’entrée de l’enclos, la troupe des bipèdes nous laissa — et M’ling s’en alla avec eux. Nous nous enfermâmes soigneusement et nous transportâmes dans la cour, sur un tas de fagots, le cadavre mutilé de Moreau.

Après quoi, pénétrant dans le laboratoire, nous achevâmes tout ce qui s’y trouvait de vivant.