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Victor Magen (1p. 371-427).



L’Île des fleurs


On sait que les efforts des Anglais pour s’emparer du Canada furent long-temps infructueux, et que même, après que ces succès partiels les eurent rendus maîtres de Québec, leurs rivaux conservaient encore assez de puissance pour les inquiéter dans leurs nouvelles conquêtes. En 1760, M. de Lévis, successeur du brave Montcalm, tenta de reprendre la capitale du Bas Canada ; mais il fut repoussé sur Montréal, où M. de Vaudreuil, gouverneur de la province, avait établi sa résidence, et là il concentra toutes ses forces, résolu de se défendre jusqu’à la dernière extrémité. Bientôt il apprit que les ennemis approchaient, et approchaient en vainqueurs ; l’île aux Noix, l’une des clefs de la contrée, était en leur pouvoir ; des milliers de colons augmentaient leurs rangs, et les sauvages prêtaient l’appui de leur courage sanguinaire pour achever de subjuguer la Nouvelle France. Il ne restait plus d’autre espoir à ses défenseurs que celui de vendre chèrement ce qu’ils ne pouvaient sauver. En ce temps d’excitation et d’inquiétude on a remarqué, comme dans toutes les grandes crises politiques, des incidens particuliers dont l’intérêt romanesque donne une couleur moins monotone aux détails arides de l’histoire Parmi les traditions que nous ayons eu le bonheur de recueillir sur cette époque, l’anecdote suivante nous a paru la plus touchante ; nous tâcherons de la rapporter telle qu’elle nous fut contée par une jolie Française-Canadienne, eu vue de l’île singulière, où plusieurs scènes de cette petite histoire se sont passées.



Pendant l’été de 1760, vers la fin d’une belle journée, un jeune homme dont la tournure et le costume indiquaient un des principaux habitans de Montréal, s’arrêta devant le portail de l’église des Récollets, pour en considérer les sculptures. Il fut tiré de la rêverie où l’avait plongé la contemplation de ces emblèmes de mortalité par le bruit d’une porte que l’on ouvrit tout près de lui, et que le moine qui en sortit, pressé de remplir quelque mission importante, négligea de refermer. Attiré par l’ombrage agréable de ces ormes superbes que la main sacrilége du prétendu perfectionnement moderne a renversés de nos jours, le jeune homme entra dans la vaste et belle cour du monastère, déposa sous l’un des arbres son épée et son chapeau orné de plumes et se disposait à se reposer un instant sur le gazon frais et touffu, lorsque, apercevant le père Clément, supérieur du couvent, il se tint debout dans une attitude respectueuse. Le moine s’avança vers lui, et le bénit avec une douce ferveur, qui montrait que son cœur était d’accord avec ses lèvres lorsqu’il implorait le ciel pour l’un de ses semblables. « Mon père, » lui dit le jeune visiteur, « je mériterais plutôt des reproches que cet accueil plein de bonté, puisque je me suis introduit en ce lieu sans y être autorisé. — Sois le bienvenu, mon fils, dans cette enceinte sacrée, » répondit le vieillard. « Je te connais pour un des officiers de M. de Vaudreuil, l’un des défenseurs de la foi, de la sainte Église. Cette terre, ces murs sacrés, seront toujours un asile ouvert à ceux qui te ressemblent. Mon devoir m’appelle dehors ; mais tu peux jouir librement dans cette solitude du repos que les fatigues de la guerre ou les travaux du conseil t’ont peut-être rendu nécessaire. »

— « Je vous rends graces, mon père, » dit le jeune homme, « je ne suis fatigué ni de corps, ni d’esprit ; la fraîcheur attrayante de ce lieu m’a seule invité à y pénétrer. Maintenant la chaleur est moins accablante, et je sortirai avec vous. »

— « J’attends, pour me rendre où je suis attendu, le retour de frère Ambroise, qui vient de sortir pour avoir des nouvelles d’un mourant auquel j’ai administré les derniers sacremens il n’y a pas une heure. »

— « Vous parlez d’Eugène Bougainville, mon père. — Oui, mon fils ; ne savez-vous rien de son état présent ? — Je n’en ai rien appris depuis ce matin, et l’on croyait alors que sa dernière heure n’était pas éloignée ; mais je craignais encore, avec tous ceux qui s’intéressent à lui, qu’il ne pût guérir pour subir une destinée bien plus cruelle que la mort. »

— « Le ciel est plus compatissant que les hommes ; il le sauvera de l’ignominie à laquelle il serait condamné s’il vivait. »

— « Peut-être, mon père, le croyez-vous coupable des crimes dont il est accusé ? »

— « Je crois que ses passions mal gouvernées l’ont entraîné à des folies de jeunesse ; mais je le crois innocent de tout acte, de toute pensée de trahison envers son roi et son pays ; bien plus, je le crois aussi sincèrement dévoué à l’un et à l’autre que l’était ce Montcalm, ce généreux guerrier qui se réjouit de mourir lorsqu’il apprit que l’ennemi triomphait. »

En ce moment le frère Ambroise rentra, et dit que Bougainville existait encore ; mais que l’on ne supposait pas qu’il pût passer la journée. « Dieu l’assiste dans ce terrible passage, » dit le père Clément en faisant le signe de la croix. Après quelques minutes employées par les trois personnages à prier tacitement, le jeune officier reprit son chapeau, rattacha son épée, et, s’adressant au supérieur : « Mon père, » lui dit-il, « vous paraissez instruit des particularités de l’histoire de M. de Bougainville, et si ma demande ne vous semble pas indiscrète, je serais heureux de les apprendre de vous. Arrivé d’hier seulement à Montréal, je ne sais de cette déplorable affaire que ce qui m’a été conté par des personnes ignorantes ou prévenues, et je désire entendre la vérité de la bouche de quelqu’un dont le caractère et la position lui permettent de la dire. — Vous saurez tout ce qui m’est connu, mon fils ; je me félicite de pouvoir justifier un innocent calomnié. Mais mon devoir m’appelle loin d’ici, et je vous invite à n’accompagner dans ma course, nous traiterons ce sujet en cheminant. »

Le jeune homme accepta la proposition, il sortit avec le supérieur ; et, tout en descendant l’une des rues étroites qui coupent la ville à angles droits, le dernier commença sans préambule le suivant récit.

« Eugène de Bougainville eut le malheur de perdre ses parens lorsqu’il était encore dans la première enfance. Ils étaient nobles, riches et alliés éloignés de notre gouverneur, M. de Vaudreuil, auquel ils confièrent leur fils orphelin, et qui remplit dignement la charge que cette confiance lui imposait. Le jeune Bougainville paya ses soins vraiment paternels, par la soumission et la tendresse qui leur étaient dues, et jouit de la faveur de son tuteur jusqu’à l’époque où, après un séjour de quelques années dans ce pays, il prit un attachement que M. de Vaudreuil refusa d’approuver et de sanctionner. L’objet de cet attachement était la fille d’un officier français et d’une Indienne dont la rare beauté et l’intelligence remarquable l’avaient captivé. Comme il était maître d’une grande fortune, il fit donner une éducation brillante à celle qu’il aimait, la convertit à sa religion, et l’épousa, bien qu’il appartînt à une famille considérable. Peu de temps après son mariage, les devoirs de son état l’appelèrent dans une partie éloignée de la colonie, et il mit sa femme sous la protection des sœurs de l’Hôtel-Dieu pendant son absence. Bientôt il périt victime de la barbarie des sauvages et sa veuve le suivit de près, laissant une petite fille, d’environ deux ans, aux soins et à l’amitié des religieuses. Cette enfant faisait les délices de la communauté, quand un jour elle disparut avec sa nourrice indienne, qui avait toujours montré une aversion décidée pour les habitudes de la civilisation. Deux années s’écoulèrent, au bout desquelles, soit par caprice, soit par quelque motif que Ion ne connut jamais, cette femme remit l’enfant à la porte du couvent, sans se montrer elle-même, sans doute pour éviter de répondre aux questions qu’on lui aurait adressées. Aimée de L… (c’était le nom de la jeune orpheline), Aimée n’avait oublié, ni son premier asile, ni celles qui avaient protégé son enfance, et parut les revoir avec plaisir ; mais la contrainte comparative dans laquelle il fallait qu’elle vécût, la fatiguait évidemment, et l’on voyait qu’elle s’était fortement attachée à la vie errante et libre qu’elle avait menée avec sa nourrice. Toutefois, elle demeura avec les sœurs jusqu’à l’âge de douze ans, et s’enfuit alors une seconde fois. Dix mois après, les religieuses la trouvèrent un matin dans leur chapelle, occupée à parer l’autel de fleurs. À force de prières et de caresses, elles l’engagèrent à rentrer dans la maison, et ce fut dans le cours de l’année suivante, qu’Eugène de Bougainville la vit, l’aima et se fit aimer d’elle. Les défenses de la supérieure, les reproches de M. de Vaudreuil ne purent empêcher ces deux amans de se voir, de s’écrire, de se promettre une éternelle fidélité. La supérieure n’osait employer avec Aimée des mesures trop sévères, sachant trop bien qu’elle n’hésiterait pas à fuir dans les déserts, aussitôt qu’elle pourrait craindre que I’on n’attentât à sa liberté. On continua donc de lui permettre, comme elle y avait été accoutumée, de passer plusieurs heures dans le jardin ou dans le salon de la supérieure, avec un livre ou quelque ouvrage, au lieu de se joindre aux travaux des sœurs dans l’intérieur du couvent. Tous les visiteurs que la curiosité ou des affaires amenaient à l’Hôtel-Dieu, avaient ainsi occasion de la voir, et un grand nombre y étaient attirés par la réputation de sa merveilleuse beauté. Elle inspira de l’amour à Eugène de Bougainville, et malheureusement aussi, à Augustin Duplessis, ami du premier. Dès lors toute amitié cessa entre les deux jeunes hommes, et fut remplacée par la haine. Du Plessis, impétueux et dénué des principes d’honneur et de délicatesse qui eussent dirigé Eugène dans les mêmes circonstances, conçut pour Aimée une passion violente, et s’efforça d’enlever son cœur à son ami par tous les moyens possibles. Quand il se vit repoussé avec mépris, il ne cessa point ses persécutions, et pour se venger de son rival, tâcha d’exciter en lui des soupçons sur la fidélité de sa maîtresse. Bougainville endura ses attaques, pendant quelque temps, avec assez de patience. Mais un jour, à la table de M. de Vaudreuil, du Plessis osa se permettre des mots injurieux pour la réputation d’Aimée, et l’indignation de son amant ne put se contenir davantage. Il se leva, et sans considérer ce qu’il devait à des officiers, ses supérieurs en grade et en âge, il s’approcha de l’offenseur, l’œil en feu, le bras levé, et l’aurait terrassé, si les assistans ne l’eussent arrêté. La voix de M. de Vaudreuil le rappela à lui-même ; mais ne pouvant se rendre maître de sa colère, il sortit et fit sommer du Plessis de lui faire raison, les armes à la main, des faussetés qu’il avait avancées. Ils se battirent, du Plessis reçut dans la poitrine un coup d’épée et tomba en déclarant qu’il avait parlé comme un vil calomniateur. Malgré cet aveu qui prouva ses torts, sa famille et ses amis, indignés de sa mort, demandèrent le sang de son meurtrier, et en appelèrent à M. de Vaudreuil comme dispensateur de la justice, pour que son pupille fût livré à toutes les rigueurs des lois. Ce devoir pénible fut épargné au marquis, par la fuite d’Eugène, qui prit à la hâte congé d’Aimée et sortit de l’île. Personne ne sut de quel côté il tourna ses pas ; et plusieurs pensèrent qu’il avait passé dans l’armée anglaise. Les parens de du Plessis accréditèrent ces bruits déshonorans pour le jeune Bougainville ; et tant de circonstances semblaient les confirmer, que M. de Vaudreuil lui-même, ne recevant aucunes nouvelles du fugitif, crut enfin à son apostasie. On ne put savoir non plus ce qu’était devenue Aimée, qui disparut huit jours après le départ de son amant : seulement on avait remarqué vers ce temps un léger canot balancé sur les flots des effrayans rapides de la Chine, et s’approchant de l’île solitaire qui gîte au milieu de leurs brisans. On pensa qu’elle était dans le canot ; car il était connu que cette île avait été sa retraite pendant ses absences du couvent ; et nul être humain, hors sa nourrice ou elle-même, n’aurait tenté d’y aborder. Mais pour revenir à Bougainville, vous savez sans doute qu’un parti de Français le tira dernièrement des mains d’une bande de Mohawks, de l’autre côté du fleuve, et qu’il fut ramené ici blessé, mourant et prisonnier.

Il ne pouvait parler, et malheureusement l’on trouva sur lui des lettres des généraux anglais, dans lesquelles il était invité à joindre leurs drapeaux victorieux ; et ces lettres, bien qu’elles ne renfermassent rien qui prouvât son consentement à ce qui lui était proposé, furent considérées comme des preuves de sa trahison. On récusa le témoignage d’un serviteur fidèle qui ne l’avait point quitté depuis sa fuite : il déclarait qu’après être partis de Montréal pour rejoindre l’armée française, son maître et lui furent pris par des Mohawks, qui les retinrent captifs, en leur promettant de jour en jour de les conduire à Québec, jusqu’à ce qu’enfin, dans une rencontre avec une nation ennemie des Mohawks, M. de Bougainville reçut les blessures que l’état dans lequel on le voyait devait faire juger mortelles. Le gouverneur croit cette déposition vraie ; mais l’opinion publique s’est d’abord prononcée avec tant de force contre son pupille, et tant de circonstances lui sont défavorables, qu’il craint d’être accusé de partialité s’il refuse de sévir contre lui. Cependant son cœur est déchiré par l’infortune de celui qu’il a si long-temps regardé comme un fils ; il sent, ainsi que moi, qu’il ne peut échapper à la honte qu’en cessant de vivre, et voit avec une résignation douloureuse la probabilité de sa fin prochaine. Déjà il a fait ses adieux au malheureux jeune homme, qui n’a point reconnu son bienfaiteur. Le marquis n’a même pas osé recevoir le prisonnier dans son hôtel en ville, et l’unique marque de bonté qu’il se soit permise à son égard, a été de le faire transporter dans sa maison de campagne, où il achève sa vie sans autre secours que ceux de son domestique. C’est là, mon fils, tout ce que je puis vous apprendre. Nous voici devant l’église de l’hôtel. Bien ; venez-y prier avec moi pour les ennemis acharnés de Bougainville, et pour la paix de son âme prête à quitter ce monde. »

Profondément touché de ce récit, le jeune officier s’inclinait en signe de consentement, lorsqu’un gentilhomme de la suite du gouverneur l’aborda, et l’invita à se rendre immédiatement chez lui. Il dut obéir à cet ordre, mais il expliqua le motif de sa retraite au père Clément, le remercia de sa complaisance, et demanda sa bénédiction avant de partir.

C’était un jour de fête : l’église était embaumée du parfum de l’encens et des fleurs qui ornaient les châsses et les autels, que des cierges nombreux éclairaient. Le père Clément, dans un véritable esprit d’humilité et de charité, implora la miséricorde de Dieu pour l’ame qui allait passer à l’éternité. Absorbé dans ses pieuses pensées, il ne s’apercevait pas qu’une autre voix s’adressait au ciel près de lui ; enfin, un soupir à demi étouffé parvint à son oreille, et l’engagea à se lever et à regarder autour de lui, afin de découvrir d’où partait ce signe d’un cœur affligé. Un faible jour pénétrait dans l’édifice par un petit nombre de fenêtres étroites et très-élevées, et la lueur des cierges ne s’étendait pas beaucoup au delà des images au tour desquelles ils étaient placés Toutefois, à travers cette obscurité, le bon père distingua, non loin de l’endroit où il se trouvait, une femme prosternée devant un autel. Son front touchait presque la terre ; son visage était voilé ; son attitude indiquait la dévotion la plus humble, la plus profonde. Le prêtre, véritable disciple de son divin maître, avait la céleste bonté d’un Fénélon ou d’un Chéverus, et la plus tendre compassion le saisit à la vue des tressaillemens convulsifs qui agitaient à chaque instant la suppliante. En examinant avec attention sa taille jeune et d’une proportion parfaite, il crut reconnaître une personne pour laquelle un singulier concours de circonstances excitait son intérêt au plus haut degré. Son costume ne ressemblait ni à celui des paysannes des environs, ni à l’habit d’aucun ordre religieux. Elle était vêtue d’une robe noire flottante, serrée d’une ceinture richement brodée à la manière des sauvages, mais d’un goût moins baroque, et rattachée avec une agrafe d’or. Un long manteau de drap de couleur foncée, orné d’une broderie étrusque et bordé de fourrures, couvrait ses épaules ; un bouton d’or le fixait sur sa poitrine. Le voile transparent qui couvrait en partie ses traits, laissait apercevoir une profusion de cheveux noirs et brillans, dont les boucles légères faisaient ressortir la blancheur éclatante du beau col autour duquel elles jouaient. Une petite main blanche, délicate, semblable à Un flocon de neige, reposait sur la balustrade de l’autel, et sur cette main brillait une bague que le père Clément avait souvent remarquée au doigt d’Aimée. À la vue de cette bague qu’il savait avoir été donnée par Eugène à son amante comme un gage de sa fidélité, les doutes du bon prêtre cessèrent, et il n’attendit pour aborder la jeune femme que la fin de sa prière. En ce moment, elle en prononçait les derniers mots presque à haute voix, « Dieu puissant,» disait-elle, « tu peux le sauver ! Vierge sainte, prie pour moi, ferme la tombe qui s’ouvre pour le recevoir !» Se relevant alors, elle jeta son voile en arrière, et découvrit un visage qui, même dans l’affliction et les larmes, était rayonnant d’une angélique beauté. Elle se croyait seule avec Dieu ; mais quand elle aperçut le moine, une paleur livide couvrit ses joues, et fut suivie aussitôt d’une vive rougeur. L’excellent homme avait été un père et pour elle et pour son amant ; elle lisait sur sa figure vénérable la pitié que lui inspiraient leurs infortunes, et ne pouvant résister à sa douleur, ses sanglots redoublèrent, et elle tomba sans force sur les marches de l’autel. Le père Clément, vivement touché, accourut vers elle, et l’aida à se relever.

— « Ma fille, » dit-il, « tu viens de te recommander à la divine miséricorde par une humble prière, tu as parlé le langage de la contrition, de la soumission, prends garde maintenant de souiller cette terre sacrée par les larmes d’une passion terrestre. »

— « Mon père, ne me reprochez pas ces larmes, » dit la malheureuse fille d’une voix entre-coupée, « Dieu les permet ; c’est lui qui m’a affligée, pourrait-il briser dans sa colère le faible roseau sur lequel sa main s’est appesantie ? »

— « Sa bonté est immense, ma fille. Je voudrais te faire sentir que, s’il t’a châtiée, c’est peut-être pour te rappeler à lui, à des devoirs qu’un attachement mondain a pu te faire négliger ; peut-être, en frappant ton idole-, a-t-il voulu vous convaincre l’un et l’autre de votre impuissance, de votre néant. »

— « Mon père, Dieu a formé mon cœur pour les tendres affections, pourquoi me punirait-il parce que j’aurais cédé aux émotions innocentes dont il m’a rendu susceptible ? Jamais je n’ai négligé mes devoirs envers lui. Chaque matin ma première pensée est pour mon créateur, chaque soir ma dernière action est une prière ; l’idée d’un Dieu protecteur s’est toujours mêlée à mes rêves de bonheur futur. »

— « Cependant tu as fui les lieux où il est adoré, les autels où son image est révérée ; tu as renoncé aux œuvres de charité qu’il était de ton devoir d’accomplir dans cette sainte maison, pour aller au milieu des déserts, où pas un chant ne s’élève en l’honneur du Très-Haut, où l’éternel n’a point de temple ! »

— « Mon père, l’univers est son temple. Comment un étroit espace que des mains humaines ont séparé du reste de la terre, serait-il exclusivement consacré à son service ? Pensez-vous que l’humble offrande d’un cœur soumis et sincèrement repentant de ses fautes, soit rejetée du créateur, parce qu’elle lui est adressée du sein de la solitude où ses plus beaux ouvrages rappellent seuls sa présence ? Oui, dans mon île hospitalière je l’ai prié avec une ferveur aussi vive, aussi pure que lorsque au milieu d’une foule dévote je me prosternais devant ce saint autel et ces objets consacrés. »

— « Il est donc vrai, » dit le père Clément avec plus de tristesse que de colère, « il est donc vrai, vous avez habité cette île déserte, vous avez bravé la fureur de ces effrayans rapides qui en défendent l’approche, et préféré leur bruit discordant aux sons majestueux de l’orgue, aux chants religieux de ces saintes filles qui vous ont nourrie dans leur sein comme un enfant chéri ? »

— « Et que j’aime avec toute la tendresse d’une fille, en y joignant une reconnaissance plus que filiale. Croyez que je n’oublierai jamais ni leurs bontés, ni leurs pieux enseignemens que je n’ai jamais cessé et ne cesserai jamais de suivre. Mais ma mère était un enfant des forêts, elle m’a transmis avec son sang l’amour de la nature, de la liberté. Mon oreille n’est jamais fatiguée de la musique de ces vagues turbulentes dont vous parlez avec tant d’horreur. Ma dévotion s’enflamme en contemplant l’immense voûte du ciel soit lorsque le soleil radieux du midi l’éclaire, soit lorsqu’elle est ornée par des myriades d’étoiles ; et mon œil parcourt avec un délice toujours nouveau le paysage inculte et ses aspects si riches, si variés. »

— « C’est là de l’enthousiasme propre à la première jeunesse et que le temps et les chagrins qu’il amène auront bientôt amorti. Alors, ma fille, tu regretteras l’asile paisible que tu as abandonné. Viens donc, pauvre brebis trop long-temps égarée, laisse-moi te ramener au bercail. Tous les liens qui te rattachaient à la terre sont brisés, mais souviens-toi que tu peux gagner ici par tes œuvres une éternelle félicité. »

— « Mon père, vous m’avez dit que Dieu était présent en tous lieux, et j’ai senti qu’il était avec moi dans cette île que vous regardez comme un affreux désert. Là mes mains lui ont élevé un autel de gazon tel que celui sur lequel le pieux Abel lui offrait les premier-nés de son troupeau ; de belles fleurs y répandent chaque jour leur parfum, des flambeaux y sont allumés en l’honneur de la Vierge. Quand ma nourrice m’emmena encore enfant dans ce lieu sauvage, à son exemple, je m’attachai à ces bocages fleuris, à ces vertes prairies qu’elle me faisait admirer. Elle m’enseigna aussi dès que j’en eus la force à conduire un léger canot à travers les brisans, à le diriger vers le seul point accessible de l’île, où nous vivions tranquilles, sûres qu’aucun être humain ne viendrait troubler notre solitude. Des animaux inoffensifs l’habitaient seuls avec nous, et d’excellens fruits, du miel, des racines, et le lait de quelques chèvres apprivoisées, nous fournissaient des alimens agréables et sains. »

— « Pourquoi, ma fille, après un retour volontaire, abandonnâtes-vous une seconde fois cette sainte maison ? »

— « Ma bonne nourrice craignant que sa mort ne me laissât sans protection, dans un âge où je ne pouvais me suffire à moi-même, me ramena un soir à Montréal, et me déposa dans la chapelle de l’Hôtel-Dieu, où vous savez que les sœurs me retrouvèrent. Quelques années après elle vint me chercher, et je n’hésitai pas à la suivre ; mais je sentis bientôt le besoin de revoir celles à qui je devais tout, celles qui m’avaient appris à connaître Dieu, à le servir. Je voulus un jour venir faire mes dévotions dans notre église, et mêlée à la foule, voir mes anciennes amies sans en être vue, puis retourner dans ma retraite. Il en advint autrement, je cédai aux douces prières des sœurs, et quand je vis pour la première fois Bougainville, » continua-t-elle en rougissant et en versant d’abondantes larmes, « je commençais à aimer la tranquillité du cloître, à penser que je pourrais y vivre heureuse. Il fit changer tous mes sentimens, tous mes projets ; ma dévotion devint encore plus ardente lorsque j’eus à remercier le ciel de m’avoir fait connaître une nouvelle source de bonheur ; mais je sentis que je ne pouvais servir Dieu comme je le devais, si je n’étais pas unie à mon Eugène. Vous connaissez les progrès de notre attachement, et les circonstances qui nous ont séparés. Lorsque Bougainville vint me dire adieu, je le suppliai de fuir avec moi dans l’île, où il serait en sûreté ; mais il aima mieux rejoindre les troupes françaises et continuer à servir son pays en attendant que la grace qu’il comptait solliciter du roi, lui permît de revenir à Montréal. Quant à moi, je résolus de me retirer dans ma solitude autrefois si chérie. J’avais besoin de son silence, de son isolement pour me livrer sans contrainte à la tristesse de mon cœur. Un signal placé sur le rivage, dans un lieu convenu, devait m’avertir du retour d’Eugène, et pendant de longs jours, de longues semaines, je l’attendis vainement. Enfin, ce matin même je l’aperçus à l’instant où j’étais prête à me désespérer. Je lançai mon canot à la rencontre, non, hélas ! de mon cher Bougainville, mais de son fidèle Gaston, qui m’apprit les funestes nouvelles que vous savez, mon père, si j’en juge par vos regards compatissans. »

— « Et vous l’avez vu, ma fille. »

— « Je l’ai vu,… je l’ai vu mourant ! Il m’a regardée sans me reconnaître : l’angoisse de ce moment a été sans doute plus amère que celle de la mort. Mais quelle joie a succédé à cette angoisse ? Ma nourrice était avec moi ; elle examina sa blessure ; elle est renommée dans l’art de guérir parmi ses compatriotes, et elle m’assura qu’on pourrait le sauver. »

— « Impossible, mon enfant ! On a lieu de croire que la flèche qui l’a blessé était empoisonnée. Ta nourrice ne voulait qu’éveiller en toi de fausses espérances pour calmer tes craintes présentes. »

— « Non, mon père, cela ne peut être : jamais elle ne m’a trompée ; voudrait-elle le faire en un tel moment ? Mais il faut que je parte ; le jour baisse, je ne puis demeurer plus longtemps ici. »

— « Partir ! à cette heure ! Où voulez-vous aller, ma fille ? Dans quel dessein vous éloignez-vous encore de ce saint asile ?»

— « Ne m’interrogez pas, au nom du ciel, mon père. S’il est sauvé, vous saurez tout ; mais je ne voudrais mettre en danger qui que soit, et vous moins que tout autre, en confiant inutilement mon projet. »

En ce moment la voix des religieuses qui commençaient l’office du soir se fit entendre. Aimée tressaillit, et se hâta de sortir ; le père Clément la suivit. « Ma fille, » disait-il, « refuseriez-vous de faire part de vos desseins à votre directeur spirituel ? Malgré les conseils de votre meilleur ami, voulez-vous, en vous éloignant de ces murs à cette heure, vous exposer aux dangers de la nuit, peut-être à l’insulte, au lieu de joindre vos prières à celles de vos anciennes protectrices ? »

— « N’affaiblissez pas mon courage, mon père, j’ai besoin de toute ma force pour le sauver. Si le dernier effort que je tente est sans succès, je m’engage solennellement devant Dieu et la sainte Vierge à revenir prononcer les vœux qui m’attacheront pour la vie à ce monastère. Parlez-moi, mon père. Je n’ose vous quitter sans avoir recouvré votre bienveillance. »

Le vieillard la regarda pendant quelques instans en silence ; ses traits exprimaient la tristesse, le reproche, une affection paternelle. Cependant l’approche de quelques paysans qui venaient assister aux vêpres, l’empêcha de répondre ; il ne put qu’agiter sa main en signe d’adieu, et rentra par une porte privée dans l’intérieur du couvent.

Aimée fut tentée un moment de le suivre ; mais cette impulsion se dissipait à mesure que le bruit de ses pas s’éloignait. Enfin, quand elle cessa de l’entendre, elle sortit, et vit avec satisfaction qu’elle pouvait arriver aux portes de la ville avant qu’elles fussent fermées. Elle se dirigea d’un pas rapide vers celle du midi ; mais une sentinelle s’opposa à son passage, et lui demanda son nom et le motif de sa sortie de la ville. « Bon soldat, ne m’arrête point, » dit-elle en tournant vers lui un visage d’une si touchante beauté, en l’implorant d’une voix si douce, qu’il était impossible de leur résister. » Je viens de l’Hôtel-Dieu, et vais remplir un office de charité envers un mourant. — Allez, jeune fille, et que la sainte Vierge vous protège, » dit le soldat en se rangeant respectueusement pour la laisser passer. Un regard reconnaissant, une pièce d’or glissée dans sa main, récompensèrent sa complaisance ; et, traversant presqu’à la course le faubourg Saint-Antoine, alors composé de quelques maisons éparses, Aimée entra dans un étroit sentier qui conduisait au point le plus élevé du mont Royal. Elle s’assit sur l’une des saillies de la roche escarpée qui terminait la montagne en cet endroit, et dominait les bois dont elle était couverte à cette époque. Le soleil avait disparu ; mais le long et délicieux crépuscule de ces climats donnait encore à tous les objets ses teintes dorées, et répandait sur le paysage une douce sérénité.

Sous l’influence bienfaisante de cette belle et tranquille nature, Aimée sentit son cœur moins agité, et se livra à des pensées consolantes. Au-dessous d’elle s’étendait la ville, avec ses longues rangées de maisons grises, les murs plus élevés de ses couvens, les tourelles-des Récollets, que l’on distinguait au milieu des ormes gigantesques de leur cloître, et le brillant clocher de NotreDame qui dominait sur tout le reste, surmonté de la croix, s’élançant comme un phare vers le ciel. Les couleurs françaises, qui devaient sitôt être remplacées par le drapeau anglais, flottaient sur la citadelle, que l’on vient de détruire pour construire de nouvelles rues, et sur d’autres bastions moins importans. Au-delà, le majestueux Saint-Laurent roulait vers l’Atlantique l’immense masse de ses eaux colorées en ce moment par les rayons pourprés de la fin du jour, et parsemées d’îles charmantes qui, telles que des jardins enchantés, se montrent çà et là sur leur sein. Aimée chercha aa loin en remontant le fleuve son île chérie, qu’elle avait nommée l’île des Fleurs ; mais les forêts la cachaient à sa vue, bien que le son affaibli des rapides parvînt à son oreille attentive, grace à la solitude et au silence de cette heure. La dévotion de la jeune fille, excitée par ce spectacle imposant, ne put rester enfermée dans son cœur, et ses lèvres proféraient à voix basse l’office de la Vierge, quand un bruit soudain dans les buissons, tout près d’elle, vint la troubler. Elle tourna les yeux du côté où le bruit s’était fait entendre, et entrevit un homme enveloppé d’un grand manteau, qui descendait rapidement la colline, et disparut au milieu des taillis. Alors elle se ressouvint d’avoir vu en sortant de l’église un homme ainsi vêtu, qui se tenait debout en dehors du portail, et remarqué une fois ou deux en regardant derrière elle, pendant sa course dans les rues, le même individu marchant sur ses traces. Toutefois, comme cette circonstance n’avait rien d’étrange dans une ville peuplée, elle l’eût oubliée si l’apparition de cette personne en un lieu si écarté et à une telle heure ne l’eût rappelée à sa mémoire.

Aimée resta quelques instans incertaine sur le parti qu’elle devait prendre, ne pouvant s’expliquer, dans le cas où cet homme aurait eu de mauvais desseins, la cause de sa fuite ; mais elle la comprit bientôt en voyant paraître sa nourrice, la bonne Maraka suivie d’un Indien d’une taille athlétique, dont l’inconnu avait sans doute cherché à éviter la rencontre. En souhaitant la bienvenue à ses amis, la jeune fille cessa de penser à l’incident qui l’avait alarmée. Elle jeta ses bras autour de la taille de l’Indienne, puis examina avec intérêt et reconnaissance une litière de branches d’arbres que lesauvage plaça devant elle d’un air satisfait : « Vois, mon colibri, « disait la bonne femme en français assez intelligible. « Yakou et moi nous avons entrelacé les rameaux de la luzerne odorante avec les branches flexibles du hêtre, pour former cette litière, un lit de mousse garnit le fond, et j’ai parsemé de lis d’eau, à l’endroit où reposera la tête de notre pauvre blessé afin de le ranimer par leur doux parfum. »

— « Merci, bonne mère, » dit la jeune fille en pressant de ses lèvres vermeilles le front ridé de sa nourrice, « et moi je placerai contre son cœur ce morceau de la vraie croix pour le défendre contre les mauvais esprits, et je voue à la Vierge deux chandeliers d’argent, si nous obtenons par son intercession un heureux passage à travers les rapides, et le succès des appareils que tu mettras sur ses blessures. »

— « Ne crains rien, chère enfant, je connais des plantes d’une vertu merveilleuse qui croissent dans notre île : je les cueillerai toutes humides de rosée quand la lune sera au plus haut de son cours ; et chaque goutte de cette rosée balsamique chassera le venin de son sang, le rappellera à la vie. Mais tu es faible, épuisée ; tu ressembles à la pauvre mère, lorsque ton père se sépara d’elle pour aller combattre nos chefs. Ta joue est pâle, flétrie comme les feuilles de ces roses que j’ai vues tout le jour sur ton sein. Viens, ma fille ; derrière ce rocher surgit une fontaine rafraîchissante, viens étancher ta soif avec son eau pure et limpide ; tu trouveras sur ses bords couverts de mousse des fruits que mon frère a cueillis pour nous, je présenterai à tes lèvres les meilleurs de ces fruits, tandis que tu reposeras tes membres fatigués. »

— « Non, ma mère, laissez-moi où je suis. Allez avec Yakou prendre quelque nourriture. Je resterai assise sur ce rocher comptant les belles étoiles à mesure qu’elles paraîtront au firmament, et priant comme j’ai coutume de prier dans les bois de mon île. Il sera temps de partir quand la clarté de la lune aura projeté l’ombre des sycomores jusqu’au pied de cette roche ; alors si vous ne venez pas à moi, je vous appellerai. »

Accoutumée à céder aux moindres volontés de sa fille adoptive, et non moins accoutumée à la laisser sans crainte en des lieux déserts, Maraka suivit Yakou vers le ruisseau où leur repas du soir était préparé. Aimée reprit sa place sur le rocher, ouvrit son manteau et rejeta en arrière le voile qui couvrait son front pour mieux respirer la fraîche brise du soir. Le crépuscule fuyait rapidement devant la nuit Déjà les cimes les plus élevées des arbres étaient argentées par les rayons de la lune que l’on voyait devenir à chaque moment plus brillante à mesure qu’elle montait dans les cieux. Une foule de pensées oppressaient le cœur de la jeune fille. La vie sauvage qu’elle avait menée sous la conduite d’un être indiscipliné que l’affection soumettait à tous ses caprices, avait augmenté l’empire que des passions et une imagination ardente exerçaient sur son esprit. Emue par la scène qu’elle contemplait, elle murmurait une prière, puis se rappelait avec attendrissement la douce pitié du père Clément ; songeant ensuite à son amant blessé, mourant, elle fondait en larmes ; mais bientôt l’espérance renaissait dans son ame, quand elle se le représentait heureusement transporté dans son île chérie, où elle le nourrissait des plus beaux fruits, le ranimait par la suave odeur de ses fleurs ; enfin ces vagues rêveries se changèrent en un sommeil profond et paisible. Lorsqu’elle s’éveilla la lune avait atteint son zénith, et ses rayons tombaient à plomb sur le rocher. Comme elle se hâtait de se lever, elle entendit des pas et distingua l’ombre d’une personne qui devait être à côté d’elle. Croyant que c’étaitMaraka ou soncompagnon, elle se retourna vivement ; mais au lieu de ceux qu’elle s’attendait à voir, la même figure qui l’avait suivie depuis l’église, et avait disparu dans la forêt à la faveur du crépuscule, parut devant elle la regardant d’un œil menaçant. Aimée serra son crucifix contre son sein et s’écriant : « sainte mère de Dieu, protégez-moi, » elle bondit comme un faon de rocher en rocher, appelant à haute voix Yakou et Maraka. En un instant ceux-ci furent près d’elle ; mais quand elle leur conta le sujet de sa frayeur, ils pensèrent que c’était un rêve ou qu’un esprit lui était apparu. Toutefois Aimée ne pouvait se persuader que ce qu’elle avait vu ne fût pas réel, et cet incident, quelle que fût sa nature, lui inspira une crainte que la nécessité de déployer actuellement tout son courage, ne put complètement dissiper.

Minuit, l’heure convenue pour commencer leur entreprise, était arrivé, et sans plus attendre ils descendirent la montagne en silence, les deux Indiens portant la litière sur laquelle Aimée avait refusé de se placer, et celle-ci marchant à côté d’eux. Ils traversèrent avec une célérité incroyable l’espace qu’Aimée avait parcouru seule au commencement de la soirée, jusqu’à une place où ils tournèrent vers le nord, en suivant la lisière des bois dont ils sortirent près du château du gouverneur. Cet ancien édifice existe encore ; mais le pont-levis, les fossés qui le défendaient, même la noble avenue d’ormes qui y conduisait ont disparu, et sa grandeur, la forme de son architecture, attestent seules sa gloire passée.

Gaston, le fidèle valet de chambre de Bougainville, attendait Aimée et les Indiens avec une vive anxiété. Au premier son de leurs pas, il demanda et reçut d’eux le mot convenu, fit baisser le pont, et la petite troupe y passa précédée de la jeune fille, qui se trouva, en moins de deux secondes, à côté du lit de son amant.

À la nouvelle de l’approche des ennemis, tous les domestiques, à l’exception d’une vieille servante, avaient abandonné le château. Gaston avait donc pu choisir l’appartement qui lui convenait le mieux, et avait établi son maître dans la salle d’entrée, où il se trouvait alors enveloppé de son manteau et prêt à être transporte. Il paraissait endormi ; cependant, lorsque Aimée se penchant sur lui, approcha de ses lèvres un des lis que Maraka avait semés sur la litière, cette odeur balsamique parut le ranimer. Il ouvrit les yeux, les attacha pour un instant sur le visage de son amie, prononça faiblement son nom, puis retomba dans son assoupissement léthargique. Le cœur d’Aimée battit d’espoir et de reconnaissance. Elle crut voir le présage d’un heureux succès, le gage de la protection du ciel dans ce léger signe de connaissance. On plaça le malade sur la litière que les deux hommes emportèrent. Maraka les précédait, et la jeune fille, les yeux fixés sur son cher Eugène, marchait à côté de lui. Ils passèrent le pont, et traversant l’espace qui les séparait de la forêt, ils allaient entrer sous son ombre protectrice, quand leur marche fut arrêtée par trois personnes qui leur barrèrent le passage. Aimée reconnut à l’instant la grande et sinistre figure que trois fois elle avait vue sur son chemin. Les plumes tombantes de son chapeau formaient une ombre qui empêchait de distinguer ses traits ; mais il se découvrit et la considéra d’un air sévère. C’était le frère d’Augustin du Plessis ! elle poussa un faible cri et jetta ses bras au-dessus de la litière comme pour protéger son amant.

— Ton amour ne peut le défendre contre les lois qui le poursuivent ! » s’écria du Plessis. « Honte à celle qui se glorifie de sa tendresse pour un meurtrier, un déserteur ! Ton sexe, ta beauté angélique ne m’empêchent point de te haïr. Oui, je te hais, je te haïrai toujours. Tes charmes sont plus repoussans à mes yeux que la plus hideuse difformité, puisqu’ils ont causé la perte de mon frère ; il sera vengé ! »

— « Que toute l’amertune de ta haine tombe sur moi, « dit Aimée avec douceur. « Mais épargne cet objet infortuné de ta colère ; ne m’empêche point de le transporter en un lieu où il pourra du moins mourir en paix. »

— « Allez où il vous plaira, vous, Aimée, peu m’importe, » reprit du Plessis. « J’ai déjoué vos projets, je suis assez vengé ; et tout ce que je désire maintenant, c’est de cesser de vous voir. Quant à lui, il mourra dans ces murs où il est consigné, ou bien il vivra pour subir le châtiment dû à ses crimes. »

— « Barbare ! « cria Aimée, et l’indignation triomphant de sa timidité, elle dit à Gaston et à l’Indien qui restaient immobiles, comme paralysés par cette attaque imprévue : « Avancez, nous serons bientôt hors des atteintes de sa méchanceté. Gaston, si vous aimez votre maître, marchez, n’hésitez pas plus long-temps. »

— « S’il fait un seul pas, il est mort, » dit du Plessis, et il ordonna à ses gens de s’emparer de la litière. Maraka essaya de les repousser, et le bruit de la lutte qui s’ensuivit, éveilla le blessé, qui répéta plusieurs fois le nom d’Aimée.

— « Je suis avec toi, mon amour, » s’écria-t-elle. « Nous sommes maintenant inséparables !… « Au son de cette voix, Eugène se souleva et tendit les bras à son amie qui s’y précipita, en disant : « Me voici, cher Eugène, je ne t’abandonnerai point tant qu’il te restera un souffle de vie, et si tu meurs, je dormirai dans la tombe auprès de toi » Pour un instant il la pressa contre son cœur, puis ses bras tombèrent sans force, il échappa à l’étreinte de son amie et resta froid, insensible, sur le lit de mousse duquel, par un dernier effort de la nature, il s’était soulevé pour dire un long adieu à celle qu’il aimait. Pas une larme ne sortit des yeux de la malheureuse fille tandis qu’ils demeuraient fixés, avec l’expression de l’égarement, sur les traits glacés de son amant. Tout à coup, se retournant vers du Plessis : « Vois ! » s’écria-telle, « tu l’as tué ; et tu m’as frappée du même coup. Quand nous reposerons tous deux sur la froide terre, ta vengeance sera peut-être satisfaite. Ma mère, » continua-t-elle en tombant sur le sein de Maraka : « ma bonne mère, emmenez votre pauvre fille dans notre île, et qu’il y soit porté aussi, lui, afin que nous puissions reposer ensemble dans le même tombeau. » À peine ses lèvres achevaient de prononcer ces paroles, qu’elle perdit l’usage de ses sens et resta sans mouvement dans les bras de sa nourrice, aussi pâle, aussi glacée que celui dont elle déplorait la perte.

Pendant quelques minutes, les spectateurs de cette scène tragique, pénétrés de compassion et d’horreur, gardèrent un silence imposant ; mais bientôt du Plessis, repoussant les remords qui venaient l’assaillir, s’avança vers la litière, et donna à ses gens l’ordre d’enlever le corps de Bougainville et de le porter au château. Les Indiens ne firent aucune résistance ; Gaston suivit les restes de son maître pour lui rendre les derniers devoirs, et du Plessis, laissant Aimée évanouie avec ses amis, accompagna le funèbre cortège. Aussitôt que Maraka eut entendu le pontlevis se relever et les séparer de leurs persécuteurs, elle plaça Aimée sur la litière, et l’emporta, à l’aide de Yakou, sous l’ombre de la forêt, qu’ils longèrent pendant quelque temps parallèlement à la ville, pour en sortir un peu au-delà du faubourg Saint-Antoine. Guidés par la lune qui brillait pure et sans nuages, ils descendirent la montagne en choisissant toujours les chemins les plus couverts, et traversèrent ensuite les bois et les prairies qui séparent le mont Royal du fleuve. Là, ils déposèrent la litière, sur laquelle Maraka se pencha avec anxiété pour voir si sa chère enfant respirait encore, ou si elle avait suivi son amant dans le monde des esprits. Les longs cheveux noirs d’Aimée tombaient comme un voile sur son cou et ses épaules d’ivoire, et quand la bonne nourrice les écarta doucement du beau visage qu’ils cachaient à moitié, le froid glacial du front et des joues la fit tressaillir. Arrachant à la hâte une poignée de duvet de chardons, elle s’assura, en la plaçant contre les lèvres de la malheureuse jeune fille, qu’elle n’avait pas cessé de vivre ; car sa faible respiration détacha les graines emplumées, et Maraka les vit flotter dans l’air comme des atomes à travers les rayons de la lune. La bonne femme reprit un peu de courage, croisa le manteau de son élève sur son sein, et porta des regards inquiets sur l’espace qu’ils venaient de franchir. Aucun bruit, aucun mouvement ne troublaient le calme de la nuit, à l’exception du léger murmure de la brise et du continuel mugissement des rapides écumans sur leur lit de rochers. Au loin apparaissaient la ville et la montagne qui lui donne son Dom, avec ses divers étages d’épaisses forêts, qui se dessinaient en lignes droites et irrégulières sur l’azur des cieux. Cà et là, on voyait la blanche cabane d’un Canadien briller h travers l’obscurité. Sur le penchant de la colline, se distinguaient les murs grisâtres de la maison des champs des Sulpiciens, dont les tours formidables rappellent encore le temps où cette terre n’offrait nulle sécurité pour l’humble foyer, que ces ennemis sanguinaires attaquaient souvent à l’heure même où, rassemblée autour de lui, une famille goûtait les douceurs du repos et de la société domestique.

Après avoir reconnu que leur marche n’avait pas été suivie, Maraka pénétra dans les broussailles qui couvraient la rive escarpée, et, tirant un léger canot du milieu des roseaux où elle l’avait soigneusement caché, dit quelques mots à son compagnon, saisit les pagaies, et s’assit dans la petite nacelle. Yakouprit Aimée dans ses bras, la posa dans le fond du canot, la tête appuyée sur les genoux de sa nourrice, et, chargé de la litière, s’enfonça dans les bois, tandis que le frêle esquif s’éloigna du rivage avec la rapidité d’une flèche.

En face du point de départ de Maraka, surgissent deux petites îles, couvertes de bois, où les hommes n’avaient alors jamais pénétré, où la nature déployait toutes ses beautés primitives : aujourd’hui, l’une d’elles a subi l’empire de la civilisation, et renferme maintenant des habitations et des champs, dont la fertilité récompense les travaux de ceux qui les ont cultivés. L’autre, placée au milieu des effrayans rapides de la Chine, n’est visitée que par les tribus ailées, auxquelles seules on la suppose accessible. Des arbres magnifiques, produits de plusieurs siècles, bordent ses rives jusqu’au niveau du fleuve, et le chant des oiseaux, qui font leur nid en sûreté sous ces ombres impénétrables, est souvent entendu sur le rivage de Montréal. Protégé par les tourbillons dangereux qui l’entourent contre les entreprises spoliatrices de l’orgueil humain, ce petit coin de terre, embelli par la plus riche végétation, ressemble à la demeure de quelque fée. Il est le sujet de nombreuses traditions, et les habitans superstitieux des pays environnans l’ont appelé l’île du Diable.

Dès l’enfance, Aimée l’avait connue sous le nom plus aimable de l’île des Fleurs, et sa nourrice lui avait montré à naviguer à travers les brisans pour arriver au seul point abordable de cette belle solitude. Au temps de la domination des sauvages, le père de Maraka, considéré dans sa tribu comme un grand magicien, découvrit ce point accessible : il ne communiqua sa découverte à personne, et la facilité avec laquelle on le voyait franchir la formidable barrière que l’on jugeait insurmontable, confirma tout ce que l’on croyait sur sa puissance surnaturelle. Pour conserver son importance et son crédit, il établit sa demeure dans les retraites les plus profondes de l’île, et n’en sortait que pour en recevoir les dons et les hommages que ses simples compatriotes venaient en foule lui offrir sur la rive opposée dès qu’ils apercevaient son canot sur les eaux. Cet homme mourut, et Maraka, son unique enfant, restée dépositaire de son secret, ne le confia qu’à sa fille d’adoption ; et bien que plusieurs eussent cherché le passage depuis la mort du magicien, comme la plupart furent entraînés par les courans, les autres renoncèrent à l’entreprise, et la croyance que l’île était inaccessible au pouvoir humain ne fut point ébranlée.

C’était vers cet asile impénétrable que Maraka dirigeait sa course nocturne. Le canot glissait sur les vagues écumantes comme une créature douée de vie et d’instinct, tantôt se perdant au milieu de leurs gouffres terribles, tantôt reparaissant triomphant sur leurs crêtes dentelées, et voguant avec une merveilleuse dextérité entre les tourbillons et les écueils autour desquels ils se brisent. Enfin il entra dans une petite baie et s’arrêta sur la grève. L’Indienne prit Aimée dans ses bras, sauta à terre, et s’enfonça dans l’épaisseur des bois.

Après avoir suivi un chemin tortueux, pratiqué sous les plantes grimpantes qui s’élançaient d’un arbre à l’autre, elle atteignit une clairière au centre de l’île où l’on voyait briller une fontaine à côté d’une cabane. C’était là cette demeure qu’Aimée préférait mille fois aux cellules de son couvent : elle était construite à la manière des Indiens, mais on l’avait rendue plus commode et plus agréable que leurs wigwams. Quatre jeunes arbres plantés à égale distance servaient de piliers principaux, et formaient un carré de trente pieds, fermé de tous côtés et couvert de longues lanières d’écorces de hêtre placées l’une sur l’autre comme des tuiles, afin de garantir l’intérieur de la pluie. Le toit était recouvert de mousse et les parois d’aubépine et d’autres buissons odorans dont les branches entrelacées entouraient la cabane d’une muraille de verdure. En dedans elle était divisée en deux chambres, l’une desquelles appartenait exclusivement à Aimée. Un tapis de mousse en couvrait le sol ; le lit, les sièges, les tables, tout était rustique, et par les formes, et par les matériaux tirés de la forêt ; mais tout présentait je ne sais quel aspect de sûreté, de soin pour le bien-être qu’on ne devait pas attendre dans un lieu semblable. Cependant Maraka ne s’arrêta point à l’habitation ; elle porta la jeune fille, toujours évanouie, près de la fontaine, jeta sur son visage des gouttes d’eau fraîche et pure de cette source, et l’éventa avec de grandes feuilles du sycomore qui ombrageait leurs têtes. Ses efforts ne furent pas inutiles ; Aimée ouvrit les yeux, soupira profondément, se releva, et, s’appuyant sur son coude, murmura une courte prière, puis retomba sur le gazon en cachant son visage avec son bras. Pendant quelques minutes Maraka respecta son silence. Mais impatiente d’exprimer ce qu’elle sentait, elle s’aventura à lui parler.

— « Mon enfant, » dit-elle, « sais-tu que nous sommes dans notre île, que c’est ta fontaine chérie que tu entends à côté de toi, que ce sont tes fleurs qui embaument l’air ? Viens, ma belle et chère fille, laisse-moi te placer sur ton lit de mousse ; là tu dormiras jusqu’à l’heure où tu seras éveillée par le chant des oiseaux et le bourdonnement des abeilles. Viens, la lune descend vers l’Occident, et l’étoile du matin commence à luire de l’autre côté du firmament. »

Aimée se souleva de nouveau, regarda sa nourrice d’un oeil fixe comme si elle eût en vain cherché à comprendre ses paroles, et ne lui répondit point. La bonne Maraka redoubla ses tendres supplications, et la pauvre fille dit enfin d’une voix languissante :

— « Ma mère, ne m’as-tu pas parlé des oiseaux qui me réveilleront par leur chant matinal ? mais lui, il ne les entendra pas ! Le bourdonnement de l’abeille ne le bercera plus dans son sommeil ; ces eaux jaillissantes, ces fleurs balsamiques ne le réjouiront plus par leur fraîcheur et leurs parfums. Laisse-moi, ma mère, son cœur est froid, le mien ne sera plus animé par l’espérance ou la joie. Va reposer sans moi dans notre cabane. J’irai à la grotte de la Vierge, je veux la prier de me réunir à celui que j’ai perdu. »

En achevant ces mots elle se leva, et Maraka la conduisit en silence à un enfoncement dans les rochers non loin de la fontaine. Un autel rustique, orné de fleurs, sur lequel brûlaient deux cierges devant l’image de Marie, occupait le fond d’une grotte qui ouvrait sur une petite esplanade couverte de mousse ombragée d’arbres dont les branches descendaient jusqu’à terre. Là, chaque jour Aimée avait coutume d’implorer la protection du ciel ; là, elle vint dans sa douleur profonde chercher les seules consolations qu’elle pouvait recevoir. Le crépuscule du matin la trouva encore prosternée à cette place ; mais sa bonne nourrice, qui la surveillait de loin, s’approcha d’elle et la conjura de la suivre dans leur cabane. À la vue des pleurs qui baignaient le visage de celle qui lui avait servi de mère, Aimée versa elle-même quelques larmes, et son cœur fut moins oppressé. Elle se leva, et s’appuyant sur le bras de Maraka, se laissa conduire à l’habitation, consentit à goûter des fruits et du lait, puis essaya de reposer sur sa couche rustique. Bientôt, vaincue par la fatigue, elle dormit jusqu’au milieu du jour. Alors elle se leva pâle, calme, silencieuse, image frappante de cette douleur sans espoir qui empoisonne les sources de la vie, et fane les roses les plus brillantes sur les joues de la beauté.

En vain Maraka, par ses soins et sa tendresse, tâchait d’adoucir le chagrin qui dévorait sa fille chérie, de réveiller en elle que/que douce sensation, de la ramener aux habitudes, aux plaisirs qui l’avaient autrefois rendue si heureuse. Elle la conduisait vers les bosquets où les oiseaux faisaient entendre la musique la plus mélodieuse ; elle lui présentait les plus belles fleurs, les cailloux les plus curieux, parmi ceux auxquels le mouvement continuel des vagues contre le rivage, faisait prendre des formes singulières et d’une variété infinie ; elle parsemait sa couche des pétales odorans du lis d’eau, ou bien, assise à côté d’elle, près de la fontaine, elle mêlait à ses tresses noires et soyeuses des guirlandes du buisson écarlate ; d’autres fois elle la surprenait par un festin champêtre, ornait la table de fleurs, et la couvrait de tout ce que l’île produisait de meilleur, la prune rouge et sucrée du Canada, un nombre infini de baies délicieuses, le lait de leurs chèvres, et les rayons de miel qu’elle avait trouvés dans les fentes d’un rocher ou le creux d’un arbre mort. Aimée payait ces soins maternels par de mélancoliques sourires ; mais un ver rongeur dévorait cette jeune plante, et chaque jour on la voyait décliner plus rapidement. Sa démarche était lente et faible, ses yeux baissés vers la terre avaient perdu toute leur vivacité ; on pouvait discerner chacune de ses veines à travers sa peau transparente. Pendant le jour, elle cherchait les plus obscures retraites, et souvent la nuit elle quittait sa couche, que le sommeil fuyait, pour aller prier à la grotte de la Vierge. Un mois se passa ainsi. Aimée avait annoncé sa fin prochaine et désigné la place de son repos, sous le sycomore de la fontaine. Déjà elle ressemblait bien plus à un esprit bienheureux, qu’à une beauté mortelle. Sa figure, toujours aussi ravissante, avait totalement changé de caractère. Au lieu de ce brillant éclat de jeunesse et de bonheur qui la distinguait naguères, un charme plus touchant, un charme vraiment céleste était répandu sur toute sa personne. Si l’impitoyable du Plessis avait pu la voir dans ce moment, il n’aurait pas résisté à cette douleur tranquille, résignée, à l’expression angélique de ces traits qui portaient déjà les marques de la mort. La bonne nourrice voyait avec désespoir que ses efforts pour sauver l’enfant de son cœur étaient maintenant inutiles ; mais elle voulait, comme le veut toute femme pour ceux qu’elle aime, la consoler, la soutenir jusqu’à ses derniers instans.

Un soir, Aimée sortit de sa cabane où elle était restée couchée toute la journée, accablée par la chaleur, et elle exprima le désir d’aller sur le rivage voir le soleil qui se couchait plus radieux qu’elles ne l’avaient vu depuis longtemps. Maraka, enchantée de ce souhait qui montrait un retour d’intérêt pour les objets qu’elle aimait autrefois, s’empressa de la conduire, en soutenant ses pas chancelans, au bord du fleuve, où elles arrivèrent à temps pour admirer l’un des plus magnifiques spectacles de la nature. En le contemplant, une rougeur passagère se montra sur la joue pâle de la jeune fille, et son œil brilla un instant de son ancien éclat. Le disque doré semblait reposer sur le sommet verdoyant de la montagne, et lançait des flots de lumière que la vue avait peine à supporter. Tous les objets recevaient la réflexion de ses rayons ; les rapides se peignaient des riches couleurs du prisme que l’on voyait changer de nuance à chaque mouvement des vagues, la dernière nuance paraissant toujours la plus belle. Aimée se promena le long du rivage jusqu’au moment où cette pompe de lumière et de couleurs commença à se ternir ; alors, fatiguée de sa course, elle s’étendit sur le gazon à l’ombre d’un bouquet d’arbres dont les branches s’étendaient sur les flots, et bientôt, bercée par leur bruit monotone, elle s’endormit d’un tranquille et profond sommeil. Assise près d’elle, Maraka observait avec douleur les changemens qu’un si court espace de temps avait produits sur ces belles formes, et se rappelait par une liaison d’idées bien naturelle, les événemens de la nuit fatale où la mort d’Eugène avait porté le premier coup à la vie et au bonheur d’Aimée. Cependant elle fut détournée de ces tristes pensées par la vue de deux personnes qui, de la rive opposée, paraissaient examiner attentivement le lieu qu’elle occupait avec sa fille.

Maraka se leva, sortit du bosquet, s’avança sur le bord du fleuve et se tint debout pendant quelques minutes de manière à pouvoir être aperçue dans le cas où elle serait en effet l’objet de l’attention de ces étrangers. À peine était-elle restée un instant à cette place, qu’elle vit le même signal qui les avait averties de l’arrivée de Bougainville, le jour de la malheureuse expédition d’Aimée. Étonnée, inquiète, la bonne femme pensa que ce pouvait être Gaston qui avait quelque chose à lui dire. Dans cette supposition elle aurait voulu aller à lui, mais elle n’osait s’éloigner de sa fille. Toutefois la trouvant profondément endormie et à l’abri de tout danger, elle céda enfin au désir de connaître la cause de ce signal inattendu ; en un moment son canot fut lancé et rasa les vagues avec rapidité comme un oiseau de mer.

Quand Aimée se réveilla, le couchant n’était plus éclairé que par les teintes rougeâtres du crépuscule, et les oiseaux des forêts commençaient leur chant du soir. Elle chercha des yeux sa nourrice, et, ne la voyant point, imagina qu’elle cherchait des cailloux ou des coquillages sur la grève, et se levait pour aller à sa rencontre j mais ses pas furent arrêtés à l’aspect d’un canot qui voguait sur les rapides avec une vitesse que la nacelle de Maraka pouvait seule déployer. Bientôt elle reconnut que c’était en effet leur petite barque dirigée par la main habile de la bonne Indienne. Mais d’où venait-elle et qui amenait-elle ? car on pouvait distinguer une figure assise à ses côtés, et la jeune fille savait que Maraka n’aurait pas aidé un inconnu à pénétrer dans leur asile. Mille pensées confuses et agitantes se présentaient à l’esprit d’Aimée à mesure qu’elle voyait avancer le canot ; l’on aurait pu entendre les battemens de son cœur, et toute tremblante elle fut obligée de s’appuyer contre un arbre. Enfin la barque touche le rivage, l’étranger saute à terre, fait quelques pas en courant vers elle, puis s’arrête, presse son front de ses mains, reprend sa course les bras étendus, et Aimée tombe évanouie sur le sein de Bougainville.

Dans leur retraite isolée, Aimée et sa nourrice avaient ignoré les événemens qui s’étaient passés pendant les dernières semaines : elles ne savaient point que la puissance française était détruite au Canada, que le drapeau anglais flottait sur tous ses forts, qu’un gouverneur anglais régissait toute la colonie. Après la remise des possessions françaises en ce pays à la Grande-Bretagne, les Français qui désirèrent retourner dans leur patrie eurent la permission de partir ; mais le plus grand nombre préféra rester, et l’on accorda à ceux-ci le libre exercice de leur culte, et d’autres priviléges dont jouissent encore leurs descendans, qui forment la grande masse de la population canadienne. Du Plessis fu tun des premiers à fuir un pays où sa conduite inhumaine l’avait rendu généralement odieux. L’histoire d’Aimée s’était répandue avec toutes ses circonstances, et avait excité le plus vif intérêt pour les deux amans. Dès que l’on sut que Bougainville, qui n’était qu’évanoui lorsqu’on le crut mort, était revenu presque miraculeusement des portes du tombeau, de nombreuses pétitions furent adressées au gouverneur pour obtenir sa grace. Les parens d’Augustin du Plessis, eux-mêmes, honteux de la dureté brutale de son frère, témoignèrent leur intention d’ensevelir le passé dans l’oubli ; il était d’ailleurs bien difficile, quand on l’eût voulu, de s’occuper d’affaires privées au milieu des alarmes causées par les affaires publiques, et M. de Vaudreuil, qui ne croyait son pupille coupable que d’imprudence, signa sans peine un pardon que son cœur avait accordé depuis longtemps.

En reprenant connaissance, quelques jours après que du Plessis l’eut ramené de force au château de son tuteur, Eugène se trouva dans sa chambre. Gaston veillant à côté de son lit, et ses lettres de grace signées du gouverneur placées sur son oreiller. Tout ce qui concernait les affaires politiques lui fut expliqué en peu de mots par son fidèle serviteur. Il entra ensuite dans les détails les plus circonstanciés sur ce qui regardait Aimée. En écoutant ce récit, le cœur palpitant d’émotion, Eugène se rappela confusément qu’il avait cru la voir, lui parler pendant cette nuit où elle avait tenté si courageusement de l’arracher à ses ennemis. Ces preuves de la tendresse de son amie, et l’espoir d’une réunion prochaine, lui rendirent en peu de temps assez de forces pour sortir. Ses premiers pas se dirigèrent vers le rivage en face de l’île ; mais ses yeux y cherchaient en vain celle qu’il aimait, en vain il espérait voir le canot de Maraka, ou du moins quelques signaux répondre à celui qu’il donnait. Tous les jours il revenait à cette place, et tous les jours il s’en éloignait désolé ; enfin le soir du sixième, il aperçut une barque légère qui fendait les ondes, et qui le ramena en peu d’instans à son Aimée tant regrettée, à son Aimée presque mourante.

Mais la joie eut bientôt réparé les ravages de la douleur sur un être plein de vie et de jeunesse ; bientôt les roses brillèrent de nouveau sur les joues d’Aimée, et l’espérance ranima ses regards. Elle vit le père Clément, obtint son approbation pour son amour ; et, en présence de Dieu, au pied de ce même autel où elle avait humblement exprimé sa résignation aux volontés du ciel, son union avec Bougainville fut bénie par le bon moine, qui les aimait tous deux comme ses enfans.

Avant de suivre son mari en France, Aimée voulut dire adieu aux ombrages protecteurs de son île, boire une fois encore à sa fontaine, prier devant l’image solitaire de la Vierge, où, dans ses jours d’angoisses, elle avait trouvé sa seule consolation. Placée sur le tillac du bâtiment qui l’emmenait loin du rivage canadien, avec Eugène et Maraka, Aimée ne cessa de contempler cette retraite chérie dont chaque partie lui était si familière, dont chaque objet lui rappelait quelque plaisir de son enfance, quelque émotion de sa jeunesse, que lorsqu’elle ne fut plus qu’un point imperceptible à la vue. On dit qu’elle revint plusieurs années après, et que ses descendans habitent encore la province. On dit aussi que Maraka reprit sa résidence favorite, et que l’on voyait pendant un certain temps une femme errer sous les arbres, le long du rivage de l’île, et un canot voguer sur les rapides. Enfin les rives de l’île des Fleurs devinrent aussi désertes qu’elles le sont maintenant ; l’on cessa d’apercevoir la petite nacelle, et l’on supposa que l’Indienne avait péri au milieu des vagues furieuses, dans un moment où ses forces ou sa prudence lui avaient manqué, ou bien qu’elle était morte seule dans l’habitation qu’elle s’était choisie. Depuis, aucun pied humain n’a osé aborder cette terre, et, quand elle deviendrait maintenant accessible, il est probable que soixante années ont tellement effacé les traces de ses anciens habitans, que l’on y chercherait vainement l’autel consacré par Aimée, la cabane construite par sa fidèle nourrice.


Sands.


FIN.