L’Île des Pingouins/Livre V

C. Lévy (p. 181-236).
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LIVRE V

LES TEMPS MODERNES

CHATILLON


CHAPITRE PREMIER

LES RÉVÉRENDS PÈRES AGARIC ET CORNEMUSE


Tout régime fait des mécontents. La république ou chose publique en fit d’abord parmi les nobles dépouillés de leurs antiques privilèges et qui tournaient des regards pleins de regrets et d’espérances vers le dernier des Draconides, le prince Crucho, paré des grâces de la jeunesse et des tristesses de l’exil. Elle fit aussi des mécontents parmi les petits marchands qui, pour des causes économiques très profondes, ne gagnaient plus leur vie et croyaient que c’était la faute de la république, qu’ils avaient d’abord adorée et dont ils se détachaient de jour en jour davantage.

Tant chrétiens que juifs, les financiers devenaient par leur insolence et leur cupidité le fléau du pays qu’ils dépouillaient et avilissaient et le scandale d’un régime qu’ils ne songeaient ni à détruire ni à conserver, assurés qu’ils étaient d’opérer sans entraves sous tous les gouvernements. Toutefois leurs sympathies allaient au pouvoir le plus absolu, comme au mieux armé contre les socialistes, leurs adversaires chétifs mais ardents. Et de même qu’ils imitaient les mœurs des aristocrates, ils en imitaient les sentiments politiques et religieux. Leurs femmes surtout, vaines et frivoles, aimaient le prince et rêvaient d’aller à la cour.

Cependant la république gardait des partisans et des défenseurs. S’il ne lui était pas permis de croire à la fidélité de ses fonctionnaires, elle pouvait compter sur le dévouement des ouvriers manuels, dont elle n’avait pas soulagé la misère et qui, pour la défendre aux jours de péril, sortaient en foule des carrières et des ergastules et défilaient longuement, hâves, noirs, sinistres. Ils seraient tous morts pour elle : elle leur avait donné l’espérance.

Or, sous le principat de Théodore Formose, vivait dans un faubourg paisible de la ville d’Alca un moine nommé Agaric, qui instruisait les enfants et faisait des mariages. Il enseignait dans son école la piété, l’escrime et l’équitation aux jeunes fils des antiques familles, illustres par la naissance, mais déchus de leurs biens comme de leurs privilèges. Et, dès qu’ils en avaient l’âge, il les mariait avec les jeunes filles de la caste opulente et méprisée des financiers.

Grand, maigre, noir, Agaric se promenait sans cesse, son bréviaire à la main, dans les corridors de l’école et les allées du potager, pensif et le front chargé de soucis. Il ne bornait pas ses soins à inculquer à ses élèves des doctrines absconses et des préceptes mécaniques, et à leur donner ensuite des femmes légitimes et riches. Il formait des desseins politiques et poursuivait la réalisation d’un plan gigantesque. La pensée de sa pensée, l’œuvre de son œuvre était de renverser la république. Il n’y était pas mû par un intérêt personnel. Il jugeait l’état démocratique contraire à la société sainte à laquelle il appartenait corps et âme. Et tous les moines ses frères en jugeaient de même. La république était en luttes perpétuelles avec la congrégation des moines et l’assemblée des fidèles. Sans doute, c’était une entreprise difficile et périlleuse, que de conspirer la mort du nouveau régime. Du moins Agaric était-il à même de former une conjuration redoutable. À cette époque, où les religieux dirigeaient les castes supérieures des Pingouins, ce moine exerçait sur l’aristocratie d’Alca une influence profonde.

La jeunesse, qu’il avait formée, n’attendait que le moment de marcher contre le pouvoir populaire. Les fils des antiques familles ne cultivaient point les arts et ne faisaient point de négoce. Ils étaient presque tous militaires et servaient la république. Ils la servaient, mais ils ne l’aimaient pas ; ils regrettaient la crête du dragon. Et les belles juives partageaient leurs regrets afin qu’on les prît pour de nobles chrétiennes.

Un jour de juillet, en passant par une rue du faubourg qui finissait sur des champs poussiéreux, Agaric entendit des plaintes qui montaient d’un puits moussu, déserté des jardiniers. Et, presque aussitôt, il apprit d’un savetier du voisinage qu’un homme mal vêtu, ayant crié : « Vive la chose publique ! » des officiers de cavalerie qui passaient l’avaient jeté dans le puits où la vase lui montait par-dessus les oreilles. Agaric donnait volontiers à un fait particulier une signification générale. De l’empuisement de ce chosard, il induisit une grande fermentation de toute la caste aristocratique et militaire, et conclut que c’était le moment d’agir.

Dès le lendemain il alla visiter, au fond du bois des Conils, le bon père Cornemuse. Il trouva le religieux en un coin de son laboratoire, qui passait à l’alambic une liqueur dorée.

C’était un petit homme gros et court, coloré de vermillon, le crâne poli très précieusement. Ses yeux, comme ceux des cobayes, avaient des prunelles de rubis. Il salua gracieusement son visiteur et lui offrit un petit verre de la liqueur de Sainte-Orberose, qu’il fabriquait et dont la vente lui procurait d’immenses richesses.

Agaric fit de la main un geste de refus. Puis, planté sur ses longs pieds et serrant contre son ventre son chapeau mélancolique, il garda le silence.

— Donnez-vous donc la peine de vous asseoir, lui dit Cornemuse.

Agaric s’assit sur un escabeau boiteux et demeura muet.

Alors, le religieux des Conils :

— Donnez-moi, je vous prie, des nouvelles de vos jeunes élèves. Ces chers enfants pensent-ils bien ?

— J’en suis très satisfait, répondit le magister. Le tout est d’être nourri dans les principes. Il faut bien penser avant que de penser. Car ensuite il est trop tard… Je trouve autour de moi de grands sujets de consolation. Mais nous vivons dans une triste époque.

— Hélas ! soupira Cornemuse.

— Nous traversons de mauvais jours…

— Des heures d’épreuve.

— Toutefois, Cornemuse, l’esprit public n’est pas si complètement gâté qu’il semble.

— C’est possible.

— Le peuple est las d’un gouvernement qui le ruine et ne fait rien pour lui. Chaque jour éclatent de nouveaux scandales. La république se noie dans la honte. Elle est perdue.

— Dieu vous entende !

— Cornemuse, que pensez-vous du prince Crucho ?

— C’est un aimable jeune homme et, j’ose dire, le digne rejeton d’une tige auguste. Je le plains d’endurer, dans un âge si tendre, les douleurs de l’exil. Pour l’exilé le printemps n’a point de fleurs, l’automne n’a point de fruits. Le prince Crucho pense bien ; il respecte les prêtres ; il pratique notre religion ; il fait une grande consommation de mes petits produits.

— Cornemuse, dans beaucoup de foyers, riches ou pauvres, on souhaite son retour. Croyez-moi, il reviendra.

— Puissé-je ne pas mourir avant d’avoir jeté mon manteau devant ses pas ! soupira Cornemuse.

Le voyant dans ces sentiments, Agaric lui dépeignit l’état des esprits tel qu’il se le figurait lui-même. Il lui montra les nobles et les riches exaspérés contre le régime populaire ; l’armée refusant de boire de nouveaux outrages, les fonctionnaires prêts à trahir, le peuple mécontent, l’émeute déjà grondant, et les ennemis des moines, les suppôts du pouvoir, jetés dans les puits d’Alca. Il conclut que c’était le moment de frapper un grand coup.

— Nous pouvons, s’écria-t-il, sauver le peuple pingouin, nous pouvons le délivrer de ses tyrans, le délivrer de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l’ancien État, le bon État, pour l’honneur de la foi et l’exaltation de l’Église. Nous le pouvons si nous le voulons. Nous possédons de grandes richesses et nous exerçons de secrètes influences ; par nos journaux crucifères et fulminants, nous communiquons avec tous les ecclésiastiques des villes et des campagnes, et nous leur insufflons l’enthousiasme qui nous soulève, la foi qui nous dévore. Ils en embraseront leurs pénitents et leurs fidèles. Je dispose des plus hauts chefs de l’armée ; j’ai des intelligences avec les gens du peuple ; je dirige, à leur insu, les marchands de parapluies, les débitants de vin, les commis de nouveautés, les crieurs de journaux, les demoiselles galantes et les agents de police. Nous avons plus de monde qu’il ne nous en faut. Qu’attendons-nous ? Agissons !

— Que pensez-vous faire ? demanda Cornemuse.

— Former une vaste conjuration, renverser la république, rétablir Crucho sur le trône des Draconides.

Cornemuse se passa plusieurs fois la langue sur les lèvres. Puis il dit avec onction :

— Certes, la restauration des Draconides est désirable ; elle est éminemment désirable ; et, pour ma part, je la souhaite de tout mon cœur. Quant à la république, vous savez ce que j’en pense… Mais ne vaudrait-il pas mieux l’abandonner à son sort et la laisser mourir des vices de sa constitution ? Sans doute, ce que vous proposez, cher Agaric, est noble et généreux. Il serait beau de sauver ce grand et malheureux pays, de le rétablir dans sa splendeur première. Mais songez-y : nous sommes chrétiens avant que d’être pingouins. Et il nous faut bien prendre garde de ne point compromettre la religion dans des entreprises politiques.

Agaric répliqua vivement :

— Ne craignez rien. Nous tiendrons tous les fils du complot, mais nous resterons dans l’ombre. On ne nous verra pas.

— Comme des mouches dans du lait, murmura le religieux des Conils.

Et, coulant sur son compère ses fines prunelles de rubis :

— Prenez garde, mon ami. La république est peut-être plus forte qu’il ne semble. Il se peut aussi que nous raffermissions ses forces en la tirant de la molle quiétude où elle repose à cette heure. Sa malice est grande : si nous l’attaquons, elle se défendra. Elle fait de mauvaises lois qui ne nous atteignent guère ; quand elle aura peur, elle en fera de terribles contre nous. Ne nous engageons pas à la légère dans une aventure où nous pouvons laisser des plumes. L’occasion est bonne, pensez-vous ; je ne le crois pas, et je vais vous dire pourquoi. Le régime actuel n’est pas encore connu de tout le monde et ne l’est autant dire de personne. Il proclame qu’il est la chose publique, la chose commune. Le populaire le croit et reste démocrate et républicain. Mais patience ! Ce même peuple exigera un jour que la chose publique soit vraiment la chose du peuple. Je n’ai pas besoin de vous dire combien de telles prétentions me paraissent insolentes, déréglées et contraires à la politique tirée des Écritures. Mais le peuple les aura, et il les fera valoir, et ce sera la fin du régime actuel. Ce moment ne peut beaucoup tarder. C’est alors que nous devrons agir dans l’intérêt de notre auguste corps. Attendons ! Qui nous presse ? Notre existence n’est point en péril. Elle ne nous est pas rendue absolument intolérable. La république manque à notre égard de respect et de soumission ; elle ne rend pas aux prêtres les honneurs qu’elle leur doit. Mais elle nous laisse vivre. Et, telle est l’excellence de notre état que, pour nous, vivre, c’est prospérer. La chose publique nous est hostile, mais les femmes nous révèrent. Le président Formose n’assiste pas à la célébration de nos mystères ; mais j’ai vu sa femme et ses filles à mes pieds. Elles achètent mes fioles à la grosse. Je n’ai pas de meilleures clientes, même dans l’aristocratie. Disons-nous-le bien : il n’y a pas au monde un pays qui, pour les prêtres et les moines, vaille la Pingouinie. En quelle autre contrée trouverions-nous à vendre, en si grande quantité et à si haut prix, notre cire vierge, notre encens mâle, nos chapelets, nos scapulaires, nos eaux bénites et notre liqueur de Sainte-Orberose ? Quel autre peuple payerait, comme les Pingouins, cent écus d’or un geste de notre main, un son de notre bouche, un mouvement de nos lèvres ? Pour ce qui est de moi, je gagne mille fois plus, en cette douce, fidèle et docile Pingouinie, à extraire l’essence d’une botte de serpolet, que je ne le saurais faire en m’époumonant à prêcher quarante ans la rémission des péchés dans les États les plus populeux d’Europe et d’Amérique. De bonne foi, la Pingouinie en sera-t-elle plus heureuse quand un commissaire de police me viendra tirer hors d’ici et conduire dans un pyroscaphe en partance pour les îles de la Nuit ?

Ayant ainsi parlé, le religieux des Conils se leva et conduisit son hôte sous un vaste hangar où des centaines d’orphelins, vêtus de bleu, emballaient des bouteilles, clouaient des caisses, collaient des étiquettes. L’oreille était assourdie par le bruit des marteaux mêlé aux grondements sourds des colis sur les rails.

— C’est ici que se font les expéditions, dit Cornemuse. J’ai obtenu du gouvernement une ligne ferrée à travers le bois et une station à ma porte. Je remplis tous les jours trois voitures de mon produit. Vous voyez que la république n’a pas tué toutes les croyances.

Agaric fit un dernier effort pour engager le sage distillateur dans l’entreprise. Il lui montra le succès heureux, prompt, certain, éclatant.

— N’y voulez-vous point concourir ? ajouta-t-il. Ne voulez-vous point tirer votre roi d’exil ?

— L’exil est doux aux hommes de bonne volonté, répliqua le religieux des Conils. Si vous m’en croyez, bien cher frère Agaric, vous renoncerez pour le moment à votre projet. Quant à moi je ne me fais pas d’illusions. Je sais ce qui m’attend. Que je sois ou non de la partie, si vous la perdez, je payerai comme vous.

Le père Agaric prit congé de son ami et regagna satisfait son école, Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire réussir, et donnera de l’argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d’un seul d’entre eux les engageaient tous. C’était là, tout à la fois, le meilleur et le pire de leur affaire.


CHAPITRE II

LE PRINCE CRUCHO


Agaric résolut de se rendre incontinent auprès du prince Crucho qui l’honorait de sa familiarité. À la brune, il sortit de l’école, par la petite porte, déguisé en marchand de bœufs et prit passage sur le Saint-Maël.

Le lendemain il débarqua en Marsouinie. C’est sur cette terre hospitalière, dans le château de Chitterlings, que Crucho mangeait le pain amer de l’exil.

Agaric le rencontra sur la route, en auto, faisant du cent trente avec deux demoiselles. À cette vue, le moine agita son parapluie rouge et le prince arrêta sa machine.

— C’est vous, Agaric ? Montez donc ! Nous sommes déjà trois ; mais on se serrera un peu. Vous prendrez une de ces demoiselles sur vos genoux.

Le pieux Agaric monta.

— Quelles nouvelles, mon vieux père ? demanda le jeune prince.

— De grandes nouvelles, répondit Agaric. Puis-je parler ?

— Vous le pouvez. Je n’ai rien de caché pour ces deux demoiselles.

— Monseigneur, la Pingouinie vous réclame. Vous ne serez pas sourd à son appel.

Agaric dépeignit l’état des esprits et exposa le plan d’un vaste complot.

— À mon premier signal, dit-il, tous vos partisans se soulèveront à la fois. La croix à la main et la robe troussée, vos vénérables religieux conduiront la foule en armes dans le palais de Formose. Nous porterons la terreur et la mort parmi vos ennemis. Pour prix de nos efforts, nous vous demandons seulement, monseigneur, de ne point les rendre inutiles. Nous vous supplions de venir vous asseoir sur un trône que nous aurons préparé.

Le prince répondit simplement :

— J’entrerai dans Alca sur un cheval vert.

Agaric prit acte de cette mâle réponse. Bien qu’il eût, contrairement à ses habitudes, une demoiselle sur ses genoux, il adjura avec une sublime hauteur d’âme le jeune prince d’être fidèle à ses devoirs royaux.

— Monseigneur, s’écria-t-il en versant des larmes, vous vous rappellerez un jour que vous avez été tiré de l’exil, rendu à vos peuples, rétabli sur le trône de vos ancêtres par la main de vos moines et couronné par leurs mains de la crête auguste du Dragon. Roi Crucho, puissiez-vous égaler en gloire votre aïeul Draco le Grand !

Le jeune prince ému se jeta sur son restaurateur pour l’embrasser ; mais il ne put l’atteindre qu’à travers deux épaisseurs de demoiselles, tant on était serré dans cette voiture historique.

— Mon vieux père, dit-il, je voudrais que la Pingouinie tout entière fût témoin de cette étreinte.

— Ce serait un spectacle réconfortant, dit Agaric.

Cependant l’auto, traversant en trombe les hameaux et les bourgs, écrasait sous ses pneus insatiables poules, oies, dindons, canards, pintades, chats, chiens, cochons, enfants, laboureurs et paysannes.

Et le pieux Agaric roulait en son esprit ses grands desseins. Sa voix, sortant de derrière la demoiselle, exprima cette pensée :

— Il faudra de l’argent, beaucoup d’argent.

— C’est votre affaire, répondit le prince.

Mais déjà la grille du parc s’ouvrait à l’auto formidable.

Le dîner fut somptueux. On but à la crête du Dragon. Chacun sait qu’un gobelet fermé est signe de souveraineté. Aussi le prince Crucho et la princesse Gudrune son épouse burent-ils dans des gobelets couverts comme des ciboires. Le prince fit remplir plusieurs fois le sien des vins rouges et blancs de Pingouinie.

Crucho avait reçu une instruction vraiment princière : il excellait dans la locomotion automobile, mais il n’ignorait pas non plus l’histoire. On le disait très versé dans les antiquités et illustrations de sa famille ; et il donna en effet au dessert une preuve remarquable de ses connaissances à cet égard. Comme on parlait de diverses particularités singulières remarquées en des femmes célèbres :

— Il est parfaitement vrai, dit-il, que la reine Crucha, dont je porte le nom, avait une petite tête de singe au-dessous du nombril.

Agaric eut dans la soirée un entretien décisif avec trois vieux conseillers du prince. On décida de demander des fonds au beau-père de Crucho, qui souhaitait d’avoir un gendre roi, à plusieurs dames juives, impatientes d’entrer dans la noblesse et enfin au prince régent des Marsouins, qui avait promis son concours aux Draconides, pensant affaiblir, par la restauration de Crucho, les Pingouins, ennemis héréditaires de son peuple.

Les trois vieux conseillers se partagèrent entre eux les trois premiers offices de la cour, chambellan, sénéchal et panetier, et autorisèrent le religieux à distribuer les autres charges au mieux des intérêts du prince.

— Il faut récompenser les dévouements, affirmèrent les trois vieux conseillers.

— Et les trahisons, dit Agaric.

— C’est trop juste, répliqua l’un d’eux, le marquis des Septplaies, qui avait l’expérience des révolutions.

On dansa. Après le bal, la princesse Gudrune déchira sa robe verte pour en faire des cocardes ; elle en cousit de sa main un morceau sur la poitrine du moine, qui versa des larmes d’attendrissement et de reconnaissance.

M. de Plume, écuyer du prince, partit le soir même à la recherche d’un cheval vert.


CHAPITRE III

LE CONCILIABULE


De retour dans la capitale de la Pingouinie, le révérend père Agaric s’ouvrit de ses projets au prince Adélestan des Boscénos, dont il connaissait les sentiments draconiens.

Le prince appartenait à la plus haute noblesse. Les Torticol des Boscénos remontaient à Brian le Pieux et avaient occupé sous les Draconides les plus hautes charges du royaume. En 1179, Philippe Torticol, grand émiral de Pingouinie, brave, fidèle, généreux, mais vindicatif, livra le port de La Crique et la flotte pingouine aux ennemis du royaume, sur le soupçon que la reine Crucha, dont il était l’amant, le trompait avec un valet d’écurie. C’est cette grande reine qui donna aux Boscénos la bassinoire d’argent qu’ils portent dans leurs armes. Quant à leur devise, elle remonte seulement au XVIe siècle ; en voici l’origine. Une nuit de fête, mêlé à la foule des courtisans qui, pressés dans le jardin du roi, regardaient le feu d’artifice, le duc Jean des Boscénos s’approcha de la duchesse de Skull, et mit la main sous la jupe de cette dame qui n’en fit aucune plainte. Le roi, venant à passer, les surprit et se contenta de dire : « Ainsi qu’on se trouve. » Ces quatre mots devinrent la devise des Boscénos.

Le prince Adélestan n’était point dégénéré de ses ancêtres ; il gardait au sang des Draconides une inaltérable fidélité et ne souhaitait rien tant que la restauration du prince Crucho, présage, à ses yeux, de celle de sa fortune ruinée. Aussi entra-t-il volontiers dans la pensée du révérend père Agaric. Il s’associa immédiatement aux projets du religieux et s’empressa de le mettre en rapport avec les plus ardents et les plus loyaux royalistes de sa connaissance, le comte Cléna, M. de la Trumelle, le vicomte Olive, M. Bigourd. Ils se réunirent une nuit dans la maison de campagne du duc d’Ampoule, à deux lieues à l’est d’Alca, afin d’examiner les voies et moyens.

M. de La Trumelle se prononça pour l’action légale :

— Nous devons rester dans la légalité, dit-il en substance. Nous sommes des hommes d’ordre. C’est par une propagande infatigable que nous poursuivrons la réalisation de nos espérances. Il faut changer l’esprit du pays. Notre cause triomphera parce qu’elle est juste.

Le prince des Boscénos exprima un avis contraire. Il pensait que, pour triompher, les causes justes ont besoin de la force autant et plus que les causes injustes.

— Dans la situation présente, dit-il avec tranquillité, trois moyens d’action s’imposent : embaucher les garçons bouchers, corrompre les ministres et enlever le président Formose.

— Enlever Formose, ce serait une faute, objecta M. de la Trumelle. Le président est avec nous.

Qu’un Dracophile proposât de mettre la main sur le président Formose et qu’un autre dracophile le traitât en ami, c’est ce qu’expliquaient l’attitude et les sentiments du chef de la chose commune. Formose se montrait favorable aux royalistes, dont il admirait et imitait les manières. Toutefois, s’il souriait quand on lui parlait de la crête du Dragon, c’était à la pensée de la mettre sur sa tête. Le pouvoir souverain lui faisait envie, non qu’il se sentît capable de l’exercer, mais il aimait à paraître. Selon la forte expression d’un chroniqueur pingouin, « c’était un dindon ».

Le prince des Boscénos maintint sa proposition de marcher à main armée sur le palais de Formose et sur la Chambre des députés.

Le comte Cléna fut plus énergique encore :

— Pour commencer, dit-il, égorgeons, étripons, décervelons les républicains et tous les chosards du gouvernement. Nous verrons après.

M. de la Trumelle était un modéré. Les modérés s’opposent toujours modérément à la violence. Il reconnut que la politique de M. le comte Cléna s’inspirait d’un noble sentiment, qu’elle était généreuse, mais il objecta timidement qu’elle n’était peut-être pas conforme aux principes et qu’elle présentait certains dangers. Enfin, il s’offrit à la discuter.

— Je propose, ajouta-t-il, de rédiger un appel au peuple. Faisons savoir qui nous sommes. Pour moi, je vous réponds que je ne mettrai pas mon drapeau dans ma poche.

M. Bigourd prit la parole :

— Messieurs, les Pingouins sont mécontents de l’ordre nouveau, parce qu’ils en jouissent et qu’il est naturel aux hommes de se plaindre de leur condition. Mais en même temps, les Pingouins ont peur de changer de régime, car les nouveautés effraient. Ils n’ont pas connu la crête du Dragon ; et, s’il leur arrive de dire parfois qu’ils la regrettent, il ne faut pas les en croire : on s’apercevrait bientôt qu’ils ont parlé sans réflexion et de mauvaise humeur. Ne nous faisons pas d’illusions sur leurs sentiments à notre égard. Ils ne nous aiment pas. Ils haïssent l’aristocratie tout à la fois par une basse envie et par un généreux amour de l’égalité. Et ces deux sentiments réunis sont très forts dans un peuple. L’opinion publique n’est pas contre nous parce qu’elle nous ignore. Mais quand elle saura ce que nous voulons, elle ne nous suivra pas. Si nous laissons voir que nous voulons détruire le régime démocratique et relever la crête du Dragon, quels seront nos partisans ? Les garçons bouchers et les petits boutiquiers d’Alca. Et même ces boutiquiers, pourrons-nous bien compter sur eux jusqu’au bout ? Ils sont mécontents, mais ils sont chosards dans le fond de leurs cœurs. Ils ont plus d’envie de vendre leurs méchantes marchandises que de revoir Crucho. En agissant à découvert nous effrayerons.

» Pour qu’on nous trouve sympathiques et qu’on nous suive, il faut que l’on croie que nous voulons, non pas renverser la république, mais au contraire la restaurer, la nettoyer, la purifier, l’embellir, l’orner, la parer, la décorer, la parfumer, la rendre enfin magnifique et charmante. Aussi ne devons-nous pas agir par nous-mêmes. On sait que nous ne sommes pas favorables à l’ordre actuel. Il faut nous adresser à un ami de la république, et, pour bien faire, à un défenseur de ce régime. Nous n’aurons que l’embarras du choix. Il conviendra de préférer le plus populaire et, si j’ose dire, le plus républicain. Nous le gagnerons par des flatteries, par des présents et surtout par des promesses. Les promesses coûtent moins que les présents et valent beaucoup plus. Jamais on ne donne autant que lorsqu’on donne des espérances. Il n’est pas nécessaire qu’il soit très intelligent. Je préférerais même qu’il n’eût pas d’esprit. Les imbéciles ont dans la fourberie des grâces inimitables. Croyez-moi, messieurs, faites renverser la chose publique par un chosard de la chose. Soyons prudents ! La prudence n’exclut pas l’énergie. Si vous avez besoin de moi, vous me trouverez toujours à votre service.

Ce discours ne laissa pas que de faire impression sur les auditeurs. L’esprit du pieux Agaric en fut particulièrement frappé. Mais chacun songeait surtout à s’allouer des honneurs et des bénéfices. On organisa un gouvernement secret, dont toutes les personnes présentes furent nommées membres effectifs. Le duc d’Ampoule, qui était la grande capacité financière du parti, fut délégué aux recettes et chargé de centraliser les fonds de propagande.

La réunion allait prendre fin quand retentit dans les airs une voix rustique, qui chantait sur un vieil air :

Boscénos est un gros cochon ;
On en va faire des andouilles
Des saucisses et du jambon
Pour le réveillon des pauv’ bougres.

C’était une chanson connue, depuis deux cents ans, dans les faubourgs d’Alca. Le prince des Boscénos n’aimait pas à l’entendre. Il descendit sur la place et s’étant aperçu que le chanteur était un ouvrier qui remettait des ardoises sur le faîte de l’église, il le pria poliment de chanter autre chose.

— Je chante ce qui me plaît, répondit l’homme.

— Mon ami, pour me faire plaisir…

— Je n’ai pas envie de vous faire plaisir.

Le prince des Boscénos était placide à son ordinaire, mais irascible et d’une force peu commune.

— Coquin, descends ou je monte, s’écria-t-il d’une voix formidable.

Et, comme le couvreur, à cheval sur la crête, ne faisait pas mine de bouger, le prince grimpa vivement par l’escalier de la tour jusqu’au toit et se jeta sur le chanteur qui, assommé d’un coup de poing, roula démantibulé dans une gouttière. À ce moment sept ou huit charpentiers qui travaillaient dans les combles, émus par les cris du compagnon, mirent le nez aux lucarnes et, voyant le prince sur le faîte, s’en furent à lui par une échelle qui se trouvait couchée sur l’ardoise, l’atteignirent au moment où il se coulait dans la tour et lui firent descendre, la tête la première, les cent trente-sept marches du limaçon.


CHAPITRE IV

LA VICOMTESSE OLIVE


Les Pingouins avaient la première armée du monde. Les Marsouins aussi. Et il en était de même des autres peuples de l’Europe. Ce qui ne saurait surprendre pour peu qu’on y réfléchisse. Car toutes les armées sont les premières du monde. La seconde armée du monde, s’il pouvait en exister une, se trouverait dans un état d’infériorité notoire ; elle serait assurée d’être battue. Il faudrait la licencier tout de suite. Aussi toutes les armées sont-elles les premières du monde. C’est ce que comprit, en France, l’illustre colonel Marchand quand, interrogé par des journalistes sur la guerre russo-japonaise avant le passage du Yalou, il n’hésita pas à qualifier l’armée russe de première du monde ainsi que l’armée japonaise. Et il est à remarquer que, pour avoir essuyé les plus effroyables revers, une armée ne déchoit pas de son rang de première du monde. Car, si les peuples rapportent leurs victoires à l’intelligence des généraux et au courage des soldats, ils attribuent toujours leurs défaites à une inexplicable fatalité. Au rebours, les flottes sont classées par le nombre de leurs bateaux. Il y en a une première, une deuxième, une troisième et ainsi de suite. Aussi ne subsiste-t-il aucune incertitude sur l’issue des guerres navales.

Les Pingouins avaient la première armée et la seconde flotte du monde. Cette flotte était commandée par le fameux Chatillon qui portait le titre d’émiral ahr, et par abréviation d’émiral. C’est ce même mot, qui, malheureusement corrompu, désigne encore aujourd’hui, dans plusieurs nations européennes, le plus haut grade des armées de mer. Mais comme il n’y avait chez les Pingouins qu’un seul émiral, un prestige singulier, si j’ose dire, était attaché à ce grade.

L’émiral n’appartenait pas à la noblesse ; enfant du peuple, le peuple l’aimait ; et il était flatté de voir couvert d’honneurs un homme sorti de lui. Chatillon était beau ; il était heureux ; il ne pensait à rien. Rien n’altérait la limpidité de son regard.

Le révérend père Agaric, se rendant aux raisons de M. Bigourd, reconnut qu’on ne détruirait le régime actuel que par un de ses défenseurs et jeta ses vues sur l’émiral Chatillon. Il alla demander une grosse somme d’argent à son ami, le révérend père Cornemuse, qui la lui remit en soupirant. Et, de cet argent, il paya six cents garçons bouchers d’Alca pour courir derrière le cheval de Chatillon en criant : « Vive l’émiral ! »

Chatillon ne pouvait désormais faire un pas sans être acclamé.

La vicomtesse Olive lui demanda un entretien secret. Il la reçut à l’Amirauté[1] dans un pavillon orné d’ancres, de foudres et de grenades.

Elle était discrètement vêtue de gris bleu. Un chapeau de roses couronnait sa jolie tête blonde. À travers la voilette ses yeux brillaient comme des saphirs. Il n’y avait pas, dans la noblesse, de femme plus élégante que celle-ci, qui tirait son origine de la finance juive. Elle était longue et bien faite ; sa forme était celle de l’année, sa taille, celle de la saison.

— Émiral, dit-elle d’une voix délicieuse, je ne puis vous cacher mon émotion… Elle est bien naturelle… Devant un héros…

— Vous êtes trop bonne. Veuillez me dire, madame la vicomtesse, ce qui me vaut l’honneur de votre visite.

— Il y avait longtemps que je désirais vous voir, vous parler… Aussi me suis-je chargée bien volontiers d’une mission pour vous.

— Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.

— Comme c’est calme ici !

— En effet, c’est assez tranquille.

— On entend chanter les oiseaux.

— Asseyez-vous donc, chère madame.

Et il lui tendit un fauteuil.

Elle prit une chaise à contre-jour :

— Émiral, je viens vers vous, chargée d’une mission très importante, d’une mission…

— Expliquez-vous.

— Émiral, vous n’avez jamais vu le prince Crucho ?

— Jamais.

Elle soupira.

— C’est bien là le malheur. Il serait si heureux de vous voir ! Il vous estime et vous apprécie. Il a votre portrait sur sa table de travail, à côté de celui de la princesse sa mère. Quel dommage qu’on ne le connaisse pas ! C’est un charmant prince, et si reconnaissant de ce qu’on fait pour lui ! Ce sera un grand roi. Car il sera roi : n’en doutez pas. Il reviendra, et plus tôt qu’on ne croit… Ce que j’ai à vous dire, la mission qui m’est confiée se rapporte précisément à…

L’émiral se leva :

— Pas un mot de plus, chère madame. J’ai l’estime, j’ai la confiance de la république. Je ne la trahirai pas. Et pourquoi la trahirais-je ? Je suis comblé d’honneurs et de dignités.

— Vos honneurs, vos dignités, mon cher émiral, permettez-moi de vous le dire, sont bien loin d’égaler vos mérites. Si vos services étaient récompensés, vous seriez émiralissime et généralissime, commandant supérieur des troupes de terre et de mer. La république est bien ingrate à votre égard.

— Tous les gouvernements sont plus ou moins ingrats.

— Oui, mais les chosards sont jaloux de vous. Ces gens-là craignent toutes les supériorités. Ils ne peuvent souffrir les militaires. Tout ce qui touche la marine et l’armée leur est odieux. Ils ont peur de vous.

— C’est possible.

— Ce sont des misérables. Ils perdent le pays. Ne voulez-vous pas sauver la Pingouinie ?

— Comment cela ?

— En balayant tous ces fripons de la chose publique, tous les chosards.

— Qu’est-ce que vous me proposez là, chère madame ?

— De faire ce qui se fera certainement. Si ce n’est pas par vous, ce sera par un autre. Le généralissime, pour ne parler que de celui-là, est prêt à jeter tous les ministres, tous les députés et tous les sénateurs dans la mer et à rappeler le prince Crucho.

— Ah ! la canaille, la crapule ! s’écria l’émiral.

— Ce qu’il ferait contre vous, faites-le contre lui. Le prince saura reconnaître vos services. Il vous donnera l’épée de connétable et une magnifique dotation. Je suis chargée, en attendant, de vous remettre un gage de sa royale amitié.

En prononçant ces mots, elle tira de son sein une cocarde verte.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda l’émiral.

— C’est Crucho qui vous envoie ses couleurs.

— Voulez-vous bien remporter ça ?

— Pour qu’on les offre au généralissime qui les acceptera, lui !… Non ! mon émiral, laissez-moi les mettre sur votre glorieuse poitrine.

Chatillon écarta doucement la jeune femme. Mais depuis quelques minutes il la trouvait extrêmement jolie ; et il sentit croître encore cette impression quand deux bras nus et les paumes roses de deux mains délicates le vinrent effleurer. Presque tout de suite il se laissa faire. Olive fut lente à nouer le ruban. Puis, quand ce fut fait, elle salua Chatillon, avec une grande révérence, du titre de connétable.

— J’ai été ambitieux comme les camarades, répondit l’homme de mer, je ne le cache pas ; je le suis peut-être encore ; mais, ma parole d’honneur, en vous voyant, le seul souhait que je forme c’est une chaumière et un cœur.

Elle fit tomber sur lui les rayons charmants des saphirs qui brillaient sous ses paupières.

— On peut avoir cela aussi… Qu’est-ce que vous faites là, émiral ?

— Je cherche le cœur.

En sortant du pavillon de l’Amirauté, la vicomtesse alla tout de suite rendre compte au révérend père Agaric de sa visite.

— Il y faut retourner, chère madame, lui dit le moine austère.


CHAPITRE V

LE PRINCE DES BOSCÉNOS


Matin et soir, les journaux aux gages des dracophiles publiaient les louanges de Chatillon et jetaient la honte et l’opprobre aux ministres de la république.

On criait le portrait de Chatillon sur les boulevards d’Alca. Les jeunes neveux de Rémus, qui portent des figures de plâtre sur la tête, vendaient, à l’abord des ponts, les bustes de Chatillon.

Chatillon faisait tous les soirs, sur son cheval blanc, le tour de la prairie de la Reine, fréquentée des gens à la mode. Les dracophiles apostaient sur le passage de l’émiral une multitude de Pingouins nécessiteux, qui chantaient : « C’est Chatillon qu’il nous faut ». La bourgeoisie d’Alca en concevait une admiration profonde pour l’émiral. Les dames du commerce murmuraient : « Il est beau ». Les femmes élégantes, dans leurs autos ralenties, lui envoyaient, en passant, des baisers, au milieu des hourrahs d’un peuple en délire.

Un jour, comme il entrait dans un bureau de tabac, deux Pingouins qui mettaient des lettres dans la boîte, reconnurent Chatillon et crièrent à pleine bouche : « Vive l’émiral ! À bas les chosards ! » Tous les passants s’arrêtèrent devant la boutique. Chatillon alluma son cigare au regard d’une foule épaisse de citoyens éperdus, agitant leurs chapeaux et poussant des acclamations. Cette foule ne cessait de s’accroître ; la ville entière, marchant à la suite de son héros, le reconduisit, en chantant des hymnes, jusqu’au pavillon de l’Amirauté.

L’émiral avait un vieux compagnon d’armes dont les états de service étaient superbes, le subémiral Volcanmoule. Franc comme l’or, loyal comme son épée, Volcanmoule, qui se targuait d’une farouche indépendance, fréquentait les partisans de Crucho et les ministres de la république et disait aux uns et aux autres leurs vérités. M. Bigourd prétendait méchamment qu’il disait aux uns les vérités des autres. En effet il avait commis plusieurs fois des indiscrétions fâcheuses où l’on se plaisait à voir la liberté d’un soldat étranger aux intrigues. Il se rendait tous les matins chez Chatillon, qu’il traitait avec la rudesse cordiale d’un frère d’armes.

— Eh bien, mon vieux canard, te voilà populaire, lui disait-il. On vend ta gueule en têtes de pipe et en bouteilles de liqueur, et tous les ivrognes d’Alca rotent ton nom dans les ruisseaux… Chatillon, héros des Pingouins ! Chatillon défenseur de la gloire et de la puissance pingouines !… Qui l’eût dit ? Qui l’eût cru ?

Et il riait d’un rire strident. Puis changeant de ton :

— Blague à part, est-ce que tu n’es pas un peu surpris de ce qui t’arrive ?

— Mais non, répondait Chatillon.

Et le loyal Volcanmoule sortait en faisant claquer les portes.

Cependant, Chatillon avait loué, pour recevoir la vicomtesse Olive, un petit rez-de-chaussée au fond de la cour, au numéro 18 de la rue Johannès-Talpa. Ils se voyaient tous les jours. Il l’aimait éperdument. En sa vie martiale et neptunienne, il avait possédé des multitudes de femmes, rouges, noires, jaunes ou blanches, et quelques-unes fort belles ; mais avant d’avoir connu celle-là, il ne savait pas ce que c’est qu’une femme. Quand la vicomtesse Olive l’appelait son ami, son doux ami, il se sentait au ciel, et il lui semblait que les étoiles se prenaient dans ses cheveux.

Elle entrait, un peu en retard, posait son petit sac sur le guéridon et disait avec recueillement :

— Laissez-moi me mettre là, à vos genoux.

Et elle lui tenait des propos inspirés par le pieux Agaric ; et elle les entrecoupait de baisers et de soupirs. Elle lui demandait d’éloigner tel officier, de donner un commandement à tel autre, d’envoyer l’escadre ici ou là.

Et elle s’écriait à point :

— Comme vous êtes jeune, mon ami !

Et il faisait tout ce qu’elle voulait, car il était simple, car il avait envie de porter l’épée de connétable et de recevoir une riche dotation, car il ne lui déplaisait pas de jouer un double jeu, car il avait vaguement l’idée de sauver la Pingouinie, car il était amoureux.

Cette femme délicieuse l’amena à dégarnir de troupes le port de La Crique, où devait débarquer Crucho. On était de la sorte assuré que le prince entrerait sans obstacle en Pingouinie.

Le pieux Agaric organisait des réunions publiques, afin d’entretenir l’agitation. Les dracophiles en donnaient chaque jour une ou deux ou trois dans un des trente-six districts d’Alca, et, de préférence, dans les quartiers populaires. On voulait conquérir les gens de petit état, qui sont le plus grand nombre. Il fut donné notamment, le quatre mai, une très belle réunion dans la vieille halle aux grains, au cœur d’un faubourg populeux plein de ménagères assises sur le pas des portes et d’enfants jouant dans les ruisseaux. Il était venu là deux mille personnes, à l’estimation des républicains, et six mille au compte des dracophiles. On reconnaissait dans l’assistance la fleur de la société pingouine, le prince et la princesse des Boscénos, le comte Cléna, M. de la Trumelle, M. Bigourd et quelques riches dames israélites.

Le généralissime de l’armée nationale était venu en uniforme. Il fut acclamé.

Le bureau se constitua laborieusement. Un homme du peuple, un ouvrier, mais qui pensait bien, M. Rauchin, secrétaire des syndicats jaunes, fut appelé à présider, entre le comte Cléna et M. Michaud, garçon boucher.

En plusieurs discours éloquents, le régime que la Pingouinie s’était librement donné reçut les noms d’égout et de dépotoir. Le président Formose fut ménagé. Il ne fut question ni de Crucho ni des prêtres.

La réunion était contradictoire ; un défenseur de l’État moderne et de la république, homme de profession manuelle, se présenta.

— Messieurs, dit le président Rauchin, nous avons annoncé que la réunion serait contradictoire. Nous n’avons qu’une parole ; nous ne sommes pas comme nos contradicteurs, nous sommes honnêtes. Je donne la parole au contradicteur. Dieu sait ce que vous allez entendre ! Messieurs, je vous prie de contenir le plus longtemps qu’il vous sera possible l’expression de votre mépris, de votre dégout et de votre indignation.

— Messieurs, dit le contradicteur…

Aussitôt il fut renversé, foulé aux pieds par la foule indignée et ses restes méconnaissables jetés hors de la salle.

Le tumulte grondait encore lorsque le comte Cléna monta à la tribune. Aux huées succédèrent les acclamations et, quand le silence se fut rétabli, l’orateur prononça ces paroles :

— Camarades, nous allons voir si vous avez du sang dans les veines. Il s’agit d’égorger, d’étriper, de décerveler les chosards.

Ce discours déchaîna un tel tonnerre d’applaudissements que le vieux hangar en fut ébranlé et qu’une épaisse poussière, sortie des murs sordides et des poutres vermoulues, enveloppa l’assistance de ses âcres et sombres nuées.

On vota un ordre du jour flétrissant le gouvernement et acclamant Chatillon. Et les assistants sortirent en chantant l’hymne libérateur : « C’est Chatillon qu’il nous faut ».

La vieille halle n’avait pour issue qu’une longue allée boueuse, resserrée entre des remises d’omnibus et des magasins de charbon. La nuit était sans lune ; une bruine froide tombait. Les gardes de police, assemblés en grand nombre, fermaient l’allée au niveau du faubourg et obligeaient les dracophiles à s’écouler par petits groupes. Telle était en effet la consigne qu’ils avaient reçue de leur chef, qui s’étudiait à rompre l’élan d’une foule en délire.

Les dracophiles maintenus dans l’allée marquaient le pas en chantant : « C’est Chatillon qu’il nous faut ». Bientôt, impatients de ces lenteurs, dont ils ne connaissaient pas la cause, ils commencèrent à pousser ceux qui se trouvaient devant eux. Ce mouvement, propagé le long de l’allée, jetait les premiers sortis contre les larges poitrines des gardes de police. Ceux-ci n’avaient point de haine contre les dracophiles ; dans le fond de leur cœur ils aimaient Chatillon ; mais il est naturel de résister à l’agression et d’opposer la violence à la violence ; les hommes forts sont portés à se servir de leur force. C’est pourquoi les gardes de police recevaient les dracophiles à grands coups de bottes ferrées. Il en résultait des refoulements brusques. Les menaces et les cris se mêlaient aux chants.

— Assassins ! Assassins !… « C’est Chatillon qu’il nous faut ! » Assassins ! Assassins !

Et, dans la sombre allée : « Ne poussez pas, » disaient les plus sages. Parmi ceux-là, dominant de sa haute taille la foule agitée, déployant parmi les membres foulés et les côtes défoncées, ses larges épaules et ses poumons robustes, doux, inébranlable, placide, se dressait dans les ténèbres le prince des Boscénos. Il attendait, indulgent et serein. Cependant, la sortie s’opérant par intervalles réguliers entre les rangs des gardes de police, les coudes, autour du prince, commençaient à s’imprimer moins profondément dans les poitrines ; on se reprenait à respirer.

— Vous voyez bien que nous finirons par sortir, dit ce bon géant avec un doux sourire. Patience et longueur de temps…

Il tira un cigare de son étui, le porta à ses lèvres et frotta une allumette. Soudain il vit à la clarté de la flamme la princesse Anne, sa femme, pâmée dans les bras du comte Cléna. À cette vue, il se précipita sur eux et les frappa à grands coups de canne, eux et les personnes qui se trouvaient alentour. On le désarma, non sans peine. Mais on ne put le séparer de son adversaire. Et, tandis que la princesse évanouie passait, de bras en bras, sur la foule émue et curieuse, jusqu’à sa voiture, les deux hommes se livraient à une lutte acharnée. Le prince des Boscénos y perdit son chapeau, son lorgnon, son cigare, sa cravate, son portefeuille bourré de lettres intimes et de correspondances politiques ; il y perdit jusqu’aux médailles miraculeuses qu’il avait reçues du bon père Cornemuse. Mais il asséna dans le ventre de son adversaire un coup si formidable, que le malheureux en traversa un grillage de fer et passa, la tête la première, par une porte vitrée, dans un magasin de charbon.

Attirés par le bruit de la lutte et les clameurs des assistants, les gardes de police se précipitèrent sur le prince, qui leur opposa une furieuse résistance. Il en étala trois pantelants à ses pieds, en fit fuir sept autres, la mâchoire fracassée, la lèvre fendue, le nez versant des flots vermeils, le crâne ouvert, l’oreille décollée, la clavicule démise, les côtes défoncées. Il tomba pourtant, et fut traîné sanglant, défiguré, ses vêtements en lambeaux, au poste voisin, où il passa la nuit, bondissant et rugissant.

Jusqu’au jour, des groupes de manifestants parcoururent la ville en chantant : « C’est Chatillon qu’il nous faut », et en brisant les vitres des maisons habitées par les ministres de la chose publique.


CHAPITRE VI

LA CHUTE DE L’ÉMIRAL


Cette nuit marqua l’apogée du mouvement dracophile. Les monarchistes ne doutaient plus du triomphe. Les principaux d’entre eux envoyaient au prince Crucho des félicitations par télégraphe sans fil. Les dames lui brodaient des écharpes et des pantoufles. M. de Plume avait trouvé le cheval vert.

Le pieux Agaric partageait la commune espérance. Toutefois, il travaillait encore à faire des partisans au prétendant.

— Il faut, disait-il, atteindre les couches profondes.

Dans ce dessein, il s’aboucha avec trois syndicats ouvriers.

En ce temps-là, les artisans ne vivaient plus, comme au temps des Draconides, sous le régime des corporations. Ils étaient libres, mais ils n’avaient pas de gain assuré. Après s’être longtemps tenus isolés les uns des autres, sans aide et sans appui, ils s’étaient constitués en syndicats. Les caisses de ces syndicats étaient vides, les syndiqués n’ayant pas coutume de payer leur cotisation. Il y avait des syndicats de trente mille membres ; il y en avait de mille, de cinq cents, de deux cents. Plusieurs comptaient deux ou trois membres seulement, ou même un peu moins. Mais les listes des adhérents n’étant point publiées, il n’était pas facile de distinguer les grands syndicats des petits.

Après de sinueuses et ténébreuses démarches, le pieux Agaric fut mis en rapport, dans une salle du Moulin de la Galette, avec les camarades Dagobert, Tronc et Balafille, secrétaires de trois syndicats professionnels, dont le premier comptait quatorze membres, le second vingt-quatre et le troisième un seul. Agaric déploya, dans cette entrevue, une extrême habileté.

— Messieurs, dit-il, nous n’avons pas, à beaucoup d’égards, vous et moi, les mêmes idées politiques et sociales ; mais il est des points sur lesquels nous pouvons nous entendre. Nous avons un ennemi commun. Le gouvernement vous exploite et se moque de vous. Aidez-nous à le renverser ; nous vous en fournissons autant que possible les moyens ; et vous pourrez, au surplus, compter sur notre reconnaissance.

— Compris. Aboulez la galette, dit Dagobert.

Le révérend père posa sur la table un sac que lui avait remis, les larmes aux yeux, le distillateur des Conils.

— Topez là, firent les trois compagnons.

Ainsi fut scellé ce pacte solennel.

Aussitôt que le moine fut parti, emportant la joie d’avoir acquis à sa cause les masses profondes, Dagobert, Tronc et Balafille sifflèrent leurs femmes, Amélie, Reine et Mathilde, qui, dans la rue, guettaient le signal, et tous les six, se tenant par la main, dansèrent autour du sac en chantant :

J’ai du bon pognon ;
Tu n’ l’auras pas, Chatillon !
Hou ! hou ! la calotte !

Et ils commandèrent un saladier de vin chaud.

Le soir, ils allèrent tous les six, de troquet en troquet, modulant leur chanson nouvelle. Elle plut, car les agents de la police secrète rapportèrent que le nombre croissait chaque jour des ouvriers chantant dans les faubourgs :

J’ai du bon pognon ;
Tu n’ l’auras pas, Chatillon !
Hou ! hou ! la calotte !

L’agitation dracophile ne s’était pas propagée dans les provinces. Le pieux Agaric en cherchait la raison, sans pouvoir la découvrir, quand le vieillard Cornemuse vint la lui révéler.

— J’ai acquis la preuve, soupira le religieux des Conils, que le trésorier des dracophiles, le duc d’Ampoule, a acheté des immeubles en Marsouinie avec les fonds qu’il avait reçus pour la propagande.

Le parti manquait d’argent. Le prince de Boscénos avait perdu son portefeuille dans une rixe, et il était réduit à des expédients pénibles, qui répugnaient à son caractère impétueux. La vicomtesse Olive coûtait très cher. Cornemuse conseilla de limiter les mensualités de cette dame.

— Elle nous est très utile, objecta le pieux Agaric.

— Sans doute, répliqua Cornemuse. Mais, en nous ruinant, elle nous nuit.

Un schisme déchirait les dracophiles. La mésintelligence régnait dans leurs conseils. Les uns voulaient que, fidèle à la politique de M. Bigourd et du pieux Agaric, on affectât jusqu’au bout le dessein de réformer la république ; les autres, fatigués d’une longue contrainte, étaient résolus à acclamer la crête du Dragon et juraient de vaincre sous ce signe.

Ceux-ci alléguaient l’avantage des situations nettes et l’impossibilité de feindre plus longtemps. Dans le fait, le public commençait à voir où tendait l’agitation et que les partisans de l’émiral voulaient détruire jusque dans ses fondements la chose commune.

Le bruit se répandait que le prince devait débarquer à La Crique et faire son entrée à Alca sur un cheval vert.

Ces rumeurs exaltaient les moines fanatiques, ravissaient les gentilshommes pauvres, contentaient les riches dames juives et mettaient l’espérance au cœur des petits marchands. Mais bien peu d’entre eux étaient disposés à acheter ces bienfaits au prix d’une catastrophe sociale et d’un effondrement du crédit public ; et ils étaient moins nombreux encore ceux qui eussent risqué dans l’affaire leur argent, leur repos, leur liberté ou seulement une heure de leurs plaisirs. Au contraire les ouvriers se tenaient prêts, comme toujours, à donner une journée de travail à la république ; une sourde résistance se formait dans les faubourgs.

— Le peuple est avec nous, disait le pieux Agaric.

Pourtant à la sortie des ateliers, hommes, femmes, enfants, hurlaient d’une seule voix :

À bas Chatillon !
Hou ! hou ! la calotte !

Quant au gouvernement, il montrait cette faiblesse, cette indécision, cette mollesse, cette incurie ordinaires à tous les gouvernements, et dont aucun n’est jamais sorti que pour se jeter dans l’arbitraire et la violence. En trois mots, il ne savait rien, ne voulait rien, ne pouvait rien. Formose, au fond du palais présidentiel, demeurait aveugle, muet, sourd, énorme, invisible, cousu dans son orgueil comme dans un édredon.

Le comte Olive conseilla de faire un dernier appel de fonds et de tenter un grand coup tandis qu’Alca fermentait encore.

Un comité exécutif, qui s’était lui-même élu, décida d’enlever la Chambre des députés et avisa aux voies et moyens.

L’affaire fut fixée au 28 juillet. Ce jour-là le soleil se leva radieux sur la ville. Devant le palais législatif les ménagères passaient avec leurs paniers, les marchands ambulants criaient les pêches, les poires et les raisins, et les chevaux de fiacre, le nez dans leur musette, broyaient leur avoine. Personne ne s’attendait à rien ; non que le secret eût été gardé, mais la nouvelle n’avait trouvé que des incrédules. Personne ne croyait à une révolution, d’où l’on pouvait induire que personne n’en souhaitait une. Vers deux heures, les députés commencèrent à passer, rares, inaperçus, sous la petite porte du palais. À trois heures, quelques groupes d’hommes mal habillés se formèrent. À trois heures et demie des masses noires, débouchant des rues adjacentes, se répandirent sur la place de la Révolution. Ce vaste espace fut bientôt submergé par un océan de chapeaux mous, et la foule des manifestants, sans cesse accrue par les curieux, ayant franchi le pont, battait de son flot sombre les murs de l’enceinte législative. Des cris, des grondements, des chants montaient vers le ciel serein. « C’est Chatillon qu’il nous faut ! À bas les députés ! À bas la république ! Mort aux chosards ! » Le bataillon sacré des dracophiles, conduit par le prince des Boscénos, entonna le cantique auguste :

Vive Crucho,
Vaillant et sage,
Plein de courage
Dès le berceau !

Derrière le mur le silence seul répondait.

Ce silence et l’absence de gardes encourageait et effrayait tout à la fois la foule. Soudain, une voix formidable cria :

— À l’assaut !

Et l’on vit le prince des Boscénos dressant sur le mur armé de pointes et d’artichauts de fer sa forme gigantesque. Derrière lui ses compagnons s’élancèrent et le peuple suivit. Les uns frappaient dans le mur pour y faire des trous, d’autres s’efforçaient de desceller les artichauts et d’arracher les pointes. Ces défenses avaient cédé par endroits. Quelques envahisseurs chevauchaient déjà le pignon dégarni. Le prince des Boscénos agitait un immense drapeau vert. Tout à coup la foule oscilla et il en sortit un long cri de terreur. La garde de police et les carabiniers de la république, sortant à la fois par toutes les issues du palais, se formaient en colonne sous le mur en un moment désassiégé. Après une longue minute d’attente, on entendit un bruit d’armes, et la garde de police, la baïonnette au fusil, chargea la foule. Un instant après, sur la place déserte, jonchée de cannes et de chapeaux, régnait un silence sinistre. Deux fois encore les dracophiles essayèrent de se reformer, deux fois ils furent repoussés. L’émeute était vaincue. Mais le prince des Boscénos, debout sur le mur du palais ennemi, son drapeau à la main, repoussait l’assaut d’une brigade entière. Il renversait tous ceux qui s’approchaient. Enfin, secoué, déraciné, il tomba sur un artichaut de fer, et y demeura accroché, étreignant encore l’étendard des Draconides.

Le lendemain de cette journée, les ministres de la république et les membres du parlement résolurent de prendre des mesures énergiques. En vain, cette fois, le président Formose essaya-t-il d’éluder les responsabilités. Le gouvernement examina la question de destituer Chatillon de ses grades et dignités et de le traduire devant la Haute-Cour comme factieux, ennemi du bien public, traître, etc.

À cette nouvelle, les vieux compagnons d’armes de l’émiral, qui l’obsédaient la veille encore de leurs adulations, ne dissimulèrent pas leur joie. Cependant Chatillon restait populaire dans la bourgeoisie d’Alca et l’on entendait encore retentir sur les boulevards l’hymne libérateur : « C’est Chatillon qu’il nous faut. »

Les ministres étaient embarrassés. Ils avaient l’intention de traduire Chatillon devant la Haute-Cour. Mais ils ne savaient rien ; ils demeuraient dans cette totale ignorance réservée à ceux qui gouvernent les hommes. Ils se trouvaient incapables de relever contre Chatillon des charges de quelque poids. Ils ne fournissaient à l’accusation que les mensonges ridicules de leurs espions. La participation de Chatillon au complot, ses relations avec le prince Crucho, restaient le secret de trente mille dracophiles. Les ministres et les députés avaient des soupçons, et même des certitudes ; ils n’avaient pas de preuves. Le procureur de la république disait au ministre de la justice : « Il me faut bien peu pour intenter des poursuites politiques, mais je n’ai rien du tout ; ce n’est pas assez. » L’affaire ne marchait pas. Les ennemis de la chose en triomphaient.

Le 18 septembre, au matin, la nouvelle courut dans Alca que Chatillon avait pris la fuite. L’émoi, la surprise étaient partout. On doutait, on ne pouvait comprendre.

Voici ce qui s’était passé :

Un jour qu’il se trouvait, comme par hasard, dans le cabinet de M. Barbotan, ministre des affaires internes, le brave subémiral Volcanmoule dit avec sa franchise coutumière :

— Monsieur Barbotan, vos collègues ne me paraissent pas bien dégourdis ; on voit qu’ils n’ont pas commandé en mer. Cet imbécile de Chatillon leur donne une frousse de tous les diables.

Le ministre, en signe de dénégation, fendit avec son couteau à papier l’air sur toute l’étendue de son bureau.

— Ne niez pas, répliqua Volcanmoule. Vous ne savez pas comment vous débarrasser de Chatillon. Vous n’osez pas le traduire devant la Haute-Cour, parce que vous n’êtes pas sûr de réunir des charges suffisantes. Bigourd le défendra, et Bigourd est un habile avocat… Vous avez raison, monsieur Barbotan, vous avez raison. Ce procès serait dangereux…

— Ah ! mon ami, fit le ministre d’un ton dégagé, si vous saviez comme nous sommes tranquilles… Je reçois de mes préfets les nouvelles les plus rassurantes. Le bon sens des Pingouins fera justice des intrigues d’un soldat révolté. Pouvez-vous supposer un moment qu’un grand peuple, un peuple intelligent, laborieux, attaché aux institutions libérales qui…

Volcanmoule l’interrompit par un grand soupir :

— Ah ! si j’en avais le loisir, je vous tirerais d’affaire ; je vous escamoterais mon Chatillon comme une muscade. Je vous l’enverrais d’une pichenette en Marsouinie.

Le ministre dressa l’oreille.

— Ce ne serait pas long, poursuivit l’homme de mer. En un tournemain je vous débarrasserais de cet animal… Mais en ce moment, j’ai d’autres chiens à fouetter… Je me suis flanqué une forte culotte au bec. Il faut que je trouve une grosse somme. L’honneur avant tout, que diable !…

Le ministre et le subémiral se regardèrent un moment en silence. Puis Barbotan dit avec autorité :

— Subémiral Volcanmoule, débarrassez-nous d’un soldat séditieux. Vous rendrez un grand service à la Pingouinie et le ministre des affaires internes vous assurera les moyens de payer vos dettes de jeu.

Le soir même, Volcanmoule se présenta devant Chatillon et le contempla longtemps avec une expression de douleur et de mystère.

— Pourquoi fais-tu cette tête-là ? demanda l’émiral inquiet.

Alors Volcanmoule lui dit avec une mâle tristesse :

— Mon vieux frère d’armes, tout est découvert. Depuis une demi-heure, le gouvernement sait tout.

À ces mots, Chatillon atterré s’écroula.

Volcanmoule poursuivit :

— Tu peux être arrêté d’un moment à l’autre. Je te conseille de ficher le camp.

Et, tirant sa montre :

— Pas une minute à perdre.

— Je peux tout de même passer chez la vicomtesse Olive ?

— Ce serait une folie, dit Volcanmoule, qui lui tendit un passeport et des lunettes bleues et lui souhaita du courage.

— J’en aurai, dit Chatillon.

— Adieu ! vieux frère.

— Adieu et merci ! Tu m’as sauvé la vie…

— Cela se doit.

Un quart d’heure après, le brave émiral avait quitté la ville d’Alca.

Il s’embarqua de nuit, à La Crique, sur un vieux cotre, et fit voile pour la Marsouinie. Mais, à huit milles de la côte, il fut capturé par un aviso qui naviguait sans feux, sous le pavillon de la reine des Îles-Noires. Cette reine nourrissait depuis longtemps pour Chatillon un amour fatal.


CHAPITRE VII

CONCLUSION


Nunc est bibendum. Délivré de ses craintes, heureux d’avoir échappé à un si grand péril, le gouvernement résolut de célébrer par des fêtes populaires l’anniversaire de la régénération pingouine et de l’établissement de la république.

Le président Formose, les ministres, les membres de la Chambre et du Sénat étaient présents à la cérémonie.

Le généralissime des armées pingouines s’y rendit en grand uniforme. Il fut acclamé.

Précédées du drapeau noir de la misère et du drapeau rouge de la révolte, les délégations des ouvriers défilèrent, farouches et tutélaires.

Président, ministres, députés, fonctionnaires, chefs de la magistrature et de l’armée, en leur nom et au nom du peuple souverain, renouvelèrent l’antique serment de vivre libres ou de mourir. C’était une alternative dans laquelle ils se mettaient résolument. Mais ils préféraient vivre libres. Il y eut des jeux, des discours et des chants.

Après le départ des représentants de l’État, la foule des citoyens s’écoula à flots lents et paisibles, en criant : « Vive la république ! Vive la liberté ! Hou ! hou ! la calotte ! »

Les journaux ne signalèrent qu’un fait regrettable dans cette belle journée. Le prince des Boscénos fumait tranquillement un cigare sur la prairie de la Reine quand y défila le cortège de l’État. Le prince s’approcha de la voiture des ministres et dit d’une voix retentissante : « Mort aux chosards ! » Il fut immédiatement appréhendé par les agents de police, auxquels il opposa la plus désespérée résistance. Il en abattit une multitude à ses pieds ; mais il succomba sous le nombre et fut traîné, contus, écorché, tuméfié, scarifié, méconnaissable, enfin, à l’œil même d’une épouse, par les rues joyeuses, jusqu’au fond d’une prison obscure.

Les magistrats instruisirent curieusement le procès de Chatillon. On trouva dans le pavillon de l’Amirauté des lettres qui révélaient la main du révérend père Agaric dans le complot. Aussitôt l’opinion publique se déchaîna contre les moines ; et le parlement vota coup sur coup une douzaine de lois qui restreignaient, diminuaient, limitaient, délimitaient, supprimaient, tranchaient et retranchaient leurs droits, immunités, franchises, privilèges et fruits, et leur créaient des incapacités multiples et dirimantes.

Le révérend père Agaric supporta avec constance la rigueur des lois par lesquelles il était personnellement visé, atteint, frappé, et la chute épouvantable de l’émiral, dont il était la cause première. Loin de se soumettre à la mauvaise fortune, il la regardait comme une étrangère de passage. Il formait de nouveaux desseins politiques, plus audacieux que les premiers.

Quand il eut suffisamment mûri ses projets, il s’en alla un matin par le bois des Conils. Un merle sifflait dans un arbre, un petit hérisson traversait d’un pas maussade le sentier pierreux. Agaric marchait à grandes enjambées en prononçant des paroles entrecoupées.

Parvenu au seuil du laboratoire où le pieux industriel avait, au cours de tant de belles années, distillé la liqueur dorée de Sainte-Orberose, il trouva la place déserte et la porte fermée. Ayant longé les bâtiments, il rencontra sur le derrière le vénérable Cornemuse, qui, sa robe troussée, grimpait à une échelle appuyée au mur.

— C’est vous, cher ami ? lui dit-il. Que faites-vous là ?

— Vous le voyez, répondit d’une voix faible le religieux des Conils, en tournant sur Agaric un regard douloureux. Je rentre chez moi.

Ses prunelles rouges n’imitaient plus l’éclat triomphal du rubis ; elles jetaient des lueurs sombres et troubles. Son visage avait perdu sa plénitude heureuse. Le poli de son crâne ne charmait plus les regards ; une sueur laborieuse et des plaques enflammées en altéraient l’inestimable perfection.

— Je ne comprends pas, dit Agaric.

— C’est pourtant facile à comprendre. Et vous voyez ici les conséquences de votre complot. Visé par une multitude de lois, j’en ai éludé le plus grand nombre. Quelques-unes, pourtant, m’ont frappé. Ces hommes vindicatifs ont fermé mes laboratoires et mes magasins, confisqué mes bouteilles, mes alambics et mes cornues ; ils ont mis les scellés sur ma porte. Il me faut maintenant rentrer par la fenêtre. C’est à peine si je puis extraire en secret, de temps en temps, le suc des plantes, avec des appareils dont ne voudrait pas le plus humble des bouilleurs de cru.

— Vous souffrez la persécution, dit Agaric. Elle nous frappe tous.

Le religieux des Conils passa la main sur son front désolé :

— Je vous l’avais bien dit, frère Agaric ; je vous l’avais bien dit que votre entreprise retomberait sur nous.

— Notre défaite n’est que momentanée, répliqua vivement Agaric. Elle tient à des causes uniquement accidentelles ; elle résulte de pures contingences. Chatillon était un imbécile ; il s’est noyé dans sa propre ineptie. Écoutez-moi, frère Cornemuse. Nous n’avons pas un moment à perdre. Il faut affranchir le peuple pingouin, il faut le délivrer de ses tyrans, le sauver de lui-même, restaurer la crête du Dragon, rétablir l’ancien État, le Bon-État, pour l’honneur de la religion et l’exaltation de la foi catholique. Chatillon était un mauvais instrument ; il s’est brisé dans nos mains. Prenons, pour le remplacer, un instrument meilleur. Je tiens l’homme par qui la démocratie impie sera détruite. C’est un civil ; c’est Gomoru. Les Pingouins en raffolent. Il a déjà trahi son parti pour un plat de riz. Voilà l’homme qu’il nous faut !

Dès le début de ce discours, le religieux des Conils avait enjambé sa fenêtre et tiré l’échelle.

— Je le prévois, répondit-il, le nez entre les deux châssis de la croisée : vous n’aurez pas de cesse que vous ne nous ayez fait tous expulser jusqu’au dernier de cette belle, amène et douce terre de Pingouinie. Bonsoir, Dieu vous garde !

Agaric, planté devant le mur, adjura son bien cher frère de l’écouter un moment :

— Comprenez mieux votre intérêt, Cornemuse ! La Pingouinie est à nous. Que nous faut-il pour la conquérir ? Encore un effort,… Encore un léger sacrifice d’argent, et…

Mais, sans en entendre davantage, le religieux des Conils retira son nez et ferma sa fenêtre.


  1. Ou mieux Émirauté.