L’Évangéliste/X

E. Dentu, éditeur (p. 205-226).


X

LA RETRAITE


Ponctuel et grave comme toutes les occupations du château, le déjeuner de Port-Saveur réunit, chaque matin à onze heures, en l’absence du banquier, le haut personnel de la maison religieuse autour de Jeanne Autheman. Des places immuables : la présidente au bout de la longue table, Anne de Beuil à sa droite, à gauche J.-B. Crouzat l’instituteur, aux joues caves, à la barbe courte et dure de parpaillot, aux yeux ardents, d’un bleu globuleux et fanatique, sous un front pointu.

Charentais, du pays d’Anne de Beuil, il se destinait au pastorat et suivait les cours d’Aussandon, quand des amis le menèrent à un des prêches de l’Évangéliste. Il sortit de là dans cet état d’émotion exaltée que certains prédicateurs drapés de bure blanche causent aux dévotes mondaines ; mais chez lui, l’impression fut plus durable, et depuis cinq ans, il avait quitté famille, amis, sacrifié son avenir pour cette modeste place d’instituteur primaire qui le rapprochait de Jeanne. Dans le pays, il passait pour son amant ; car ces grossiers paysans n’auraient pu s’expliquer sans cela cette ferveur du disciple enchaîné aux lèvres de l’apôtre. Mais l’Évangéliste n’a jamais eu d’amant ; et les seuls mots passionnés sortis de cette bouche serrée, au pur dessin, sont restés suspendus, cristallisés, aux aiguilles de la Mer de glace.

En face du Charentais, la directrice de l’école des filles, Mlle Hammer, personne dolente, aux regards toujours baissés, ne parlant pas, et à tout ce qu’on lui dit répondant par un oui plaintif, d’approbation douloureuse, qu’elle prononce : moui… Il y a quelque chose d’écrasé, sur tout ce pauvre être, depuis ses épaules infléchies, jusqu’à son nez trop petit dans sa face blanche, qu’on dirait aplatie par la chute originelle. Et le sentiment de la première faute est si profond en elle, il l’anéantit tellement, que c’est à peine si elle ose, timide et nouée d’esprit, incapable de toute propagande extérieure, faire la classe aux petits enfants.

Au bout de la table, à la place réservée au pasteur Birk le dimanche, se tient en semaine l’élève des écoles, garçon ou fille, qui a mérité les meilleures notes dans la récitation des Saintes Écritures. À Port-Sauveur, l’éducation est exclusivement religieuse, réduite aux versets de la Bible d’où sont tirées toutes les leçons, les exemples de ronde et de courante, jusqu’aux abécédaires à images. Si grande est la foi de Jeanne Autheman dans l’Évangile, qu’elle pense que, même incompris, il agit sur les néophytes à la façon des transcriptions du Coran dont les Arabes se bandent le front, lorsqu’ils sont malades. Et c’est pitié de voir le plus admirable des livres ânonné, bégayé, bâillé par ces voix de petits paysans, chaud et souillé par la crasse de leurs mains et les larmes de leur paresse.

Le jeune Nicolas, l’ancien pensionnaire de la Petite-Roquette, est le produit perfectionné de ce mode d’éducation ; aussi occupe-t-il presque toujours le bout d’honneur vis-à-vis de la présidente. Celui-là sait l’Écriture par cœur, tous les Évangiles selon Luc, Jean, Marc, Mathieu, le Deutéronome, les psaumes, les épîtres de Paul ; et à tout propos, sans qu’on l’interroge, il fait tout haut une citation inconsciente, inarticulée, qui semble sortir du cornet d’un phonographe.

Autour de lui, on se tait et on admire : C’est Dieu qui parle par la bouche de cet adolescent. Et quelle bouche ! Quand on pense à tout ce qu’elle charriait d’impiétés et d’abominations, il y a trois ans, sur le préau des jeunes détenus ! N’est-ce pas miraculeux, et le plus éclatant témoignage en faveur des écoles évangéliques ? D’autant qu’il reste encore sur Nicolas quelques souillures de l’ancien péché, mensonge, gourmandise, prévarication ; et que l’on a souvent l’édifiant spectacle des combats que se livrent le bon et le mauvais esprit dans cette conscience mal blanchie, dans cette parole où l’Ecclésiaste corrige à grand peine l’argot des prisons.

C’est à côté de ce phénomène qu’Éline Ebsen prend place, les jours où elle déjeune au château. Sa situation est connue de tous et le mariage impie qu’elle va faire. On sait que la cure d’âme est commencée, mais que le mal résiste à tous les efforts. Et il faut la douceur de Mme Autheman, sa patience inaltérable pour continuer le traitement devant un tel mauvais vouloir. Anne de Beuil aurait depuis longtemps chassé du temple à coups de fouet de meute cette créature destinée à l’enfer. « Tu veux brûler, Satan, eh ! bien, brûle… » Et c’est aussi l’avis de J.-B. Crouzat.

Éline sent l’hostilité qui l’entoure. Personne ne lui parle, ne daigne s’occuper d’elle autrement que par des regards de colère ou de mépris. Même sous la face muette du sacristain qui sert à table, elle courbe le front, intimidée, comprenant au fond du cœur son infériorité parmi tant de saints personnages.

Et cependant il y a pour elle dans l’oppression de ces longs déjeuners de Port-Sauveur, aux plats de couvent, viande bouillie, légumes à l’eau, pruneaux cuits, dans la solennité de cette immense table aux couverts espacés, quelque chose de grave et de sacré qui l’émeut religieusement, comme si elle assistait, elle indigne, à la propre cène du Sauveur. Elle aime cette conversation dont on la tient à l’écart, ce dictionnaire mystique qui secoue de très haut des mots à emblème comme vigne, tente, troupeau, ou des abstractions, épreuves, expiation, et le vent du désert, et le souffle de l’Esprit. Elle s’intéresse à une foule de choses qu’elle ne connaît pas, que l’on commente devant elle sans l’y mêler, l’ŒUVRE, les OUVRIÈRES, cette mystérieuse RETRAITE où elle n’a jamais pénétré, puis la chronique dévote du pays, l’état moral de telle ou telle famille.

« Je suis contente de Gelinot… La grâce opère… dit Anne de Beuil qui a ses yeux de policière à tous les recoins du village et dans un rayon de dix lieues… Ou bien : « Baraquin se gâte… voilà qu’il recommence à ne pas venir au culte… » Là-dessus une charge à fond contre les mauvais chrétiens, renégats, apostats barbotant comme des porcs à même la fange de leur péché. Éline sait bien que c’est pour elle, cette comparaison délicate, quoiqu’il soit difficile d’établir une analogie entre l’animal biblique et ce doux profil envahi de honte, dont l’oreille rougit au vif dans la masse blonde des cheveux.

« Anne, Anne, ne désespérons pas le pécheur… » Et d’un geste, Mme Autheman apaise la sectaire avec la douceur infinie de Jésus reprenant Simon le pharisien. Puis, toujours calme, mangeant et buvant à coups mesurés, elle parle longtemps et d’abondance, de cette voix persuadante, qui fait haleter J.-B. Crouzat d’admiration, et berce la pauvre Éline, l’emporte dans un rêve mystique, une gloire d’or où elle voudrait disparaître et s’anéantir comme un éphémère dans du soleil.

Mais pourquoi cette jeune fille d’apparence si maniable, nature molle, sensible, qui s’émeut et pleure quand on lui montre l’énormité du péché, est-elle si longtemps rebelle aux décisions positives ? Voilà près d’un mois déjà qu’elle vient à Port-Sauveur, et la présidente s’étonne de n’avoir rien obtenu encore. Anne de Beuil aurait-elle raison ? Le malin triompherait-il de cette âme si précieuse à l’ŒUVRE sous tant de rapports ? Mme Autheman commence à le craindre ; et ce matin, lorsqu’en entrant dans la salle, à onze heures précises, elle ne voit pas Éline, humble et debout, attendant à sa place comme toujours, elle se dit : « C’est fini… elle ne viendra plus… » Mais la porte s’ouvre, la jeune fille paraît, tout animée, et malgré son retard, l’œil assuré sous ses paupières grosses de larmes. Il y a eu un embarras sur la voie, un arrêt d’un quart d’heure à Choisy. Elle explique cela tranquillement, s’assied, réclame du pain au bedeau, sans vergogne. On cause ; elle se mêle à ce qui se dit, aisée, naturelle, parle tente, vigne, troupeau, comme une adepte, et ne se trouble qu’en entendant Anne de Beuil demander de son air de dogue :

« Qu’est-ce que c’est donc que ces gens de l’écluse ?… La femme est arrivée hier par la voiture… Une grande effrontée qui vous regarde dans les yeux… Elle avait une fillette par la main, la sœur du petit Maurice, paraît-il… Encore du fretin pour le curé ! »

Éline a pâli, un flot de larmes lui monte. Fanny, son enfant, là, tout près !… Sous ses paupières baissées, elle voit la tête mignonne et chétive, les cheveux plats, noués d’un ruban, si légers, si doux… Ah ! chérie… Et tout à coup, à côté d’elle, une voix de forçat râle dans le silence de la table effarée :

« Le gosse de l’écluse ?… Oh ! mince… J’y ai foutu une vraie chasse ce matin à ce carcan-là… »

C’est le souffle du mal qui s’échappe par la bouche du jeune Nicolas. Le malheureux semble épouvanté lui-même de ce qu’il vient de dire, et sur sa face gonflée, convulsée, violette, comme s’il avait avalé de travers, on suit avec anxiété l’horrible lutte visible du bon et du mauvais esprit. Enfin le jeune drôle se débarrasse en buvant un grand coup, et d’une longue aspiration soulagée, il attaque un verset de l’Ecclésiaste : « Mon âme est rassasiée comme de moelle et de graisse, et ma bouche te loue avec un chant de reconnaissance… »

Alleluia ! Le démon est encore une fois terrassé. Un soupir satisfait le constate autour de la table ; et dans le fracas du train de midi qui passe, chacun se lève et plie sa serviette en glorifiant l’Éternel.

« Vrai ?… c’est vrai ?… Ah ! chère enfant, que je t’embrasse pour cette bonne nouvelle… »

C’est la froide Jeanne Autheman qui serre Éline avec transport, et l’entraîne : « … Viens vite me raconter ça… » À la porte du petit salon, elle se ravise : « Non… à la Retraite… nous serons mieux… »

À la Retraite !… Quel honneur pour Lina !…

Sur le perron plein de soleil, où les pèlerines font des ombres dures, Anne de Beuil arrête sa maîtresse au passage :

« Baraquin est là.

– Parle-lui… Je n’ai pas le temps… » puis tout bas avec un petit rire muet « Elle est sauvée… » et Mme Autheman s’éloigne au bras d’Éline, pendant que son acolyte questionne le vieux marinier qui s’est levé du banc où il attendait, son bonnet d’une main, grattant de l’autre son crâne dur, humide et rond comme une pierre du bord de l’eau.

« Baraquin, pourquoi ne venez-vous plus aux assemblées ?… »

– J’vas vous dire… »

Il suit d’un œil de regret la jupe noire disparue à un tournant d’allée, sachant qu’il aurait plus facilement raison de l’Évangéliste que de ce vieux loup en bonnet de linge.

« … Ben sûr qu’elle en vaut une autre, la religion de Mme Autheman et qu’y a pas un curé pour dire sa messe aussi dret qu’elle… Mais quèque vous voulez ? Ça fait au vieux des raisons avec ses enfants qui sont d’un endrouet pus loin, qu’y a pas de culte… Y le tirent vers leux église, dam ! et faut ben dire que l’aut’dimanche en entrant vers le bon Dieu de Juvisy, les cierges, les dorures, la belle Sainte Vierge, tout ça y a remué un tas de gringuenotes dans l’estomac, à c’pauvre père !… »

Ce n’est pas la première fois qu’il joue cette comédie, le vieux Baraquin, pour décrocher quarante francs et une redingote neuve. Anne de Beuil résiste, et rien n’est plus drôle que de les voir finasser tous deux, paysan contre paysanne, discuter comme au marché de Sceaux cette vieille âme racornie, qui ne vaut certes pas l’argent. Mais quel triomphe pour le curé si Baraquin retournait à son ancienne église ! Pourtant elle le laisse partir, le dos en deux, geignant, tordu, marchant de travers ; une fausse sortie de marchandage. Au milieu du perron, Anne de Beuil le rappelle :

« Baraquin.

– Plaît-y ? »

Et elle monte avant lui les trois marches qui mènent au petit salon vert. En passant devant le jeune Nicolas, témoin muet de cette scène, le paysan cligne de l’œil, et l’autre, les yeux blancs, la tête sur l’épaule, béat, lâche un verset de circonstance : «  J’ai ôté de dessus toi ton péché et je t’ai vêtu d’habits neufs. » Puis, resté seul, il détend son masque hypocrite, et se carapate en sifflant, les mains dans les poches, par la haute passerelle de la voie, où se détache un moment sa grêle et vicieuse silhouette de voyou.

*

Depuis un mois qu’elle venait à Port-Sauveur, Éline ne connaissait de la propriété que le parterre, en corbeilles fleuries, l’escalier de Gabrielle et la charmille faisant une longue trouée lumineuse vers les constructions blanches du temple et des écoles. C’est dans la charmille que Mme Autheman, tous ces derniers jours, l’emmenait pour la catéchiser et lui montrer les conséquences de ce mariage impie. « Dieu te frappera dans ta mère, dans tes enfants… Ton visage sera comme celui de Job couvert de la boue des larmes. »

La pauvre petite se débattait, invoquait la parole donnée, la pitié des enfants sans mère, et rentrait chez elle, brisée, indécise, pour reprendre deux jours après la lugubre promenade sous la charmille odorante et chantante, où le soleil se tamisait en ramages lumineux que les robes noires semblaient ramasser en marchant, pendant que l’Évangéliste parlait de mort, d’expiation céleste et que Lina par ses veines ouvertes et déchirées sentait s’échapper d’elle toute volonté, toute croyance au bonheur.

Cette fois Mme Autheman dépassa son promenoir habituel, traversa tout le parc aux taillis droits en quinconce, aux allées ratissées et soignées, élargies par la pompe du jardin français dont l’arbre curieusement élagué aligne des portiques, des péristyles avec les buis en boules, les ifs en vases montés, et s’efforce d’imiter le marbre en s’enroulant comme lui de lierre et d’acanthe. Jeanne se taisait, appuyée au bras de la néophyte tout émue de ce silence initiateur que troublait seul le frou-frou de leurs jupes ou le craquement des branchettes que la Lyonnaise émondait au passage dans son instinct de régularité.

Une grille les arrêta, dont Jeanne Autheman fit grincer les ferrures rouillées ; et l’aspect de la propriété changea, redevenue champêtre et libre, montrant des allées mangées d’herbes, des bouquets de bouleaux frémissant au coin de prairies roses de bruyères, de haies vives, grouillantes d’oiseaux, et des hêtres, des chênes au pied mousseux sentant la vieille plantation forestière. Au milieu d’une clairière, un chalet en sapin, le vrai chalet suisse, avec son escalier extérieur, ses petites vitres à châssis, sa vérandah découpée sous la longue pente du toit, consolidé par de grosses pierres contre les orages de montagne.

La Retraite !

Aux premiers temps de son mariage, Jeanne s’était fait, dans le second parc, loin des affineries et de la maison réprouvée, ce refuge, pieux souvenir de Grindelwald et de ses premiers entretiens avec l’Inaccessible. L’Œuvre constituée, elle abrita là ses ouvrières, les élues destinées à répandre l’Évangile et dont elle exigeait un stage de quelques mois, sous ses yeux. En bas, dans la salle de prières, écrasée et triste comme l’entrepont d’un de ces bateaux-missions qui portent l’Écriture aux baleiniers anglais des mers du Nord, elles s’exerçaient à prêcher ; Mme Autheman ou J.-B. Crouzat leur donnaient quelques leçons de théologie, de musique vocale. Le reste du temps se passait en méditations dans les chambres, jusqu’au jour où, jugées dignes, Jeanne les baisait au front et les envoyait avec la parole de la Bible : Mon enfant, va, et travaille dans ma vigne.

Et elles allaient, les malheureuses, tombaient dans quelque grand centre manufacturier, Lyon, Lille, Roubaix, là où le péché fait le plus de ravages, où les âmes sont plus noires que la peau des sauvages africains, noires comme les ruelles étroites, le sol charbonneux et les outils de travail. Elles s’installaient en plein faubourg et commençaient l’œuvre de grâce, le jour instruisant les enfants selon l’excellente méthode de P. S., et le soir prêchant la bonne nouvelle. Mais la vigne était dure et rocailleuse, et la vendange n’abondait pas. Presque partout elles parlaient dans le froid des salles vides ou devaient supporter la raillerie des ouvriers, grossière jusqu’à l’outrage, s’aggravant encore des taquineries de l’administration dont l’influence des Autheman, à cette distance de Paris, ne les défendait pas toujours.

Sans se décourager, elles jetaient le parole divine au hasard du mauvis terrain, pleines de confiance, car il est écrit que dans l’âme la moins préparée, un peu de foi, pas plus gros qu’un grain de moutarde, peut fructifier et grandir. Convaincues, elles devaient l’être, pour accepter, moyennant cent francs par mois, cette existence solitaire, abandonnée, que leur faisait Mme Autheman, brisant tout lien affectueux autour d’elles du même geste indifférent dont elle émondait au passage la pousse importune de ses taillis. C’était le renoncement du cloître sans les grilles, mais avec les mêmes exigences, les départs sur un ordre, les changements de résidence, et ce retour de chaque année à la Retraite pour se retremper en Jésus.

Quelquefois l’ouvrière rencontrait sur sa route un brave homme et quittait la prédication pour le mariage. Une, une seule, s’était sauvée avec l’argent destiné à son entretien, au loyer, au rachat des âmes. Mais en général, elles s’attachaient à la cause, détournant toute leur vitalité vers un but unique, mystiques jusqu’à l’extase, jusqu’à cette folie prédicante et propagante qu’on rencontre souvent chez les femmes de la religion réformée et qui s’étend parfois en épidémie sur tout un peuple, comme en Suède, il y a trente ans, quand les places publiques, les routes de campagne étaient pleines de visionnaires et de prophétesses.

Parmi les ouvrières de Mme Autheman, les jolies filles comme Éline Ebsen étaient rares. Presque toutes vieillies, maladives, contrefaites, rebut du célibat, épaves du flot de misère heureuses de venir échouer là et d’apporter au Dieu de l’Évangéliste ce dont l’homme n’avait pas voulu. C’était en somme la seule utilité de cette Œuvre si peu française qui aurait facilement prêté aux rires, sans les déchirements et les larmes qu’elle occasionnait trop souvent. Il ne riait pas, je vous jure, le gardien Watson, tout seul dans son phare, songeant : « Où est-elle ?… Que deviennent les petits ? » Elle ne riait pas non plus, l’hôtesse de l’Affameur, sous son deuil à vie, sanglotant devant son fourneau, au milieu des gaietés de la guinguette, le mari fou, la fille morte.

Pauvre petite Damour, si jolie, si sage ! Mme Autheman l’avait prise à ses écoles, puis enfermée à la Retraite, du consentement de sa mère qui ne savait pas bien de quoi il s’agissait. Les sermons, la musique et la mort, toujours la mort, en espoir, en menace, accablèrent bientôt d’une tristesse atrophiante cette nature de plein air encore à un âge de croissance. L’enfant disait :

« Je m’ennuie… Je veux m’en aller chez nous… » Anne de Beuil la grondait, la terrorisait, l’empêchait de sortir.

Et tout à coup la néophyte tomba dans une faiblesse singulière, coupée de crises nerveuses, de visions lui révélant les mystères du ciel et de l’enfer, le supplice des damnés, la joie des élus à la table divine, tour à tour l’inondant de délices extatiques ou faisant claquer ses dents de terreur. La paysanne prêchait, prophétisait, dressait sur le lit son corps maigre, convulsé de désordres intérieurs, avec des cris qui remplissaient tout le parc. « J’entendions ses plaints du dehors… » disait la malheureuse mère, qu’on tenait à distance, sous prétexte d’émotion dangereuse pour la malade. Elle entra, quand sa fille ne pouvait reconnaître personne. L’agonie commençait, muette, tétanique, aux dents serrées, avec une dilatation extraordinaire des pupilles, qui subitement éclaira le médecin sur la cause de cet étrange décès. Elle avait dû cueillir dans le parc des baies de belladone, les manger par mégarde pour des cerises.

« Avec ça que mon enfant ne connaissait pas les griotes… » criait la mère exaspérée, et malgré l’opinion du médecin, malgré le rapport du procureur de Corbeil, un chef-d’œuvre d’ironie judiciaire et de joli persiflage, elle demeura convaincue qu’on avait médicamenté et tué sa petite en voulant lui tourner la tête aux extases. Ce fut l’opinion générale dans le pays ; et il en restait un mauvais renom sur ce chalet de mystère dont, l’hiver, les bois découpés se voyaient de loin entre les arbres.

*

Au milieu de sa pelouse rose, allumée et vibrante, dans le silence et la splendeur de cet après-midi d’été, la Retraite, ce jour-là, n’avait rien de sinistre et fit sur Éline une mystique impression de bien-être, pouvant se définir en trois mots : douceur, repos, lumière. Oh ! surtout douceur… Des voix mourantes de femmes sur le ton implorant d’une prière récitée, des bouffées d’orgue mêlées aux stridences des sauterelles dans l’herbe, au vol des moucherons tournoyant très haut vers le bleu comme par les très beaux jours… Devant la porte, une petite bossue balayant sans bruit les marches d’entrée.

« C’est Chalmette… » dit Jeanne tout bas en faisant signe à l’ouvrière de venir lui parler.

Chalmette arrivait du Creuzot après mille avanies. Le soir, les mineurs venaient par bande à son prêche, apportant des harengs et des litres, la tutoyant, couvrant sa voix des couplets de la Marseillaise. Les femmes surtout s’acharnaient contre elle, l’injuriaient dans les rues, lui jetaient du charbon, des escarbilles, sans pitié pour sa tournure d’avorton. N’importe, elle était prête à recommencer.

« Quand on voudra… quand on voudra… » disait-elle avec douceur ; mais sur sa fine tête au menton pointu, dans les longues mains d’estropiée sortant de sa pèlerine et soutenant le ballai plus grand qu’elle, se crispait une volonté extraordinaire.

« Elles sont toutes comme cela ! » dit Mme Autheman montant l’escalier extérieur du chalet et faisant asseoir Éline à côté d’elle sous la vérandah formée par l’avance du toit… « Toutes ! mais je n’en ai que vingt ; et il m’en faudrait des milliers pour sauver le monde… » S’animant à cette idée de rachat universel, elle expliquait le but, la pensée de l’Œuvre, sa volonté de l’élargir. On s’en tenait encore à la France ; mais on tenterait le dehors, l’Allemagne, la Suisse, l’Angleterre où les esprits sont mieux disposés aux religions libérales. Watson était partie, d’autres suivraient encore.

Elle s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit ; mais Éline ne l’écoutait pas. Comme il arrive aux heures décisives, elle était tout en elle-même, recueillie dans une ivresse ineffable et fière qui la berçait, l’emportait. Devant la vérandah, au faîte d’un saule, un oiseau chantait, balancé au bout d’une branche qui pliait sous son poids léger. C’était son âme, cet oiseau…

« Alors, c’est fini ?… Tout à fait fini ?… »

Mme Autheman lui avait pris les mains et l’interrogeait.

« … Comme nous en étions convenues, n’est-ce pas ?… la communion de l’enfant. Bien… très bien. Évidemment le père ne pouvait pas consentir… Les lettres laissées sans réponse, plus de leçons à Fanny ?… bien, parfaitement… »

Mais pendant qu’Éline racontait sa résistance aux pièges du démon, aux appels de la petite fille, à ses mains désespérément tendues, des larmes lui montaient aux yeux comme ce matin à déjeuner.

« Je l’aimais tant, si vous saviez ! C’était comme une enfant pour moi… Le sacrifice a été dur…

– Que parlez-vous de sacrifices ?… Christ en exigera d’autres de vous, et de plus terribles. »

Éline Ebsen courba la tête, toute frissonnante sous cette voix féroce, mais n’osant demander ce que Christ pourrait bien encore exiger d’elle.