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Hetzel (p. 168-174).

La corde se tendit, la girafe s’arrêta (Page 166.)

XVII

un steeple-chase africain.

L’aspect des deux cavaliers, lorsqu’ils effectuèrent leur départ le lendemain matin, ne laissait pas d’être assez hétéroclite. Il est douteux que Cyprien eût aimé à se montrer en pareil équipage aux yeux de miss Watkins dans la grande rue du camp de Vandergaart. Mais à la guerre comme à la guerre. On était au
Alors commença un steeple-chase… (Page 171.)

et les girafes ne devaient pas être une monture beaucoup plus bizarre qu’un dromadaire. Leur allure avait même quelque analogie avec celle de ces « vaisseaux du désert. » Elle était horriblement dure, et affectée d’un véritable tangage, lequel eut d’abord pour effet de causer aux deux compagnons de route un léger mal de mer.

Mais, en deux ou trois heures, Cyprien et le Chinois se trouvèrent suffisamment acclimatés. Or, comme les girafes marchaient d’un bon pas et se montraient fort dociles, après quelques tentatives de révolte qui furent aussitôt réprimées, tout était pour le mieux.

Il s’agissait maintenant de regagner, à force d’activité, tout le temps perdu dans les trois à quatre dernières journées du voyage. Matakit devait avoir fait du chemin à cette heure ! Annibal Pantalacci ne l’avait-il pas rejoint déjà ? Quoi qu’il en pût être, Cyprien était bien résolu à ne rien négliger pour arriver à son but.

Trois jours de marche avaient amené les cavaliers, ou, pour mieux dire, les « girafiers » en pays de plaine. Ils suivaient maintenant la rive droite d’un cours d’eau assez sinueux, qui coulait précisément dans la direction du nord, — sans doute un des affluents secondaires du Zambèze. Les girafes, décidément domptées, de plus, affaiblies par de longues étapes non moins que par la diète à laquelle Lî les soumettait systématiquement, se laissaient guider avec une entière facilité. Cyprien pouvait, maintenant, abandonner les longues rênes de corde de sa monture et la diriger rien que par la seule pression des genoux.

Aussi, débarrassé de cette préoccupation, prenait-il un véritable plaisir, au sortir des régions sauvages et désertes qu’il venait récemment de franchir, à reconnaître de tous côtés les traces d’une civilisation déjà avancée. C’étaient, de distance en distance, des champs de manioc ou de taro, très régulièrement aménagés, arrosés par un système de bambous ajustés bout à bout, qui apportaient l’eau de la rivière, des chemins larges et bien battus, — enfin un air général de prospérité ; puis, sur les collines qui bordaient l’horizon, des huttes blanches, en forme de ruches, abritant une population très clairsemée.

Pourtant, on sentait qu’on était encore à la limite du désert, ne fût-ce qu’au nombre extraordinaire d’animaux sauvages, ruminants ou autres, qui peuplaient cette plaine. Çà et là, des essaims innombrables de volatiles, de toute taille et de toute espèce, obscurcissaient l’air. On voyait des compagnies de gazelles ou d’antilopes qui traversaient la route ; parfois, un hippopotame monstrueux élevait sa tête hors de la rivière, ronflait bruyamment et replongeait sous les eaux avec un fracas de cataracte.

Tout entier à ce spectacle, Cyprien s’attendait assez peu à celui que le hasard lui réservait à l’un des tournants de la petite colline qu’il suivait avec son compagnon.

Ce n’était rien moins qu’Annibal Pantalacci, toujours à cheval, et pourchassant bride abattue Matakit en personne. Un mille au plus les séparait l’un de l’autre, mais quatre milles au moins les séparaient encore de Cyprien et du Chinois.

Par ce soleil éclatant dont les rayons tombaient presque à pic, dans cette plaine nue inondée de lumière éblouissante, à travers cette atmosphère nettoyée par une violente brise d’est qui régnait alors, il n’y avait pas le moindre doute à conserver.

Tous deux furent si ravis de cette découverte que leur premier mouvement fut de la célébrer par une véritable fantasia arabe. Cyprien poussa un hurrah joyeux, Lî un « hugh ! » qui avait la même signification. Puis, ils mirent leurs girafes au grand trot.

Évidemment, Matakit avait aperçu le Napolitain, qui commençait à gagner sur lui ; mais il ne pouvait voir son ancien maître et son camarade du Kopje, encore trop éloignés à la lisière de la plaine.

Aussi le jeune Cafre, à la vue de ce Pantalacci, qui n’était point homme à lui faire quartier, qui, sans nulle explication, le tuerait comme un chien, pressait-il le plus qu’il pouvait sa carriole traînée par l’autruche. La rapide bête dévorait l’espace, comme on dit. Elle le dévorait même si bien qu’elle buta tout à coup contre une grosse pierre. Il y eut une si violente secousse, que l’essieu de la carriole, fatigué par ce long et pénible voyage, cassa net. Aussitôt l’une des roues s’échappant de son axe, Matakit et son véhicule, l’un portant l’autre, s’étalèrent au beau milieu du chemin.

Le malheureux Cafre fut horriblement endommagé par sa chute. Mais la terreur qui le possédait résista même à un pareil choc, ou plutôt elle ne fit que redoubler. Bien convaincu que c’en était fait de lui, s’il se laissait rejoindre par ce cruel Napolitain, il se releva au plus vite, détela d’un tour de main son autruche, et, s’élançant à califourchon sur elle, il la remit au galop.

Alors commença un steeple-chase vertigineux, et tel que le monde n’en a jamais vu depuis les spectacles du cirque romain, où les courses d’autruches et de girafes faisaient souvent partie du programme.

En effet, pendant qu’Annibal Pantalacci poursuivait Matakit, Cyprien et Lî se lançaient sur les traces de l’un et de l’autre. N’avaient-ils pas intérêt à s’emparer de tous les deux, du jeune Cafre, pour en finir avec cette question du diamant volé, du misérable Napolitain, pour le châtier comme il méritait de l’être ?

Aussi les girafes, lancées à fond de train par leurs cavaliers, qui avaient vu l’accident, allaient-elles presque aussi vite que des chevaux pur sang, leurs longs cous tendus en avant, la bouche ouverte, les oreilles renversées, éperonnées, cravachées, forcées à fournir toute la vitesse qu’elles pouvaient développer.

Quant à l’autruche de Matakit, sa rapidité tenait du prodige. Il n’y a pas de vainqueur du Derby ou du Grand Prix de Paris qui eût pu lutter avec elle. Ses courtes ailes, inutiles pour voler, lui servaient pourtant à accélérer sa course. Tout cela était si emporté, qu’en moins de quelques minutes, le jeune Cafre avait déjà regagné une distance considérable sur celui qui le poursuivait.

Ah ! Matakit avait bien choisi sa monture, en prenant une autruche ! Si, seulement, il pouvait se maintenir à une pareille allure pendant un quart d’heure, il était définitivement hors d’atteinte et sauvé des griffes du Napolitain.

Annibal Pantalacci comprenait bien que le moindre retard allait lui faire perdre tout son avantage. Déjà la distance s’accroissait entre le fugitif et lui. Au delà du champ de maïs, à travers lequel s’effectuait cette chasse, un épais fourré de lentisques et de figuiers d’Inde, secoué par le vent de brise, allongeait sa bordure sombre à perte de vue. Si Matakit l’atteignait, il serait impossible de l’y retrouver, puisqu’on ne pourrait plus l’apercevoir.

Tout en galopant, Cyprien et le Chinois suivaient cette lutte avec un intérêt qui se comprendra de reste. Ils étaient enfin arrivés au pied de la colline, ils couraient à travers champs, mais trois milles les séparaient encore soit du chasseur soit du chassé.

Ils purent voir, cependant, que le Napolitain, par un effort inouï, avait regagné quelque peu sur le fuyard. Soit que l’autruche fût épuisée, soit qu’elle se fût blessée contre une souche ou une roche, sa vitesse s’était singulièrement ralentie. Annibal Pantalacci ne fut bien tôt plus qu’à trois cents pieds du Cafre.

Mais Matakit venait enfin d’atteindre la lisière du fourré ; puis, il y disparaissait soudain, et, au même moment, Annibal Pantalacci, violemment désarçonné, roulait sur le sol, pendant que son cheval s’échappait à travers la campagne.

« Matakit nous échappe ! s’écria Lî.

— Oui, mais ce coquin de Pantalacci est à nous ! » répondit Cyprien.

Et tous deux pressèrent l’allure de leurs girafes.

Une demi-heure après, ayant franchi presque entièrement le champ de maïs, ils n’étaient plus qu’à cinq cents pas de l’endroit où le Napolitain venait de choir. La question pour eux était de savoir si Annibal Pantalacci avait pu se relever et gagner le fourré de lentisques, ou s’il gisait sur le sol, grièvement blessé dans sa chute, — mort peut-être !

Le misérable était toujours là. À cent pas de lui, Cyprien et Lî s’arrêtèrent. Voici ce qui s’était passé.

Le Napolitain, tout à l’ardeur de sa poursuite, n’avait pas aperçu un gigantesque filet, tendu par les Cafres, pour prendre les oiseaux qui font à leurs récoltes une guerre incessante. Or, c’est dans ce filet qu’Annibal Pantalacci venait de s’empêtrer.

Et ce n’était pas là un filet de petite dimension ! Celui-là mesurait au moins cinquante mètres de côté et recouvrait déjà plusieurs milliers d’oiseaux de toute espèce, de toute taille, de tout plumage, et entre autres, une demi-douzaine de ces énormes gypaètes, d’une envergure d’un mètre cinquante, qui ne dédaignent pas les régions de l’Afrique australe.

La chute du Napolitain, au milieu de ce monde de volatiles, les mit naturellement en grande rumeur.

Annibal Pantalacci, d’abord un peu étourdi de sa chute, avait essayé presque aussitôt de se relever. Mais ses pieds, ses jambes, ses mains, s’étaient si bien pris dans les mailles du filet, qu’il ne put pas parvenir du premier coup à s’en dégager.

Il n’y avait pas de temps à perdre, pourtant. Aussi donnait-il des secousses terribles, tirant de toutes ses forces sur le filet, le sou levant, l’arrachant aux piquets qui le maintenaient au sol, tandis que les oiseaux, grands et petits, faisaient le même travail pour s’enfuir.

Mais plus le Napolitain luttait, plus il s’embarrassait dans les solides mailles de l’immense nasse.

Cependant, une humiliation suprême lui était réservée. Une des girafes venait de le rejoindre, et celui qui la montait, n’était autre que le Chinois. Lî s’était jeté à terre, et avec sa malice froide, pensant que le meilleur moyen de s’assurer du prisonnier était de l’enfermer définitivement dans le filet, il n’avait rien de plus pressé que de détacher le côté qui se trouvait vers lui avec l’intention d’en rabattre les mailles les unes sur les autres.

C’est à cet instant que se produisit soudain un coup de théâtre des plus inattendus.

En ce moment, le vent se mit à souffler avec une extrême furie, courbant tous les arbres du voisinage, comme si quelque effroyable trombe eût passé au ras du sol.

Or, Annibal Pantalacci, dans ses efforts désespérés, avait déjà arraché un bon nombre de piquets qui retenaient le filet par son appendice inférieur.

Se voyant alors sous le coup d’une capture imminente, il se livra à des secousses plus acharnées que jamais.

Soudain, dans un violent assaut de la tourmente, le filet fut arraché. Les derniers liens, qui retenaient au sol cet immense réseau de cordes, furent rompus, et la colonie emplumée qu’il emprisonnait prit son vol avec un vacarme assourdissant. Les petits oiseaux parvinrent à s’échapper ; mais les grands volatiles, les serres empêtrées dans les mailles, au moment où leurs vastes ailes redevinrent libres, manœuvrèrent avec un ensemble formidable. Toutes ces rames aériennes réunies, tous ces muscles pectoraux, dont les mouvements étaient simultanéités, formaient, aidés par la furie de la bourrasque, une puissance si colossale, que cent kilogrammes ne lui pesaient pas plus qu’une plume.

Aussi, le filet, ramené, roulé, embriquemaillé sur lui-même, donnant ainsi prise aux assauts du vent, se trouva-t-il subitement enlevé, avec Annibal Pantalacci, pris par les pieds et par les mains, à vingt-cinq ou trente mètres du sol.

Cyprien arrivait à ce moment, et il ne put qu’assister à cet enlèvement de son ennemi vers la région des nuages.

À ce moment, la gent empennée des gypaètes, épuisée par ce premier effort, tendit visiblement à retomber en décrivant une longue parabole. En trois secondes, elle arriva à la bordure de lentisques et de figuiers d’Inde, qui s’étendait à l’ouest des champs de maïs. Puis, après en avoir rasé la cime, à trois ou quatre mètres du sol, elle se releva une dernière fois dans les airs.

Cyprien et Lî regardaient avec terreur le malheureux suspendu à ce filet, qui cette fois, fut porté à plus de cent cinquante pieds de hauteur, grâce au prodigieux effort de ces gigantesques volatiles, aidés de la tourmente.

Soudain, quelques mailles crevèrent sous les efforts du Napolitain. On le vit, un instant suspendu par les mains, essayer de se reprendre aux cordes du filet… Mais ses mains s’ouvrirent, il lâcha prise, tomba comme une masse, et se brisa sur le sol.

Le filet, dégagé de ce poids, fit un dernier bond dans l’espace, et se détacha quelques milles plus loin, pendant que les gypaètes regagnaient les hautes zones de l’espace.

Lorsque Cyprien accourut pour lui porter secours, son ennemi était mort… mort dans ces conditions horribles !

Et, maintenant, il restait seul de ces quatre rivaux qui s’étaient lancés pour atteindre le même but à travers les plaines du Transvaal.