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Hetzel (p. 148-157).

XV

un complot.

En une semaine de marche, l’expédition venait d’arriver dans une contrée qui ne ressemblait en aucune façon aux pays précédemment traversés depuis la frontière du Griqualand. On touchait maintenant à la chaîne de montagnes que tous les renseignements recueillis sur Matakit indiquaient comme le but probable qu’il voulait atteindre. L’approche des hautes terres, aussi bien que des nombreux cours d’eau qui en descendent pour aller se jeter dans le Limpopo, s’annonçait par une flore et une faune toutes différentes de celles de la plaine.

Une des premières vallées, qui s’ouvrit aux regards des trois voyageurs, leur offrit le spectacle le plus frais et le plus riant, un peu avant le coucher du soleil.

Une rivière, si limpide qu’on voyait partout le fond de son lit, se déroulait entre deux prairies d’un vert d’émeraude. Des arbres fruitiers, aux feuillages les plus variés, tapissaient les talus des collines qui enfermaient ce bassin. Sur ce fond encore ensoleillé, à l’ombre de baobabs énormes, des troupeaux d’antilopes rouges, de zèbres et de buffles paissaient tranquillement. Plus loin, un rhinocéros blanc, traversant de son pas lourd une large clairière, se dirigeait lentement vers le bord de l’eau, et ronflait déjà de joie à la pensée de la troubler en y vautrant sa masse charnue. On entendait un fauve invisible, qui bâillait d’ennui sous quelque taillis. Un onagre brayait, et des légions de singes se poursuivaient à travers les arbres.

Cyprien et ses deux compagnons s’étaient arrêtés au sommet de la colline pour mieux contempler ce spectacle si nouveau pour eux. Ils se voyaient enfin arrivés dans une de ces régions vierges, où l’animal sauvage, — encore le maître incontesté du sol, — vit si heureux et si libre qu’il ne soupçonne même pas le danger. Ce qui était surprenant, ce n’était pas seulement le nombre et la tranquillité de ces animaux, c’était l’étonnante variété de la faune qu’ils représentaient en cette partie de l’Afrique. On aurait véritablement dit d’une de ces toiles étranges, sur lesquelles un peintre s’est amusé à réunir dans un cadre étroit tous les types principaux du règne animal.

Peu d’habitants d’ailleurs. Les Cafres, il est vrai, au milieu de ces pays immenses, ne peuvent être que très disséminés à leur surface. C’est le désert ou peu s’en faut.

Cyprien, satisfait dans ses instincts de savant et d’artiste, se serait volontiers cru transporté à l’âge préhistorique du mégathérium et autres bêtes antédiluviennes.

« Il ne manque que des éléphants pour que la fête soit complète ! » s’écria-t-il.

Mais tout aussitôt Lî, étendant le bras, lui montra, au milieu d’une vaste clairière, plusieurs masses grises. De loin, on eût dit autant de rochers, non moins pour leur immobilité que pour leur couleur. En réalité, c’était un troupeau d’éléphants. La prairie en était comme mouchetée sur une étendue de plusieurs milles.

« Tu te connais donc en éléphants ? » demanda Cyprien au Chinois, pendant qu’on préparait la halte pour la nuit.

Lî cligna ses petits yeux obliques.

« J’ai habité deux ans l’île de Ceylan en qualité d’aide des chasses, répondit-il simplement avec cette réserve marquée qu’il apportait toujours en ce qui concernait sa biographie.

— Ah ! que ne pouvons nous en abattre un ou deux ! s’écria James Hilton. C’est là une chasse très amusante…

— Oui, et dans laquelle le gibier vaut bien la poudre qu’il coûte ! ajouta Annibal Pantalacci. Deux défenses d’éléphant, cela constitue un joli butin, et nous pourrions aisément en placer trois ou quatre douzaines à l’arrière du wagon !… Savez-vous, camarades, qu’il n’en faudrait pas plus pour payer les frais de notre voyage !

— Mais c’est une idée et une bonne ! s’écria James Hilton. Pourquoi n’essaierions-nous pas, demain matin, avant de nous remettre en route ? »

On discuta la question. Bref, il fut décidé qu’on lèverait le camp aux premières lueurs du jour, et qu’on irait tenter la fortune du côté de la vallée dans laquelle venaient d’être signalés des éléphants.

Les choses ainsi convenues, et le dîner rapidement expédié, tout le monde se retira sous la bâche du wagon, à l’exception de James Hilton, qui, de garde cette nuit-là, devait rester près du feu.

Il y avait environ deux heures qu’il était seul, et il commençait à s’assoupir, lorsqu’il se sentit légèrement poussé au coude. Il rouvrit les yeux. Annibal Pantalacci était assis près de lui.

« Je ne puis dormir, et j’ai pensé qu’autant valait venir vous tenir compagnie, dit le Napolitain.

— C’est très aimable à vous, mais à moi, quelques heures de sommeil ne me déplairaient pas ! répondit James Hilton en s’étirant les bras. Si vous voulez, nous pourrons aisément nous arranger ! J’irai prendre votre place sous la bâche, et vous garderez la mienne ici !

— Non !… Restez !… J’ai à vous parler ! » reprit Annibal Pantalacci d’une voix sourde.

Il jeta un regard autour de lui pour s’assurer qu’ils étaient bien seuls, et reprit :

« Avez-vous déjà chassé l’éléphant ?

— Oui, répondit James Hilton, deux fois.

— Eh bien ! vous savez combien c’est une chasse périlleuse ! L’éléphant est si intelligent, si fin, si bien armé ! Il est rare que l’homme n’ait pas le dessous dans sa lutte contre lui !

— Bon ! Vous parlez pour les maladroits ! répondit James Hilton. Mais avec une bonne carabine chargée de balles explosibles, il n’y a pas grand chose à craindre !

— C’est ce que je pensais, répliqua le Napolitain. Cependant, il arrive des accidents !… Supposez qu’il en arrivât un demain au Frenchman, ce serait un vrai malheur pour la science !

— Un véritable malheur ! » répéta James Hilton.

Et il se mit à rire d’un air méchant.

« Pour nous, le malheur ne serait pas tout à fait aussi grand ! reprit Annibal Pantalacci, encouragé par le rire de son compagnon. Nous ne serions plus que deux à poursuivre Matakit et son diamant !… Or, à deux, on peut toujours s’entendre à l’amiable… »

Les deux hommes restèrent silencieux, le regard fixé sur les tisons, la pensée perdue dans leur machination criminelle.

« Oui !… à deux on peut toujours s’entendre ! répéta le Napolitain. À trois, c’est plus difficile ! »

Il y eut encore un instant de silence.

Tout à coup, Annibal Pantalacci releva brusquement la tête et sonda du regard les ténèbres qui l’entouraient.

« N’avez-vous rien vu ? demanda-t-il à voix basse. Il m’a semblé apercevoir une ombre derrière ce baobab ! »

James Hilton regarda à son tour ; mais, si perçant que fût son regard il n’aperçut rien de suspect aux environs du campement.

« Ce n’est rien ! dit-il. Du linge que le Chinois a mis à blanchir à la rosée ! »

Bientôt la conversation fut reprise entre les deux complices, mais à mi-voix, cette fois.

« Je pourrais enlever les cartouches de son fusil, sans qu’il y prît garde ! disait Annibal Pantalacci. Puis au moment d’attaquer un éléphant, je tirerais un coup de feu derrière lui, de manière que la bête l’aperçût à cet instant… et ce ne serait pas long !

— C’est peut-être bien délicat ce que vous proposez ! objectait faiblement James Hilton.

— Bah ! laissez-moi faire et vous verrez que cela ira tout seul ! » répliqua le Napolitain.

Une heure plus tard, lorsqu’il vint reprendre sa place auprès des dormeurs, sous la bâche, Annibal Pantalacci eut soin d’enflammer une allumette, afin de s’assurer que personne n’avait bougé. Cela lui permit de constater que Cyprien, Bardik et le Chinois étaient profondément endormis.

Ils en avaient l’air tout au moins. Mais, si le Napolitain avait été plus avisé, il aurait peut-être reconnu dans le ronflement sonore de Lî quelque chose d’artificiel et de sournois.

Au point du jour, tout le monde était sur pied. Annibal Pantalacci sut profiter du moment où Cyprien était allé vers le ruisseau voisin pour se livrer à ses ablutions matinales, et il opéra la soustraction des cartouches de son fusil. Ce fut l’affaire de vingt secondes. Il était bien seul. À ce moment, Bardik faisait le café, le Chinois rassemblait le linge qu’il avait exposé à la rosée nocturne sur sa fameuse corde tendue entre deux baobabs. Bien certainement, personne n’avait rien vu.

Le café pris, on partit à cheval, laissant le wagon et les bestiaux sous la garde de Bardik.

Lî avait demandé à suivre les cavaliers et s’était armé seulement du couteau de chasse de son maître.

En moins d’une demi-heure, les chasseurs arrivèrent au point où, la veille
À l’ombre de baobabs énormes… (Page 148.)

au soir, les éléphants avaient été aperçus. Mais, ce jour-là, il fallut pousser un peu plus loin pour les retrouver et atteindre une large clairière, qui s’ouvrait entre le pied de la montagne et la rive droite du fleuve.

Dans l’atmosphère claire et fraîche, illuminée par le soleil levant, sur le tapis d’une immense pelouse de gazon fin, encore tout humide de rosée, une tribu entière d’éléphants, — deux ou trois cents au moins, — étaient en train de déjeuner. Les petits gambadaient follement autour de leurs mères ou les tétaient silencieusement. Les grands, la tête au sol, la trompe agitée en cadence, paissaient l’herbe épaisse de la prairie. Presque tous s’éventaient
D’un seul coup de couteau de chasse… (Page 155.)

avec leurs vastes oreilles, semblables à des manteaux de cuir, qu’ils remuaient comme des punkas indiennes.

Il y avait dans le calme de ce bonheur domestique quelque chose de si sacré, pour ainsi dire, que Cyprien en fut profondément ému, et demanda à ses compagnons de renoncer au massacre projeté.

« À quoi bon tuer ces créatures inoffensives ? dit-il. Ne vaudrait-il pas mieux les laisser en paix dans leur solitude ? »

Mais la proposition, pour plus d’un motif, ne pouvait être du goût d’Annibal Pantalacci.

« À quoi bon ? répliqua-t-il en ricanant, mais à garnir nos escarcelles, en nous procurant quelques quintaux d’ivoire ! Est-ce que ces grosses bêtes vous font peur, monsieur Méré ? »

Cyprien haussa les épaules, sans vouloir relever cette impertinence. Cependant, lorsqu’il vit le Napolitain et son camarade continuer à s’avancer vers la clairière, il fit comme eux.

Tous trois n’étaient guère, maintenant, qu’à deux cents mètres des éléphants. Si ces intelligentes bêtes, avec leur ouïe si fine, si promptement en éveil, n’avaient pas encore remarqué l’approche des chasseurs, c’est que ceux-ci se trouvaient placés sous le vent, protégés en outre par un épais massif de baobabs.

Cependant, un des éléphants commençait à donner des signes d’inquiétude et relevait sa trompe en point d’interrogation.

« Voici le moment, dit Annibal Pantalacci à mi-voix. Si nous voulons obtenir un résultat sérieux, il faut nous espacer et choisir chacun notre pièce, puis, tirer ensemble à un signal convenu, car, au premier coup de feu, tout le troupeau va prendre la fuite. »

Cet avis ayant été adopté, James Hilton se détacha vers la droite. En même temps, Annibal Pantalacci se dirigeait vers la gauche, et Cyprien restait au centre. Puis tous trois reprirent silencieusement leur marche vers la clairière.

À cet instant, Cyprien, très surpris, sentit deux bras l’envelopper tout à coup d’une étreinte vigoureuse, tandis que la voix de Lî lui murmurait à l’oreille :

« C’est moi !… Je viens de sauter en croupe derrière vous !… Ne dites rien !… Vous verrez tout à l’heure pourquoi ! »

Cyprien arrivait alors à la lisière du massif et ne se trouvait plus qu’à une trentaine de mètres des éléphants. Déjà il armait son fusil pour être prêt à tout événement, lorsque le Chinois lui dit encore :

« Votre fusil est déchargé !… Ne vous en inquiétez pas !… Tout va bien !… Tout va bien !… »

Au même instant retentit le coup de sifflet, qui devait servir de signal pour l’attaque générale, et, presque aussitôt, un coup de feu, — un seul, — partit derrière Cyprien.

Celui-ci se retourna vivement, aperçut Annibal Pantalacci, qui cherchait à se dérober derrière son tronc d’arbre. Mais, presque aussitôt, un fait plus grave appela son attention.

Un des éléphants, blessé sans doute et rendu furieux par sa blessure, venait de se précipiter vers lui. Les autres, ainsi que le Napolitain l’avait prévu, s’étaient hâtés de prendre la fuite avec un piétinement terrible, qui ébranlait le sol jusqu’à deux mille mètres à la ronde.

« Nous y voilà ! cria Lî, toujours cramponné à Cyprien. Au moment où l’animal va fondre sur vous, faites faire un écart à Templar !… Puis tournez autour de ce buisson et laissez-vous poursuivre par l’éléphant !… Je me charge du reste ! »

Cyprien n’eut que le temps d’exécuter presque machinalement ces instructions. La trompe haute, les yeux injectés de sang, la bouche ouverte, les défenses en avant, l’énorme pachyderme arrivait sur lui avec une incroyable rapidité.

Templar se conduisit en vieux routier. Obéissant avec une précision admirable à la pression des genoux de son cavalier, il exécuta juste à point un violent soubresaut sur la droite. Aussi, l’éléphant, lancé à fond de train, passa-t-il, sans l’atteindre, à la place même que le cheval et le cavalier venaient à peine de quitter.

Cependant, le Chinois, après avoir dégainé sans mot dire, s’était laissé glisser à terre, et, d’un mouvement rapide, se jetait derrière le buisson qu’il avait montré à son maître.

« Là !… ! Là !… Tournez autour de ce buisson !… Laissez-vous poursuivre ! » cria-t-il de nouveau.

L’éléphant revenait sur eux, plus furieux de n’avoir pas réussi dans sa première attaque. Cyprien, quoiqu’il ne vît pas bien le but de cette manœuvre indiquée par Lî, l’exécuta ponctuellement. Il tourna autour du buisson, suivi de l’animal haletant, et trompa deux fois encore son attaque par un écart soudain de son cheval. Mais cette tactique pouvait-elle réussir longtemps ? Lî espérait-il donc fatiguer l’animal ?

C’est ce que Cyprien se demandait, sans pouvoir trouver une réponse satisfaisante, quand, tout à coup, à sa grande surprise, l’éléphant s’abattit sur les genoux.

Lî, saisissant avec une adresse incomparable le moment propice, s’était glissé dans l’herbe jusque sous les pieds de l’animal, et, d’un seul coup du couteau de chasse, il lui avait coupé net ce tendon du talon, qu’on appelle, chez l’homme, tendon d’Achille.

C’est ainsi que procèdent ordinairement les Hindous, pendant leurs chasses à l’éléphant, et le Chinois devait avoir souvent pratiqué cette manœuvre à Ceylan, car il venait de l’exécuter avec une précision et un sang-froid merveilleux.

Terrassé et impuissant, l’éléphant restait immobile, la tête roulée dans l’herbe épaisse. Un ruisseau de sang, qui coulait de sa blessure, l’affaiblissait à vue d’œil.

« Hurrah !… Bravo !… crièrent aussitôt Annibal Pantalacci et James Hilton en apparaissant sur le théâtre de la lutte.

— Il faut l’achever d’une balle à l’œil ! » reprit James Hilton, qui semblait éprouver un irrésistible besoin de s’agiter et de prendre un rôle actif dans ce drame.

Cela dit, il épaula son fusil et fit feu.

À l’instant, on entendit dans le corps du gigantesque quadrupède l’explosion de la balle. Il eut une convulsion suprême, puis resta immobile, ressemblant à quelque rocher gris abattu sur le sol.

« C’est fini ! s’écria James Hilton, en poussant son cheval tout près de l’animal pour le mieux voir.

— Attendez !… Attendez !… » semblait dire le regard fin du Chinois en s’adressant à son maître.

Il n’y eut pas longtemps à attendre l’horrible mais inévitable épilogue de cette scène.

En effet, à peine James Hilton fut-il arrivé près de l’éléphant, qu’il se pencha sur son étrier, et, par dérision, essaya de lui relever une de ses énormes oreilles. Mais l’animal, d’un mouvement subit, redressant sa trompe, l’abattit sur l’imprudent chasseur, lui cassa la colonne vertébrale et lui broya la tête, avant que les témoins stupéfaits de cet effroyable dénouement, eussent eu le temps de le prévenir. James Hilton ne put que pousser un dernier cri. En trois secondes, il n’était plus qu’un amas de chairs sanglantes, sur lequel l’éléphant retomba pour ne plus se relever.

« J’étais sûr qu’il faisait le mort ! dit sentencieusement le Chinois ; en hochant la tête. Les éléphants n’y manquent jamais, quand l’occasion s’en présente ! »

Telle fut l’oraison funèbre de James Hilton. Le jeune ingénieur, encore sous le coup de la trahison dont il avait failli être la victime, ne pouvait s’empêcher de voir là le juste châtiment de l’un de ces misérables qui avaient voulu le livrer sans défense à la rage d’un si redoutable animal.

Quant au Napolitain, quelles que fussent ses pensées, il jugeait à propos de les garder pour lui.

Cependant, le Chinois était déjà occupé à creuser, avec son couteau de chasse, sous le gazon de la prairie, une fosse, dans laquelle, aidé de Cyprien, il déposa bientôt les restes informes de son ennemi.

Tout cela prit quelque temps, et le soleil était déjà haut sur l’horizon, lorsque les trois chasseurs reprirent le chemin du camp.

Lorsqu’ils y arrivèrent, quelle ne fut pas leur inquiétude ?… Bardik n’y était plus.