L’Éternel Mari/9

Traduction par Nina Halpérine-Kaminsky.
Librairie Plon (p. 129-143).

IX. Vision


Pavel Pavlovitch s’était confortablement installé. Il s’était assis sur la même chaise que la veille, fumait une cigarette et venait de verser le quatrième et dernier verre de la bouteille. La théière et la tasse encore à demi pleine étaient là près de lui, sur la table. Son visage empourpré rayonnait de satisfaction. Il avait enlevé son habit et restait en gilet.

— Vous m’excusez, mon très cher ami ? — fit-il en apercevant Veltchaninov, et il se leva pour remettre son habit ; — je l’avais ôté pour être plus à l’aise…

Veltchaninov vint à lui, l’air menaçant :

— Êtes-vous tout à fait ivre ? Peut-on encore se faire comprendre ?

Pavel Pavlovitch hésita un moment.

— Mon Dieu… non… pas tout à fait… J’ai rendu les derniers devoirs au défunt, et… non, pas tout à fait.

— Êtes-vous en état de me comprendre ?

— Mais c’est précisément pour cela que je suis ici, pour vous comprendre…

— En ce cas, reprit Veltchaninov d’une voix étranglée par la colère, en ce cas je commencerai par vous dire tout net que vous êtes un misérable.

— Si vous commencez par là, par où diable finirez-vous ? fit Pavel Pavlovitch qui, manifestement, prenait peur.

Mais Veltchaninov poursuivit sans l’entendre :

— Votre fille se meurt, elle est très malade. L’avez-vous abandonnée, oui ou non ?

— Mourante ?… vraiment ?…

— Elle est malade, très malade, dangereusement malade.

— Oh ! une simple crise, peut-être…

— Allons ! ne dites pas de bêtises. Elle est dangereusement malade. Vous auriez dû y aller déjà, quand ce ne serait que…

— Pour remercier de l’hospitalité ? Eh oui ! je ne le sais que trop ! Alexis Ivanovitch, mon cher, mon parfait ami, — bégayait-il, en lui prenant la main dans ses deux mains, avec un attendrissement d’ivrogne, les larmes aux yeux, comme s’il implorait son pardon, — Alexis Ivanovitch, ne criez pas, ne criez pas… Que je meure, que je tombe à l’instant dans la Neva… À quoi bon, dans les circonstances présentes ?… Quant à ce qui est des Pogoreltsev, il sera toujours temps…

Veltchaninov se ressaisit et parvint à se dominer.

— Vous êtes ivre, et je ne comprends pas ce que vous voulez dire, fit-il durement. Je suis toujours disposé à m’expliquer avec vous, et je tiens à le faire le plus tôt possible… J’allais précisément… Mais, avant tout, voici ce que je décide : vous allez passer la nuit ici. Demain matin je vous emmènerai, et nous irons. Je ne vous lâcherai pas, — cria-t-il d’une voix tonnante ; — je vous ligoterai et je vous y porterai de mes propres mains !… Voyons, ce divan fera votre affaire ?

Et il désignait un divan large et moelleux, qui faisait pendant, contre le mur d’en face, à celui sur lequel il couchait lui-même.

— Mais, je vous en prie, n’importe où…

— Pas n’importe où, sur ce divan ! Tenez, voici des draps, une couverture, un oreiller… (Veltchaninov prit tout cela dans une armoire, et le jeta vivement à Pavel Pavlovitch qui tendait les bras, l’air résigné) ; allons, faites votre lit, et tout de suite !

Pavel Pavlovitch restait là, debout au milieu de la chambre, les bras chargés, comme indécis, avec un large sourire d’ivrogne sur sa face d’ivrogne ; à une seconde injonction de Veltchaninov, qui grondait, il se mit à la besogne précipitamment. Il écarta la table, et, tout soufflant, déplia et disposa les draps. Veltchaninov vint l’aider ; il était satisfait de la docilité et de l’ahurissement de son hôte.

— Achevez de vider votre verre et couchez-vous, — ordonna-t-il ; il sentait qu’il fallait commander. — C’est vous qui avez fait chercher du vin ?

— Eh ! oui, c’est moi… C’est que, Alexis Ivanovitch, je savais bien que vous ne consentiriez plus à en envoyer chercher.

— C’est bien, que vous ayez compris cela, mais il y a autre chose encore qu’il faut que vous compreniez. Je vous déclare que ma résolution est prise : je ne supporterai plus toutes vos grimaces, ni toutes vos caresses d’ivrogne !

— Oh ! mais croyez-le bien, Alexis Ivanovitch, fit l’autre en souriant, je comprends à merveille que tout cela n’était possible qu’une seule fois.

À cette réponse, Veltchaninov, qui marchait par la chambre, s’arrêta brusquement devant Pavel Pavlovitch, l’air solennel.

— Pavel Pavlovitch, parlez franc ! Vous êtes intelligent, je le répète, mais je vous déclare que vous faites fausse route. Parlez franc, agissez ouvertement, et, je vous en donne ma parole d’honneur, je répondrai à toutes vos questions.

Pavel Pavlovitch sourit de nouveau de son large sourire, qui suffisait à exaspérer Veltchaninov.

— Voyons ! Pas de cachotteries ! Je vois clair jusqu’au fond de vous. Je vous le répète : je vous donne ma parole d’honneur que je répondrai à tout, et que vous recevrez de moi toutes les satisfactions possibles… je veux dire toutes les satisfactions, possibles ou non ! Oh ! comme je voudrais que vous me comprissiez !

— Eh bien ! puisque vous avez tant de bonté, fit Pavel Pavlovitch d’un air circonspect, j’ai été extrêmement intrigué hier, quand vous vous êtes servi du mot « féroce »…

Veltchaninov cracha, et se remit à marcher, plus vivement, par la chambre.

— Oh ! non, Alexis Ivanovitch, ne crachez pas parce que je suis curieux de savoir cela : je suis venu exprès pour l’apprendre… Eh oui ! ma langue est mal pendue, aujourd’hui, mais vous serez très indulgent. J’ai lu quelque chose, dans une revue, au sujet des individus du type « féroce » et du type « débonnaire », cela m’est revenu ce matin… seulement, je ne me rappelle plus quoi, et, à vrai dire, je n’ai pas bien compris… Tenez, voici, par exemple, ce que je voudrais savoir : Stepan Mikhailovitch Bagaoutov était-il du type « féroce » ou du type « débonnaire » ? Lequel des deux ?

Veltchaninov se taisait toujours et continuait à marcher. Il s’arrêta brusquement, et parla avec rage :

— L’homme du type « féroce », c’est l’homme qui se serait empressé de verser du poison dans le verre de Bagaoutov, au moment de boire avec lui le champagne en l’honneur de l’amitié si heureusement renouée, comme vous l’avez fait hier avec moi ; mais un homme de cette espèce ne serait pas allé le conduire au cimetière, comme vous l’avez fait tout à l’heure, le diable sait pour quels motifs secrets, bas et vils, et se serait gardé de toutes vos grimaces malpropres, à vous !

— Bien sûr qu’il n’y serait pas allé, fit Pavel Pavlovitch ; mais vraiment vous me traitez…

— L’homme du type « féroce », — poursuivit Veltchaninov, avec passion, sans rien entendre, — n’est pas homme à se donner Dieu sait quels airs, à poser pour le justicier exact et scrupuleux, à étudier son cas, en pédant, pour en tirer la matière d’une leçon, à pleurnicher, à grimacer, à se jeter au cou des gens, et à être satisfait de cet emploi de son temps !… Voyons, dites la vérité : est-il vrai que vous ayez voulu vous pendre ?

— Oh ! vous savez, c’est bien possible, dans une heure d’ivresse… je ne me rappelle pas… Mais voyons, Alexis Ivanovitch, des gens comme nous ne peuvent pourtant pas se servir de poison ! Outre que je suis un fonctionnaire bien noté, j’ai quelque argent, et il est bien possible que je songe à me remarier.

— Et puis, on risque les travaux forcés.

— Parfaitement ! et c’est très désagréable, bien qu’à présent le jury accorde volontiers les circonstances atténuantes. Tenez, Alexis Ivanovitch, il m’est revenu ce matin, pendant que j’étais dans ma voiture, une petite histoire très drôle, qu’il faut que je vous raconte. Vous parliez tout à l’heure de l’homme « qui se jette au cou des gens ». Vous vous rappelez peut-être Semen Petrovitch Livtsov, qui est arrivé à T…de votre temps ? Eh bien, il avait un frère cadet, un jeune beau de Pétersbourg, comme lui, qui était en fonction auprès du gouverneur de V… et était très apprécié. Il lui arriva un jour de se quereller avec Goloubenko, le colonel, dans une société ; il y avait là des dames, et, parmi elles, la dame de son cœur. Il se sentit fort humilié, mais il avala l’offense, et ne dit mot. Peu après, Goloubenko lui souffla la dame de son cœur et la demanda en mariage. Que pensez-vous que fit Livtsov ? Eh bien, il fit en sorte de devenir l’ami intime de Goloubenko ; bien mieux, il demanda à être garçon d’honneur ; le jour du mariage, il tint son rôle ; puis, quand ils eurent reçu la bénédiction nuptiale, il s’approcha du marié pour le féliciter et l’embrasser, et alors, devant toute la noble société, devant le gouverneur, voilà mon Livtsov qui lui donne un grand coup de couteau dans le ventre et voilà mon Goloubenko qui tombe !… Son propre garçon d’honneur ! c’est bien ennuyeux ! Et puis ce n’est pas tout ! Ce qu’il y a de bon, c’est qu’après le coup de couteau, le voilà qui se jette à droite et à gauche : « Hélas ! qu’ai-je fait là ! hélas ! qu’ai-je fait ! » et qui sanglote, et qui s’agite, et qui se jette au cou de tout le monde, des dames aussi : « Hélas, qu’ai-je fait là ! »… Ha ! ha ! ha ! c’était à crever de rire. Il n’y avait que le pauvre Goloubenko, qui faisait pitié ; mais enfin il s’en est tiré.

— Je ne vois pas du tout pourquoi vous me racontez cette histoire, fit Veltchaninov, sèchement, les sourcils froncés.

— Mais uniquement à cause du coup de couteau, dit Pavel Pavlovitch, toujours riant. Voilà un morveux qui, de terreur, manque à toutes les convenances, se jette au cou des dames, en présence du gouverneur… et tout cela n’empêche qu’il lui a très bien appliqué son coup de couteau, et qu’il a fait ce qu’il voulait faire !… C’est uniquement pour cela que je vous le raconte.

— Allez au diable, — hurla Veltchaninov d’une voix toute changée, comme si quelque chose s’était brisé en lui, — allez au diable avec vos sous-entendus, fourbe que vous êtes ; vous voulez me faire peur, gredin, lâche… lâche… lâche ! cria-t-il, hors de lui, soufflant après chaque mot.

Pavel Pavlovitch, du coup, fut comme transfiguré. Son ivresse disparut ; ses lèvres tremblèrent.

— Alors, c’est vous, Alexis Ivanovitch, vous, qui me traitez de lâche, moi ?

Veltchaninov revenait à lui.

— Je suis tout prêt à vous faire des excuses, dit-il après un moment de réflexion qui le terrifia, mais à une condition, c’est que vous-même, tout de suite, vous vous décidiez à agir ouvertement.

— À votre place, Alexis Ivanovitch, j’aurais fait des excuses sans conditions.

— Eh bien, soit !… (Il y eut encore un silence.) Je vous fais mes excuses ; mais vous conviendrez vous-même, Pavel Pavlovitch, qu’après tout cela je puis me considérer comme étant quitte envers vous… je ne parle pas seulement du cas présent ; je veux dire, en ce qui concerne toute l’affaire.

— Mais… quelle sorte de comptes peut-il y avoir entre nous ? fit Pavel Pavlovitch, en souriant, le regard à terre.

— Eh bien, s’il en est ainsi, tant mieux, tant mieux ! Allons, videz votre verre et couchez-vous, car je ne veux pas vous laisser partir…

— Ah oui ! le vin… dit Pavel Pavlovitch, un peu troublé.

Il s’approcha de la table, pour vider son verre. Peut-être avait-il déjà beaucoup bu ; toujours est-il que sa main tremblait, et qu’il renversa une partie du vin sur le sol, sur sa chemise et sur son gilet. Pourtant il but jusqu’à la dernière goutte, comme s’il eût eu du regret à en laisser ; puis il posa le verre sur la table, avec précaution, et alla docilement à son lit, pour se déshabiller.

— Mais ne vaut-il pas mieux… que je ne reste pas ici la nuit ? dit-il tout à coup.

Il avait déjà ôté l’une de ses bottes, et il la tenait entre ses mains.

— Pas du tout, cela ne vaudrait pas mieux ! répondit violemment Veltchaninov, qui marchait de long en large, sans le regarder.

L’autre acheva de se déshabiller, et se coucha. Un quart d’heure après, Veltchaninov se coucha également, et souffla la bougie.

Il commença à s’assoupir, sans trouver le calme. Quelque chose de nouveau, de plus confus encore que tout le reste, quelque chose qu’il n’avait pas prévu, l’oppressait maintenant, et, en même temps, il se sentait comme honteux de cette angoisse. Il allait s’endormir quand un bruit le réveilla. Il jeta aussitôt les yeux sur le lit de Pavel Pavlovitch. Il faisait noir dans la chambre (les rideaux étaient fermés), mais il crut voir que Pavel Pavlovitch n’était plus étendu, qu’il était assis sur son lit.

— Qu’avez-vous ? cria Veltchaninov.

— L’ombre ! dit Pavel Pavlovitch, après un silence, d’une voix sourde, à peine perceptible.

— Quoi donc, quelle ombre ?

— Là, dans l’autre chambre, près de la porte, j’ai cru voir une ombre.

— L’ombre de qui ? demanda Veltchaninov, après un silence.

— De Natalia Vassilievna.

Veltchaninov sauta à bas de son lit, jeta un coup d’œil dans l’antichambre, puis dans la pièce voisine, dont la porte restait toujours ouverte. Il n’y avait pas de rideaux aux fenêtres, et les stores légers laissaient entrer un peu de lumière.

— Il n’y a rien du tout dans cette chambre ; vous êtes ivre, couchez-vous ! dit Veltchaninov, qui se coucha et s’enveloppa de sa couverture.

Pavel Pavlovitch se recoucha, aussi, sans dire un mot.

— Vous est-il déjà arrivé de voir des ombres ? demanda soudain Veltchaninov, dix minutes plus tard.

— Une seule fois, dit Pavel Pavlovitch, d’une voix éteinte.

Puis le silence se fit de nouveau.

Veltchaninov ne savait au juste s’il dormait ou non. Une heure se passa, puis tout à coup il tressaillit : était-ce encore un bruit qui l’avait réveillé, il n’en savait rien, mais il lui sembla qu’il y avait là, dans la nuit noire, quelque chose de blanc, debout, à quelque distance de lui, au milieu de la chambre. Il se dressa sur son séant et regarda, une minute entière.

— Est-ce vous, Pavel Pavlovitch ? dit-il d’une voix faible.

Cette voix altérée, dans le silence et les ténèbres, lui donna à lui-même une impression étrange.

Il n’obtint pas de réponse, mais il n’avait plus le moindre doute : il y avait quelqu’un là, debout.

— Est-ce vous, Pavel Pavlovitch ? répéta-t-il plus fort, tellement fort que Pavel Pavlovitch, s’il eût dormi tranquillement dans son lit, eût certainement été réveillé en sursaut et eût répondu.

Il ne vint pas de réponse, mais il lui sembla que la forme blanche, maintenant presque distincte, se mouvait, s’approchait de lui. Une chose étrange se passa : il eut tout à coup une sensation de quelque chose qui se rompait en lui, et il cria, de toutes ses forces, d’une voix rauque, étranglée, en étouffant presque à chaque mot :

— Ivrogne grotesque, si vous vous imaginez que vous allez me faire peur, eh bien ! je me retournerai du côté du mur, je m’envelopperai tout entier, même la tête, dans ma couverture, et je ne bougerai pas, de toute la nuit… pour te montrer le cas que je fais de toi… Et vous aurez beau rester là, debout, jusqu’au matin, à prolonger cette farce… Et je crache sur vous !…

Et il cracha avec rage vers ce qu’il pensait être Pavel Pavlovitch ; puis il se retourna, d’un mouvement brusque, vers le mur, s’enveloppa de sa couverture, et resta sans bouger, comme mort. Il se fit un silence terrible. Il ne savait, il ne pouvait savoir si le fantôme s’avançait vers lui, ou s’il restait immobile, et son cœur battait, battait, battait. Cinq minutes se passèrent, puis tout à coup il entendit, à deux pas de lui, la voix de Pavel Pavlovitch, faible et toute plaintive :

— C’est moi, Alexis Ivanovitch, je me suis levé pour chercher… (Et il nomma un objet indispensable.) Je n’en ai pas trouvé auprès de mon lit… j’ai voulu venir voir, très doucement près du vôtre.

— Pourquoi n’avez-vous rien dit… lorsque j’ai appelé ? demanda Veltchaninov d’une voix étranglée, après un long silence.

— J’ai eu peur. Vous avez crié si fort… j’ai eu peur.

— Là, au coin, à gauche…, dans la petite table… Allumez la bougie…

— Oh ! maintenant ce n’est pas la peine… — fit Pavel Pavlovitch, d’une voix très douce, — je trouverai bien… pardonnez-moi, Alexis Ivanovitch, de vous avoir dérangé… je me suis senti tout à coup complètement ivre…

Veltchaninov ne répondit plus. Il resta couché, le visage tourné vers le mur, toute la nuit sans bouger. Voulait-il tenir son engagement, et lui prouver qu’il le méprisait ? Il ne savait pas lui-même ce qui se passait en lui ; la secousse avait été si violente qu’il en restait comme égaré, et il fut longtemps avant de pouvoir s’endormir. Lorsqu’il se réveilla, le lendemain à dix heures, il sursauta, et se trouva assis sur son lit, comme mû par un ressort… Mais Pavel Pavlovitch n’était plus dans la chambre ! Le lit était vide, en désordre ; il s’était enfui au petit jour.

— Je le savais bien ! dit Veltchaninov, en se frappant le front.