L’Éternel Mari/8

Traduction par Nina Halpérine-Kaminsky.
Librairie Plon (p. 119-128).

VIII. Lisa est malade


Le lendemain matin, en attendant Pavel Pavlovitch, qui avait promis d’être exact, pour aller chez les Pogoreltsev, Veltchaninov se promena par la chambre, prit son café, fuma et songea : à tout instant, il se faisait l’effet d’un homme qui, au réveil, se souvient que la veille il a reçu un soufflet. « Hum !… il sait parfaitement bien ce qui en est, et il veut se venger de moi en se servant de Lisa ! » pensait-il, et il prenait peur.

La figure délicate et triste de l’enfant surgit devant lui. Le cœur lui battait à l’idée qu’aujourd’hui même, bientôt, dans deux heures, il verrait sa Lisa. « Il n’y a pas de doute, conclut-il avec feu, c’est là dorénavant toute ma vie, et mon unique but. Que me font tous les soufflets et tous les retours sur le passé !… À quoi a servi ma vie jusqu’à ce jour ? Du désordre et du chagrin… Mais, à présent, tout est changé : c’est autre chose ! »

En dépit de son exaltation, les préoccupations l’envahissaient de plus en plus.

« Il se vengera de moi par Lisa, c’est clair ! Et il se vengera sur Lisa. C’est par elle qu’il m’atteindra… Hum !… certainement je ne tolérerai plus ses incartades d’hier ! — Et il rougit à ce souvenir. — Mais il n’arrive toujours pas, et il est midi ! »

Il l’attendit encore, jusqu’à midi et demi, et son angoisse grandissait. Pavel Pavlovitch n’arrivait pas. Enfin, l’idée que, s’il ne venait pas, c’était uniquement pour ajouter encore à ses incartades de la veille, cette idée, qui revenait depuis longtemps au fond de son âme, s’empara de lui entièrement, et le bouleversa. « Il sait qu’il me tient : comment puis-je à présent me présenter devant Lisa, sans lui ! »

Enfin il ne put y résister : à une heure, il se fit conduire vivement à Pokrov. On lui dit que Pavel Pavlovitch n’avait pas couché chez lui, qu’il était rentré le matin à neuf heures, qu’il ne s’était guère arrêté plus d’un quart d’heure, et qu’il était reparti. Veltchaninov écoutait les explications de la servante, debout devant la porte de Pavel Pavlovitch, dont il tourmentait machinalement le bouton. Quand elle eut fini, il cracha, lâcha la porte, et demanda qu’on le conduisît auprès de Maria Sysoevna. Celle-ci, ayant appris qu’il était là, accourait au même instant.

C’était une excellente femme, « une femme à sentiments très généreux », comme disait d’elle Veltchaninov, lorsqu’il raconta dans la suite à Klavdia Petrovna sa conversation avec elle. Tout de suite, après lui avoir demandé des nouvelles de l’enfant, elle se laissa aller à bavarder sur le compte de Pavel Pavlovitch, Comme elle disait, « n’eût été la petite », elle l’aurait envoyé promener depuis longtemps. Déjà on l’avait transporté de l’hôtel dans le pavillon à cause du désordre de sa vie. Vraiment, c’est un crime, d’amener chez soi des filles, quand on a une enfant d’âge à comprendre !… Et il lui crie, alors : « Tiens, c’est elle qui sera ta mère quand je voudrai ! » Figurez-vous que la femme qu’il avait amenée lui a elle-même craché au visage de dégoût. Et il lui dit encore d’autres fois : « Toi, tu n’es pas ma fille, tu es une bâtarde. »

— Comment ! fit Veltchaninov épouvanté.

— Je l’ai entendu de mes oreilles. C’est un ivrogne, qui ne sait ce qu’il dit, c’est vrai ; mais enfin tout cela ne doit pas se dire devant une enfant ! Elle a beau être petite, tout cela lui entre dans l’esprit, et y reste ! La petite pleure ; je le vois bien, elle souffre extrêmement. Il y a quelques jours, il y a eu chez nous un malheur : quelqu’un, un commissaire, à ce qu’on disait, est venu louer une chambre, un soir ; le lendemain matin, il s’était pendu. On a dit qu’il avait perdu au jeu. Le monde s’attroupe. Pavel Pavlovitch n’était pas chez lui ; la petite, pas surveillée, sort ; moi-même je vais dans le corridor, parmi les gens, et je la vois, de l’autre côté, qui regarde le pendu, d’un air bizarre. Je l’ai emmenée au plus vite. Et, figurez-vous, la voilà qui se met à trembler de fièvre, qui devient toute noire, et, à peine rentrée, qui tombe à terre, toute raide. Je l’ai frictionnée, je lui ai tapé dans les mains, j’ai eu grand-peine à la faire revenir à elle. C’est du haut mal, n’est-ce pas ? C’est de ce moment-là qu’elle a commencé à traîner. Quand le père rentre, il apprend tout cela ; il commence par la pincer très fort — car, voyez-vous, il aime mieux la pincer que la battre — ; puis il se verse un bon coup de vin, et puis, le voilà qui revient sur elle, et qui lui dit, pour l’effrayer : « Moi aussi, je vais me pendre, et c’est à cause de toi que je me pendrai ; tiens, c’est avec cette corde que je me pendrai ; » et qui fait un nœud, devant elle. Et alors la petite a perdu la tête, s’est jetée sur lui, s’est cramponnée à lui, de ses petites mains, et lui a crié : « Je ne le ferai plus ! Je ne le ferai plus ! » Ah ! c’est une pitié !

Veltchaninov s’attendait à des choses bien étranges, mais ce récit le consterna si fort qu’il ne pouvait croire que ce fût vrai. Maria Sysoevna lui raconta encore beaucoup d’autres faits : une fois, par exemple, si elle ne s’était trouvée là, Lisa se serait peut-être jetée par la fenêtre. Quand il quitta Maria Sysoevna, il était comme ivre : « Je le tuerai, comme un chien, d’un coup de bâton sur la tête ! » répétait-il à part lui.

Il prit une voiture, et se fit conduire chez les Pogoreltsev. Avant d’arriver hors de ville, la voiture dut s’arrêter à un carrefour, proche d’un petit pont sur lequel défilait un long enterrement. Les abords du pont étaient encombrés par des équipages qui stationnaient ; et une foule compacte était là, qui regardait. L’enterrement était riche, la file des voitures était longue. Tout à coup, dans une de ces voitures, Veltchaninov vit apparaître la figure de Pavel Pavlovitch. Il n’en aurait pas cru ses yeux, si l’autre ne se fût penché par la portière, et ne l’eût salué de la main, avec un sourire. Évidemment, il était enchanté de la rencontre. Veltchaninov sauta à terre, et, en dépit de la foule et des agents, se glissa jusqu’à la portière de la voiture, qui déjà s’engageait sur le pont. Pavel Pavlovitch était seul.

— Pourquoi donc n’êtes-vous pas venu ? cria Veltchaninov ; comment êtes-vous ici ?

— Je rends les derniers devoirs… ne criez pas, ne criez pas !… je rends les derniers devoirs, dit Pavel Pavlovitch, avec un clignement d’œil joyeux, j’accompagne la dépouille mortelle de mon très excellent ami Stepan Mikhailovitch.

— Tout cela est absurde, ivrogne stupide ! cria encore plus fort Veltchaninov, un moment interloqué. — Allons, descendez tout de suite, et venez avec moi : allons, tout de suite !

— Pas possible… c’est un devoir…

— Je vais vous emmener de force, hurla Veltchaninov.

— Et moi je crierai, je crierai ! dit Pavel Pavlovitch, avec son même éclat de rire joyeux, comme si le jeu l’amusait, et en se renfonçant dans le coin de la voiture.

— Attention ! attention ! vous allez vous faire bousculer ! cria un agent.

Et, en effet, une voiture arrivait sur le pont, avec grand fracas, en sens inverse du cortège. Veltchaninov dut sauter de côté ; d’autres équipages et la foule le rejetèrent plus loin. Il cracha de dépit et retourna à sa voiture.

« C’est égal, de toute façon il n’aurait pas été possible de l’emmener dans cet état ! » songea-t-il, inquiet, et en plein désarroi.

Lorsqu’il eut raconté à Klavdia Petrovna les histoires de Maria Sysoevna et l’étrange rencontre de cet enterrement, elle resta pensive :

— J’ai peur pour vous, lui dit-elle, il faut que vous rompiez toutes relations avec cet homme, et le plus tôt sera le mieux.

— Bah ! c’est un ivrogne et un grotesque, et voilà tout ! s’écria Veltchaninov avec emportement. Moi, j’aurais peur de lui ? Et comment voulez-vous que je rompe toutes relations avec lui, du moment qu’il y a Lisa ! N’oubliez pas Lisa !

Lisa était couchée, très malade. La fièvre l’avait prise la veille au soir, et l’on attendait le médecin réputé, qu’on avait envoyé chercher à la ville de grand matin. Veltchaninov en fut complètement bouleversé. Klavdia Petrovna le mena auprès de la malade.

— Je l’ai observée hier très attentivement, lui dit-elle avant d’entrer : elle est fière, et d’humeur triste ; elle est honteuse d’être ici, abandonnée par son père : c’est, à mon avis, toute sa maladie.

— Comment ! abandonnée ? Pourquoi pensez-vous qu’il l’a abandonnée ?

— Oh ! le seul fait qu’il l’a laissée venir ici, dans une maison tout à fait inconnue, avec un homme… presque également inconnu, ou tout au moins…

— Mais c’est moi-même qui l’ai prise, qui ai dû la prendre de force ; je ne vois pas…

— Mon Dieu, ce n’est pas de moi qu’il s’agit, c’est de Lisa, qui est une enfant, et qui voit les choses ainsi… Pour mon compte, je suis certaine qu’il ne viendra jamais.

Lorsqu’elle vit que Veltchaninov était venu seul, Lisa ne fut pas surprise ; elle sourit tristement, et tourna vers le mur sa petite tête toute brûlante de fièvre. Elle ne répondit rien aux timides paroles de consolation ni aux chaudes promesses de Veltchaninov, qui s’engagea à lui amener son père le lendemain, sans faute. Lorsqu’il l’eut quittée, il fondit en larmes.

Le médecin n’arriva que le soir. Quand il eut examiné la malade, il effraya tout le monde dès le premier mot, en disant qu’on aurait dû l’appeler plus tôt. Lorsqu’on lui affirma qu’elle n’avait commencé à souffrir que la veille au soir, il ne voulut pas le croire d’abord.

— Tout dépend de la manière dont se passera la nuit, conclut-il.

Il rédigea son ordonnance et partit, en promettant d’être là le lendemain aussitôt que possible. Veltchaninov voulait absolument rester pour la nuit ; mais Klavdia Petrovna le supplia de faire encore une tentative « pour amener cette brute ».

— Cette fois, dit Veltchaninov avec exaltation, cette fois il viendra, quand il faudrait le ficeler, et l’apporter !

L’idée de le ligoter et de l’apporter comme un ballot s’empara de lui jusqu’à l’obséder.

— Maintenant, c’est fini, je ne me sens plus le moins du monde coupable envers lui ! dit-il à Klavdia Petrovna en prenant congé d’elle. Je renie toutes mes niaiseries sentimentales et toutes mes pleurnicheries d’hier, ajoutait-il, indigné.

Lisa était étendue, les yeux fermés, et semblait dormir ; elle paraissait aller mieux. Lorsque Veltchaninov se pencha sur elle, avec précaution, pour mettre, avant de partir, un baiser discret sur quelque chose d’elle, ne fût-ce que le bord de sa robe, tout à coup elle ouvrit les yeux, comme si elle l’avait attendu, et lui dit tout bas :

— Emmenez-moi !

C’était une prière douce et triste, où il ne restait rien de l’irritation exaltée de la veille, mais dans laquelle on sentait comme de la résignation, comme la certitude que la prière ne serait pas exaucée. Quand Veltchaninov, désespéré, se mit à lui expliquer que c’était impossible, elle ferma les yeux et ne dit plus rien, comme si elle ne l’entendait ni le voyait.

Lorsqu’il fut rentré en ville, il se fit conduire tout droit à Pokrov. Il était dix heures ; Pavel Pavlovitch n’était pas chez lui. Veltchaninov l’attendit une demi-heure, allant et venant par le corridor, dans un état d’impatience douloureuse. Maria Sysoevna finit par lui faire comprendre que Pavel Pavlovitch ne rentrerait pas avant le lendemain matin.

— Je viendrai donc au point du jour.

Et il partit pour rentrer chez lui.

Il fut satisfait lorsqu’en arrivant, il apprit de Mavra que l’étranger de la veille était là, à l’attendre, depuis dix heures.

— Il a bu du thé chez nous, et puis il a fait chercher du vin, du même qu’hier, et il a donné un billet de cinq roubles.