L’Éternel Mari/2

Traduction par Nina Halpérine-Kaminsky.
Librairie Plon (p. 16-35).


II. Le Monsieur au crêpe


C’était le 3 juillet. L’air était lourd, la chaleur suffocante. Ce jour-là, Veltchaninov eut énormément à faire. Des courses occupèrent toute sa matinée ; une visite chez un conseiller d’État, homme entendu, qui pouvait lui être utile et qu’il devait aller voir d’urgence à sa maison de campagne, très loin, quelque part sur la Tchiornaïa.

Le soir donc, vers six heures, Veltchaninov entra pour dîner dans un restaurant de fâcheuse apparence, mais français, situé sur la Perspective Nevski, près du pont de la Police. Il s’assit dans son coin habituel, à la petite table qui lui était réservée, et commanda son dîner. Chaque jour il dînait pour un rouble, non compris le vin, dont il n’usait que par extraordinaire, vu le mauvais état de ses affaires. Il s’étonnait souvent qu’on pût manger pareille cuisine ; et pourtant il avalait jusqu’à la dernière miette, et chaque fois il dévorait avec autant d’appétit que s’il n’eût pas mangé depuis trois jours. « Ce doit être maladif », pensait-il lorsqu’il le remarquait.

Ce soir-là, il prit place à la petite table avec les pires dispositions d’esprit ; il jetait violemment son chapeau dans un coin, s’accouda et songea. Pour peu que son voisin eût fait le moindre bruit, ou que le garçon ne l’eût pas immédiatement compris, lui, qui d’ordinaire restait toujours courtois et qui savait à l’occasion demeurer impassible, il eût fait, sans aucun doute, du tapage et peut-être un scandale.

Le potage servi, Veltchaninov prit sa cuiller ; mais, tout à coup, d’un geste brusque, il la jeta sur la table et bondit presque de dessus sa chaise. Une pensée imprévue s’était emparée de lui soudain. En un instant, Dieu sait comment, il venait de comprendre le motif de son angoisse, de cette angoisse étrange qui le torturait depuis plusieurs jours, qui l’étreignait, Dieu sait comment et Dieu sait pourquoi, sans un moment de répit. Voici que tout d’un coup il le comprenait et le voyait ce motif aussi distinctement que les cinq doigts de sa main.

— Le chapeau ! … murmurait-il comme illuminé. Oui, ce chapeau maudit, avec cet abominable crêpe : voilà la cause de tout !

Veltchaninov se mit à réfléchir ; mais, plus il songeait, plus il devenait sombre, plus « tout l’événement » lui paraissait étrange. « Mais… Mais… y a-t-il bien là un événement ? » objectait-il, toujours en défiance. « Qu’y a-t-il dans tout cela qui ressemble à un événement ? »

Ce qui s’était passé, le voici :

Environ quinze jours auparavant — à vrai dire, il ne se rappelait pas au juste, mais il devait bien y avoir cela —, il avait rencontré, pour la première fois, dans la rue, quelque part, oui, à l’angle des rues Podiatcheskaïa et Mechtchanskaïa, un homme qui portait un crêpe à son chapeau. Ce monsieur était comme tout le monde et n’avait rien de particulier ; il passa vite, mais en passant jeta à Veltchaninov un regard extrêmement direct, et qui attira extraordinairement son attention. Il eut immédiatement l’impression qu’il connaissait cette figure. Certainement, il l’avait rencontrée quelque part.

« Bah ! pensa-t-il, n’ai-je pas rencontré, comme cela, dans ma vie, des milliers de visages ? On ne peut pas se les rappeler tous. »

Vingt pas plus loin, il avait oublié cette rencontre, malgré l’impression qu’elle lui avait faite. Néanmoins, cette impression dura toute la journée, étrangement : c’était comme une irritation, sans objet, et très particulière.

Maintenant, quinze jours après, il se rappelait tout cela très clairement. Il se rappelait aussi qu’il n’avait pu comprendre alors d’où lui venait cette irritation, au point qu’il n’eut même pas l’idée d’un rapprochement possible entre sa mauvaise humeur de toute la soirée et sa rencontre du matin. Mais l’homme prit soin de ne pas se laisser oublier : le lendemain, il se retrouva en face de Veltchaninov, sur la Perspective Nevski, et, comme la première fois, il le fixa d’une manière étrange. Veltchaninov cracha en signe de dédain ; puis à peine eut-il craché qu’il s’étonna de ce qu’il venait de faire. « Il y a évidemment des physionomies qui vous inspirent, on ne sait pourquoi, un invincible dégoût. »

— Il n’y a pas de doute, je l’ai déjà rencontré quelque part, murmurait-il d’un air pensif, une demi-heure encore après la rencontre.

Et, de nouveau, pendant toute la soirée, il fut de très maussade humeur ; la nuit, il eut un sommeil très agité, et il n’eut toujours pas l’idée que l’homme en deuil pût être la cause de son malaise, bien que ce soir-là il lui revint fréquemment à la mémoire. Même il s’en voulait de ce qu’« une pareille niaiserie » tenait tant de place dans ses souvenirs, et il eût certes été fort humilié d’avoir à lui attribuer l’état dont il souffrait, s’il avait pu y songer.

Deux jours plus tard, il le rencontra de nouveau, cette fois, dans une foule, à un débarcadère de la Neva. Cette fois, Veltchaninov aurait volontiers juré que le « Monsieur au crêpe » l’avait reconnu et que la foule les avait aussitôt séparés ; il croyait bien qu’il avait fait mine de lui tendre la main ; peut-être même l’avait-il appelé par son nom. Le reste, Veltchaninov ne l’avait pas entendu distinctement ; pourtant… « Mais qu’est-ce donc que cette canaille ? Pourquoi ne vient-il pas à moi, si en effet il me connaît, et s’il veut m’approcher ? » songea-t-il en colère, comme il sautait dans un fiacre pour se faire conduire au couvent de Smolny.

Une demi-heure plus tard, il discutait chaudement avec son avocat, mais le soir et la nuit ramenèrent en lui l’angoisse la plus fantastique.

« Aurais-je un débordement de bile ? » se demanda-t-il avec inquiétude, en se regardant dans un miroir.

Puis cinq jours se passèrent sans qu’il rencontrât « personne », et sans que « la canaille » donnât signe de vie. Et pourtant, il ne pouvait pas avoir oublié l’homme au crêpe !

« Mais qu’ai-je donc à m’occuper ainsi de lui ? pensait Veltchaninov. Hum !… Bien sûr il a, lui aussi, beaucoup d’affaires à Pétersbourg. Mais, de qui donc est-il en deuil ?… Il m’a évidemment reconnu… Moi pas… Et, pourquoi ces gens-là portent-ils du crêpe ?… Cela ne leur va pas… Je crois bien que si je le voyais de plus près, je le reconnaîtrais… »

Et c’était comme si quelque chose commençait à s’agiter dans ses souvenirs, c’était comme un mot que l’on sait bien, qu’on a oublié, et qu’on s’efforce tant qu’on peut de retrouver. On le sait parfaitement, ce mot ; on sait qu’on le sait ; on sait ce qu’il veut dire, on tourne tout autour, et on ne peut le saisir. « C’était… c’était, il y a longtemps… c’était quelque part… il y avait là… il y avait là… Que le diable emporte ce qu’il y avait là ou non ! Est-ce bien la peine pour cette canaille de se donner tant de mal ? » Il s’était mis terriblement en colère.

Mais le soir, quand il se rappela sa colère « terrible », il éprouva une grande confusion, — comme si quelqu’un l’eût surpris à mal faire. Il en fut inquiet et étonné : « Il faut qu’il y ait une raison pour que je m’emporte ainsi de but en blanc… à propos d’un simple souvenir… » Il n’alla pas jusqu’au bout de sa pensée.

Le lendemain, il eut une colère encore plus violente ; mais, cette fois, il lui sembla qu’il y avait de quoi et qu’il était dans son droit absolument. « A-t-on jamais vu pareille insolence ! » Il s’agissait d’une quatrième rencontre avec le monsieur au crêpe qui, de nouveau, avait comme surgi de dessous terre.

Voici l’histoire.

Veltchaninov venait de saisir enfin au passage, dans la rue, ce conseiller d’État, cet homme important qu’il poursuivait depuis longtemps. Ce fonctionnaire, qu’il connaissait un peu, et qui pouvait lui être utile dans son affaire, avait manifestement tout fait pour ne pas se laisser prendre et pour éviter de se rencontrer avec lui. Veltchaninov, ravi de le tenir enfin, marchait à côté de lui, le sondant du regard, dépensant des trésors d’adresse pour amener le vieux malin à un sujet de conversation qui lui permît de lui arracher le précieux mot, tant désiré ; mais le finaud était sur ses gardes, répondait par des plaisanteries, ou se taisait. — Et voici que tout à coup, à ce moment difficile et décisif, le regard de Veltchaninov rencontra sur le trottoir opposé le monsieur au crêpe. Il était arrêté, regardait fixement vers eux ; il les suivait, c’était clair, et, sans aucun doute, il se moquait d’eux.

— Le diable l’emporte ! s’écria, tout en fureur, Veltchaninov, qui avait aussitôt pris congé du tchinovnik, et qui attribuait tout l’insuccès de ses efforts à l’apparition soudaine de « l’insolent », — le diable l’emporte ! Je crois vraiment qu’il m’espionne ! Il n’y a pas de doute, il me suit. Il est payé pour cela, et… et… par Dieu, il se moque de moi ! Par Dieu, il va avoir affaire à moi ! Si j’avais une canne !… Je vais acheter une canne ! Je ne puis supporter cela ! Qui est-ce, cet individu ? Il faut que je sache qui c’est.

Il s’était passé trois jours depuis cette quatrième rencontre, lorsque nous avons trouvé Veltchaninov à son restaurant, hors de lui, et comme effondré. En dépit de son orgueil, il fallait bien qu’il s’en fît l’aveu, c’était bien cela. Tout bien examiné, il était forcé de convenir que son humeur, et l’angoisse étrange qui l’étouffait depuis quinze jours, n’avait d’autre cause que l’homme en deuil, ce « rien du tout ».

« Je suis hypocondriaque, c’est vrai ; je suis toujours prêt à faire d’une mouche un éléphant, c’est encore vrai ; mais tout cela serait-il moins pénible pour n’être qu’une imagination ? — Si un pareil coquin peut se permettre de bouleverser complètement un homme, alors… alors… »

Cette fois, en effet, à la cinquième rencontre, qui avait eu lieu ce jour-là et qui avait mis Veltchaninov hors de lui, l’éléphant n’était guère qu’une mouche. L’homme avait passé, mais, cette fois, n’avait pas dévisagé Veltchaninov, n’avait pas fait mine de le connaître : il marchait les yeux baissés, et semblait très désireux de n’être pas remarqué. Veltchaninov s’était dirigé vers lui, et lui avait crié à pleine voix :

— Dites donc, l’homme qui crêpe ! Vous vous sauvez, à présent ! Arrêtez donc ! Qui êtes-vous ?

La question, et toute cette interpellation, n’avait aucune espèce de sens. Mais Veltchaninov ne s’en aperçut qu’après avoir crié. L’homme ainsi interpellé s’était retourné, s’était arrêté un instant, avait paru hésiter, avait souri, avait paru vouloir dire ou faire quelque chose, était resté extrêmement indécis, puis s’était brusquement éloigné sans regarder derrière lui. Veltchaninov le suivait de l’œil, tout stupéfait.

« Serait-ce moi qui le poursuis, songea-t-il, et non pas lui ?… »

Quand il eut achevé de dîner, Veltchaninov courut à la maison de campagne du tchinovnik. Il n’était pas chez lui : on lui répondit « qu’il n’était pas rentré depuis le matin, qu’il ne rentrerait sans doute pas avant trois ou quatre heures de la nuit, parce qu’il était en ville, chez son neveu ». Veltchaninov s’en trouva « offensé » au point que son premier mouvement fut d’aller chez le neveu. Mais en route il réfléchit que cela le mènerait loin, quitta son fiacre à mi-chemin et se dirigea en flânant vers sa maison, proche du Grand-Théâtre. Il sentait qu’il avait besoin de marcher. Il lui fallait une bonne nuit de sommeil pour calmer l’ébranlement de ses nerfs, et, pour dormir, il lui fallait de la fatigue. Il ne se trouva donc chez lui qu’à dix heures et demie, car la distance était grande, et il rentra éreinté.

Le logement que Veltchaninov avait loué au mois de mars après s’être donné tant de mal pour le trouver — s’excusant, par la suite, de ce « qu’il était en camp volant, et n’habitait que momentanément Pétersbourg… à cause de ce maudit procès » —, cet appartement était loin d’être aussi incommode, aussi peu convenable que lui-même se plaisait à le dire. L’entrée, il faut le reconnaître, était un peu sombre, malpropre même. Il n’y en avait pas d’autre, d’ailleurs, que la porte cochère. Mais l’appartement, situé au deuxième étage, était composé de deux pièces très claires, très hautes, et séparées par une antichambre à demi obscure. L’une de ces deux pièces avait vue sur la cour ; l’autre, sur la rue. À la première était contigu un cabinet qui pouvait servir de chambre à coucher, mais où Veltchaninov avait mis des livres et des papiers. Il avait choisi la seconde pour sa chambre, le divan faisant office de lit. L’ameublement de ces deux pièces offrait à l’œil un certain aspect de confort, bien qu’en réalité il se trouvât passablement usé. Çà et là, quelques objets de prix, vestiges de temps meilleurs — des bibelots en bronze, en porcelaine ; « de grandes, de vraies moquettes ; deux tableaux d’assez bonne facture —, le tout dans un grand désordre, sous une poussière accumulée depuis le départ de Parlaguéia, la jeune fille qui servait Veltchaninov et qui, tout à coup, l’avait laissé pour s’en retourner chez ses parents, à Novgorod.

Lorsqu’il songeait à ce fait étrange d’une jeune fille ainsi placée chez un garçon qui, pour rien au monde, n’aurait voulu mentir à sa qualité de gentleman, la rougeur montait aux joues de Veltchaninov. Il n’avait jamais eu lieu pourtant que d’être satisfait de cette Parlaguéia. Elle était entrée chez lui au moment où il avait loué son appartement, c’est-à-dire au printemps, sortant de chez une fille qui allait habiter l’étranger. Parlaguéia était très soigneuse et eut bientôt mis de l’ordre dans tout ce qui lui était confié. Veltchaninov, après le départ de la jeune fille, ne voulut plus reprendre la femme comme domestique. « Ce n’était guère la peine de prendre, pour si peu de temps, un valet… » D’ailleurs, il détestait la valetaille. Il fut donc décidé que les chambres seraient rangées chaque matin par la sœur de la concierge, Mavra, à laquelle il laissait en sortant la clef de la porte qui donnait sur la cour. En réalité, Mavra ne faisait rien, touchait son salaire et probablement volait. Tout cela lui était devenu indifférent, et il était même bien aise que la maison demeurât vide.

Mais pourtant ses nerfs se révoltaient parfois, aux heures d’agacement, devant toute cette « saleté », et il lui arrivait très souvent, lorsqu’il rentrait chez lui, de ne pénétrer dans sa chambre qu’avec dégoût.

Ce soir-là, Veltchaninov prit à peine le temps de se déshabiller. Il se jeta sur son lit, fermement décidé à ne penser à rien, et coûte que coûte, à s’endormir « à l’instant même ». Chose bizarre, à peine sa tête fut-elle posée sur l’oreiller que le sommeil le prit. Il y avait bien un mois que cela ne lui était arrivé.

Veltchaninov dormit ainsi trois heures entières, trois heures pleines de ces cauchemars que l’on a dans les nuits de fièvre. Il rêva qu’il avait commis un crime, un crime qu’il niait, et dont l’accusaient, d’un commun accord, des gens qui survenaient de partout. Une foule énorme s’était amassée et il entrait des gens, toujours, par la porte grande ouverte. Puis toute son attention se concentrait sur un homme bizarre, qu’il avait très bien connu jadis, qui était mort, et qui maintenant se présentait subitement à lui. Le plus pénible, c’est que Veltchaninov ne savait pas qui était cet homme, qu’il avait oublié son nom et ne pouvait le retrouver ; tout ce qu’il savait, c’est que jadis il l’avait beaucoup aimé. Tous les gens qui étaient là attendaient de cet homme le mot décisif, une accusation formelle contre Veltchaninov ou sa justification. Mais l’homme restait assis auprès de la table, immobile, obstinément silencieux. Le bruit ne cessait pas, l’irritation grandissait ; tout à coup, Veltchaninov, exaspéré par le silence de l’homme, le frappa : et aussitôt il ressentit un apaisement étrange. Son cœur, serré par la terreur et la souffrance, se remit à battre paisiblement. Une sorte de rage le prit, il frappa un second coup, puis un troisième, puis, comme grisé de fureur et de peur, dans une ivresse qui allait jusqu’à l’égarement, il frappa, s’apaisant à mesure, il frappa sans compter, sans s’arrêter. Il voulait anéantir tout, tout cela. Soudain, il arriva ceci : tous poussèrent un cri d’effroi et se ruèrent vers la porte, et au même instant trois coups de sonnette vigoureux se firent entendre si forts qu’il semblait que l’on voulût arracher la sonnette. Veltchaninov s’éveilla, ouvrit les yeux, sauta à bas de son lit, courut à la porte, il était certain que les coups de sonnette étaient réels, qu’il ne les avait pas rêvés, que quelqu’un était là qui voulait entrer. « Ce serait trop étrange, qu’un bruit si net, si réel, ne fût qu’un rêve ! »

À sa grande surprise, l’appel de la sonnette n’était qu’un rêve. Il ouvrit la porte, sortit sur le palier, jeta un regard dans l’escalier : — décidément, personne. Le cordon de sonnette pendait immobile. Surpris, mais satisfait, il rentra dans sa chambre. Il alluma une bougie, et se rappela que la porte n’était que poussée, qu’elle n’était fermée ni à clef, ni au verrou. Il lui était souvent arrivé de commettre cet oubli, sans y attacher la moindre importance. Parlaguéia le lui avait plusieurs fois fait remarquer. Il retourna dans l’antichambre, ouvrit encore une fois la porte, jeta encore un coup d’œil au-dehors, puis referma et tira simplement les verrous, sans toucher à la clef. À ce moment, l’horloge sonna deux heures et demie : il avait dormi trois heures.

Son rêve l’avait si fort énervé qu’il ne voulut pas se recoucher tout de suite et qu’il préféra se promener une demi-heure par la chambre — « le temps de fumer un cigare ». Il s’habilla sommairement, s’approcha de la fenêtre, souleva l’épais rideau de soie et puis le store blanc. Déjà l’aube éclairait la rue. Les claires nuits d’été de Pétersbourg avaient toujours ébranlé fortement ses nerfs. Dans les derniers temps, elles avaient rendu ses insomnies si fréquentes, qu’il avait dû, deux semaines auparavant, suspendre à ses fenêtres d’épais rideaux de soie qui le défendaient parfaitement de la lumière du dehors. Laissant entrer le jour, et oubliant la bougie allumée sur la table, il se mit à se promener de long en large, tout entier à une sensation de souffrance poignante. L’impression que lui avait laissée son rêve persistait. Il éprouvait toujours une douleur profonde à l’idée qu’il avait pu lever la main sur cet homme et le frapper.

« Mais il n’existe pas, cet homme, et il n’a jamais existé ! Toute cette histoire dont je m’afflige n’est qu’un rêve ! »

Résolument, comme si sur ce point se concentraient tous ses soucis, il se mit à penser que décidément il était malade, « un homme malade ».

Il lui avait toujours été pénible de reconnaître qu’il vieillissait ou que sa santé était mauvaise, et, dans ses heures noires, il mettait de l’acharnement à s’exagérer l’un ou l’autre de ces maux, à dessein, pour se railler lui-même.

— C’est la vieillesse ! Oui, je vieillis terriblement, murmura-t-il en marchant de long en large. Je perds la mémoire, j’ai des visions, des rêves, j’entends des coups de sonnette… Le diable m’emporte ! Je sais par expérience que des cauchemars de ce genre sont chez moi signe de fièvre… Je suis bien sûr que toute cette « histoire » de crêpe n’est peut-être aussi qu’un rêve. Décidément, j’avais raison hier : c’est moi, c’est moi qui m’acharne après lui, ce n’est pas lui. Je m’en suis fait un monstre et j’en ai peur, et je cours me sauver sous la table. Et puis, pourquoi est-ce que je l’appelle canaille ? C’est peut-être un homme très bien. Sa figure n’est pas très agréable, c’est vrai ; mais enfin il n’a rien de particulièrement laid. Il est mis comme tout le monde. Il n’y a que son regard… Allons, me voilà encore occupé de lui ! Que diable m’importe son regard ? Je ne puis donc pas vivre sans songer à ce… à ce gredin !

Parmi toutes ces pensées qui se faisaient la chasse dans sa tête, il y en eut une qui lui apparut clairement, et qui lui fut douloureuse : il se fit soudain en lui la conviction que l’homme au crêpe avait été jadis de ses propres amis, et que maintenant, lorsqu’il le rencontrait, cet homme se moquait de lui parce qu’il savait un grand secret de son passé, et qu’il le voyait maintenant si déchu. Il alla machinalement à la fenêtre pour l’ouvrir et respirer la fraîcheur de la nuit, et… et, brusquement, il frissonna tout entier : il lui sembla que devant lui se produisait quelque chose de prodigieux, d’inouï.

Il n’arriva pas à ouvrir la fenêtre ; vivement il se glissa dans l’angle de la baie, et s’y dissimula : — là, droit en face de la maison, sur le trottoir désert, il venait de voir l’homme au crêpe. L’homme était debout, le visage tourné vers la fenêtre ; il ne l’avait certainement pas aperçu, il regardait la maison, curieusement, comme s’il recherchait quelque chose. Il parut réfléchir : il leva la main, se toucha le front du doigt. Enfin il se décida : il jeta rapidement un regard autour de lui, puis, sur la pointe des pieds, à petits pas, il traversa la rue, très vite… Le voici qui approche de la porte, de la petite porte de service, qu’en été on ne ferme souvent pas avant trois heures du matin. « Il vient chez moi », pensa brusquement Veltchaninov, et le plus vite qu’il put, marchant lui aussi sur la pointe des pieds, il traversa l’antichambre, courut vers la porte, et… s’arrêta devant, cloué par l’attente, sa main droite tremblante tenant le verrou de la porte, toute son attention tendue vers le bruit des pas dans l’escalier.

Le cœur lui battait si fort qu’il eut peur de ne pas entendre l’inconnu monter sur la pointe des pieds. En effet il n’entendait rien, mais il sentait tout avec une lucidité décuplée. C’était comme si le rêve de tout à l’heure se fût fondu avec la réalité. Veltchaninov était brave de nature. Il avait aimé parfois à pousser jusqu’à l’affectation le mépris du danger, même lorsque personne ne le voyait, uniquement pour se plaire à lui-même. Mais, aujourd’hui, c’était autre chose. L’hypocondriaque souffreteux de tout à l’heure était transfiguré ; c’était maintenant un tout autre homme. Un rire nerveux, silencieux, secouait sa poitrine. À travers la porte close il devinait chaque mouvement de l’inconnu.

« Ah ! Voilà qu’il entre, il monte, il regarde autour de lui ; il écoute dans l’escalier, il respire à peine ; il marche à pas de loup… Ah !… Il prend la poignée de la porte, il tire, il essaie d’ouvrir. Il s’imagine que ce n’est pas fermé chez moi. Il savait donc que, parfois, j’oublie de fermer ?… De nouveau, il tire la poignée… Pense-t-il que la serrure va céder comme cela ?… C’est dommage, hein ? de s’en aller ! C’est dommage, de s’en retourner bredouille ! »

Et, en effet, tout devait s’être passé ainsi que Veltchaninov l’avait deviné : quelqu’un, en effet, était là, derrière la porte, avait doucement et sans bruit essayé la serrure et tiré sur la poignée ; « et, sans aucun doute, il avait son idée ». Veltchaninov était décidé à savoir le mot de l’énigme ; il attendait le moment avec une sorte d’impatience ; il brûlait d’envie d’ôter brusquement le verrou, d’ouvrir la porte toute grande, de se trouver face à face avec son épouvantail, et de dire doucement : « Mais qu’est-ce donc que vous faites ici, mon cher Monsieur ? » C’est ce qui arriva : quand il eut choisi son moment, il tira brusquement le verrou, ouvrit la porte toute grande, et faillit buter dans le monsieur au crêpe.