L’Éternel Mari/15

Traduction par Nina Halpérine-Kaminsky.
Librairie Plon (p. 237-253).

XV. Réglement de comptes


— Avez-vous vu ? Avez-vous vu ? s’écria Pavel Pavlovitch en bondissant vers Veltchaninov, sitôt que le jeune homme fut sorti.

— Eh ! oui, vous n’avez pas de chance ! fit Veltchaninov.

Il n’eût pas laissé échapper cette parole s’il n’eût été exaspéré par la douleur croissante qui lui torturait la poitrine. Pavel Pavlovitch tressaillit comme s’il ressentait une brûlure.

— Eh bien, et votre rôle, à vous, dans tout cela ? C’est sans doute par compassion pour moi que vous ne m’avez pas rendu le bracelet, hein ?

— Je n’ai pas eu le temps…

— C’est parce que vous me plaigniez de tout votre cœur, comme un véritable ami plaint un véritable ami ?

— Eh bien, soit ! je vous plaignais, dit Veltchaninov, commençant à s’emporter.

Cependant, il lui raconta en quelques mots comment il avait été forcé d’accepter le bracelet, comment Nadéjda Fédoséievna l’avait contraint à se mêler de cette affaire…

— Vous comprenez bien que je ne voulais m’en charger à aucun prix ; j’ai déjà bien assez d’ennuis sans cela !

— Vous vous êtes laissé attendrir, et vous avez accepté ! ricana Pavel Pavlovitch.

— Vous savez bien que ce que vous dites là est stupide ; mais il faut vous pardonner… Vous avez vu tout à l’heure que ce n’est pas moi qui joue le rôle principal dans cette affaire !

— Enfin, il n’y a pas à dire, vous vous êtes laissé attendrir.

Pavel Pavlovitch s’assit et remplit son verre.

— Vous vous imaginez que je vais céder la place à ce gamin ? Je le briserai comme un fétu, voilà ce que je ferai ! Dès demain, j’irai là-bas, et je mettrai bon ordre à tout cela. Nous balaierons toutes ces puérilités…

Il vida son verre presque d’un trait et s’en versa un autre ; il agissait avec un sans-gêne extraordinaire.

— Ha ! ha ! Nadenka et Sachenka, les charmants enfants ! Ha ! ha ! ha !

Il ne se tenait plus de fureur. Un violent coup de tonnerre éclata, tandis que brillait un éclair, et la pluie se mit à tomber à torrents. Pavel Pavlovitch se leva et alla fermer la fenêtre.

— Il vous demandait tout à l’heure si vous avez peur du tonnerre… Ha ! ha ! Veltchaninov, avoir peur du tonnerre… Et puis son Kobylnikov ! c’est bien cela, n’est-ce pas ? oui, Kobylnikov !… Et puis vos cinquante ans ! Ha ! ha ! Vous vous rappelez ? fit Pavel Pavlovitch d’un air moqueur.

— Vous êtes installé ici… — dit Veltchaninov, qui pouvait à peine parler, tant il souffrait, — moi, je vais me coucher… Vous ferez ce qu’il vous plaira.

— On ne mettrait pas un chien dehors par un temps pareil ! grogna Pavel Pavlovitch, blessé de l’observation, et presque enchanté qu’une occasion lui permît de se montrer offensé.

— C’est bon ! restez assis, buvez… passez la nuit comme il vous plaira ! murmura Veltchaninov ; il s’allongea sur le divan et gémit faiblement.

— Passer la nuit ici ?… Vous n’avez pas peur ?

— Peur de quoi ? demanda Veltchaninov en relevant brusquement la tête.

— Mais que sais-je, moi ? L’autre fois vous avez eu une peur terrible, au moins à ce qu’il m’a semblé…

— Vous êtes un imbécile ! cria Veltchaninov hors de lui ; et il se tourna vers le mur.

— C’est bon, n’en parlons plus ! fit Pavel Pavlovitch.

À peine le malade se fut-il étendu qu’il s’endormit. Après la surexcitation factice qui l’avait tenu debout toute cette journée et dans ces derniers temps, il restait faible comme un enfant. Mais le mal reprit le dessus et vainquit la fatigue et le sommeil : au bout d’une heure, Veltchaninov se réveilla et se dressa sur le divan avec des gémissements de douleur. L’orage avait cessé ; la chambre était pleine de fumée de tabac, la bouteille était vide sur la table, et Pavel Pavlovitch dormait sur l’autre divan. Il s’était couché tout de son long ; il avait gardé ses vêtements et ses bottes. Son lorgnon avait glissé de sa poche et pendait au bout du fil de soie, presque au ras du plancher. Son chapeau avait roulé à terre, non loin de lui.

Veltchaninov le regarda avec humeur et ne l’éveilla pas. Il se leva et marcha par la chambre : il n’avait plus la force de rester couché ; il gémissait et songeait à sa maladie avec angoisse.

Il en avait peur, non sans motif. Il y avait longtemps qu’il était sujet à ces crises, mais, au début, elles ne revenaient qu’à de longs intervalles, au bout d’un an, de deux ans. Il savait que cela venait du foie. Cela commençait par une douleur au creux de l’estomac, ou un peu plus haut, une douleur sourde, assez faible, mais exaspérante. Puis la douleur grandissait, peu à peu, sans discontinuer, parfois pendant dix heures, à la file, et finissait par avoir une telle violence, par être si intolérable, que le malade voyait venir la mort. Lors de la dernière crise, un an auparavant, après cette exacerbation progressive de la douleur, il s’était trouvé si épuisé qu’il pouvait à peine bouger encore la main ; le médecin ne lui avait permis durant toute cette journée qu’un peu de thé léger, un peu de pain trempé dans du bouillon. Les crises survenaient pour des motifs très divers ; mais toujours elles apparaissaient à la suite d’ébranlements nerveux excessifs. Elles n’évoluaient pas toujours de la même manière : parfois on parvenait à les étrangler dès le début, dès la première demi-heure, par l’application de simples compresses chaudes ; d’autres fois, tous les remèdes restaient impuissants, et l’on n’arrivait à calmer la douleur à la longue qu’à force de vomitifs ; la dernière fois, par exemple, le médecin déclara, après coup, qu’il avait cru à un empoisonnement.

Maintenant, il y avait encore loin jusqu’au matin, et il ne voulait pas que l’on cherchât un médecin tant qu’il ferait nuit ; au reste, il n’aimait pas les médecins. À la fin, il ne se contint plus, et il gémit tout haut. Ses plaintes réveillèrent Pavel Pavlovitch ; il se souleva sur son divan et resta assis un moment, effaré, écoutant et regardant Veltchaninov, qui courait comme un fou par les chambres. Le vin qu’il avait bu avait si bien produit son effet qu’il fut longtemps sans retrouver ses esprits ; enfin il comprit, s’approcha de Veltchaninov ; l’autre balbutia une réponse.

— C’est du foie que cela vient ; oh ! je connais bien cela ! fit Pavel Pavlovitch avec une volubilité surprenante, — Petr Kouzmitch et Polosoukhine ont eu tout à fait la même chose, et c’était le foie… Il faut mettre des compresses bien chaudes. Petr Kouzmitch usait toujours de compresses… C’est qu’on peut en mourir ! Voulez-vous que je coure appeler Mavra, dites ?

— Ce n’est pas la peine, ce n’est pas la peine ! — fit Veltchaninov à bout de forces, — je n’ai besoin de rien.

Mais Pavel Pavlovitch était, Dieu sait pourquoi, tout à fait hors de lui, aussi bouleversé que s’il se fût agi de sauver son propre fils. Il ne voulut rien entendre et insista avec feu : il fallait absolument mettre des compresses chaudes et puis, par là-dessus, avaler vivement, d’un trait, deux ou trois tasses de thé faible, aussi chaud que possible, presque bouillant. Il courut chercher Mavra, sans attendre que Veltchaninov le lui permît, la ramena à la cuisine, fit du feu, alluma le samovar ; en même temps, il décidait le malade à se coucher, le déshabillait, l’enveloppait d’une couverture ; et au bout de vingt minutes, le thé était prêt, et la première compresse était chauffée.

— Voilà qui fait l’affaire… des assiettes bien chaudes, brûlantes ! — dit-il avec un empressement passionné, en appliquant sur la poitrine de Veltchaninov une assiette enveloppée dans une serviette. — Nous n’avons pas d’autres compresses, et il serait trop long de s’en procurer… Et puis des assiettes, je peux vous le garantir, c’est encore ce qu’il y a de meilleur ; j’en ai fait l’expérience moi-même, en personne, sur Petr Kouzmitch… C’est que, vous savez, on peut en mourir !… Tenez, buvez ce thé, vivement : tant pis, si vous vous brûlez !… Il s’agit de vous sauver, il ne s’agit pas de faire des façons.

Il bousculait Mavra, qui dormait encore à demi ; on changeait les assiettes toutes les trois ou quatre minutes. Après la troisième assiette et la seconde tasse de thé bouillant, avalée d’un trait, Veltchaninov se sentit tout à coup soulagé.

— Quand on parvient à se rendre maître du mal, alors, grâce à Dieu ! c’est bon signe ! s’écria Pavel Pavlovitch.

Et il courut tout joyeux chercher une autre assiette et une autre tasse de thé.

— Le tout, c’est d’empoigner le mal ! Le tout, c’est que nous arrivions à le faire céder ! répétait-il à chaque instant.

Au bout d’une demi-heure, la douleur était tout à fait calmée ; mais le malade était si exténué que, malgré les supplications de Pavel Pavlovitch, il refusa obstinément de se laisser appliquer « encore une petite assiette ». Ses yeux se fermaient de faiblesse.

— Dormir ! dormir ! murmura-t-il d’une voix éteinte.

— Oui, oui ! fit Pavel Pavlovitch.

— Couchez-vous aussi… Quelle heure est-il ?

— Il va être deux heures moins un quart.

— Couchez-vous.

— Oui, oui, je me couche.

Une minute après, le malade appela de nouveau Pavel Pavlovitch, qui accourut et se pencha sur lui.

— Oh ! vous êtes… vous êtes meilleur que moi !… Merci.

— Dormez, dormez ! fit tout bas Pavel Pavlovitch.

Et il retourna vite à son divan, sur la pointe des pieds.

Le malade l’entendit encore faire doucement son lit, ôter ses vêtements, éteindre la bougie, et se coucher à son tour, en retenant son souffle, pour ne pas le troubler.

Veltchaninov dut s’endormir, sans doute, aussitôt que la lumière fut éteinte ; il se le rappela plus tard très nettement. Mais, durant tout son sommeil, jusqu’au moment où il se réveilla, il lui sembla, en rêve, qu’il ne dormait pas, et qu’il ne pouvait arriver à s’endormir, malgré son extrême faiblesse.

Il rêva qu’il se sentait délirer, qu’il ne parvenait pas à chasser les images obstinément pressées devant son esprit, bien qu’il eût pleinement conscience que c’était là des visions et non des réalités. Il reconnaissait toute la scène : sa chambre était pleine de gens, et la porte, dans l’ombre, restait ouverte ; les gens entraient en foule, montaient l’escalier, en rangs serrés. Au milieu de la chambre, près de la table, un homme était assis, exactement comme dans son rêve d’il y a un mois. De même qu’alors, l’homme restait assis, accoudé sur la table, sans parler ; mais cette fois il portait un chapeau entouré d’un crêpe. « Comment ? c’était donc Pavel Pavlovitch, l’autre fois aussi ? » pensa Veltchaninov ; mais, en considérant les traits de l’homme silencieux, il se convainquit que c’était quelqu’un d’autre. « Mais pourquoi donc porte-t-il un crêpe ? » songea-t-il. La foule pressée autour de la table parlait, criait, et le tumulte était terrible. Ces gens semblaient plus irrités contre Veltchaninov, plus menaçants que dans l’autre rêve ; ils tendaient les poings vers lui, et criaient à tue-tête ; que criaient-ils, que voulaient-ils, il ne parvenait pas à le comprendre.

« Mais voyons, tout cela n’est que du délire ! songea-t-il, je sais bien que je n’ai pu m’endormir, que je me suis levé, que je suis debout, parce que je ne pouvais rester couché, tant je souffrais !… » Et pourtant les cris, les gens, les gestes, tout lui apparaissait avec une si parfaite netteté, avec un tel air de réalité, que par moments il lui venait des doutes : « Est-ce bien vraiment une hallucination que tout cela ? Que me veulent-ils donc, ces gens, mon Dieu ! Mais… si tout cela n’est pas du délire, comment est-il possible que ces cris ne réveillent pas Pavel Pavlovitch ? Car enfin il dort, il est là, sur le divan ! »

À la fin, il arriva ce qui était arrivé dans l’autre rêve : tous refluèrent vers la porte et se ruèrent dans l’escalier, et furent rejetés dans la chambre par une nouvelle foule qui montait. Les nouveaux arrivants portaient quelque chose, quelque chose de grand et de lourd ; on entendait résonner dans l’escalier les pas pesants des porteurs ; des rumeurs montaient, des voix hors d’haleine. Dans la chambre, tous crièrent : « On l’apporte : on l’apporte ! » Les yeux étincelèrent et se braquèrent, menaçants, sur Veltchaninov ; et violemment, du geste, on lui désigna l’escalier. Déjà, il ne doutait plus que tout cela fût, non pas une hallucination, mais une réalité ; il se haussa sur la pointe des pieds pour apercevoir plus vite, par-dessus les têtes, ce qu’on apportait. Son cœur battait, battait, battait, et soudain, exactement comme dans l’autre rêve, trois violents coups de sonnette retentirent. Et de nouveau ils étaient si clairs, si précis, si distincts, qu’il n’était pas possible qu’ils ne fussent pas réels !… Il poussa un cri et se réveilla.

Mais il ne courut pas à la porte, comme l’autre fois. Quelle idée subite dirigea son premier mouvement ?… Est-ce même une idée quelconque qui à ce moment le fit agir ?… Ce fut comme si quelqu’un lui disait ce qu’il fallait faire ; il se dressa vivement sur son lit, se jeta en avant, droit vers le divan où dormait Pavel Pavlovitch, les mains tendues, comme pour prévenir, repousser une attaque. Ses mains rencontrèrent d’autres mains, tendues vers lui ; il les saisit fortement ; quelqu’un était là, debout, penché vers lui. Les rideaux étaient fermés, mais l’obscurité n’était pas complète ; il venait une faible lueur de la pièce voisine, qui n’avait pas de rideaux opaques. Tout à coup, une douleur terrible lui déchira la paume et les doigts de la main gauche, et il comprit qu’il avait saisi fortement de cette main le tranchant d’un couteau ou d’un rasoir. Au même moment, il entendit le bruit sec d’un objet qui tombait à terre.

Veltchaninov était bien trois fois plus fort que Pavel Pavlovitch ; pourtant la lutte fut longue, dura quatre ou cinq minutes. Enfin il le terrassa, lui ramena les mains derrière le dos, pour les lui lier, tout de suite. Il tint ferme l’assassin de la main gauche, et, de l’autre chercha quelque chose qui pût servir de lien, le cordon des rideaux de la fenêtre ; il tâtonna longtemps, le trouva enfin, et l’arracha. Il fut surpris lui-même, ensuite, de la vigueur extraordinaire que cet effort lui avait demandée.

Durant ces trois minutes, ni lui, ni l’autre, ne dit un seul mot ; rien ne s’entendait, que leur souffle haletant, et le bruit sourd de la lutte. Quand il fut parvenu à lier les mains de Pavel Pavlovitch, il le laissa couché à terre, se releva, alla à la fenêtre, écarta les rideaux. La rue était déserte ; le jour commençait à blanchir. Il ouvrit la fenêtre, y resta quelques instants, respirant à pleins poumons l’air frais. Il était près de cinq heures. Il referma la fenêtre, alla à l’armoire, prit une serviette, et en enveloppa solidement sa main gauche, pour arrêter le sang. Il vit à ses pieds le rasoir ouvert, sur le tapis ; il le ramassa, l’essuya, le remit dans la boîte, qu’il avait oubliée le matin sur une petite table placée près du divan où avait dormi Pavel Pavlovitch ; et il plaça la boîte dans son bureau, qu’il ferma à clef. Puis il s’approcha de Pavel Pavlovitch, et le considéra.

Il avait réussi à se lever à grand-peine et à s’asseoir dans un fauteuil. Il n’était ni habillé, ni chaussé. Sa chemise était tachée de sang, dans le dos et aux manches ; c’était du sang de Veltchaninov.

C’était assurément Pavel Pavlovitch, mais il était méconnaissable, tant ses traits étaient décomposés. Il était assis, les mains liées derrière le dos, faisant effort pour se tenir droit, le visage ravagé, convulsé, vert à force de pâleur ; de temps en temps, il tremblait. Il regardait Veltchaninov d’un regard fixe, mais éteint, d’un œil qui ne voyait pas. Tout à coup, il eut un sourire stupide et égaré, désigna d’un mouvement de la tête la carafe, sur la table, et dit, en bégayant, tout bas :

— À boire…

Veltchaninov remplit un verre d’eau et le fit boire, de sa main. Pavel Pavlovitch aspirait l’eau gloutonnement ; il but trois gorgées, puis releva la tête, regarda très fixement, en face, Veltchaninov qui restait debout devant lui, le verre en main ; il ne dit rien, et recommença à boire. Quand il eut fini, il respira profondément. Veltchaninov prit son oreiller, ses vêtements, passa dans la pièce voisine et enferma Pavel Pavlovitch à clef dans la chambre où il se trouvait.

Ses souffrances de la nuit avaient complètement cessé, mais sa faiblesse redevint extrême, après le prodigieux effort qu’il venait de déployer. Il essaya de réfléchir à ce qui s’était passé ; mais ses idées ne parvenaient pas à se coordonner : la secousse avait été trop forte. Il s’assoupit, sommeilla quelques minutes, puis soudain trembla de tous ses membres, se réveilla, se rappela tout ; il souleva avec précaution sa main gauche, toujours enveloppée dans la serviette humide de sang, et se mit à réfléchir, avec une agitation fébrile. Un seul point était parfaitement clair pour lui : c’est que Pavel Pavlovitch avait effectivement voulu l’égorger, mais que peut-être un quart d’heure avant de faire le coup il ignorait lui-même qu’il le ferait. Peut-être la boîte aux rasoirs lui avait-elle sauté aux yeux, la veille au soir, sans qu’il eût aucune préméditation, et le souvenir de ces rasoirs avait-il agi ensuite, comme une obsession. (Les rasoirs, d’ordinaire, étaient enfermés à clef dans le bureau ; la veille, Veltchaninov s’en était servi, et les avait laissés dehors par mégarde.)

« S’il avait été résolu à me tuer, il se serait muni d’un poignard ou d’un pistolet ; il ne pouvait compter sur mes rasoirs, qu’il n’avait encore jamais vus », songea-t-il.

Enfin, six heures sonnèrent. Veltchaninov revint à lui, s’habilla, et retourna vers Pavel Pavlovitch. En ouvrant la porte, il ne put s’expliquer pourquoi il avait enfermé Pavel Pavlovitch, pourquoi il ne l’avait pas chassé sur-le-champ hors de chez lui. Il fut surpris de le trouver tout habillé : le prisonnier était parvenu à défaire ses liens. Il était assis dans le fauteuil ; il se leva quand Veltchaninov entra. Il tenait son chapeau à la main. Son regard trouble disait : « Il est inutile de parler ; il n’y a rien à dire ; il n’y a pas à parler… »

— Allez ! dit Veltchaninov. Prenez votre écrin, ajouta-t-il.

Pavel Pavlovitch revint jusqu’à la table, prit l’écrin, le mit dans sa poche et se dirigea vers l’escalier. Veltchaninov était debout près de la porte, pour la fermer sur lui. Leurs regards se rencontrèrent une dernière fois. Pavel Pavlovitch s’arrêta court. Pendant cinq secondes ils se regardèrent en face, les yeux dans les yeux, comme indécis. Enfin Veltchaninov lui fit signe de la main.

— Allez ! dit-il à demi voix.

Et il ferma la porte à clef.