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Monde illustré (p. 171-194).


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La journée s’écoula monotone pour la police comme pour Coche. Cette affaire, à qui la curiosité publique donnait d’heure en heure de plus grandes proportions, n’avançait pas. En dehors du nom de la victime, on ne savait rien. Les commerçants du quartier interrogés, se souvenaient vaguement d’un petit vieux, tranquille, peu bavard, et à qui on ne connaissait ni amis, ni parents. Il vivait là depuis plusieurs années, sortant peu, parlant moins encore, et ne recevait de lettres qu’à de très rares intervalles. Le facteur ne se rappelait pas avoir sonné chez lui depuis des mois.

— Même, ajouta-t-il, je n’ai pas osé lui porter de calendrier au premier janvier. On ne peut vraiment pas demander d’étrennes à quelqu’un qu’on ne sert jamais.

Quant à Onésime Coche, il s’énervait dans l’attente. Il aurait voulu à la fois brusquer les événements, et retarder leur cours. Il commençait à se rendre compte des complications formidables qu’il avait apportées dans son existence, et voyait sous des aspects moins brillants les résultats utiles qu’il tirerait de l’aventure. Le certain, pour l’instant, c’est qu’il vivait en errant, n’osant s’arrêter nulle part, incapable de se renseigner, tenaillé du désir impérieux de revoir les lieux du crime… comme un véritable criminel.

— Et, ajoutait-il, ce ne serait pas déjà si bête. On a sûrement établi une souricière autour du boulevard Lannes, et, parmi la foule qui défile devant la maison, il y a autant d’agents en bourgeois que de badauds ; on me connaît ; le Monde, avec l’allure mystérieuse de ses articles, gêne la police, et on ne manquerait pas de me filer… Tout irait grand train après cela.

Mais la seule pensée du contact définitif avec la Sûreté l’effrayait.

La solitude totale dans laquelle il vivait depuis deux jours lui avait enlevé cette énergie, cet « allant » qui en faisait — quand l’affaire l’intéressait — un reporter incomparable. Il avait besoin pour agir, de l’influence du milieu, de la griserie des paroles, de la discussion, de la lutte, de l’activité trépidante de tous les instants. Privé de cet excitant, il se sentait sans force, hésitant. Noyé dans la foule, frôlant à chaque pas des inconnus, s’asseyant solitaire, aux tables de cafés ou de restaurants, n’entendant qu’à de rares intervalles, quand il faisait son menu ou commandait une consommation, le son de sa propre voix, il avait, libre encore dans Paris et coudoyant des milliers d’êtres, l’impression poignante d’être au secret, dans la plus sûre et la plus silencieuse des prisons.

Vers cinq heures, il téléphona au Monde. On lui répondit d’abord que le Monde n’était pas libre. Il attendit un moment, et appela de nouveau. La ligne était très encombrée. Des bribes de phrases lui arrivaient confuses, traversées par la voix nasillarde des demoiselles, s’envoyant des numéros d’appel. Et, tout à coup, parmi tout ce bruit, toute cette friture, il entendit quelqu’un qui disait : « Le journal le Monde ? ».

Il se pencha vivement sur la plaque et protesta :

— Pardon, Monsieur, pardon, j’ai demandé avant vous…

— Désolé, mais c’est moi qu’on a servi. Allô, le Monde ?…

— C’est un peu violent ! Allô, Mademoiselle !

On riait à l’autre bout du fil.

Il trépigna de rage.

— Allô, Mademoiselle, nous sommes deux sur la ligne…

— J’entends bien. Mais ce n’est pas de ma faute. Retirez-vous…

— Non, non !… Voilà un quart d’heure que j’attends, j’en ai assez. Passez-moi la surveil…

Il n’acheva pas sa phrase, et décrochant sans bruit l’autre récepteur, se mit à écouter. La conversation lui arrivait subitement distincte. Il entendait les questions et les réponses. Jamais la ligne ne lui avait semblé aussi tranquille, et jamais, surtout, conversation ne l’avait plus intéressé que celle-là.

La voix qui lui avait parlé un instant disait :

— C’est fâcheux, à quelle heure vient-il d’habitude ?

Et une autre voix, qu’il reconnut pour celle du secrétaire de la rédaction, répondit :

— Vers quatre heures et demie, cinq heures… Mais il ne faut pas compter.

— Comme c’est ennuyeux, reprit la voix. Savez-vous où on pourrait le trouver ?

— Où diable ai-je entendu cette voix-là ? disait Coche.

— Non, pas du tout, répondit Avyot.

— Enfin, il viendra bien dans la soirée ? Soyez assez aimable pour le prier de passer chez moi… une communication urgente…

— Tout à fait impossible. Je suis désolé… Mais il est absent, et je n’ai pas du tout…

Hé, hé… songea Coche, en appuyant plus fortement les récepteurs sur ses oreilles…

— Mais quand revient-il ?… fit la voix.

— Je ne sais pas… Son absence peut se prolonger ; il peut revenir bientôt…

— Il n’a pas quitté Paris ?

— Je ne puis vous renseigner sur ce point… Je suis désolé, tout à fait désolé…

— Ah çà ! songea Coche de plus en plus attentif, mais c’est de moi qu’on parle, et cette voix… cette voix…

— Ne coupez pas, Mademoiselle, nous causons, cria Avyot.

Et Coche, terriblement intéressé par ce dialogue, cria machinalement aussi : « Nous causons ».

Mais aussitôt il se mordit les lèvres. Un simple hasard, très fréquent, mais qu’il bénissait en cet instant, l’avait mis en tiers dans une conversation qui pouvait se rapporter à lui. C’était folie de l’interrompre par une exclamation maladroite. La téléphoniste, par bonheur, avait quitté la ligne, et n’entendit pas son appel ; le dialogue continua :

— En tous cas, disait la voix, vous pouvez me donner son adresse ?

— Parfaitement…

— Ai-je des chances de le trouver chez lui ?

— Nom d’un chien, murmura Coche ! je ne me trompais pas. C’est le Commissaire !

Un petit frisson le secoua. Ses doigts se crispèrent sur les récepteurs, et il se sentit pâlir. Pourquoi le Commissaire insistait-il tellement pour le voir, pour savoir son adresse, sinon afin de… Il n’osa formuler, même mentalement, la fin de sa phrase, mais le mot qu’il redoutait se dressa devant lui, avec une force, une netteté prodigieuses : « M’arrêter ! Je vais être arrêté ».

Le recul n’était plus possible. Il en avait trop fait pour hésiter, même un instant. Les trois journées écoulées avaient fui avec une rapidité si vertigineuse, qu’il n’avait pas senti passer le temps, il lui sembla qu’il allait être pris au piège dans une seconde. Il eut l’espoir que le secrétaire de rédaction ne répondrait pas ; il aurait voulu crier :

— Taisez-vous, ne dites pas mon adresse !

Mais, c’était là se compromettre gravement, car, en somme, s’il voulait bien être arrêté, interrogé, accusé, il tenait à garder le pouvoir de faire s’écrouler d’un seul mot toutes les charges relevées contre lui. Or, comment pourrait-il expliquer ce cri d’angoisse ?…

La voix poursuivit :

— Je ne sais pas si vous le trouverez chez lui, mais voici son adresse…

Un dixième de seconde, la pensée qu’il ne s’agissait pas de lui, traversa l’esprit de Coche. Déjà Avyot continuait :

— 16, rue de Douai.

— Merci bien, pardon de vous avoir dérangé.

— Il n’y a pas de quoi, au revoir, Monsieur le Commissaire.

— Au revoir, Monsieur.

Coche entendit claquer les crochets, résonner la sonnette avertissant que la communication était finie… Un petit bruit de friture… puis, plus rien.

Pourtant il restait là, l’oreille tendue, attendant, espérant, redoutant, il ne savait quoi, cloué sur place par une émotion intense. Il ne reprit la notion exacte des choses qu’au bout de deux ou trois minutes. Alors, percevant ce bourdonnement confus, pareil à celui qui résonne avec un bruit de flot, dans les larges coquilles marines, il comprit que la conversation était finie, et qu’il n’avait plus rien à faire là. La main sur le bouton de la porte, il hésita :

— S’il y avait quelqu’un derrière, si une main venait s’abattre sur lui ?

Le souvenir de son innocence n’effleurait même plus sa pensée. Une seule chose y demeurait : son arrestation probable, certaine !…

À bien y réfléchir, il pouvait, au risque de passer pour un fantoche, avouer la vérité. Tout au plus, risquait-il quelques jours de prison avec sursis, ou simplement une admonestation un peu sévère et humiliante… Mais, cela même, il ne le pouvait plus. Il était hypnotisé, fasciné, par cette idée fixe : je vais être arrêté.

Et cette pensée, qui l’effrayait cependant, l’attirait, l’amenait à elle avec une puissance obscure et formidable, effrayante, comme le gouffre sur qui se penche le voyageur, tentatrice comme l’appel voluptueux des sirènes qui, la nuit, dans les détroits sonores, entraînaient les marins vers l’abîme.

Il sortit enfin. Personne ne fit attention à lui. Seul, l’employé, derrière son guichet, lui dit :

— Il y a deux communications.

— Ah ! bien, fit Coche.

Et il donna un second ticket sans faire observer qu’il n’avait pas causé un seul instant. Au moment de gagner la rue, il eut une courte hésitation :

— Tout de même, si je téléphonais au Monde ?

Mais il pensa qu’à présent toute démarche était devenue inutile et gagna la rue, cherchant les raisons qui avaient pu mettre aussi vite la police sur ses traces, un peu vexé, au fond, de n’avoir pas eu besoin de plus d’adresse et de ruse pour l’amener à regarder de son côté.

…En quittant l’appareil, le Commissaire traversa une petite salle où se réunissaient les inspecteurs. L’un d’eux, assis devant une table, paraissait plongé dans un travail très important.

— Dites-moi donc, fit le Commissaire, est-ce très urgent ce que vous faites là ?

L’homme sourit :

— Très urgent… non, mais plus tôt ce sera fini, mieux ça vaudra… Je cherche dans l’Annuaire les rues de, rapport au papier trouvé ce matin… ça ne coûte rien d’essayer…

— Eh bien, laissez donc ça un instant, prenez une voiture, et voyez si M. Onésime Coche est chez-lui, 16, rue de Douai.

— Rue de ?… fit vivement l’inspecteur.

— Rue de Douai, 16… Vous savez où c’est ?…

— Oui, oui… Ce n’est pas ça qui m’étonne… c’est ce numéro 16, et puis rue de…

Le Commissaire tressaillit à son tour : ce numéro auquel il n’avait prêté aucune attention tout d’abord, sembla prendre une signification. N’était-ce pas celui qu’il avait lu le matin même sur le bout d’enveloppe ramassé boulevard Lannes ?… Il regarda l’inspecteur, l’inspecteur le regarda et tous deux demeurèrent ainsi quelques secondes, n’osant formuler le doute qui, brusquement, les avait traversés…

— Allons, dit le Commissaire en haussant les épaules, qu’est-ce que nous cherchons !… C’est par ce procédé-là qu’on se met dedans. Une idée passe, on saute dessus, on ne la lâche plus, on s’entête… et rien du tout. Si vous vous mettez à regarder de côté tous les gens qui habitent à un numéro 16…

— Je ne dis pas, mais ça me fait drôle… Je pars de suite…

Parce que, dès le matin, il n’avait attaché aucune importance à ce chiffre, et que, maintenant, il n’avait pas relevé la coïncidence assez bizarre en somme, le Commissaire ne voulut pas paraître faire cas du soupçon de son agent. Mais, resté seul, il regretta de n’avoir pas fait, lui, la découverte du papier, et de n’avoir pas vu le rapprochement possible. Il n’y attachait encore aucune valeur : quelle vraisemblance que Coche fût mêlé à cette affaire ? Fallait-il, pour une simple concordance de chiffres, échafauder tout un roman ? Il rentra dans son cabinet en se disant :

— Non… c’est absurde…

Mais, si absurde qu’il jugeât la chose, il ne put la chasser de son esprit. Elle restait en lui, et sa pensée y revenait sans cesse. Il prit un dossier, le parcourut. En arrivant au bas de la première page, bien qu’il fût certain d’en avoir lu toutes les lignes, il s’aperçut que les mots n’avaient fait que traverser ses yeux : de leur signification, nul souvenir… À leur place le chiffre 16 dansait devant lui, insensiblement, les traits d’Onésime Coche s’y joignaient, d’abord assez vagues puis tout à fait précis.

Peu à peu, une foule de petits détails se glissaient dans sa mémoire.

D’abord l’information étrange du Monde, information dont il n’avait pu trouver la source ; puis les phrases énigmatiques de Coche, son attitude ironique jusqu’à l’insolence, ses réponses mystérieuses, la découverte de la trace des pas, son émotion dans la chambre du crime… Il y avait là jusqu’à un certain point des indices… Mais, si le journaliste avait joué un rôle quelconque dans le crime, comment admettre tant d’audace ?… Et, pourtant !…

Arrivé à ce point de son raisonnement, il se sentait arrêté, un obstacle barrait sa route, et il n’osait s’avouer à lui-même qu’il s’irritait autant de n’avoir pas le premier pensé à tout cela, que de l’impossibilité où il se trouvait d’assigner un mobile aux actes de Coche. Au reste, dans quelques minutes, il allait être fixé ; sans lui laisser soupçonner le doute qui avait effleuré son esprit, il lui ferait comprendre ce qu’il y avait de gênant dans son attitude. Qu’il en sût long sur le crime, il en était sûr à présent. Le difficile ne serait pas de lui faire dire ce qu’il savait, mais bien comment il le savait. Coche ne lui avait-il pas déclaré :

« La Presse possède des moyens d’investigation multiples… »

Quels avaient été ces moyens ?… Voilà ce qu’il importait de connaître, et, pour y arriver, il ne reculerait pas devant l’intimidation. Il ne se souciait plus guère, à présent, de l’allusion à l’empreinte de pas faite dans le Monde. La partie était engagée à fond, et Coche seul pouvait apporter la victoire. Aussi bien l’affaire allait passer aux mains d’un juge d’instruction, et il aurait voulu la lui remettre toute simple, dégagée du mystère qui l’entourait depuis la première heure.

La sonnerie du téléphone retentit :

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— Javel, l’inspecteur que vous avez envoyé rue de Douai.

— Bon, et bien ?

— M. Coche n’a pas reparu chez lui depuis trois jours.

Une stupéfaction violente se peignit sur le visage du Commissaire. Ainsi, depuis trois jours, pas plus au journal qu’à son domicile on n’avait vu le reporter ? Si invraisemblable que parût la chose, il fallait se résoudre pourtant à accorder à cette disparition des raisons graves.

Or, étant donnés les événements, leur succession rapide et mystérieuse, une raison grave ne pouvait être qu’une raison se rapportant au crime du boulevard Lannes. Dès lors deux hypothèses se présentaient : ou bien Onésime Coche avait fait semblant de disparaître afin de poursuivre seul et pour son compte une enquête parallèle à celle de la police ; ou bien il avait été mêlé d’une façon quelconque au drame, et alors deux solutions se présentaient de nouveau : la première, assez favorable : il avait mis quelques centaines de kilomètres et la frontière entre lui et la police ; la deuxième solution (se rapprochant peut-être de la vérité) : des gens ayant intérêt au silence, et craignant qu’un mot imprudent de sa part ne les perdit, l’avaient simplement supprimé…

Toujours, d’après la même méthode hâtive et fantaisiste, le Commissaire s’arrêta à cette dernière version.

Il se pencha sur la plaque et dit à l’Inspecteur :

— Pas d’autres renseignements ?

L’inspecteur ne répondant pas tout de suite ; il insista :

— Allo ! Vous m’entendez ?

— Oui, Monsieur le Commissaire. C’est tout.

— Alors, c’est bien, je verrai moi-même demain matin.

Et il raccrocha les récepteurs.

— « Demain matin, mon bonhomme, songea l’inspecteur, tu arriveras probablement après la bataille, car demain, si Coche n’est pas entre mes pattes, il ne s’en faudra pas de beaucoup. »

Il n’avait pas tout dit, en effet, au Commissaire, se réservant de travailler son idée à lui. Trop jeune dans le métier pour qu’on écoutât ses avis, il entendait suivre son inspiration personnelle. Depuis la découverte du morceau d’enveloppe, il avait eu la sensation que la partie devait se jouer autour de ce bout de papier, et cette sensation, vague d’abord, s’était tout à coup précisée lorsqu’il avait entendu le numéro de l’adresse de Coche. Il regretta presque d’avoir laissé deviner son émotion devant le Commissaire, mais se consola de ce manque de sang-froid, sachant son chef trop orgueilleux, pour adopter la manière de voir d’un simple inspecteur. Bien mieux, ce qu’il avait considéré un instant comme une maladresse, lui apparut comme une suprême habileté. Le seul fait qu’il avait établi un rapport entre les deux 16, l’assurait que le Commissaire n’y attacherait pas la moindre importance, tout au contraire. Dès lors, il pouvait travailler en paix, sans contrôle, sans discussion.

Javel, on l’a vu, se trompait. Mais, le résultat ne différait pas beaucoup cependant, grâce aux déductions précipitées du Commissaire. Tandis que son chef interprétait les événements, lui se bornait à les constater. Aussi bien, la découverte du matin, et le renseignement recueilli au domicile de Coche, n’étaient-ils rien auprès de celui qu’il conservait précieusement, l’ayant obtenu avec une rare facilité.

En descendant la rue de Douai, ses yeux s’était portés machinalement sur le numéro d’une maison, il lut 22. Le hasard, décidément, voulait que ce chiffre revint devant lui et il considérait le hasard comme un trop grand maître pour ne pas suivre ses indications. Il réfléchit très vite que, s’il se trompait, nul n’en saurait jamais rien, que la démarche n’était ni longue ni compromettante, et entra.

La loge de la concierge se trouvait sous la voûte. Il entr’ouvrit la porte :

— M. Onésime Coche, s’il vous plaît ?

— Connais pas.

Il prit un air désappointé, et insista timidement :

— C’est un journaliste. Vous ne pourriez pas me dire ?…

Le concierge, qui se chauffait les mains, hocha la tête sans se retourner. Mais sa femme sortit d’une pièce voisine et s’enquit de ce qu’on voulait. Javel la devinant complaisante, ou tout au moins curieuse, répéta :

— C’est un journaliste, M. Onésime Coche. On m’a dit qu’il habitait ici. On a dû se tromper d’adresse, et je voudrais savoir si vous ne pourriez pas…

Le mari haussa les épaules, la femme s’avança :

— Quoi ! Tu ne te souviens pas ?

Et s’adressant à l’inspecteur, elle ajouta :

— Nous n’avons pas de locataire de ce nom, mais nous avons eu un journaliste qui a quitté il y a six mois ; depuis, deux ou trois fois, le facteur s’est trompé et a déposé des lettres au nom que vous dites…

Et se tournant vers son mari :

— Tu te rappelles. Il n’y a pas un mois, il en a porté une… Voyez donc si ce ne serait pas des fois au 16 ou au 18.

Javel s’excusa du dérangement, remercia et, dans la rue, donna libre cours à sa joie en disant presque haut :

— Veine ! Veine ! Je le tiens !

Un monsieur qu’il bouscula au passage se retourna et grommela : « Il est fou, celui-là ! »

L’inspecteur était si content qu’il ne l’entendit même pas. Il entra rapidement au 16 et demanda :

— M. Coche ?

— Il n’est pas chez lui.

— Savez-vous quand il rentrera ?

— Non. Il a dû partir en voyage.

— Diable, murmura Javel, voilà qui est bien ennuyeux… Alors vous ne pourriez pas me dire quand il sera de retour ?…

— Non… Laissez un mot. On le lui remettra avec ses lettres qui l’attendent depuis trois jours.

— Trois jours ! songea Javel, est-ce que je tiendrais le bon bout, par hasard ?

Et il ajouta, comme se parlant à lui-même :

— Lui laisser une lettre ?… Peuh !…

Puis, réfléchissant qu’il y avait peut-être des renseignements à glaner et que, tout en écrivant, il pourrait faire parler la concierge, moins défiante vis-à-vis d’un monsieur assis dans sa loge qu’envers un visiteur debout sur le pas de sa porte, il répondit :

— Oui, si ça ne vous dérangeait pas, j’écrirais bien un mot.

— Du tout. Asseyez-vous… vous avez de quoi écrire ?…

— Non, fit-il.

Quand on lui eut apporté plume, encre et papier, il s’assit devant la table, et commença à écrire une vague lettre de sollicitation, se disant journaliste, sans situation, acculé à la misère, et priant son confrère de lui venir en aide.

Arrivé au bas de la page, il s’arrêta, prit sa feuille de papier par le coin et l’agita en l’air, pour la sécher.

— Un peu de buvard ? demanda la concierge…

— Oh ! mais, Madame, je vous dérange…

— Ça ne fait rien… Une enveloppe ?

— Oui, s’il vous plaît…

Tout en séchant avec soin son écriture, il demanda :

— M. Coche ne vous avait pas prévenu de son départ ?

— Non. Sa femme de ménage est venue avant-hier, comme d’habitude ; elle ne savait rien et m’a demandé la même chose que vous. Elle revient tous les matins pour donner un coup au ménage, mais elle n’a pas de nouvelles… C’est surprenant, parce que, d’ordinaire, toutes les fois qu’il s’absente, il ne manque pas de dire :

— Madame Isabelle, je pars pour tant de jours. Je rentrerai lundi, ou mardi…, enfin, tout ce qu’il faut pour répondre en cas qu’on vienne le demander…

Javel, la plume en l’air, écoutait. Pour lui, ce départ prenait de plus en plus l’aspect d’une fuite, et, en rapprochant l’extraordinaire coïncidence du 22 et du 16, il ne pouvait s’empêcher de relier cette disparition à l’affaire du boulevard Lannes.

La concierge parla encore, disant l’existence régulière de Coche, les heures auxquelles il sortait et rentrait. Mais tout cela — pour l’instant, du moins — était sans importance. À un moment, pourtant, le policier dressa l’oreille :

— La dernière fois qu’il a couché ici, disait-elle, il est rentré vers les deux heures du matin, comme d’habitude. On ne reconnaît pas bien les voix, la nuit, mais je sais sa façon de fermer la porte : tout doucement, sans bruit. Il y en a d’autres qui la tapent, à réveiller toute la maison. Sur le coup de cinq heures, quelqu’un est venu le demander. Cette personne n’est pas restée longtemps chez lui, car, cinq minutes après, elle a demandé le cordon, et au bout d’un instant, M. Coche est sorti à son tour. Je pense qu’il a été appelé dans sa famille, près d’un malade. Son père et sa mère habitent la province.

— C’est possible, songea l’inspecteur, mais ce n’est que possible. Il y a vraiment trop de coïncidences dans tout ça…

Il se remit à écrire, signa d’un nom quelconque et cacheta l’enveloppe. La concierge avait dit tout ce qu’elle savait, il n’y avait plus rien d’utile à en attendre. Peut-être la femme de ménage serait-elle renseignée.

Il se leva :

— Vous seriez bien aimable de lui remettre ceci avec son courrier. Comme c’est assez urgent, je repasserai demain matin, vers neuf heures, si par hasard il était de retour…

— C’est ça, Monsieur. Vous trouverez toujours sa femme de ménage.

Il remercia et sortit. Pour lui, il n’y avait plus aucun doute. Le destinataire de la lettre déchirée trouvée boulevard Lannes et Onésime Coche, ne faisaient qu’un. Maintenant fallait-il voir dans le départ précipité du journaliste, la nuit même du crime, plus qu’une simple coïncidence ? C’était une autre affaire, et qui demandait à être examinée sans nerfs et de très près. Dans cette pensée, il téléphona au Commissaire le résultat de sa démarche, en se bornant à répondre à la question précise qui lui avait été posée : On l’avait envoyé 16, rue de Douai, pour s’informer si Coche était chez lui : Coche n’y était pas. Il n’avait rien à ajouter pour l’instant. Le reste lui appartenait en propre. À lui de s’en servir.

Javel avait pour habitude, lorsqu’il recherchait un individu, de se demander, non pas ce que lui, pourrait trouver de plus intelligent, mais bien ce que son adversaire pourrait trouver de plus bête, ou de plus maladroit. Or, la pire faute pour Coche coupable, était de revenir à son domicile. De là à admettre la probabilité de cette faute, il n’y avait qu’un pas. Lorsqu’un homme a le choix entre deux solutions, il est rare, surtout s’il redoute la police, qu’il choisisse la bonne. La prudence la plus élémentaire conseillait au journaliste de ne pas reparaître rue de Douai : c’était donc rue de Douai qu’il convenait de l’attendre. Ayant ainsi raisonné, Javel se posta à quelques pas de la porte, et attendit.