L’Énigme de Givreuse/10

La Revue de Paris, 23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916, 1916 (p. 774-777).
La Revue de Paris, 24e année, Tome 1, Jan-Fev 1917, 1917 (p. 113-114).
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X


Le printemps était revenu. La vie cruelle et charmante déployait son génie minutieux ; c’était le temps où la croissance semble devoir épuiser la terre et les eaux. Mais la mort savait limiter la vie, et se servir de la vie même. Il n’y avait pas un brin d’herbe où régnât la sécurité. Chaque insecte avait son fauve, carabe véloce ou fourmi-lion accroupi au fond du piège, qui mouraient à leur tour sous le bec des oiseaux ou la dent des insectivores. L’épervier, la fouine ou le hibou se gorgeaient de sang frais. Sur toute chose régnait l’étrange bête verticale qui règle la vie et la mort dans la forêt, sur la plaine, la colline, la montagne, et jusque dans les gouffres de l’océan.

Le destin des Givreuse semblait maintenant plus trouble encore et plus redoutable. L’inquiétude des jeunes hommes s’accroissait : une fatalité nouvelle était venue depuis le jour où l’un d’eux avait échangé l’obscur aveu avec Valentine. Ils étaient définitivement rivaux, sans le vouloir, sans aucun des sentiments de haine ni d’amertume que comporte la rivalité — et cette rivalité n’en était que plus riche de souffrance et d’accablement. L’un ne pouvait s’immoler sans que l’autre fût irréparablement malheureux, comme si une part de son être était retranchée. Ce sacrifice apparaissait impossible ; tout en eux se révoltait ; la vie cessait de leur paraître désirable.

Ils aimaient Valentine comme ils respiraient : on eût dit que ces deux amours s’ajoutaient et se donnaient mutuellement plus de force. Lorsqu’ils ne réfléchissaient point, lorsqu’ils s’abandonnaient simplement à leur penchant, sans y mêler l’avenir, il y avait, dans la rivalité même, une douceur insondable, ils vivaient un présent à la fois très passionné, très charmant et très pur. Leur amour se confondait alors avec la joie d’être jeunes, avec la beauté des sites, des constellations, des falaises et de l’océan. Il n’y avait plus de projets, plus d’espérances, plus de craintes : ils se perdaient dans une hypnose consciente, ineffable, qui abolissait le temps…

Lorsque la réflexion, ou ces rêveries mélancoliques, qui nous projettent dans le futur, les ramenaient à la réalité, lorsqu’ils se disaient qu’il faudrait enfin choisir entre le renoncement total ou l’effacement de l’un d’eux, ils retombaient dans une détresse plus noire.

Aucune scène comme celle de la plage ne s’était renouvelée ni même esquissée… L’attitude de « Pierre » paraissait étrange à Valentine, mais moins étrange qu’on n’eût pu s’y attendre. La crainte qu’elle avait ressentie, parmi les granits, elle ne l’avait point oubliée, elle n’y songeait pas sans un tressaillement, où il y avait de l’effroi, du malaise et le sentiment d’un mystère plus troublant que celui de la ressemblance des deux hommes…

Sa conscience enregistrait leurs moindres actes et leurs moindres paroles, et seule une délicatesse sensitive l’empêchait de les épier.

Leur intimité trahissait de toutes parts des particularités insolites. Elle ne comportait aucune démonstration extérieure ; elle était taciturne ; ils causaient avec les autres, mais non entre eux. Pas l’ombre d’une discussion et moins encore d’une contradiction.

Jamais Valentine ne fut aussi frappée de tout cela qu’un après-midi de mai, tandis qu’elle lisait, assise sur un banc de chêne, au fond du jardin sauvage.

Pierre et Philippe se promenaient. Le plus souvent, ils marchaient côte à côte ; parfois l’un ou l’autre s’attardait à considérer une plante, un insecte, un nuage. Il leur arrivait de se sourire ; et ce sourire impliquait une manière de parallélisme de sensations et de pensées ; pas une seule fois, ils ne parlèrent.

À la fin, ce silence causait à Valentine un véritable malaise, presque de l’angoisse ; il se faisait en elle un travail confus, comme dans les minutes où l’on flotte entre la veille et le sommeil ; elle se croyait sur le point de deviner quelque chose, une lueur passait et repassait, puis tout retombait dans la nuit. Elle était dans une existence inconnue qui froissait son intelligence faite de clarté, son cœur avide de confiance…

L’attitude d’Augustin de Rougeterre ajoutait à ces impressions. Cet homme âpre, aux actes nets et aux paroles simples, était évidemment troublé devant les deux jeunes hommes. Dans ses gestes, dans ses regards, dans ses propos, on discernait je ne sais quoi de vague, d’effaré, d’indécis, que Valentine attribuait d’habitude à l’embarras qu’il éprouvait, comme tout le monde, à faire une distinction entre Pierre et Philippe, mais où, par intervalles, elle pressentait une énigme plus complexe. Parfois, les yeux d’Augustin décelaient une sorte d’horreur sacrée, qui se transmettait subtilement à la jeune fille. Mais quoi ! Elle ne pouvait pas même soupçonner l’ombre de la réalité, et quelle créature humaine eût pu la soupçonner ? Elle se figurait des parentés mystérieuses ; toutes espèces d’aventures ébauchées passaient et repassaient dans sa tête…

Par ailleurs, il lui était impossible de préférer Pierre à Philippe, et il ne lui semblait avoir aucun droit à une préférence. Elle n’osait plus aimer ; elle luttait avec détresse contre ses souvenirs et contre ses penchants ; elle songeait à s’enfuir, à se réfugier loin des Givreuse et à renoncer au bonheur.


Son affliction, son anxiété, ces mille ombres méchantes qui la tourmentaient jusque dans le sommeil se seraient dissipées pourtant — croyait-elle — si elle n’avait été sûre que chacun des deux hommes l’aimait — et de la même manière, avec les mêmes nuances. Elle voulait en douter, sa fine intuition ne le permettait point. Quand elle rencontrait le regard de Philippe ou de Pierre, elle y lisait une tendresse identique, elle voyait le même frémissement, la même timidité, la même douceur généreuse.

La pensée de ce double amour la faisait rougir comme si elle eût commis une faute. Chez une autre, il aurait pu se mêler à la confusion un peu de cette vanité équivoque, qui se rencontre chez des femmes très pures. Après tout, la rêverie à l’état de veille participe plus ou moins du rêve proprement dit : combien d’âmes loyales sentent en elles des « ébauches » de tentations dont la réalisation les remplirait d’horreur ?

Il n’en était point ainsi chez Valentine. Elle souhaitait ardemment, constamment, qu’un des deux cessât de l’aimer. Elle désirait que celui-là fût Philippe, mais elle aurait accepté que ce fût Pierre.

Un matin, madame de Givreuse, avec Valentine, Pierre et Philippe se rendit, dans un village abandonné, au delà de Saint-Michel-les-Loups. C’était une sorte de pèlerinage. Jadis cet endroit relevait des terres du comte de Rougeterre ; une ferme à l’écart, la seule qui eût conservé des hôtes, appartenait encore à la famille. Madame de Givreuse y avait passé des jours très doux, dont elle ne perdait point le souvenir ; Pierre y était venu souvent.

La voiture s’arrêta à l’orée du village. Les quatre visiteurs considéraient avec tristesse ces maisons rassemblées autour d’un clocher en pyramide, un pauvre vieux clocher dévoré par la mousse, le lichen et les pariétaires. Il régnait un étonnant silence. Presque partout, les volets étaient clos parfois on apercevait une petite vitre verdie par le temps ; des chats féroces chassaient dans les pommiers pourris par la vermoulure ; il y avait abondance d’araignées et de némocères.

On se fût cru à la fin des âges. La vie morte planait sur les toitures ; on tendait involontairement l’oreille pour entendre un pas d’homme ou de femme, et l’absence des enfants était plus saisissante encore que celle des adultes.

— Pourtant, nous sommes en France ! — murmura Pierre… — des milliers de créatures n’ont point d’abri… N’est-ce pas aussi saisissant que les ruines d’Herculanum ?

— Et plus triste ! — ajouta madame de Givreuse.

Ils traversèrent le village. La ferme de Jacques Berleux s’étendait derrière un quinconce de hêtres. Elle datait de la royauté. Elle avait été un petit monde où toute l’industrie humaine était représentée on y menuisait, on y forgeait, on y filait, on y tissait ou y construisait des chariots, on y tannait le cuir, on y cuisait des briques et des tuiles. À la rigueur, les habitants eussent pu se passer, presque entièrement, de l’aide des autres hommes. Une lourde muraille enveloppait le verger, le potager et la cour…

Le fermier s’avança sous les pommiers centenaires. C’était un homme âgé, un visage de vieille France aux lèvres rases, aux yeux prudents et au sourire de bon accueil. Il fit une manière de révérence en exclamant :

— Not’dame la comtesse… et monsieur Pierre… J’sommes content de vous vouer !

Mais, stupéfait, il examinait cauteleusement les deux jeunes hommes :

— J’avions entendu dire… Mais j’croyais pas… Y se ressemblent comme deux abeilles… que c’est ben quasi un miraque… et même, je ne sais pas lequel est l’autre monsieur…

On lui désigna Philippe. Il le considérait avec admiration et défiance :

— Faut qu’y ait une idée de Dieu, là-dessous, ça n’est pas l’hasard, not’dame… faut que ça produise ce que ça doit produire… Et quand même, tout va à votre contentement… je veux dire sans cette guerre ?… Mes deux fils, madame !…

Il avait conduit ses visiteurs dans la salle de réception, une longue salle tapissée de rouge où une fille de ferme, aux traits nobles, à la bouche de marquise et aux mains géantes, apporta du pain de méteil, du beurre frais, du lait, de la crème, du café, et des sablés cuits dans le four du domaine.

Le repas eut un grand charme ; il évoquait les jeunes souvenirs que les octogénaires retrouvent au fond de leur cerveau desséché ; un air neuf entrait du verger et des pâturages, par deux baies large ouvertes ; Valentine, Pierre et Philippe riaient à la vie.

Le fermier montra des lettres écrites par ses fils. Elles étaient ternes et monotones, les mêmes phrases revenaient indéfiniment, mais parfois, comme un loup soudain apparu à la corne d’un bois, une image terrible et plaintive s’élevait, toute frémissante de sang ou de souffrance…

— Je me plains point ! — disait le vieil homme… — I faut ce qu’i faut, dame… on ne peut pas…

Puis, tout doucement, il en vint à parler de la terre :

— Ça donne et ça ne donne mie… les bras manquent, not’ dame, et les miens commencent à se rouiller… le drêt il a un rhumatisse qui court su’ l’épaule et descend dans les douègts… Il a fallu perdre du bien… qu’a pourri… et y a un dégât dans l’écurie…

Madame de Givreuse savait ce que parler veut dire. Elle écoutait avec calme, résolue à accorder quelque chose, parce qu’au fond, elle l’estimait juste, mais sachant qu’il fallait « étirer » les plaintes du bonhomme.

— Nous irons voir ça, maître Berleux, — dit-elle, — les temps sont durs pour tout le monde… et il faut de l’argent pour les œuvres…

— Pour les œuvres, sûr, not’dame, seu’ment, la terre, tout le monde en vit.

Il soupira. En réalité, si la récolte avait été médiocre, maître Berleux s’était copieusement rattrapé sur les bénéfices. L’argent des Anglais ruisselait le long du littoral.

— Hélas ! — reprit-il… — les pères ed’ famille qu’ont deux fils à la guerre… Enfin, not’dame verra… j’sais que not’dame aime la justice…

Le goûter touchait à sa fin. Madame de Givreuse dit :

— Allons voir les écuries, maître Berleux…

Elle acheva un sablé et se leva. Parce qu’il s’agissait d’argent, les jeunes gens ne l’imitèrent point, mais elle fit un geste à Pierre :

— Viens, — dit-elle, car elle tenait à ce qu’il s’occupât de leur patrimoine.

Pierre suivit madame de Givreuse.


Philippe et Valentine demeurèrent seuls. Cela arrivait rarement, et toujours pendant un temps très court. Cette fois, c’était un piège du destin : Philippe n’avait aucun prétexte pour se retirer. Ils gardèrent d’abord le silence. L’anxiété de Valentine se communiquait subtilement au jeune homme. Il n’osait pas la regarder, il voyait de biais le beau visage pâle, la grande chevelure qui débordait sous le chapeau. Son cœur était plein d’une tendresse si douce qu’elle semblait exclure la passion.

Il se souvenait d’un jour presque semblable, un an avant la guerre, où, avec sa mère et Valentine, il se trouvait dans cette même chambre. Il y avait peut-être de l’amour dans son cœur, mais cet amour à l’état naissant, tout prêt à disparaître dans ce vaste gouffre des possibles, où s’évanouissent tant de sentiments ébauchés. Valentine se tenait devant une des fenêtres. Un vent léger entrait, qui faisait trembloter une grande plume noire qu’elle avait à son chapeau ; une lueur de perle se répandait sur ses joues ; les yeux larges marquaient l’indécision charmante de l’adolescence. Il s’était rapproché ; ils avaient échangé des paroles peu significatives, dont il se souvenait pourtant, parce qu’elles se rattachaient à une évolution intérieure…

Ce souvenir fit battre le cœur de Philippe, le parfum d’iris et d’ambre qui flottait autour de Valentine semblait le pollen d’une floraison lointaine.

Le site était d’une fraîcheur et d’une finesse extraordinaires. Un herbage pareil aux herbages d’Irlande, un ruisseau qu’enjambait un petit pont couvert à la mode ancienne, une rangée de peupliers noirs, arbres gothiques qui dressent vers le ciel des flèches nuées d’argent et de jade, c’était je ne sais quelle invitation à la joie intime, aux jours pacifiques où se perd une humble et quiète destinée… Il murmura :

— C’est pourtant une terre tragique que celle-ci… Une terre de spoliation et de souffrance… comme partout où les Vikings ont passé !

Elle leva la tête ; leurs regards se croisèrent et se détournèrent :

— Comme elle a l’air paisible, pourtant… comme elle invite à la vie ! — reprit-il.

— Croyez-vous ? — dit-elle. — En automne et en hiver, elle est bien plus triste que les falaises… Et je n’aime pas beaucoup les herbages… je préfère les bois… même les landes…

Il eut un léger tressaillement. Elle venait de redire, à peu près, ce qu’elle avait dit jadis. Il se leva, il se dirigea vers la fenêtre.

Une humble fauvette chanta quelque part, sa voix était pleine des promesses que l’être se fait à lui-même, aux heures où la nature est exorable.

Philippe tomba dans une rêverie, la voix de la fauvette faisait retentir les échos décevants qui réveillent les souvenirs et les vœux. Une strophe monta à ses lèvres, sans qu’il en eût conscience :

La branche au soleil se dore,
Et penche pour l’abriter.
Ses boutons qui vont éclore,
Sur l’oiseau qui va chanter

Une sorte de plainte lui fit tourner la tête. Mademoiselle de Varsannes s’était dressée, blanche, les pupilles palpitantes et la bouche entr’ouverte ; ses mains tremblaient.

Il comprit ; son âme s’emplit de frayeur et de ténèbres : il venait de répéter les vers qu’il avait récités, lorsqu’il était Pierre de Givreuse, devant cette même fenêtre où il se tenait alors avec Valentine.

Il fit un pas, elle devint plus blême encore, elle parut près de s’évanouir…

Puis, il y eut une réaction ; les joues se rosèrent, mais alors, une sorte de vertige la saisit, elle exclama d’une voix rauque :

— Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ?

Il chuchota, si bas qu’elle ne pouvait l’entendre :

— Oui, hélas qui suis-je ?

Elle reprenait, fiévreuse :

— Pourquoi avez-vous récité ces vers ?… et pourquoi ici ?

Il n’eut pas la force de répondre tout de suite ; les grandes prunelles fixées sur lui le gênaient intolérablement.

— Comment le saurais-je ? — fit-il, en essayant de sourire… — Ces vers me sont revenus à la mémoire… quoi de plus simple ?…

Elle remua les lèvres, mais ne dit plus rien. Des soupçons confus, des contradictions suraiguës, le sentiment de l’au-delà, se heurtaient pêle-mêle… Puis deux larmes coulèrent sur ses joues blêmies ; Philippe, bouleversé par l’amour, par la pitié, par le mystère douloureux de sa vie, demeurait là, accablé, et, se sachant innocent, il se sentait coupable.


Au soir, lorsque les jeunes gens furent seuls, Philippe dit à Pierre :

— Il est devenu impossible que nous demeurions tous deux à Givreuse. Notre double présence devient une mauvaise action… L’épreuve que nous imposons à Valentine est insupportable… Nous n’avons pas le droit de la prolonger… Jamais je ne l’ai encore senti comme ce jour…

Il raconta ce qui s’était passé à la ferme :

— J’aurais pu éviter cette maladresse… Mais est-il possible que nous n’en commettions pas d’autres… et plus graves ?… Tous nos souvenirs étant communs, il est fatal, dans une cohabitation, aussi continue, que celui qui ne remplit pas le rôle de Pierre, finisse par se trahir… Quand il n’en serait pas ainsi, Valentine souffrirait tout de même… Elle sait bien que nous l’aimons tous deux.

Ces paroles ne faisaient que répéter les pensées de Pierre. Il se borna à répondre :

— Partirons-nous tous deux ?

C’est la question que se posait Philippe. Encore que, maintenant, l’absence ne fût plus une souffrance physique, il était affreux de se séparer. Mais ils concevaient que la logique de leur destin exigeait une séparation au moins passagère.

— Au fond nous sommes d’accord, — reprit Pierre… Nous nous retrouverons souvent…

— Lequel partira ?

— Notre volonté ne saurait le décider… Nous nous en remettrons au sort !…

Le sort désigna Philippe…


Accablés, ils s’accoudèrent un long moment, devant le jardin nocturne. Un vent chaud s’élevait de la mer ; des nuées sillaient devant le disque écorné de la lune, et donnaient au site une vie fébrile mais ravissante. L’âme des jeunes hommes était amère et pleine de révolte. Tous deux souffraient mais Philippe plus que Pierre : il entrait dans un exil tragique et terrible. Il n’existait pas pour les hommes, il n’était pas né !… En quittant sa mère, c’était comme s’il y renonçait définitivement ; son amour pour Valentine ne serait plus qu’un supplice…

Pierre avait un sens immédiat de la « passion », au sens latin et biblique, de ce compagnon dont il commençait à peine à se différencier. Toutes les pensées qui traversaient le cerveau de Philippe traversaient le sien. L’épreuve lui parut soudain insupportable :

— Ne partez pas ! — gémit-il.

— Nous savons qu’il le faut ! — répliqua Philippe… — Obéissons à la loi qui nous a divisés et qui nous conduira à vivre chacun une autre existence. En demeurant ensemble, nous ne ferons que rendre l’avenir plus affreux… et Valentine sera irréparablement malheureuse.

— Cependant, — dit Pierre avec agitation, — ce départ ne doit rien décider… j’attendrai… tout demeurera en suspens.

— Je le veux bien, — répondit mélancoliquement Philippe. — Pendant longtemps, il nous sera impossible de consentir à ce que l’une de nos deux identités soit vraiment sacrifiée à l’autre… Mon départ ne sera donc qu’une première épreuve… Qui sait si elle ne sera pas bienfaisante !…

Ils se turent, éperdus. Jamais encore, l’existence ne leur avait paru plus sinistre. Leurs mains s’étreignirent, et cette étreinte leur fit sentir plus intensément encore leur unité :

— Tout de même, n’est-ce pas un rêve ? — balbutia Philippe. — Ou une vérité supérieure, — murmura Pierre.

Des pensées qui, mille fois, avaient hanté leurs cerveaux, s’élevèrent ; ils connurent une fois encore le vaste étonnement, l’incrédulité tremblante, les soupçons indéterminés, puis tout se fondit dans la réalité impérieuse — et leur mystère n’apparut que comme une petite énigme de plus dans l’énigme infinie de l’existence…

Seule, leur affliction demeura, déchirante et inexorable.


Ils se levèrent le lendemain, après une nuit d’insomnie. Un visiteur matinal, Augustin de Rougeterre, les attendait. Il les salua avec un léger frisson ; il ne s’habituait point à leur double présence lorsqu’il les revoyait, il sentait passer sur lui le souffle dont parle le prophète :

— Je suis venu, — dit-il, — pour parler affaires… Nous nous proposons d’étendre notre entreprise…

Il voulait parler d’une fabrication d’aéroplanes, à laquelle il consacrait une partie de sa fortune, par patriotisme, et à quoi il avait associé madame et Pierre de Givreuse. L’affaire était fructueuse, plus qu’il ne le souhaitait.

— Nous augmentons le capital d’un tiers, — dit-il. — J’ai voulu avoir votre avis…

— Il sera entièrement conforme au vôtre !

— Je voudrais aussi, puisque vous avez fait des études scientifiques…

Il s’arrêta un peu effaré, comme chaque fois qu’il parlait de leur passé :

— Je voudrais que l’un de vous au moins… pût surveiller l’établissement d’une succursale près de Granville…

— Ce sera moi, — dit Philippe, — je quitterai le château pendant quelques mois, pour mieux me consacrer à mon travail…

Le comte lui jeta un regard presque soupçonneux et vaguement scandalisé :

— Vous vous sépareriez ?

— Nous l’avions résolu avant votre visite.

Augustin demeura un moment pensif :

— Je n’osais pas vous le conseiller, — remarqua-t-il enfin. — J’y ai songé plus d’une fois…

Ils étaient entrés dans la salle à manger. La table était servie ; il ne manquait que le café et le lait. Madame de Givreuse et Valentine étaient en retard.

— Vous devez en quelque sorte refaire l’apprentissage de la vie, — continuait Rougeterre, — vous habituer à agir chacun pour votre compte…

Huit heures sonnèrent à la vieille horloge ; une femme de chambre traversa le vestibule :

— Victorine, — appela Pierre… — Madame n’est pas descendue ?

— Si, monsieur, mais…

Elle n’eut pas le temps d’achever ; un pas vif se faisait entendre ; madame de Givreuse parut, le visage bouleversé :

— Valentine a disparu ! — s’exclama-t-elle.

— C’est impossible ! — s’écrièrent Pierre et Philippe… — Elle n’a pas disparu !

Leur consternation était plus vive que leur étonnement ; s’ils devinaient le mobile auquel avait pu obéir la jeune fille, ils ne concevaient pas la brusquerie de son acte.

— C’est en effet impossible, — dit Rougeterre… — Valentine n’a pu disparaître ainsi ; elle est probablement sortie de bonne heure et s’est, pour une raison ou une autre, arrêtée en route…

Madame de Givreuse secoua la tête :

— Je l’ai cru comme toi, Augustin… Seulement, elle ne s’est pas couchée ! Elle a dû partir dans la nuit ou de grand matin…

— Voilà qui est plus grave, — dit le comte en épiant les jeunes hommes avec suspicion… — Cette jeune fille m’a de tout temps paru incapable d’une démarche inconsidérée.

Ni Pierre ni Philippe ne cherchaient à cacher leur émotion. Comme il est naturel, lorsque les actes sont subitement en contradiction avec le caractère d’un être, ils craignaient les pires accidents, et même le pire de tous, irréparable…

— Elle a dû au moins laisser une lettre, — reprit Rougeterre, impatienté par le silence des autres.

— Nous avons cherché… nous n’avons rien trouvé, — fit madame de Givreuse d’une voix éteinte.

Elle aimait Valentine avec une tendresse qui ne le cédait qu’à sa tendresse pour Pierre. Elle croyait tout connaître de cette jeune fille, qui ne savait guère dissimuler et encore moins mentir.

— Il y a trop de mystères dans cette maison ! grommela Augustin entre ses dents.

Et, à voix haute :

— Tout de même, on ne me fera pas croire qu’elle soit partie sans motif !

Il dirigeait alternativement vers Pierre et Philippe ses yeux où luisaient la curiosité et la réprobation.

— Sans doute, — fit Pierre en regardant le comte en face. — Mais personne n’a rien fait ni rien dit… volontairement… qui ait pu affliger mademoiselle de Varsennes.

— Soit ! — grogna Rougeterre. — Renonçons à comprendre et ne perdons plus de temps. Il faut la retrouver !

C’était un homme d’action ; il proposa une série de démarches.

Philippe devait, avec le jardinier, explorer la plage ; Pierre se rendrait à Avranches, et le comte à Granville. Madame de Givreuse enverrait des serviteurs dans les villages voisins, et demanderait le concours de Savarre, qui connaissait à fond le pays et disposait d’un personnel nombreux.

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