L’Énigme de Givreuse/07

L’Énigme de Givreuse
La Revue de Paris23e année, Tome 6, Nov-Dec 1916 (p. 763-770).


VII


Les jours passèrent. Peu à peu l’invincible habitude rendait normale une des plus étranges aventures qui soient racontées dans les annales de l’homme. Madame de Givreuse s’habituait à la double présence de celui qu’elle croyait son fils et du fantastique inconnu, qui avait pris le nom de Philippe Frémeuse. Pendant deux semaines, les jeunes hommes ne sortirent point — hors quelques promenades furtives, le soir, dans les rues les plus désertes. Ils ne se quittaient guère. Non seulement, leurs forces et leurs facultés décroissaient lorsqu’ils n’étaient pas ensemble, mais il leur venait une sorte d’épouvante, le sentiment d’une affreuse solitude.

Cependant, une très lente métamorphose se faisait dans leurs êtres physiques et mentaux. Leur peau fut moins diaphane, leur teint moins terne, et leurs cheveux parurent plus épais. Leur densité aussi augmentait de trente-sept kilogrammes qu’ils pesaient au début de leur séjour à Gavres, ils étaient parvenus à quarante-quatre.

C’est avec Valentine de Varsennes que leurs relations étaient le plus singulières. Cette jeune fille vivait depuis trois ans avec madame de Givreuse lorsque la guerre éclata. Valentine avait d’abord l’aspect d’une enfant. Des voyages, une passion dure et fugitive, absorbaient Givreuse. C’est deux mois avant la guerre, qu’il commença d’aimer la jeune hôtesse d’un amour qui demeura secret : Pierre concevait qu’aucune aventure passagère n’était admissible. Tel le droit d’asile au moyen âge, le privilège de l’hospitalité conférait à mademoiselle de Varsennes des droits sacrés. Toute autre fin qu’un amour « pour le mieux et pour le pire » apparaissait condamnable.

Il attendit que le temps marquât la signification réelle des circonstances. Quand la guerre éclata, il n’avait plus d’incertitude pour lui-même, mais il discernait mal les sentiments de Valentine. Elle les ignorait. Elle n’avait pas une âme simple. Son inexpérience était plus complexe que beaucoup d’expériences. Dans la féerie de l’éclosion, la souffrance est aussi forte que la joie, quelque horreur se mêle à la grâce et des craintes subtiles rendent chaque vœu redoutable. On est un pauvre être soumis à des puissances qu’on sent souvent brutales, et le désir est balancé par des mystères menaçants…

Elle n’en éprouvait pas moins un goût vif pour Pierre : il fut la seule figure d’homme qu’elle admit dans ses songeries.

Quand ils se séparèrent, trop de chances mauvaises barraient l’avenir. À la minute sinistre des adieux, il y eut un grand éclair entre eux mais aucune parole.

Les deux soldats gardaient un souvenir indescriptible de cette minute. À la vue de Valentine, ils eurent un tressaillement de résurrection, et chacun sut que ses impressions étaient identiques à celles de l’autre.

Ils n’en ressentirent aucune jalousie. Quand ils réfléchissaient, ils étaient abstraitement contraints de se considérer comme des rivaux. Sans influer sur leurs sensations, en tant que leurs sensations se rapportaient à eux-mêmes, cette conviction avait une action sur leurs rapports avec Valentine. Ils aimaient en silence, furtivement ; ils ne voyaient aucune issue à leur amour ; ils concevaient qu’il serait odieux de ne pas le cacher.

Cette situation désorientait la jeune fille. C’était souvent une détresse obscure, parfois une sorte de honte qui se ramifiait dans les plus délicates régions de l’âme, un étonnement mêlé de consternation ou une curiosité ardente et triste. La minute palpitante des adieux, le grand éclair jailli de l’inconscient, étaient les plus éclatants souvenirs de Valentine. Ils créaient la fine substance de ces rêves qui croissent à la manière des organismes et dont les racines trempent aux mystères de la vie.


Pendant l’absence de Pierre, l’amour était venu, aussi furtif que les petites stellaires au fond des bois. Toute l’inquiétude, toute la douleur de la guerre s’y mélangeaient, mais aussi les forces inlassables qui construisent et reconstruisent… Sa complexité et ses détours étaient des nuances d’âmes, non des ambiguïtés, ni des équivoques…

Depuis le retour, des éléments terrifiques se mêlaient à des éléments si troubles que toute la réalité du monde en était bouleversée. Et pourtant l’amour subsistait. Il subsistait fantastiquement. C’était un homme que Valentine aimait, « celui qui vivait naguère au château de Givreuse et dont l’identité était certaine ». Mais comment le discerner de l’autre ? Lorsqu’elle se trouvait seule avec celui qui tenait le rôle de Pierre, il ne semblait plus pareil à lui-même, il n’était qu’en partie présent. Et cela correspondait à une réalité. Seul, chacun revêtait une apparence imparfaite, ambiguë et ressemblait moins à Givreuse…

Elle tentait vainement de raisonner. Toute logique devenait fausse, insuffisante, misérable.


Pour hâter la guérison des blessés, madame de Givreuse résolut de repartir pour la campagne.

Ils rentrèrent dans le château de Givreuse, dont l’aile gauche seule est habitable. C’est le domaine des chauves-souris. Elles partagent le granit avec les corneilles, les oiseaux de mer et les martinets. Le peuple des ajoncs et des genêts a tracé sa route dans les ruines, les vents de l’Atlantique rugissent sur les rouvres trapus, et les hérissons sortent comme des fantômes rebroussés, au clair des étoiles.

Mais l’aile gauche est confortable. La pierre est sèche, les baies ouvrent de larges yeux au soleil qui naît sur la plaine et meurt dans les eaux. Des cheminées grondantes consument les ajoncs, les pins et les chênes. Les murs sont du même granit que les falaises, indestructibles, sauvages et rassurants.

Dans ce refuge farouche, les soldats et mademoiselle de Varsennes vécurent une existence émouvante. À peine s’ils en sentaient l’étrangeté. La palpitation éternelle du cœur des eaux, le grondement des marées, les ouragans chargés de l’odeur des terres lointaines, les nuits immenses, les pierres antiques du château qui retenaient le souvenir des générations jadis tumultueuses, et là-bas, sur une plaine désertique, les dolmens et les cromlechs imprégnés de l’âme primitive, toute l’ambiance s’adaptait aux choses mystérieuses.

L’amour suivait sa voie comme la gravitation, comme les rayons qui voyagent dans la nuit interstellaire, comme les âpres semences des ajoncs et des ronces : parce qu’il contient l’Énigme totale, il s’adapte à toutes les énigmes.

Il croissait en Pierre et Philippe, d’autant plus fort qu’ils étaient plus faibles. Il croissait en Valentine, douloureux et craintif, aussi chaste que ce fleuve d’argent qui, par les grands soirs, semblait couler de la lune sur les flots intarissables.

Cependant, les jeunes hommes ne cessaient de se métamorphoser. Une alimentation intensive leur rendait les énergies perdues et augmentait rapidement leur densité. L’anomalie troublante qu’on avait remarquée à Gavres, diminuait. Vers le milieu de novembre, ils pesaient chacun cinquante-cinq kilogrammes environ, sans que leur embonpoint eût subi une variation sensible. À la vérité, le visage était presque normal ; les joues n’étaient plus aussi creuses, mais le reste du corps demeurait svelte et maigre.

Il se faisait aussi une métamorphose psychique ou plutôt physiologique. S’ils éprouvaient toujours la même tendresse l’un pour l’autre, leurs nerfs supportaient mieux les intervalles de séparation. Il fallait maintenant un temps assez long pour qu’ils ressentissent dans toute son intensité l’impression de faiblesse, d’angoisse et de solitude que causait à chacun des deux l’absence de l’autre. Sans doute, dès qu’une certaine distance les séparait, Philippe et Pierre ressentaient vite du malaise ; mais ce malaise était tolérable pendant plus d’une heure. Ce n’est qu’ensuite qu’il commençait à devenir une souffrance et à donner une sensation de grande fatigue. Ils ne se soumettaient pas volontiers à une telle épreuve, mais ils en admettaient l’utilité. Et quelqu’un les y obligeait…

Car une personnalité sagace et énergique leur donnait ses soins et leur imposait sa volonté. C’était le vieux neurologue. Bernard Savarre, dont on voyait le sanatorium, au delà de la grande falaise, au milieu d’une lande. On n’y soignait que des créatures étranges.

Quatre bâtiments, séparés par des jardins, abritaient les malades, classés selon leurs tares. Quoiqu’il vécût depuis vingt-cinq ans avec des neurasthéniques et des déments, Savarre gardait une âme saine, tandis que la singulière influence des désordres nerveux, dont la contagion offre des analogies étroites avec celle des maladies microbiennes, à chaque instant frappait un médecin, un infirmier ou une infirmière.

Savarre demeurait invulnérable ; son immunité l’étonnait lui-même.

C’était un esprit aussi libre que le comporte l’infirmité humaine. Il n’avait remplacé ses croyances religieuses par aucune des superstitions des hommes de science. Rien ne lui semblait incroyable. Selon lui, l’absurde n’existait point ; et toute contradiction pouvait être une apparence :

— Qu’est donc la raison, sinon une cristallisation d’antiques expériences ? — disait-il. — Depuis les temps historiques, nous avons vu sombrer plusieurs de ses meilleures escadres. Comme Platon semble déjà incohérent et Aristote dérisoire ! Pourtant, ce furent d’incomparables cervelles. Croyez bien qu’elles feraient des nouvelles constructions un usage merveilleux et qui dépasserait un peu les manœuvres de Comte, de Spencer ou du jeune Nietzsche.

Pourtant, le cas de Givreuse l’avait abasourdi. Il cherchait un équivalent dans les textes millénaires et n’en trouvait point :

— Il y a bien, — disait-il, — des histoires aussi désorbitées mais elles sont imaginaires. Il s’agit de savoir si celle-ci est réelle. Si elle l’est, nous entrons dans une norme inédite — et avec elle toute la vie terrestre.

Il s’acharna à revérifier les preuves. Elles valaient celles des plus sûres découvertes scientifiques. L’anomalie des densités le frappait plus que tout. Au moment où il reçut les premières confidences, le poids respectif des jeunes hommes ne dépassait pas encore quarante-cinq kilogrammes. Ce poids était en disproportion flagrante avec le volume des chairs et des squelettes. Philippe ou Pierre, tels qu’ils apparaissaient, devaient atteindre chacun soixante-dix kilogrammes environ. Et l’on savait, avec une entière certitude, qu’avant son départ, Pierre en pesait soixante-seize.

Savarre s’enquit aussi, avec insistance, de l’endroit où Pierre était tombé ; il nota que cet endroit n’était pas le même que celui où on les avait ramassés.

— Le lieu où s’est produit le phénomène a fatalement une importance. Que l’événement soit biologique, psychique ou social, — remarqua-t-il un soir qu’il causait avec le médecin des Givreuse, homme tellement sûr qu’on ne lui cachait rien.

— Dans l’espèce, qu’entendez-vous par événement social ?

— J’entends quelque substitution, si improbable qu’on serait tenté de la tenir pour impossible, mais qu’il faut pourtant faire entrer en compte.

Ils marchaient sur les murailles de l’enceinte, sous un tiers de lune jaune qui descendait vers la plaine des flots. Leurs barbes blanches jetaient des lueurs argentines. Il y avait autour d’eux la même énigme que ne sentaient pas encore les arthropoïdes des âges tertiaires mais qui déjà tourmentait sourdement ceux qui avaient levé les lourds granits parmi les fougères.

— Que croyez-vous ? — demanda timidement le médecin des Givreuse.

— Rien encore. Tout est suspendu. Mais y a-t-il beaucoup de faits scientifiques plus sûrs que l’unité de ces deux hommes ?

L’autre tressauta. Il jeta un regard de biais à Savarre :

— L’unité ? Vous pensez donc qu’ils sont l’un et l’autre Pierre de Givreuse ?

— Je pense que je n’ai aucune raison d’en douter. Il n’existe, dans les archives de l’identité, aucune preuve mieux établie que les preuves de cette unité — n’était le caractère de l’événement. Je ne dis pas, remarquez, que ces deux hommes ne soient qu’un seul homme, encore que leur dualité m’apparaisse moins complète que toute autre dualité humaine, mais je dis que tout m’excite à admettre qu’ils ont été formés à l’aide d’un seul homme.

— Voyons ! — se récria Morlay, dont le bon sens s’insurgeait, — vous ne voulez pas suggérer que l’un et l’autre sont une partie de Pierre.

— C’est au contraire ce que je veux dire… J’ai fait le tour de toutes les combinaisons imaginables… imaginables pour moi : à moins de recourir à la substitution, je ne vois que le dédoublement.

— Mais c’est impossible !

— C’est seulement contraire à toute l’expérience humaine. On n’a jamais vu un homme, un lion, une grenouille, un poisson, un crabe former par « bipartition » deux hommes, deux lions, deux grenouilles, deux poissons, deux crabes. Cela n’empêche pas que la bipartition est le mode primitif de la génération, et que, pendant une période qui est peut-être la plus longue de l’histoire des vivants, c’est en se divisant en deux que les êtres se multiplièrent… Et n’oublions pas, cher ami, que notre corps contient une multitude de cellules qui procèdent ainsi…

— Alors, vous supposez que Pierre de Givreuse…

Morlay s’interrompit, tellement l’hypothèse lui semblait ressortir à la démence.

— Je ne suppose encore rien, cher ami… Je me borne à donner une des deux conclusions que m’impose mon infirme logique… Cette conclusion, déjà terriblement falote en elle-même, l’est plus encore si on cherche à la préciser… Il faudrait en effet supposer non seulement que chaque cellule de Pierre de Givreuse s’est divisée en deux cellules, mais encore que toute la partie minérale ou pseudo minérale du corps s’est divisée d’une manière analogue : par exemple que chaque cheveu est devenu deux cheveux, que les éléments osseux se sont scindés particule par particule… et cela très rapidement. Il est clair que c’est d’une absurdité monstrueuse… Mais l’absurde ne doit jamais nous arrêter : l’histoire des sciences nous le montre à chaque pas.

Ils se turent. Le tiers de lune jaune était devenu rouge et allait plonger dans les flots. Des chouettes élevaient leurs voix de nécromanciennes.

— Si c’était pourtant un miracle ?

— Ce serait un miracle !… Mais ce mot a-t-il un sens ? Il suppose que nous croyons à des lois naturelles absolues — et qu’il faut un autre absolu pour les rompre. Je n’ai jamais cru qu’à des lois approximatives, susceptibles de « ruptures » ou même de disparition. Ce que nous savons du monde est absolument négligeable. Je me suis depuis longtemps gardé de bâtir un système général sur une base aussi microscopique ! Je vis sur des petits systèmes aléatoires ; je ne suis pas leur serviteur… C’est eux qui me servent. De quoi voulez-vous que je m’étonne ?

— Alors, si cela ne s’expliquait jamais ?

— Ce serait un petit fait de plus à ajouter à l’infini des faits inexplicables. Du reste, tout est inexplicable, au fond. L’explication humaine n’aboutit qu’à ranger parmi les choses familières ce qui ne nous était pas familier. Seulement les choses familières ne sont pas plus connues que les autres !…