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L’énigme de Charleroi[1]

II


LA MANŒUVRE EN RETRAITE — LES COMBATS DE LA SAMBRE DANS LEURS RAPPORTS AVEC LA BATAILLE DES FRONTIÈRES



V. — résultats stratégiques et tactiques des combats de la sambre


Les résultats immédiats des combats de la Sambre sont d’ordre tactique et d’ordre stratégique.

Au point de vue tactique, les Allemands ayant pris l’avantage et surpris les armées alliées, les ont battues successivement dans les fonds de Sambre le 21 août 1914, sur les hauteurs de Sambre le 22 et le 23, et dans la région de Mons le 23 après-midi. Mais l’armée von Hausen, qui avait commencé le passage de la Meuse à Hastière-Onhaye pour couper les communications de la 5e armée, a été rejetée par le 1er corps, le 23 au soir, et, à l’autre aile, les troupes de couverture allemandes, qui tentaient de continuer le grand mouvement tournant vers la mer, ont été arrêtées à Tournai et en avant de Lille.

Le commandant de l’armée britannique et le commandant de la 5e armée française ont donné l’ordre de la retraite, le premier le 23 à cinq heures, l’autre le 23 à neuf heures du soir. La retraite qui s’en est suivie a été marquée par de violens engagemens, notamment entre l’armée britannique et l’armée von Kluck. Le 25 août au soir, les corps des armées alliées, par un mouvement général, direction du Sud-Ouest, étaient ramenés sur la frontière française.

Telles sont, au point de vue tactique, les grandes lignes de la « Bataille de Charleroi » ou, plus exactement, des « Combats de la Sambre. » Des trois places fortes qui consolidaient, en quelque sorte, le front de la Sambre, Namur a succombé, Maubeuge est assiégée, Lille, déclarée ville ouverte, est à la merci d’une patrouille de uhlans.

La victoire allemande est incontestable. Les chefs eurent l’impression profonde d’un succès inouï, inespéré. La manœuvre, empruntée aux conceptions de von Schlieffen, la surprise, si adroitement ménagée, avaient donc produit leur effet. Les armées alliées étaient battues ; mises en fuite, elles ne tenaient nulle part. Le résultat était acquis sûrement et brutalement, selon les termes de la prévision de Schlieffen, « comme dans la cour de la caserne, comme à l’école de bataillon. » Certes, les pertes avaient été terribles de part et d’autre, mais qu’importait ? La victoire payait largement le sang des hommes, les risques courus, les années de savante préparation, les sacrifices que l’Allemagne s’était imposés pour devenir une puissance de guerre irrésistible. Et elle l’était, en effet. Au premier choc, la supériorité de sa stratégie, la supériorité de sa tactique, de ses armemens, de ses soldats s’affirmait. Les neutres, les ennemis eux-mêmes n’avaient qu’à s’incliner.

Un enivrement d’orgueil gonfla le cœur des troupes et du commandement lui-même quand fut démontrée et quand se propagea de bouche en bouche la certitude du succès par la manœuvre du grand mouvement tournant. Cette victoire et le retentissement qu’elle eut dans les deux camps donnèrent à l’empereur Guillaume et aux généraux qui avaient joué leur va-tout en Belgique la conviction qu’ils tenaient la maîtrise de la guerre. Napoléon et le vieux Moltke n’eussent pas fait mieux. La bataille de Charleroi était la solution, en quelque sorte mathématique, obtenue par l’opération géniale et si essentiellement allemande, dont la tradition, venue de Frédéric, s’était transmise par Schlieffen à Guillaume. Audace et brutalité, félonie et ruse, le lion et le renard, c’était tout l’acquis de l’art politique et de l’art militaire résumé en une seule CARTE formule. Le déploiement soudain par la Belgique et par la rive gauche de la Meuse avait assuré, dès la première rencontre, le succès. L’intelligence allemande tordait à son gré les règles attardées des rapports internationaux et de la morale publique. Les traités ne valaient que pour le temps où l’on avait intérêt à les respecter ; une stratégie supérieure ignorait les frontières des petits Etats. On riait à plein gosier, au Grand Quartier Général allemand, en songeant à la « surprise » de l’Angleterre, de la France et de la Belgique. La préparation et l’exécution étaient magnifiquement agencées, justes dans tous les sens du mot, puisqu’elles avaient réussi. La conquête de la Belgique en trois jours, c’était un bénéfice qui, à lui seul, payait la guerre ; et puis, les armées françaises en déroute, la poursuite ininterrompue ramassant armes et prisonniers, la France envahie, le nach Paris, qui n’était la veille qu’un rêve de soldat, entrant dans les prévisions immédiates des états-majors ! Des faits acquis, des suites entrevues une fumée d’orgueil s’éleva qui, du cœur gonflé, gagna jusqu’à l’intelligence.

Même si l’adversaire se replie par ordre, on n’admet pas qu’il puisse se reprendre. Il est battu ; il fuit. On n’a qu’à foncer sur ses talons et à l’achever.

Avec plus de sang-froid, les événemens eussent été considérés dans leur véritable caractère et, puisque Schlieffen était le maître respecté, ses propres observations, s’appliquant à des cas semblables, se fussent présentées à l’esprit de ses disciples.

« Les résultats d’une telle manœuvre, avait-il écrit lui-même dans son article Cannœ, ne sont que faibles, même dans le cas le plus favorable, si elle n’aboutit pas à une rupture et à l’encerclement. Sans doute l’ennemi est repoussé, mais il présentera de nouveau, à quelque temps de là, sur un autre terrain, la résistance à laquelle il a momentanément renoncé. La campagne traîne en longueur… Mais ces guerres-là sont devenues impossibles, à une époque où l’existence de la nation repose sur la marche ininterrompue du commerce et de l’industrie, où il est indispensable qu’une rapide décision remette en mouvement les rouages arrêtés. Il n’est pas possible de faire de la stratégie d’épuisement quand l’entretien de millions d’hommes entraîne des milliards de dépenses. »

Les idées de Schlieffen avaient été appliquées, mais le résultat qu’il exigeait, complet, immédiat, n’était pas obtenu.

A la suite de l’extraordinaire effort demandé aux troupes allemandes, malgré le bénéfice de l’initiative et de la surprise, si le succès tactique ne s’était pas refusé, le succès stratégique restait douteux. En fait, les armées alliées n’étaient ni tournées, ni coupées, ni détruites.

Les armées alliées ne sont pas tournées. Ni les armées allemandes n’ont atteint, selon leur dessein, Dunkerque et Calais, ni elles n’ont rompu le barrage constitué par l’armée d’Amade. Elles ont manqué d’audace ; peut-être à bout de souffle, elles se sont arrêtées devant l’obstacle, imprévu pour elles, qui leur était opposé. La vue si judicieuse du général Joffre — qui, si l’on va au fond des choses, inaugure ainsi, dès le 16 août, la manœuvre de liane, initiatrice de la bataille de la Marne — a fourni, du tac au tac, une riposte au coup de la surprise et de la trahison. C’est la contre-surprise. Jusqu’à la fin de la bataille des Frontières, elle va contenir von Kluck et même le déborder.

Aux premières heures, l’aveuglement des chefs allemands les empêche de démêler cette sage escrime et de deviner ses suites ; mais ils seront bien obligés de l’admettre par la suite. C’est à un écrivain militaire allemand que nous empruntons cette conclusion : « C’était, sans nul doute, l’intention de von Kluck, de couper French du côté de la côte et de rejeter ses troupes sur Maubeuge. Si la retraite de French a pu s’accomplir dans un certain ordre, les Anglais le doivent au général d’Amade qui, avec la 61e et la 62e divisions de réserve (ajoutez les quatre divisions territoriales), se tenait près d’Arras et menaçait le flanc droit de l’armée allemande. » (Kircheisen, fasc. 20.)

« Menaçait le flanc droit de l’armée allemande… » tout est là : l’enveloppement est reconnu. D’ailleurs, les faits parlent. Que von Kluck fût ou non exactement renseigné sur les forces que ses avant-gardes rencontrent à Tournai et qui protègent Lille, Dunkerque, Calais, son état-major constate la présence d’une armée sur son flanc droit ; il suspend sa course vers l’Ouest et se rabat, à la suite des armées alliées, vers le Sud. Il manque Lille, Dunkerque, Calais, la mer ; il manque le débouché prescrit sur Amiens et sur la vallée de la Seine à l’Ouest de Paris. Le grand mouvement avorte. Plus tard, il est vrai, on retrouvera Lille et Douai ; mais Dunkerque, Calais, le Havre, on ne les aura pas. L’armée alliée n’est pas tournée ; et elle n’est pas coupée. Tel était cependant le plan, subsidiaire peut-être, mais non moins soigneusement combiné, du grand état-major allemand.

Dans la préparation du piège, les armées allemandes avaient été, ainsi que nous l’avons indiqué, gardées le plus longtemps possible dans le Luxembourg belge et le duché du Luxembourg, et comme cachées dans les forêts des Ardennes. Puis le mouvement tournant s’était déclenché, et les 2e et 1re armées s’étaient mises en marche. Cependant une armée, un peu moins importante en nombre, était restée pour ainsi dire au nid : c’était l’armée saxonne, l’armée von Hausen. Le projet de l’état-major allemand était de la détendre comme un ressort à l’heure opportune en la dardant sur la Meuse à la jonction de notre 4e armée (de Langle de Cary) et de notre 5e armée (Lanrezac). Là, elle devait passer la Meuse vers Dînant, Hastière, Monthermé, rompre la ligne française et se jeter sur les communications de la 5e armée, tandis que celle-ci serait encore engagée dans les combats de front contre Büilow et Kluck. Projet conçu avec une sagacité redoutable et si soigneusement exécuté que notre haut commandement ne connut l’existence de l’armée von Hausen que quand elle eut débouché.

Mais, de ce côté encore, le général Joffre, dès le début, avait paré. Son sentiment formel était qu’il ne fallait, à aucun prix, laisser se produire un vide quelconque outre sa 5e et sa 4e armée. Aussi, avec une insistance remarquable et qui forme le trait principal de ses instructions réitérées, il s’était refusé toujours à laisser la 5e année s’éloigner vers l’Ouest ou remonter trop au Nord et il avait confié le soin de garder ces contacts à ce que ses armées comptaient de plus solide, le 1er corps de la 5e armée et le 9e corps de la 4e armée, renforcés par la 52e et la 51e divisions de réserve.

Si bien que, quand l’armée von Hausen se présente, elle trouve à qui parler. Les faits exposés dans l’Histoire de la guerre de 1914 établissent que le 9e corps (général Dubois) contient l’armée von Hausen vers le Sud, que la 52e division de réserve (général Coquet) l’empêche de déboucher au centre et que, comme cette armée a franchi la Meuse, le 23, en refoulant la 51e division de réserve, à Hastière-Onhaye, le ler corps (général Franchet d’Espérey) se retourne vers elle d’un superbe mouvement et jette l’avant-garde du XIIe corps saxon à la rivière. Si l’armée allemande eût passé, tout était compromis : mais elle ne passe pas. Désormais, le 9e corps, puis d’autres unités qui vont former la 9e armée Foch, se sont accrochés à ses flancs, et, jusqu’à la bataille de la Marne, ils ne la lâcheront pas.

Ici encore, nous avons l’aveu des Allemands : l’erreur de von Hausen, qui le fit bientôt écarter des cadres de l’armée, est appréciée en ces termes : « Ce n’est que le 23 août que la Meuse fut franchie. Si l’état-major de la IIIe armée (armée saxonne von Hausen) avait pris de meilleures dispositions, le passage de la Meuse aurait pu être effectué bien plus vite. Ce retard a, sans aucun doute, contribué aux insuccès de l’armée allemande au commencement de septembre et les forces allemandes marchant sur Paris ont dû être groupées différemment. » (Kircheisen.)

Enfin, l’armée alliée n’avait pas été détruite ; c’était le véritable résultat que se promettait la manœuvre : découvrir Paris, faire le chemin libre à l’armée allemande de l’Ouest marchant au-devant de l’armée allemande de l’Est, celle-ci débouchant par la Trouée de Charmes.

Or, ce but plus général était aussi manqué. L’armée britannique et l’armée Lanrezac se reliraient par ordre ; on ramenait même la garnison de Namur. La plupart des corps de l’armée alliée étaient intacts. Le 1er corps ne s’était engagé que dans le combat, considérable au point de vue stratégique, mais insignifiant au point de vue tactique, d’Hastière-Onhaye ; les corps qui avaient été le plus éprouvés, le 10e et le 3e corps, avaient, sauf un moment de désarroi au 3e corps, conservé un moral excellent et une confiance inébranlée. Le 18e corps ne s’était trouvé engagé que le 23 et il était resté sur l’impression d’un succès. Les deux divisions de réserve du général Valabrègue n’avaient pas donné. Si le corps de cavalerie était fatigué par sa grande randonnée et les engagemens soutenus en Belgique, il était déjà remis par deux jours de repos et les services qu’il allait rendre pendant la retraite prouveront, qu’il n’était rien moins qu’anéanti. L’armée britannique avait combattu quelques heures, le 23, au Sud de Mons, et elle avait pris très rapidement le parti de la retraite. Si les premières journées de cette retraite avaient été assez dures, l’armée du maréchal French, qui n’avait eu qu’un peu plus de 2 000 hommes hors de combat et se trouvait renforcée, le 25, par des troupes nouvelles, était encore un adversaire redoutable pour le jour où elle se retournerait. L’armée d’Amade recevait continuellement des renforts et des armes ; ses troupes s’habituaient au feu ; d’ores et déjà, elle était une grande gêne pour l’extrême droite allemande.

Non, ce n’était pas une armée anéantie : les soldats pensaient que les premiers engagemens ne prouvaient rien et que c’était une affaire à reprendre. Tous disaient, écrivaient : « Nous n’y comprenons rien : nous reculons et nous ne sommes pas battus. » Dans ce sens, les témoignages abondent. Nous en citerons quelques-uns ; car il importe d’établir cette vérité, qui, seule, explique les événemens ultérieurs :

Un spectateur assiste à la retraite du 1er corps :


Des pas nombreux, le bruit d’une troupe en marche. En longue colonne, les 8e et 110e pénètrent dans le village, marquant la cadence, l’arme sur l’épaule. Ils ont encore fière mine, ces beaux régimens, si éprouvés en Belgique ; cependant, la fatigue des nuits sans sommeil à la belle étoile, des rudes journées de combat, est peinte sur les traits des soldats ; elle y accuse des rides profondes. (Le Mesnil, 25 août.)


Autre témoignage venant d’un étranger faisant partie des services de santé :


Nous marchons toute la journée, arrêtés souvent par des régimens français qui défilent en bon ordre. (Houle de Couvin-Cendron, 25 août.)


Autre témoignage, provenant d’un civil français appartenant à une des municipalités de la frontière :


C’est la retraite qui commence ; l’artillerie venant de Macqué-noise forme son parc au pied du fort ; l’infanterie cantonne dans les quartiers entre la gare et la mairie. A l’état-major, on travaille sans relâche. Beaucoup de maisons sont fermées et cela rend difficile le logement des officiers. Arrivent à 11 heures du soir les logemens des régimens de zouaves ; les fourriers harassés sont assis sur les marches de la mairie. On perçoit chez eux un sentiment de sourde colère d’une lutte inégale, du mécontentement, mais aussi une ferme résolution de prendre leur revanche. Vers minuit, les régimens arrivent un peu décousus. On devine des troupes qui ont eu à retraiter en pleine action. (Hirson, 25 août.)


L’armée reste en possession d’elle-même. Ses chefs pourront obtenir d’elle tout ce qu’ils lui demanderont. Loin de se sentir diminuée, elle s’offrira plus aguerrie, plus expérimentée, animée de cette ferme résolution de prendre sa revanche.

C’est ce que le haut commandement allemand veut ignorer, et ce que le haut commandement français n’a qu’à constater ; et c’est pourquoi celui-ci ne considère pas la partie comme perdue et, comptant sur ses troupes, s’applique à leur rendre l’initiative.


VI. — LA MANŒUVRE EN RETRAITE. — LE GÉNÉRAL JOFFRE PREND SES DISPOSITIONS POUR LA FUTURE BATAILLE DE LA MARNE.
INSTRUCTIONS DU 24-25 AOUT.

Le général Joffre a son quartier général à Vitry-le-François.

Le temps est passé où un capitaine se portait à cheval sur une colline, braquait sa lunette sur les accidens du terrain et les mouvemens des deux armées, faisait mouvoir le centre ou les ailes et produisait l’événement par un ordre qui couronnait une manœuvre ou dénouait une situation. Le chef de guerre, aujourd’hui, est dans son cabinet. Autour de lui, son état-major travaille. Recevant, par un flot continu, les dépêches et les télégrammes, attentif aux coups de téléphone, les yeux fixés sur les cartes aux traits accusés, le laboratoire de guerre écoute, sans voir, le formidable arroi qui couvre, de son tumulte lointain, les immenses régions où se déploie la bataille. Car la bataille ne trouve son unité que là, entre les quatre murs d’un état-major. Le chef est le seul témoin total. Il comprend, ordonne, parle de loin. L’événement se produit en lui, à la seconde où sa prévision devient vision, où une succession rapide d’images, d’idées et de réflexions détermine sa volonté, et sa volonté l’action.

A la date du 23 août, où se produisaient les événemens de la Sambre, Joffre était peu connu des troupes et du pays. On le savait un homme judicieux ; on connaissait sa belle carrière militaire et ses nobles facultés ; on pensait qu’il appliquait un plan non pas sorti uniquement de son cerveau, mais fruit du labeur persévérant des états-majors ; on ne savait rien de plus. Son automobile passe à peu près inaperçue dans l’intense circulation des généraux et des états-majors. Il est le chef anonyme et sans visage. Dans les communiqués ou dans les journaux, son nom n’est jamais prononcé. Il circule, délibère avec le gouvernement, visite les quartiers généraux, les chefs d’armée, écoute et interroge les officiers de liaison.

Son refuge est le grand quartier général de Vitry-le-François. Là, vers les bâtimens du collège où il est installé, tous les fils convergent. Le général occupe le cabinet du proviseur. L’état-major, ayant pour chef le général Belin, travaille dans une grande salle où, sur des tables de bois noir, les cartes sont étalées ; de-ci, de-là, des bureaux ; dans un coin, le lit de camp où s’étend, quand l’énorme labeur le lui permet, le général Berthelot.

C’est là que, du 21 au 24 août, arrive coup sur coup la série des mauvaises nouvelles : la 2°et la 1re armées battues à Morhange et à Sarrebourg, en retraite sur la Mortagne et sur la Moselle ; la 3e et la 4e armées, battues dans les Ardennes et forcées de se replier sur la Meuse ; la 5e armée et l’armée britannique battues dans la région de la Sambre et en retraite sur la frontière française.

Comment, sous ces atteintes successives, va réagir le commandant en chef des armées françaises ?

Jusqu’à cette heure, Joffre n’a pas eu le contact immédiat avec la volonté des adversaires : il a développé son plan ; mais les obstacles ne s’étaient pas dressés devant lui. On peut dire qu’il n’avait pas encore pris conscience de lui-même : car la valeur individuelle ne se réalise que dans la difficulté. Voici donc que surgit la volonté adverse : elle se manifeste par le grand plan en tenaille, par le mouvement tournant, par les trois batailles de l’Est, des Ardennes, de Charleroi qui, toutes trois, sont malheureuses pour nos armes. Ces résultats écrasent, pour ainsi dire, le plan français sous le plan allemand et le brisent en trois jours…

Des témoins ont raconté qu’à ces heures d’angoisse secrète, quand, seul, il pouvait connaître la grandeur du péril, le général Joffre resta pareil à lui-même, attentif, appliqué, laborieux, confiant. Son souci n’apparaît qu’à son application plus grande. L’œil mi-clos, il tend son esprit, et les avis qui viennent vers lui le trouvent silencieux.

Les vertus de Joffre sont, dans l’ordre moral, le calme et, dans l’ordre intellectuel, l’équilibre. Telle est sa nature, où la réflexion seconde l’instinct : quand il ne se sent pas d’aplomb, il cherche. Chaque modification qui se produit dans la balance des forces, il la sent, et se portant, en quelque sorte, de lui-même au contrepoids, il refait ses calculs, redresse les lignes et n’est satisfait que quand il a restauré la stabilité. Dans la terrible conjoncture où il se trouve, l’opération adverse ayant porté soudainement à l’Ouest des forces plus lourdes que celles qu’il a pu leur opposer, son premier mouvement est de chercher, sur ces données nouvelles, un équilibre nouveau. Avant même que les faits soient entièrement accomplis, il intervient. Pas une minute, il ne s’attarde à refaire une trame défaite, à rapiécer une situation déchirée : il taille pour recoudre.

Combien de chefs se fussent entêtés ! La lutte pied à pied est une ressource qui tente les soldats, ne fût-ce que par son caractère héroïque. Mais Joffre comprend qu’arrêter ses armées, même pour lutter, c’est risquer leur destruction : avant tout, échapper pour reprendre. Donc, il voit et, en même temps, il agit. Netteté et promptitude. Joffre se révèle à lui-même et au pays dans l’adversité. Sa figure apparaît telle qu’elle restera dans l’histoire : grave, forte et résolue. La France a trouvé un homme, un chef, un capitaine.


Pour les armées de l’Ouest, le premier ordre qui part, dès le 24, du grand quartier général, établit clairement que le général en chef est décidé désormais, malgré l’échec que ses armées de l’Ouest viennent de subir, à leur confier le sort de la France et à leur transférer désormais la manœuvre, c’est-à-dire l’offensive.

Jusqu’à cette date, il avait manœuvré par l’Est. Mais il se sent tranquille de ce côté : ses dispositions sont prises et, d’ailleurs, la bataille de la Trouée de Charmes va le rassurer tout à fait. Ce sont donc les armées de l’Ouest qui absorbent toute son attention : et, de ces armées disloquées, il fait son arme principale.

Ce parti étant pris, il ne songe qu’à les consolider pour tirer d’elles tout ce qu’elles peuvent rendre et leur demander un effort dont l’ennemi certainement les croit incapables. La magnifique opération intellectuelle est là : changer d’objectif en marche. Joffre a considéré, sans trouble, à la fois le présent dans sa réalité et l’avenir tel que sa volonté entend le créer. Dès le 24 août, alors que la bataille de Charleroi est à peine terminée et que la retraite commence dans les conditions les plus pénibles, Joffre dicte son plan nouveau : « La 5e armée a pour mission de reprendre l’offensive pendant que les autres armées contiendront l’ennemi. »

Directive générale qui oppose aussitôt la lumière et la confiance au trouble et au désarroi.

Une directive subsidiaire précise l’application : elle ordonne de maintenir la liaison entre toutes nos armées de l’Ouest ; et notamment entre la 5e armée et l’armée britannique qui ne doit, à aucun prix, être abandonnée à elle-même.

En un mot : ne pas être coupé, ne pas être tourné. Voici l’ordre daté du 24 août : « La 5e armée battra en retraite en prenant son point d’appui sur Maubeuge et en appuyant sa droite sur le massif boisé des Ardennes, en liaison avec la 4e armée qui replie sa gauche derrière la Meuse et avec l’armée anglaise dont la ligne de repli pourrait être en direction générale de Cambrai. »

Et cet ordre est transporté aussitôt sur le terrain : dès le 24 au soir, sous l’inspiration du haut commandement, le général de Langle de Cary ordonne au 9e corps de se tenir prêt à diriger la division marocaine sur Rimogne pour continuer, avec la 9e division de cavalerie, à assurer la liaison avec la droite de la 5e armée. La 4e division de cavalerie passe à la 5e armée pour assurer cette liaison. Et le 25, l’ordre général est donné : « La 4e armée s’établira demain sur la rive gauche de la Meuse, pour résister en restant liée à la gauche de la 5° armée. »

Ainsi, les forces alliées, 4e armée, 5e armée, armée britannique, etc., coopèrent en un tout fortement lié ; le mouvement général se fait, d’abord, dans une direction franchement Sud-Ouest, dont il est facile de comprendre les avantages : les armées en retraite s’appuient, toutes ensemble, sur des obstacles naturels, la Meuse et l’Oise ; elles protègent Paris ; elles maintiennent les contacts avec l’armée d’Amade et surtout, calant toutes nos forces de l’Ouest sur elles-mêmes, elles les ramènent vers leurs ressources et vers leurs renforts.

Ces premières décisions prises en vue des situations immédiates, le commandant en chef porte les yeux sur les événemens plus lointains et, en pleine défaite, il trace les grandes lignes de la reprise qui bientôt se transformera en victoire. C’est en ces heures d’émotion que furent rédigées, avec un calme et une précision incomparables, les deux instructions qui eurent pour effet d’arracher l’initiative à l’ennemi et qui changèrent ainsi la face de la guerre.

Par les faits eux-mêmes, l’attention du général Joffre est attirée sur les deux ordres d’idées qui sont les deux faces de l’art militaire : la tactique et la stratégie. Certainement les défaillances tactiques ont contribué à la perte des premières batailles. C’est donc là qu’il faut, d’abord, dans la mesure du possible, guérir le mal et prescrire le remède.

Dès le 24, la leçon, l’enseignement de cette nouvelle guerre est dégagé par le chef pour tout le monde, généraux et soldats. Le doigt est mis sur la plaie : infanterie, artillerie, cavalerie reçoivent, en quelques lignes, les directives nouvelles qui doivent désormais régler leur action commune :


NOTE POUR TOUTES LES ARMÉES

Au Grand Quartier Général, le 24 août 1914.

Il résulte des renseignemens recueillis par les combats livrés jusqu’à ce jour que les attaques ne sont pas exécutées par une combinaison intime de l’infanterie et de l’artillerie : toute opération d’ensemble comporte une série d’actions de détail visant à la conquête des points d’appui. (N’est-ce pas toute une philosophie tactique ? )

Chaque fois que l’on veut conquérir un point d’appui, il faut préparer l’attaque avec l’artillerie, retenir l’infanterie et ne la lancer à l’assaut qu’à une distance où on est certain de pouvoir atteindre l’objectif. (Il ne se fera plus désormais d’attaque sans préparation d’artillerie.)

Toutes les fois que l’on a voulu lancer l’infanterie à l’attaque de trop loin, avant que l’artillerie ait fait sentir son action, l’infanterie est tombée sous le feu des mitrailleuses et a subi des pertes qu’on aurait pu éviter. (Critique mesurée de la plus grave des erreurs qui ont amené les premiers échecs. C’est la « liaison des armes » et leur subordination au but qu’on se propose, non à des théories plus ou moins systématiques.)

Quand un point d’appui est conquis, il faut l’organiser immédiatement, se retrancher, y amener de l’artillerie pour empêcher tout retour offensif de l’ennemi. (Utilisation des retranchemens, emploi de l’artillerie pour l’organisation du terrain : la guerre des tranchées apparaît.)

L’infanterie semble ignorer la nécessité de s’organiser au combat POUR LA DUREE. (L’idée d’une tactique de longue haleine et même d’une campagne de dimée se substitue à la conception première de la guerre, la guerre de mouvement et d’offensive enthousiaste. Joffre apparaît tel qu’il est : c’est un génie de stabilité.)

Jetant, de suite, en ligne des imités nombreuses et denses, elle les expose immédiatement au feu de l’adversaire qui les décime, arrête ainsi, net, leur offensive et les laisse souvent à la merci d’une contre-attaque. (Voici, maintenant, la grave préoccupation de la contre-attaque. Or, la contre-attaque, ainsi que l’avenir le démontrera, c’est toute cette guerre.)

C’est au moyen d’une ligne de tirailleurs suffisamment espacés et entretenue continuellement (que de choses en deux mots ! ) que l’infanterie, soutenue par l’artillerie, doit mener le combat, le faisant ainsi durer jusqu’au moment où l’assaut peut être judicieusement donné. (Rappel de la plus belle qualité française, le jugement, la judiciaire.)

Les divisions de cavalerie allemande agissent toujours précédées de quelques bataillons transportés en automobile. Jusqu’ici, les gros de cavalerie ne se sont jamais laissé approcher par notre cavalerie. Ils progressent derrière leur infanterie et de là lancent les élémens de cavalerie (patrouilles et reconnaissances) qui viennent chercher appui auprès de leur infanterie aussitôt qu’ils sont attaqués. Notre cavalerie poursuit ces élémens et vient se heurter à des barrages solidement tenus. (Tableau tout à fait exact de la tactique inaugurée par la cavalerie allemande ; mais l’exposé est en même temps une leçon.) Il importe que nos divisions de cavalerie aient toujours des soutiens d’infanterie pour les appuyer et pour augmenter leurs qualités offensives.

Il faut aussi laisser aux chevaux le temps de manger et de dormir. Faute de quoi, la cavalerie est usée prématurément avant d’avoir été employée.

LE GENERAL COMMANDANT EN CHEF.

J. JOFFRE.

P. A. LE GÉNÉRAL, MAJOR GÉNÉRAL.

BELIN. On le voit, les erreurs sont reconnues, les fautes relevées et surtout les prescriptions les plus précises tracées d’une main ferme. Artillerie, cavalerie, infanterie sont immédiatement dirigées sur les voies de la nouvelle guerre. En trois jours, les perspectives futures, même encore éloignées, sont dégagées.

Il n’est pas un officier ou un homme ayant assisté aux journées ultérieures qui n’ait reconnu le profond changement qui se produit, notamment dans l’emploi de l’artillerie et sa liaison avec l’infanterie. Le canon de 75 prend, soudain, toute sa valeur. L’armée est, pour ainsi dire, remise en selle.


Cependant les troupes sont encore dans le moment le plus critique de leur retraite vers le territoire français. Que dis-je ? le territoire français est violé en Lorraine jusqu’à Lunéville et au-delà, dans la région des Ardennes jusqu’à la Meuse, dans le Nord jusque vers Le Cateau et Rocroi. Sans que l’ordre général soit compromis, c’est le désarroi qui accompagne inévitablement ces flux et reflux d’armées immenses reculant soudain par les routes où elles avançaient la veille ; sauf dans l’Est, où s’organise la première résistance pour la défense de la Trouée de Charmes, les choses, sur l’ensemble du front, restent confuses. Où va-t-on ? Que doit-on faire ?

De partout, on attend la parole qui apportera la lumière, donnera aux événemens un sens, la volonté qui créera un ordre nouveau, et, pour employer le terme technique, qui ressaisira L’INITIATIVE STRATEGIQUE.

Cette parole ne se fait pas attendre. Le 25 août 1914, à 22 heures, part du Grand Quartier Général, « l’Instruction générale n° 2, » adressée par le commandant en chef aux commandans d’armées, et qui va saisir et modeler cet état de choses presque désespéré pour lui donner à bref délai l’aspect et la figure de la victoire…

Un des généraux qui commanda certaines des journées les plus glorieuses de cette guerre a raconté ceci : il avait reçu l’ordre de se rendre rapidement d’un point à un autre du front pour exercer un nouveau commandement. Accompagné d’un seul officier, il gagne à toute vitesse le poste qui lui était assigné. Au lieu dit, il voit passer une troupe confuse de soldats de toutes armes, accablés de chaleur et de fatigue, marchant sans ordre et sans tenue sur les routes de la retraite. Or, il lit, sur les uniformes, les numéros des régimens dont il venait prendre le commandement. L’émotion lui serrait la gorge ; il se demandait et il demandait autour de lui comment il ramènerait ces troupes au combat. A ce moment précis, un ordre arrive ; ce sont les extraits de l’Instruction générale du 25 qui lui sont communiqués pour son instruction particulière. A peine a-t-il jeté les yeux sur le document officiel que la lumière et l’espoir renaissent en lui : il se met à la besogne et retrouve, parmi le désordre apparent, l’ordre réel qui subsistait et n’attendait que d’être rappelé à lui-même : « Nous reprîmes confiance, a-t-il dit, parce que nous nous sentîmes commandés. »


INSTRUCTION GENERALE DU 25 AOUT
DÉBUT DE LA MANŒUVRE DE LA MARNE

Pour aider à la lecture de cet important document, je crois devoir dire, d’abord, qu’il présente la conception et le plan d’une deuxième bataille générale devant avoir lieu non plus au-delà, mais en deçà de la frontière française, approximativement le 2 septembre. C’est l’application de la vigoureuse conception qui s’est fixée, dès la première heure, dans l’esprit du général en chef : « La 5e armée a pour mission de reprendre l’offensive pendant que les autres armées contiendront l’ennemi. »


LE COMMANDANT EN CHEF AUX COMMANDANS D’ARMÉE

Au Grand Quartier Général

le 25 août 1914, 22 heures,

La manœuvre offensive projetée n’ayant pu être exécutée les opérations ultérieures seront réglées de manière à reconstituer à notre gauche, par la jonction des 4e et 5e armées, de l’armée anglaise et de forces nouvelles prélevées dans la région de l’Est UNE MASSE CAPABLE DE REPRENDRE L’OFFENSIVE pendant que les autres armées contiendront, le temps nécessaire, les efforts de l’ennemi.

(Ce premier paragraphe expose toute la pensée de la nouvelle manœuvre. Le dessin est d’une pureté parfaite. L’opération offensive qui a échoué en Belgique est reprise, en arrière, avec une méthode plus forte et une ligne plus correcte. On trace sur le sol, qui, malheureusement, est maintenant le sol de la France, une figure en forme d’angle ouvert, s’appuyant d’une part sur la mer et d’autre part sur Verdun, le sommet de cet angle étant La Fère-Laon ; dans la région ainsi délimitée on laissera l’ennemi s’engager en direction de Paris, de façon à l’entourer et à l’enserrer à l’heure opportune par les deux côtés du dispositif. Mais c’est le côté gauche qui accomplira la manœuvre principale par une attaque de liane, prolongée au Nord par une tentative d’enveloppement. Supposez une première « bataille de la Marne », qui lutterait pour sauver le massif de Saint-Gobain au lieu de le laisser à l’ennemi.

La date et les conditions prochaines de la bataille résultent de ces mots : « par des forces nouvelles prélevées dans la région de l’Est. » Ils indiquent le travail d’équilibre qui s’accomplit dans la pensée du chef. Cet extraordinaire « roquage » qui — du moment où la Trouée de Charmes est barrée — fait passer les troupes de l’Est à l’Ouest en présence del’ennemi.va tromper celui-ci sur les emplacemens exacts de nos armées et causer chez lui une surprise inverse de celle qu’il nous a ménagée en Belgique.

Manœuvre à la fois extrêmement simple et extrêmement hardie. Elle consiste à porter le maximum de forces au point où l’on veut obtenir le maximum de résultats. Double avantage : déplacer l’axe de la bataille et, par conséquent, reprendre l’initiative ; surprendre l’ennemi en lui opposant des formations qu’il n’a pas prévues et sur lesquelles il sera mal renseigné. La manœuvre rappelle celle de Frédéric II à Lissa, mais dans les proportions de la guerre moderne. Il faut supposer une confiance vraiment inouïe dans la stratégie des voies ferrées pour poser un tel problème en pleine bataille et surtout pour le résoudre. Les trains vont devenir l’arme principale du grand chef sorti de l’arme du génie [2].

Le temps nécessaire pour exécuter cette manœuvre sans précédent dans l’histoire militaire est calculé exactement, et c’est pourquoi l’Instruction générale indique, comme nous allons le voir, l’éventualité du la bataille pour le 2 septembre.)

Dans son mouvement de repli, chacune des 3e, 4e, 5e armées tiendra compte des mouvemens des armées voisines avec lesquelles elle devra rester en liaison. Le mouvement sera couvert par des arrière-gardes laissées sur les coupures favorables du terrain, de façon à utiliser tous les obstacles pour arrêter par des contre-attaques, courtes et violentes, dont l’élément principal sera l’artillerie, la marche de l’ennemi ou tout au moins la retarder.

(L’idée maîtresse étant donnée dans le premier paragraphe, l’instruction trace les voies et moyens de l’exécution. D’abord, la retraite en elle-même. Quelle sera-t-elle ? Elle doit présenter à l’ennemi une cohésion suffisante, un front assez solide pour lui donner l’impression que ce n’est pas fini et qu’il a encore affaire à forte partie ; pour cela, des contre-attaques, mais jamais à fond et laissant toujours la possibilité de se décrocher, — « courtes et violentes, » — arrêteront la marche de l’ennemi ; car il faut donner au grand mouvement prévu le temps de s’accomplir. Mais ces contre-attaques, ces combats d’arrière-gardes sur des positions choisies, devront d’ores et déjà ménager le sang des troupes ; « leur élément principal sera l’artillerie. »)

Maintenant, les détails de l’exécution, armée par armée : le grand plan est si clair que la situation assignée aux armées suffit pour indiquer le rôle réservé à chacune d’elles. Un enfant comprendrait :

3° LIMITE DES ZONES D’ACTION ENTRE LES DIFFERENTES ARMÉES !

Armée W (armée britannique). — Au Nord-Ouest de la ligne : Le Catcau-Vermand et Nesle incluse.

4e et 5e armées. — Entre cette dernière ligne exclue à l’Ouest et la ligne Stenay-Grandpré-Suippes-Condé-sur-Marne à l’Est (incluse).

3e armée, y compris l’armée de Lorraine (c’est-à-dire l’armée que commandait le général Maunoury à Etain). — Entre la ligne Sassey-Fléville- Ville-sur-Tourbe- Viiry-le-François (incluse) à l’Ouest, et la ligne Vigneulles-Void-Gondrecourt (incluse) à l’Est.

(Reportez ces lignes sur la carte : elles indiquent la forme Dispositif des troupes

prévu par

L’INSTRUCTION GÉNÉRALE

du 25 Août 1914 chère au général Joffre : un front sensiblement en ligne droite de La Fère à Vouziers-Verdun ; et, en retour d’angle, sur l’Oise et l’Escaut, une force de manœuvre destinée à prendre l’ennemi de flanc.)

D’ailleurs, voici la manœuvre elle-même : elle éclaire, à son tour, les positions sur le terrain.

A l’extrême-gauche : entre Picquigny et la mer, un barrage sera terni sur la Somme par les divisions territoriales du Nord ayant comme réserve la 61e et la 62e divisions de réserve.

(Ces troupes surveillent l’ennemi : on ne leur demande pas autre chose. Il est de toute évidence qu’on les garde pour les circonstances ultérieures, puisqu’on met en arrière les deux élémens les plus robustes, la 61e et la 62e divisions de réserve. Nous allons voir pourquoi on les garde.)

Le corps de cavalerie sur l’Authie, prêt à suivre le mouvement en avant de l’extrême-gauche.

(Ceci, c’est la manœuvre proprement dite, en un mot, le mouvement. Le corps de cavalerie, comme c’est son rôle, y prendra part, mais seulement quand tout sera prêt ; et c’est pourquoi on le tient en réserve, je dirai presque : on le cache, sur l’Authie.)

En avant d’Amiens, entre Domart-en-Panthieu et Corbie ou, en arrière de la Somme, entre Picquigny et Villers-Bretonneux, UN NOUVEAU GROUPEMENT DE FORCES constitué par des élémens transportés en chemin de fer (7e corps, 4 divisions de réserve et peut-être un autre corps d’année actif), est groupé du 27 août au 2 septembre.

Ce groupement sera prêt à passer à l’offensive en direction générale Saint-Pol-Arras ou Arras-Bapaume.

(Nous tenons la clef de toute la combinaison. Voici donc pourquoi on masse des troupes dans l’attente et un peu loin de l’ennemi jusque derrière l’Authie ; voici donc la raison de cette attente de cinq jours, et de cet échelonnement de nos forces du Nord le long des routes par où descend l’armée allemande ; voici le pourquoi de ces contre-attaques « courtes et violentes » : l’objet de cet ensemble de mesures est d’attirer l’ennemi et de le faire glisser dans le piège. Car cette manœuvre n’est pas sans analogie avec celle de la Trouée de Charmes. Elle vient de la même inspiration classique : une bataille de front s’accompagnant d’une surprise de flanc. Et ce qui est le plus singulier, c’est que, précisément à cause de cette simplicité classique, les Allemands, pas plus à l’Ouest qu’à l’Est, ne comprendront et ne se méfieront.

Un « groupement nouveau » sera donc constitué, soit en avant d’Amiens, soit, plus au Sud, derrière la Somme, et ce groupement sera l’arme de manœuvre du général Joffre. Il aura pour mission précise de tomber sur le flanc de l’ennemi en marche pour amorcer la grande bataille qui devra être livrée dans cette région, toutes forces réunies.

Or, le groupement ainsi constitué est celui dont le général Maunoury prend le commandement : c’est LA 6e ARMEE. La manœuvre de flanc qui lui est prescrite dans le Nord est précisément celle qu’elle accomplira, un peu plus tard, sur l’Ourcq.

Remarquez la souplesse de la dernière indication : « l’offensive se fera soit sur la ligne Arras-Bapaume » (si l’ennemi s’est engagé plus au Sud) « soit sur la ligne Saint-Pol-Arras » (s’il a calé ses forces et s’est consolidé avant de reprendre la marche sur Paris). On ne pouvait croire qu’il serait assez fou pour se précipiter dans la nasse sans laisser le moindre répit à ses troupes : il était sage de prévoir l’éventualité d’une attaque plus au Nord si l’ennemi ne se trouvait pas encore engagé trop loin vers le Sud.

Tout le plan repose, comme on le voit, sur la constitution d’une nouvelle armée de l’Ouest.

Quels élémens composeront cette nouvelle armée ? D’ores et déjà, ils sont énumérés : c’est le 7e corps, à savoir celui qui jusqu’ici a opéré à Mulhouse : cette mesure amène forcément la dislocation de l’armée d’Alsace. D’ailleurs, le plan d’offensive par l’Alsace n’est plus applicable : pourquoi s’entêter à garder, dans cette région, de gros effectifs quand des troupes moins nombreuses suffisent ? Douloureux sacrifice, certes ! Mais les nécessités stratégiques priment tout. Joffre ne voit que le but qu’il s’est proposé pour le bien du pays.

Quatre divisions de réserve : deux d’entre elles viennent, avec le 7e corps, de Belfort et du front d’Alsace.

Les deux autres, nous les connaissons : ce sont celles qui viennent de l’armée de Lorraine, commandée jusqu’au 25 août par le général Maunoury, la 55e et la 56e divisions de réserve : celles-là il faut les arracher à leur beau succès d’Etain, dans la Woëvre. Autre sacrifice ! L’armée de Lorraine, ayant mis en fuite l’aile gauche de l’armée du Kronprinz dans les journées du 24 et du 25 août, ne demandait qu’à continuer… Mais, dans la nuit du 25 au 26, le général Maunoury reçoit l’ordre de rompre le combat et de se rendre, toutes affaires cessantes, avec son état-major à Montdidier ; il est nommé au commandement de la nouvelle armée en formation sur la Somme et qui s’appellera la 6e armée [3] !

Un autre corps actif est désigné également. Il arrivera pour la bataille de l’Ourcq : c’est le 4e corps (général Boëlle).

A peine besoin d’insister : le dessin de la bataille de la Marne est fixé dès lors : le chef et les troupes se rendent sur le terrain.)

Les quatre paragraphes qui suivent sont liés : ils déterminent le rôle des armées qui ont été engagées sur la Sambre et qui, tout en battant en retraite, doivent tenir tête à l’ennemi et se préparer à recevoir la nouvelle armée pour reprendre avec elle l’offensive :

L’armée W (britannique) en arrière de la Somme, de Bray-sur-Somme à Ham, prête à se porter soit vers le Nord sur Bertincourt, soit vers l’Est sur Le Catelet.

(L’armée britannique sera, comme on le voit, appuyée et encadrée par les 5e et 6e armées. C’est la position qu’elle gardera jusqu’au 5 septembre, époque à laquelle elle se sentira assez reconstituée pour rentrer en ligne.)

La 5e armée aura le gros de ses forces dans la région Vermand-Saint-Quentin-Moy (front offensif) POUR DEBOUCHER EN DIRECTION GENERALE DE BOUAIN ; sa droite tenant la ligne La Fère-Laon-Craonne-Saint-Erme.

(Ce paragraphe précise le lieu de la future bataille de front qui sera complétée par la manœuvre de flanc prescrite ci-dessus ; l’objectif général est Bohain. Elle s’adosse sur une position géographique de la plus haute importance, à savoir : le massif de Laon-Saint-Gobain.

La 5e armée, à peine entamée par la bataille de Charleroi, aura la mission, en s’appuyant sur ce massif, de mener l’offensive droit au Nord, tandis que le « nouveau groupement » rabattra les forces allemandes en marchant dans la direction de l’Est ou du Nord-Est avec objectif général soit Saint-Pol-Arras, soit Arras-Bapaume. Le terrain ainsi choisi présenterait un double avantage : défendre une position qui apparaîtra de plus en plus, dans la suite, comme la clef de la guerre et, en empêchant l’ennemi d’y pénétrer, protéger Paris. Car le massif de Saint-Gobain est, comme toute notre histoire le prouve, le boulevard de la capitale.)

Le reste de la bataille se développera, pour ainsi dire, autour de ce gond.

4e armée : en arrière de l’Aisne, sur le front Guignicourt-Vonziers ou, en cas d’impossibilité, sur le front Berry-au-Bac-Reims-Montagne-de-Reims, en se réservant toujours les moyens de prendre l’offensive face au Nord.

10° 3e armée : appuyant sa droite à la place de Verdun et sa gauche au défilé de Grandpré ou à Varennes-Sainte-Menehould.

(Ainsi se trouve établi, dans ses lignes définitives, le dispositif en angle ouvert, qui, — à proximité encore de la frontière Nord-Ouest, mais avec la ressource d’un recul nouveau en cas de nécessité absolue, — doit rendre toute son élasticité offensive à l’armée française.

Depuis de longues années, les études du grand état-major ont porté sur cette région de l’Aisne-Goucy-Saint-Gobain. Il n’est pas un des recoins de cette « petite Suisse » qui n’ait été reconnu et fouillé. Chaque année, les chefs qualifiés répétaient, jusqu’à la satiété, la bataille de Craonne ou la bataille de Laon de l’empereur Napoléon, ou bien les batailles qui, pendant l’invasion de 1814, avaient défendu le sol national, soit sur la ligne de l’Aisne, soit sur la ligne de la Marne, soit même sur la ligne de la Seine. L’heure est venue d’appliquer ces leçons.

Deux manœuvres sont laissées à l’initiative des commandemens particuliers, selon l’enchaînement des circonstances : ou la ligne frontale se relèvera jusqu’à Guignicourt-Vouziers-Stenay s’appuyant en arrière sur Verdun, ou bien, l’ennemi ayant pénétré plus avant, elle s’appuiera sur Reims-Montagne-de-Reims-Sainte-Menehould : on voit comme la bataille oscille déjà, dans la pensée du chef, entre l’Aisne et la Marne. Cependant, le 25 août, le commandement français n’a pas encore admis comme inéluctable la seconde hypothèse ; il n’a pas encore « réalisé, » dans son esprit, une si cruelle nécessité.)

11° Toutes les positions indiquées devront être organisées avec le plus grand soin de manière à pouvoir offrir le maximum de résistance à l’ennemi. ON PARTIRA DE CETTE SITUATION POUR LE MOUVEMENT OFFENSIF.

(L’offensive, telle est donc la pensée suprême. Le haut commandement le répète avec force avant de conclure.

Une organisation solide des positions d’arrêt est nécessaire pour caler l’armée tandis qu’elle prépare son élan. C’est le ressort qui se ramasse avant de se détendre.

Ce paragraphe résume et confirme l’ensemble de cette belle conception militaire conçue et élaborée en quelques heures, dans l’émotion des instans les plus terribles qu’ait jamais subis peut-être un chef d’armée.)

Cependant, les autres armées, les armées de l’Est, ont aussi un rôle à jouer dans cette vigoureuse reprise. Ce rôle est déterminé en ces termes dans la dépêche initiale du 24 : «… tandis que les autres armées contiendront l’ennemi ; » il prend la forme d’un ordre militaire dans les trois paragraphes qui terminent l’Instruction générale :

12° Les 1re et 2e armées continueront à maintenir les forces ennemies qui leur sont opposées. En cas de repli forcé, elles auront comme zone d’action :

2e armée : Entre la route Frouard-Toul-Vaucouleurs (inclus) et la route Bayon-Charmes-Mirecourt-Vittel-Clefmont (inclus).

1re armée : Au sud de la route Chatel-Dompaire-Lamarche-Montigny-le-Roi (inclus).

LE GENERAL COMMANDANT EN CHEF,

Signé : JOFFRE.

Pour ampliation,

LE MAJOR GENERAL,

Signé : BELIN.


(Ces derniers paragraphes comportent un retour vers les armées de l’Est.

Le 25 à vingt-deux heures, on n’est pas encore assuré du succès au seuil de la Trouée de Charmes. Quoi qu’il arrive de ce côté, on prévoit tout, même la défaite, on accepte tout, même le recul, pourvu qu’on tienne. Ce recul, s’il doit se produire, on le détermine dans ses lignes générales, de telle sorte que toutes les armées de la France se rassemblent et fassent bloc, les armées de l’Est venant caler les armées de l’Ouest pour s’établir, en dernière extrémité, l’une, la 2e armée, sur la haute Meuse au sud de Vaucouleurs, l’autre, la 1re armée, venant s’adosser contre le plateau de Langres.

Mais, maintenant, de toutes façons, c’est à l’Ouest que la partie se joue. La bataille qu’il faut gagner pour le salut de la France, c’est celle que prépare l’Instruction générale du 25 août. Elle résultera de la manœuvre qui dispose nos armées en une figure articulée et qui surprendra l’ennemi à la fois par une offensive de front et par une action imprévue des lignes extérieures.)


L’ensemble des mesures et des décisions édictées dans la « Note aux armées » du 24 août et « l’Instruction générale » du 25, l’une d’ordre tactique et l’autre d’ordre stratégique, fait un tout qui se tient solidement.

L’interprétation que nous avons essayé d’en donner en les appliquant simplement a la réalité, suffit pour indiquer leurs caractères : décision, fermeté, lumière, bon sens ! Ces deux ordres sont marqués au sceau des qualités françaises ; la méthode est purement cartésienne. Une trame forte et robuste, une forme élégante et claire, la belle ordonnance qui préside à la construction et au moindre détail, cette pensée qui éclaire les points les plus mystérieux de la situation présente et qui illumine les perspectives de l’avenir, cette puissance d’intuition qui pénètre et qui crée, je ne sais quelle modération et quelle modestie au moment où il s’agit d’ébranler des masses aussi formidables, tout contribue à élever ces deux pièces, et la secondé surtout, au niveau des plus beaux morceaux de l’art. Si le génie militaire est, comme on l’a dit, l’expression suprême de la civilisation d’un peuple, rien ne prouve mieux la pénétration, la rectitude et l’autorité du génie français.

Résumons en deux mots leur sens profond : la bataille de Charleroi étant perdue et la retraite ayant commencé, cette retraite se transforme, par la volonté du chef, en une manœuvre qui s’achemine vers la bataille de la Marne.
VII. — LA BATAILLE DE CHARLEROI DANS SES RAPPORTS AVEC LA BATAILLE DES FRONTIÈRES.

Nous ne devons pas achever cet exposé succinct, sans essayer d’indiquer dans quelles conditions les combats de la Sambre se rattachent à la première phase de la Bataille des Frontières.

Selon le plan français, cette première phase avait pour objet une offensive générale et combinée de toutes nos armées pour pénétrer, le plus tôt possible, en territoire allemand. L’opération principale, qui débouchait par l’Alsace et la Lorraine, la droite au Rhin, devait être secondée par une manœuvre d’appui à travers les Ardennes. En cas de succès, on s’assurait, dès l’abord, le gage des provinces annexées ; on entravait le mouvement des armées allemandes par la Belgique en menaçant leurs derrières ; de toutes façons, on protégeait Nancy et on s’opposait à la menace d’enveloppement ennemi par la Trouée de Charmes.

En tant qu’offensive, cette conception a échoué ; en tant que défensive, elle a réussi.

Toute l’histoire militaire le prouve, la Lorraine est un mauvais terrain pour une attaque se portant de France en Allemagne. Si le commandement français débouchait par là, c’est qu’il ne pouvait pas faire autrement : résolu qu’il était à ne pas violer la neutralité belge, il n’avait pas d’autre porte d’entrée sur le territoire ennemi.

Les Allemands, grâce à leur préparation formidable, nous repoussèrent à Morhange et à Sarrebourg. Mais ils furent arrêtés, à leur tour, à la Trouée de Charmes, sur la Mortagne et au Grand Couronné. Le résultat stratégique, dans l’Est, fut en quelque sorte « partie nulle ; » ce front se stabilisa promptement.

Quelle est, d’autre part, la conception allemande, en considérant l’ensemble du front occidental ? Ouvrir, sur nos frontières, une tenaille immense comportant : 1° une branche gauche menaçant Nancy et la Trouée de Charmes ; 2° une branche droite plus puissante et de plus longue portée, traversant la Belgique pour atteindre la mer et se rabattre sur la Manie et la Seine ; 3° une articulation, formée par les armées du Centre et dus Ardennes, ayant pour mission d’assener le coup décisif en débouchant sur Verdun. On sait toute l’importance qui, dans ce plan, est attribuée à la branche de la tenaille qui opère en Belgique. Mais il faut reconnaître que, si elle est la partie la plus solide, c’est elle qui court les plus grands risques. Un succès des armées françaises dans les Ardennes et dans l’Est la scinderait par la base.

Or, voici ce qui se passe entre le 20 et le 25 août. Les armées allemandes de l’Est, victorieuses en Lorraine, sont arrêtées devant la Trouée de Charmes ; les armées allemandes refoulent dans les Ardennes les armées françaises, mais sont dans la nécessité de livrer une seconde bataille sur la Meuse ; les armées allemandes sont victorieuses dans la région de la Sambre, mais elles ne peuvent pas mener à bien le grand mouvement tournant : malgré la puissance de la droite allemande, elle n’a su ni détruire ni couper, ni envelopper les armées qui lui sont opposées. Son incontestable victoire n’est pas décisive.


Dans ces conditions, et étant donnée la situation de l’armée française et de l’armée allemande, quelles résolutions avaient-elles à prendre l’une et l’autre ?

L’armée française luttait désormais pour la défense du territoire. Mais Joffre, en raison du besoin d’équilibre qui était dans sa nature, prenait aussitôt le parti de transporter ses forces de l’Est, dont il n’avait plus le même besoin en Lorraine, pour les opposer aux forces allemandes le menaçant à l’Ouest. Puisque la première épreuve ne répondait pas à ses espérances, il modifiait son plan comme il modifiait sa tactique et, avec une souplesse remarquable, il tirait immédiatement de la guerre la leçon qu’elle venait de lui donner si rudement.

Les Allemands devaient-ils agir de même, avaient-ils à persévérer dans la tactique des attaques brusquées et dans la stratégie de la tenaille ? Ils avaient réussi : avaient-ils suffisamment réussi ?

Nous emprunterons la réponse à un document allemand du plus haut intérêt et que nous avons déjà cité : c’est un voyage d’état-major allemand remontant à 1906, mais corrigé et mis au point en 1911 par de Moltke le jeune, et consacré à l’étude d’une guerre contre la France, comportant à la fois une manœuvre de gauche par la Lorraine et une manœuvre de droite par la Belgique : les conditions offrent donc une très grande analogie avec celles qui se sont produites en août 1914. Or, l’opinion émise par le rédacteur de ce Kriegspiel (sans doute Moltke lui-même) est la suivante : en raison de la difficulté du terrain, les batailles livrées sur la frontière lorraine aboutiront probablement à une sorte de partie nulle. S’il en est ainsi, le critique du Kriegspiel exprime l’avis formel que le commandement allemand ne doit pas hésiter à renoncer immédiatement à son offensive par la Belgique, pour ramener ses forces en Lorraine et briser, à tout prix, la résistance française dans cette région. Voici le texte : « Le résultat des opérations dans l’Est n’étant pas décisif, et l’anéantissement de forces ennemies importantes n’étant obtenu d’aucun côté, la possibilité d’y arriver existe pour les Allemands, d’une seule façon : une fois l’offensive française au Sud-Est de Metz reconnue, — ce qui se produit assez tôt, — il serait très facile d’attaquer cette armée principale en enveloppant son aile gauche et de la battre complètement. Mais, pour cela, il faut renoncer à la conversion excentrique par la Belgique et concentrer toutes les forces dans la direction du Sud-Ouest (c’est-à-dire de la Lorraine, Sud-Ouest pour l’Allemagne). Il est vrai qu’il est difficile de se débarrasser d’une idée, une fois qu’elle est adoptée, et de jeter par-dessus bord tout un plan d’opérations quand on voit que les prévisions sur lesquelles il était conçu ne se réalisent pas… » Donc, Moltke conseille de renoncer au mouvement tournant par la Belgique, si la manœuvre de la tenaille par l’Est ne réussit pas du premier coup.

La raison de cet avis saute aux yeux. Notre force de l’Est, si elle n’est pas écrasée, est une menace constante pour les communications allemandes. Verdun est, comme nous l’avons dit, une dent enfoncée dans les chairs d’une invasion allemande en Belgique et en France. Un jour ou l’autre, pour réussir, il faudrait arracher cette dent : le plus tôt est le meilleur. Les Allemands se décideront à y revenir un jour, mais ce sera trop tard.

Tel était le sage conseil que de Moltke se donnait à lui-même, comme critique d’un thème de manœuvre. Mais, dans la réalité et quand il fut au fait et au prendre, il ne sut ou ne put le suivre. S’il ne le fit pas, s’il ne renonça pas immédiatement à « la conversion excentrique par la Belgique, » ce n’est pas seulement « parce qu’il est difficile de jeter par-dessus bord tout un plan d’opérations en cours d’exécution, » c’est aussi et c’est surtout parce que les choses étaient engagées de telle sorte que les armées allemandes, lancées à la poursuite des armées alliées, ne pouvaient plus « se décrocher. »


Ceci nous ramène à la manœuvre française préparant la bataille de Charleroi et à la manœuvre en retraite qui suit la bataille de Charleroi. On voit, maintenant, comment elles s’agencent et se combinent dans le grand drame militaire de la Bataille des Frontières.

Au début, Joffre, soucieux de maintenir intacte sa force de l’Est, autant pour seconder sa propre manœuvre en Alsace et en Lorraine que pour protéger le territoire national, attend jusqu’au 15 août pour apprendre, par les faits, de quel côté débouchera la principale offensive allemande. Dès le 15, l’affaire de Dinant le met en éveil et, quoique le mouvement allemand ait attendu le 19 pour se produire, il renforce son aile gauche et la porte résolument sur la Sambre. Le grand mouvement s’étant produit le 19, il jette ses armées du centre et ses armées de l’Est sur le flanc de l’adversaire. Par suite du retard de certains de ses élémens, sa manœuvre est un peu courte. D’ailleurs, elle se heurte à la prodigieuse préparation allemande. L’ennemi saisit l’initiative et gagne la victoire dans la région de la Sambre.

Cependant, les armées allemandes, happées en pleine marche, sont arrêtées ; elles n’atteignent pas la mer ; elles ne réussissent pas l’enveloppement ; elles sont entraînées dans le couloir où le commandement français les surveille et les escorte jusqu’au jour où il les écrasera par l’intervention des lignes extérieures.

En plus, l’effort de nos armées dans l’Est n’a pas été inutile : la bataille de la Trouée de Charmes a arrêté l’autre branche de la tenaille. Enfin, dans les Ardennes, les deux armées du kronprinz et du duc de Wurtemberg, d’abord victorieuses, seront obligées de livrer, les 27 et 28 août, la bataille de la Meuse qui leur enlèvera le principal bénéfice de leur premier succès. Partout les forces allemandes sont contenues et, malgré les apparences, la victoire reste en suspens.

Du côté allemand, trois grandes batailles gagnées ont donné l’illusion d’une réussite complète. Les conceptions de Schlieffen-triomphent. Cependant un frottement très sensible altère déjà le jeu du puissant mécanisme : le mouvement par l’aile gauche est manque, le centre n’a pas donné tout ce qu’on attendait de lui et, tandis que la branche droite de la tenaille s’avance pour l’encerclement, elle s’agite dans le vide, puisque la branche gauche s’est arrêtée, impuissante, aux approchés de la Trouée de Charmes.

Ainsi se réalisent, même dans la victoire, les prévisions de Moltke lui-même et, ajoutons, celles de la plupart des écrivains militaires qui avaient étudié les conséquences probables des nouvelles méthodes allemandes.

L’heure n’est pas venue d’aborder cette étude à la lumière des faits. Cependant, pour que mon jugement ne paraisse pas aventuré, je crois devoir rappeler qu’il n’est pas isolé et que la plupart des écrivains militaires compétens avaient prévu ce qui s’est produit en 1914.

Le général Lanrezac, au cours de l’article Stratégie du Dictionnaire militaire, envisage les conséquences d’une large manœuvre d’enveloppement conçue d’après les idées ayant cours en Allemagne. Il dit :


La manœuvre stratégique qui mettra en œuvre, de part et d’autre, plusieurs centaines de mille hommes aura-t-elle pour fin une bataille gigantesque à laquelle participeront la grande majorité des troupes actives des deux adversaires, ou bien les forces opposées, en raison même de leur grandeur, se fractionneront-elles en groupes stratégiques distincts ? En un mot, la décision sera-t-elle obtenue par une bataille unique, gigantesque, livrée sous l’impulsion immédiate du commandant en chef, ou, au contraire, sera-t-elle la résultante d’une série de batailles partielles livrées par des groupes d’opérations reliés stratégiquement mais non tactiquement ? (C’est évidemment vers le premier système qu’à la suite de Schlieffen s’était engagé l’état-major allemand.)

En fait, continue l’écrivain militaire, l’assaillant sera toujours entraîné à étendre beaucoup son front. par le désir d’envelopper une des ailes du défenseur ; il s’efforcera de réaliser l’enveloppement stratégique qui promet une victoire plus fructueuse, attendu qu’on domine, même avant la bataille, une partie des routes de retraite de l’adversaire et qu’on prépare, en outre, l’enveloppement tactique. L’assaillant s’étendant pour envelopper, le défenseur fera de même pour échapper à l’enveloppement et contraindra, par suite, l’assaillant à s’étendre davantage encore. Mais, à prendre ainsi un front très étendu, l’assaillant s’expose à voir ses dispositions ruinées de fond en comble, bouleversées par une contre-attaque adverse énergique


Le colonel Repington, qui suit les manœuvres allemandes de 1911, y reconnaît, immédiatement, l’application des idées de Schlieffen et il en fait la critique dans un passage d’une grande objectivité :


Il faut bien avouer que le maréchal von der Goltz (qui commandait) nous stupéfia en étendant aussi démesurément qu’il le fit le front de son armée. On s’étonnait déjà de voir sa division de couverture dispersée sur une ligne de 35 à 45 kilomètres ; mais on fut plus surpris encore lorsque l’armée bleue, composée de deux corps d’armée et d’une division de cavalerie, accepta la bataille sur un front de 40 kilomètres et essaya d’envelopper à la fois les deux ailes d’un ennemi presque d’égale force. Heureusement pour von der Goltz, il ne se trouvait pas de Napoléon en face de lui… Sur la frontière française, longue de 250 kilomètres seulement, on ne pourrait déployer que six corps d’armée. On revient alors à ce dilemme : ou la tactique (Repington prend ce mot dans son sens le plus large) employée aux manœuvres ne sera pas appliquée dans une guerre contre la France, ou le front de déploiement des années allemandes empiétera sur le territoire des neutres.


On voit que les idées de Schlieffen étaient du domaine courant avant la guerre par suite de l’application qu’en faisait, d’ores et déjà, dans les manœuvres, le commandement allemand.

Mais il devient également évident que l’on connaissait aussi le défaut de la cuirasse et que les esprits avertis avaient prévu la parade.

Le capitaine Sorb écrit :


Les régions d’attaque les plus probables sont, pour les Allemands, celle qui s’étend au nord de Verdun et celle qui, simultanément, se développe entre Toul et Épinal. Au nord de Verdun, ils tenteront un mouvement enveloppant auquel ils n’ont renoncé en aucune manière ; entre Toul et Épinal, ils prépareront une attaque destinée à rompre notre front.

L’attaque d’aile sera, comme par le passé, montée d’avance. Même, on en augmentera l’envergure de manière à agir vite en escomptant certains facteurs moraux… Comme la place de Verdun augmente, dans des proportions considérables, la capacité de résistance de l’aile gauche française, en lui procurant un point d’appui de premier ordre, on tournera cet obstacle en faisant passer au Nord (c’est-à-dire par la Belgique) et tout à fait en dehors du rayon d’action du camp retranché, la masse de manœuvre précédée d’une force importante de cavaliers.

Si l’opération réussit, la victoire complète et la désorganisation de l’ennemi en seront les conséquences… Et si les deux attaques réussissent simultanément, on obtiendra un véritable encerclement de l’adversaire qui subira, de ce fait, un désastre total…

Mais il faut penser tout de suite à la défectuosité du système ; on va courir deux lièvres à la fois ; on va étendre le front ; on a, en quelque sorte, deux idées préconçues au lieu d’une seule. La théorie de Bernhardi (c’est-à-dire du mouvement tournant par une seule aile) semble plus nette, moins dangereuse dans sa brutale simplicité…


Voilà des jugemens clairs et marqués au coin du bon sens. Confirmés par l’appréciation de de Moltke lui-même, ils jugent préventivement la conception géniale dont la révélation avait poussé l’empereur Guillaume à déclarer la guerre et à commencer par l’attentat contre la Belgique. Ces critiques ont prévu les faits ; les faits s’y sont exactement conformés. Les conceptions de Schlieffen, par leur immense envergure, ont permis à l’adversaire de s’échapper et aboutiront fatalement à une « contre-attaque » qui sera la bataille de la Marne.

Joffre la décide et la prépare dès le 25 août.

La première partie de la Bataille des Frontières, si elle a ruiné son plan offensif, lui a révélé celui de l’ennemi. Il ne s’entête pas à raccommoder son propre système ; il prend ses dispositions pour tirer parti des défectuosités de l’autre. L’ennemi avait tous les avantages : préparation, armement, initiative, surprise. Joffre les lui arrache par ses nouvelles instructions tactiques et stratégiques, dictées en pleine bataille. Schlieffen avait dit : « Une manœuvre d’enveloppement et d’écrasement est nécessaire pour en finir d’un seul coup et afin d’éviter la guerre d’épuisement. » Bernhardi avait dit : « Les armées modernes trouveront leur tombeau dans les tranchées. » Or, Joffre a échappé à la destruction soudaine ; et, après avoir battu les armées allemandes, il les jettera dans les tranchées. En un mot, il prend l’avantage sur l’ennemi par une sage exploitation des fautes de celui-ci. Une fois sur le terrain, l’intelligence française, le caractère français, montrent ce qu’ils sont. Deux méthodes sont en présence. Le commandement allemand se complaît dans les magnifiques hypothèses ; le commandement français s’attache aux réalités. Le commandement allemand prétend briser toutes les résistances, même celles de la nature, de la morale, de la raison ; le commandement français prend son point d’appui sur la droiture, le bon sens, l’expérience. Le commandement allemand voit grand ; le commandement français voit juste.

Ainsi s’opposent, dès les premiers engagemens de la grande guerre, dès le premier acte de la Bataille des Frontières, deux natures d’esprit, deux tempéramens, deux races. Chez l’Allemand, l’imagination énorme, emphatique et dépouillée de scrupules ; chez le Français, la pondération mesurée et réglée, se surveillant et se corrigeant elle-même. Deux hommes représentent les deux types : l’empereur Guillaume et le général Joffre.

Que Guillaume se réjouisse ! La bataille de Charleroi lui livre la Belgique et lui ouvre les portes de la France. Mais qu’il prenne garde ! elle lui assure l’inimitié implacable de l’Angleterre et ameutera contre lui la haine et le mépris de l’univers. La Bataille de Charleroi recueille les fruits d’une longue préparation et d’une atroce perfidie ; cette fortune est assurée aux armes allemandes dès le 25 août. Mais elles trouvent, dans cette même journée, leur borne ; car, dès le 25 août, Joffre a dicté la double et admirable instruction qui prépare le « rétablissement » des armées françaises et le retour de la fortune dans le camp où l’honneur et la sagesse se sont réfugiés.

Ainsi se dégage, dès la première heure, la philosophie de la guerre, la philosophie de toutes les guerres et de toutes les actions humaines. La force matérielle n’obtient que des succès éphémères ; ils s’épuisent comme elle. Seules les forces morales ont l’âme et le souffle : elles ont l’haleine longue et la vie dure. L’Allemagne est victorieuse, — mais sa défaite prochaine est incluse dans sa victoire : tel est le résultat et telle est la leçon de la « Bataille de Charleroi. »


G. HANOTAUX.

  1. Voyez la Revue du 15 août 1917.
  2. Il serait injuste de ne pas mentionner ici les services rendus, notamment dans toutes les questions d’organisation et de chemins de fer, par le général Belin, major général. Ces services sont reconnus par la citation suivante : « Comme major général, a fait preuve des plus remarquables qualités d’intelligence et de caractère et a été pour le Commandant en Chef le plus précieux collaborateur dans la préparation des opérations couronnées par les victoires de la Marne et de l’Yser. »
  3. Voir Histoire illustrée de la Guerre de 1914, t., V, p. 204.