P. F. Fauche et compagnie (Tome IIIp. 164-169).
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LETTRE XCIX.

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La Cesse de Loewenstein la mère
à
Melle Émilie de Wergentheim.


Je suis en peine, Mademoiselle, de la santé de votre amie. Sans qu’il y paraisse aucun dérangement sensible à d’autres yeux, peut-être, qu’à ceux d’une mère ; je vois dans son visage l’altération d’une mauvaise nuit, le nuage de la plus légère contradiction, enfin je suis réellement plutôt instruite qu’elle-même du plus petit changement qu’elle éprouve. Depuis que vous l’avez vue elle semble livrée à une profonde mélancolie que votre présence avait paru suspendre, et qu’elle cherche, à ce qu’il semble, à vaincre. On voit que ses nerfs sont en souffrance ; le bruit d’une porte la fait tressailiir, et elle est souvent prête à pleurer. J’ai tâché plusieurs fois de l’engager à s’occuper de sa santé ; mais elle me répond qu’elle ne sent rien. Je lui ai demandé, si elle avait quelque chagrin, et elle me dit que non, et a peine en le disant à retenir ses larmes. Son mari vieillit et devient d’une humeur fâcheuse et contrariante, il est peut-être en partie cause de son chagrin. Hélas ! ce n’est point le mari qui convenait à ma Victorine, et j’ai appelé la raison à mon secours pour me déterminer à faire ce mariage : vingt-huit ans de plus c’est une furieuse disproportion… Le ciel jusqu’ici ne répond pas aux vœux de la famille, qui a tout sacrifié au désir de se perpétuer. Quand je vois un jeune homme qui a du mérite, et dont l’âge se rapporte à celui de ma fille, je ne puis m’empêcher de faire un triste retour sur le passé, et de songer que ma fille jouirait d’un sort plus heureux. La nature a ses lois et ses convenances, que l’on ne contrarie jamais impunément. Le marquis de St. Alban m’a donné occasion de faire bien souvent ces réflexions, et même pour mon propre intérêt ; j’aurais dans un jeune homme comme lui un fils tout à la fois, avec un gendre. Je ne me flatte pas au reste d’avoir pu trouver un homme de ce mérite, ils sont rares dans tous les pays ; mais j’en ai connu qui à son âge avaient une partie de ses qualités estimables. Ma fille a un cœur fait pour éprouver tous les sentimens que la nature inspire, croyez-vous qu’il ne sente pas le besoin d’un tendre attachement ? J’ai été pendant quinze années uniquement occupée de mon mari qui est plus sensible qu’il ne le paraît, et ce sentiment répandait sur ma vie un charme inexprimable ; il embellissait mon habitation telle qu’elle fût ; j’étais sûre de me trouver heureuse en rentrant chez moi. Monsieur de Loewenstein avait les mêmes goûts que moi ; il aimait la danse, les spectacles, c’était toujours ensemble que nous goûtions ces plaisirs. Pour moi, je crois Mademoiselle, que la vie pour être heureuse doit être, suivant les âges, remplie des sentimens dont la nature a déposé le germe dans nos cœurs. L’amitié dans le mien a succédé à une affection plus vive, et tout ce que mon cœur pouvait éprouver de passionné, l’amour maternel l’a absorbé. Vous éprouverez, Mademoiselle, cette succession naturelle de sentimens, parce que vous êtes destinée à un homme de votre âge, que vous aimez ; bientôt l’heure de bonheur sonnera pour vous. Il n’en a pas été ainsi pour ma pauvre Victorine ; la vanité a décidé de son sort ; je crains que ce ne soit la cause des nuages qui obscurcissent la sérénité de son ame ; sur-tout si l’humeur de son mari s’aigrissant encore, comme j’ai lieu de le craindre, lui fait éprouver dans l’intimité de leur commerce, des contraintes, et fait naître d’injustes querelles. Les hommes ne voient pas arriver la vieillesse avec moins de chagrin que les femmes, et les agrémens qu’un homme avancé en âge voit se développer dans une jeune femme qui lui appartient, lui font faire un triste retour sur lui-même ; le même objet semble à la fois pour lui, un objet d’envie et de jalousie. Parlez de grâce à ma fille, Mademoiselle, votre tendre amitié vous donne le droit de l’interroger, de lui tout dire, et de tout exiger d’elle. Je sais que vous n’avez rien de caché l’une pour l’autre, et je vous demande cependant, de ne pas lui parler de mes inquiétudes, du moins dans ce moment ; promettez-le moi, et je suis bien sûre que vous tiendrez parole. Adieu, Mademoiselle, j’embrasse tendrement notre Émilie.

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