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I

LE SAUVETAGE À TERRE

Ces quatre exercices que nous avons classés sous cette rubrique, il en est trois qui figurent habituellement dans les concours sportifs : la course, le saut et le lancer. Le caractère dont les revêt, en ce cas, le fait de la concurrence à soutenir et à vaincre en modifie considérablement le rôle et la physionomie.

Même dans les épreuves appelées courses de fond, le coureur tend à aller le plus vite possible et il apporte des soins spéciaux à organiser son départ et à préparer son emballage final. De son côté, le sauteur aspire à dépasser la hauteur ou la longueur acquise par ses émules ; il veille en même temps à ne point manquer aux règlements de convention qui lui sont imposés. Tous deux opèrent, d’ailleurs, sur un terrain préparé et aplani à leur intention. Le lanceur a des préoccupations analogues ; il craint d’empiéter sur les limites artificielles assignées à son élan et c’est le maximum de distance qu’il s’efforce d’établir.

Ces conditions ne se retrouvent pas dans la vie réelle et, par conséquent, la gymnastique utilitaire n’a point à en tenir compte.

La course.

La course que nous considérons ici n’est que l’allure pressée, « le trot » de l’animal humain. Cette simple définition en dit l’importance. Que vaut un animal qui ne peut pas se mettre au trot ? Telle est pourtant l’incapacité habituelle à laquelle nous sommes parvenus. Elle est désormais si générale que, volontiers, les gens se demandent, quand passe un coureur, si l’homme est vraiment fait pour courir et si cette allure exceptionnelle n’est pas du domaine des acrobates ou des athlètes de profession.

Les anciens, eux, considéraient le corps humain comme parfaitement apte à la course ; nous savons qu’ils mettaient cette opinion en pratique et ne s’en trouvaient pas mal. Elle est partagée de nos jours par quiconque a observé la structure, non point de quelque grand champion de la piste mais des coureurs ordinaires hindous, nubiens ou japonais, lesquels, sans renouveler les hauts faits cités par Pline, arrivent à s’en approcher. Un tel examen établit, comme l’a dit le Dr Rouhet « avec quelle perfection nos organes de locomotion sont construits au double point de vue de la disposition et de la solidité ».

Il n’en est pas moins vrai qu’aujourd’hui, par la longue accoutumance à n’aller qu’au pas, les civilisés ont beaucoup perdu de leurs moyens à cet égard. L’instinct pourtant subsiste qui, en présence d’un péril à signaler, d’un malheur à éviter, d’un secours urgent à procurer, nous incite à courir. Et le risque est autrement grand pour celui qui, sans aucune préparation, obéit à cet instinct que pour celui qui s’est préparé à y répondre utilement.

Nous ne visons pas, bien entendu, la course de vitesse. Une allure qui ne peut se soutenir au-delà de quelques instants n’est pas une allure avantageuse. En outre le coureur de fond fera de la vitesse sur une petite distance, le cas échéant, bien plus facilement que le coureur de vitesse ne fera du fond.

En général, on peut dire que la course « pratique » est celle qui se fait sur 160 à 170 pas à la minute. Si l’on compte le pas moyen à 1m15, cela donne 187 à 195m50 par minute, soit le kilomètre en 5 minutes 43 à 5 minutes 13.

La caractéristique psychologique de la course réside dans le rythme : c’est un exercice d’harmonie. Le contentement y nait de la régularité des foulées et de leur proportionnalité à l’architecture de l’individu. On arrivera peut-être un jour à trouver scientifiquement son propre rythme ; aujourd’hui il y aurait encore trop d’inconnues à dégager de pareilles équations ; mais, en procédant avec prudence, chacun peut déterminer par tâtonnements la cadence favorable.

On y aide en réglant la respiration et en développant l’élasticité ; car ce sont les deux éléments principaux, de la perfection rythmique. La capacité respiratoire importe mais, plus encore, la manière de respirer ; ceux qui ont les narines larges et mobiles se trouvent avantagés par la nature ; encore faut-il qu’ils s’accoutument à bien coordonner les inspirations et les expirations.

De même l’action amortissante des muscles au moment de la retombée du corps s’opère d’elle-même chez les êtres jeunes ; néanmoins le travail la facilite et la perfectionne grandement.

Le « pas gymnastique » constitue un médiocre exercice. C’est une course sautée dans laquelle il n’existe aucune proportion entre le travail dépensé et le résultat obtenu. En tous cas, on ne doit l’employer que sur place ; il peut alors servir, soit tout à fait au début pour préparer brièvement à la course, soit pour la remplacer accidentellement lorsque le mauvais temps ou tout autre motif empêchent de s’y livrer.

Les premiers temps de course se prendront avantageusement sur le gazon ; l’élasticité désirable s’établit mieux ainsi. Mais bien vite on doit aborder les terrains usuels, c’est-à-dire la route et l’à-travers champs. Ce n’est pas au coureur à varier ses allures, c’est au terrain à changer sous ses pas ; par là il fait connaissance avec les hasards et les difficultés, il apprend à évaluer les distances, à modifier sa direction, à se détourner brusquement, à choisir d’un regard avisé les endroits où poser le pied, à bien aborder les côtes et les descentes.

Il faut courir d’abord en espadrilles et en vêtements légers ; une fois l’accoutumance obtenue et dès que l’on a pris conscience de son rythme, il est bon de s’habituer à courir parfois en chaussures et vêtements de ville. On doit commencer par des courses brèves n’excédant pas 3 à 4 minutes et s’y tenir pendant quelque temps ; ensuite on progressera rapidement, de minute en minute de façon à atteindre, si possible, le quart d’heure. À moins de dispositions exceptionnelles, il vaut mieux, si l’effort à faire dépasse cette limite, employer la marche rapide.

Le saut.

Entre le saut à la corde qui est un jeu d’enfants et le saut périlleux qui est une prouesse de cirque, il y a place pour une série de sauts fort utiles par les applications qu’ils comportent. Ce sont : le saut en profondeur, le saut en longueur, le saut en hauteur, le saut vertical, les sauts combinés, enfin les trois variétés de sauts à la perche : en profondeur, en longueur et en hauteur.

Ces dénominations ne sont pas excellentes mais il faut y regarder à deux fois avant de débaptiser un exercice et, en tous les cas, on doit être certain que non seulement l’appellation nouvelle sera plus exacte que l’appellation ancienne mais encore qu’elle ne sera ni plus longue ni plus compliquée ni plus revêche à prononcer ou à ouïr.

Le saut en profondeur s’exécute de haut en bas ; le saut vertical, de bas en haut ; le saut en hauteur, en franchissant l’obstacle (barrière, mur ou haie) et en retombant de l’autre côté. De tous, le plus utile à connaître est le saut en longueur car c’est le seul qui ne puisse s’éviter. Vous enjamberez encore tant bien que mal la clôture qui se dresse devant vous ; mais qu’un fossé ou un cours d’eau se creusent sous vos pas, il faudra bien les sauter… ou tourner les talons.

Si l’on place l’un devant l’autre deux genres d’obstacles, par exemple une haie et un fossé, on a un saut combiné. Le saut en profondeur et le saut vertical n’ont d’application que combinés c’est-à-dire lorsqu’un ruisseau, un bourbier, des épines s’étendent au pied du tertre ou du mur d’où l’on part ou bien que l’on veut atteindre. Autrement on s’en tirera par une simple descente ou une escalade et cela vaut mieux ; car ces deux sauts, pris de près, présentent des inconvénients qu’il est inutile d’affronter sans raison ; dans l’un, une chute trop verticale menace le sauteur de déchirures ou de commotions fâcheuses ; dans l’autre, l’assiette difficile à recouvrer soudainement à l’arrivée l’expose à tomber à la renverse.

La caractéristique du saut est l’instantanéité ; il est non seulement inutile mais même nuisible de s’y préparer longuement ; plus l’accomplissement des actes préliminaires est rapide, plus sont grandes les chances de succès. Se décider à sauter, évaluer l’effort à faire, transmettre l’ordre à l’organisme : ces trois opérations successives doivent prendre moins de temps qu’il n’en faut pour les énumérer. La lenteur produit l’hésitation qui engendre la maladresse.

La gymnastique utilitaire proscrit le saut sans obstacles ainsi que l’obstacle fictif, corde ou claie légère piquée dans le gazon et qu’un frôlement renverse. Ce n’est pas la haie qui doit tomber, c’est le sauteur, s’il s’y est mal pris. En roulant sur le gazon ou la terre meuble il ne risque rien et du moins la leçon lui profite. La corde a, en outre, ce défaut de tromper le regard qui en mesure la hauteur aux appuis alors que cette hauteur est moindre au centre ; le sauteur s’habitue de la sorte à réussir par un effort inférieur à son évaluation préalable.

On doit débuter : en longueur, avec le fossé ou la rivière de façon à s’accoutumer à la sensation du vide ou de l’eau sous soi — en hauteur, avec la haie basse formée de lattes de bois entre lesquelles se dressent des genêts ou des branchages dont le contact rudoie le sauteur. Ainsi la nécessité de franchir un minimum s’impose plus clairement aux muscles. Il est très aisé d’établir, avec un peu d’eau et des roseaux, un simulacre de rivière s’étendant sur une longueur de 6 à 10 mètres et allant s’élargissant de 1 mètre 80 à 5 mètres. De même on modifiera facilement la hauteur de la haie en la posant des deux bouts sur des appuis de plus en plus élevés et en dissimulant le bas par des branchages.

Le saut d’une barrière s’opère très utilement en prenant appui d’un bras sur le rebord supérieur et en sautant de côté — très inutilement en exécutant le saut de mouton, les jambes écartées. Non seulement l’élégance mais la sécurité recommandent le premier mode de préférence au second. On s’y exercera en prenant d’abord l’appui des deux bras puis d’un seul et en sautant alternativement à gauche et à droite.

Tous ces différents sauts doivent s’exécuter d’abord de pied ferme et, immédiatement après, avec élan. On peut en disposer plusieurs de suite de façon que le sauteur n’ait que le temps et la place de prendre pied entre l’un et l’autre. Aucun exercice ne développera mieux son sang-froid et son à-propos.

L’emploi de la perche permet d’accroître considérablement l’espace franchi. La perche est d’un maniement aisé, hormis pour le saut en hauteur. On commencera par le saut en profondeur depuis 1 mètre en allant jusqu’à 2 et au-delà. Afin d’éviter d’avoir à se servir d’une perche démesurément longue, objet coûteux et difficile à se procurer, on peut disposer au pied du mur un petit monticule suffisant pour y appuyer l’extrémité de la perche ; cela diminuera la longueur obligatoire de celle-ci sans restreindre l’amplitude du saut. En encadrant la rivière entre deux haies on préparera un saut en longueur à la perche tout à fait éducatif. Il ne convient pas de chercher à sauter de grandes hauteurs avec la perche ; ceci est d’une application rare et demande un long entraînement.

Le lancer.

Lancer sans viser est dépourvu d’intérêt. Le discobole, certes, fournit de belles attitudes et le moderne putting the weight donne lieu à de curieuses exhibitions de force. Mais toute la valeur sportive que peuvent avoir ces exercices, le premier surtout, ne compense pas, au point de vue auquel nous nous plaçons, l’absence de valeur pratique qui les caractérise.

Pour bien lancer, il faut atteindre. Pour atteindre, il faut s’essayer avec méthode. La sûreté ne s’acquiert que par des exercices répétés.

On doit pouvoir lancer avec les deux bras et avec les deux jambes.

Dans le lancer avec les bras, on fera d’abord usage de balles comme celles dont se servent les collégiens ; elles ont à peu près la grosseur des balles de tennis mais sont plus dures et plus pesantes. Avec ces balles on s’exercera à viser sur des cibles de 1 mètre carré en se plaçant, d’abord, à une distance de vingt mètres puis en reculant progressivement de 25 centimètres à chaque série d’épreuves. Lorsqu’on se sera familiarisé avec ce genre de projectiles, on emploiera des balles de cricket qui sont beaucoup plus lourdes. Après s’être placé en face de la cible, on s’accoutumera aussi à viser de côté.

On commencera toujours par le bras gauche ; en règle générale, dans tout exercice à exécuter successivement des deux bras on doit débuter par le gauche ; c’est celui qui se fatigue le plus vite et qui obéit le moins bien ; par comparaison, le travail du bras droit paraît ensuite bien plus aisé ; il en résulte une sorte d’encouragement à prolonger l’exercice. Cette observation s’applique à l’escrime.

Pour le lancer avec les jambes, il convient de se servir du ballon de foot-ball, de préférence le ballon rond — et de chercher à le faire passer entre deux pieux écartés l’un de l’autre en se plaçant d’abord en face, puis de côté, à des distances appropriées et progressives. On peut aussi, au cas où un terrain de dimensions suffisantes ferait défaut, tirer de plus près sur une cible. Le « dribbling » qui est employé au football consiste à courir plus ou moins vite en gardant le ballon entre les jambes et en le conduisant par des séries de petits coups de pied. Nous recommandons cet excellent exercice qui exige de la retenue et est très propre à développer l’adresse.

Dans le lancer du javelot et du lasso les mouvements du bras et de l’épaule ainsi que la position de la main diffèrent sensiblement de ce qu’ils sont dans le lancer de la balle. Ce sont des exercices qu’il sera avantageux de combiner avec la gymnastique équestre (voir plus loin) après s’y être d’abord essayé à terre. Les dimensions et le poids du javelot peuvent varier. Il est préférable de le prendre long, mince et assez lourd ; 1 mètre 10 à 1 mètre 20 constitue un bonne longueur : la pointe doit être bien effilée ; la meilleure cible est une cible en paillasson semblables à celles qui sont en usage pour le tir à l’arc. Le lasso ne devra pas avoir plus de 2 centimètres 1/2 à 2 centimètres 3/4 de circonférence. L’élève en prendra en mains un minimum de 9 à 10 mètres ; la difficulté n’est pas moindre en en prenant une plus petite quantité. Il cherchera à lancer le nœud coulant sur un pieux de deux mètres de haut fiché en terre et dont il s’efforcera de se tenir le plus loin possible. Javelot et lasso se travailleront, bien entendu, des deux mains, tour à tour.

Si les circonstances s’y prêtent et qu’il y ait temps pour celà, on peut aborder le jeu de la fronde. Mais il ne faut pas perdre de vue que cet exercice est toujours assez dangereux pour les assistants et parfois pour le frondeur lui-même. L’utilité en est d’ailleurs contestable.

L’escalade.

L’escalade dont on peut varier à l’infini le détail se ramène en somme à un mouvement fondamental, la traction de bras, lequel se combine en général avec un des trois suivants : l’adhérence, le renversement ou le rétablissement.

Il y a traction simple si vous vous élevez, par exemple, d’échelon en échelon, le long d’une échelle trop fortement inclinée pour permettre aux pieds d’y prendre appui. L’escalade par adhérence existe lorsque vous grimpez à un arbre, à une perche, à une corde, en vous aidant des mains et des jambes. L’escalade par renversement se produit lorsque, saisissant une branche d’arbre ou une barre, vous culbutez autour comme au trapèze pour arriver à vous y asseoir. Quant au rétablissement on l’exécute en se hissant à la force des poignets de façon à poser les coudes sur le faîte du mur ou sur le rebord du balcon que l’on cherche à escalader et en se soulevant ensuite sur les coudes jusqu’à ce que la ceinture ait dépassé l’obstacle.

Les appareils d’escalade qui figurent dans les gymnases sont défectueux. On a coutume, en effet, de suspendre les cordes lisses et les perches à des portiques en sorte que nul heurt ne vient contrarier le grimpeur qui, parvenu au sommet, n’a pas à lâcher l’appareil et redescend aussitôt. Pratiquement — en cas d’incendie notamment — les cordes pendent le plus souvent le long des murs extérieurs ce qui modifie les conditions de la montée et de la descente car il faut repousser fréquemment la muraille avec les pieds. En outre on a, au terme de l’escalade, à enjamber la fenêtre d’où pend la corde et à la réenjamber pour redescendre.

Cet exercice, l’un des plus essentiels du sauvetage, se fera d’abord avec l’échelle de corde (sans échelons de bois et d’un maniement moins aisé qu’on ne se le figure), puis avec la corde à nœuds et enfin avec la corde lisse. Il est important de pouvoir varier la hauteur.

Un bon mur d’escalade doit être percé de deux fenêtres situées l’une à 5 mètres, l’autre à 8 mètres environ du sol ; un balcon situé à 3 mètres, une série d’aspérités et de crampons irrégulièrement espacés en complètent l’agencement. Les cordes seront parfois disposées obliquement et, d’autres fois, de façon à osciller fortement. En un mot il faut, autant que possible, prévoir dans cette partie de l’apprentissage les cas en face desquels un péril inopiné peut nous placer.

La perche à grimper qui est un dérivé du mât de cocagne ne répond à aucun de ces cas. On doit la remplacer par un arbre naturel ou artificiel. Le moindre pilier de fonte auquel on ajoutera un revêtement de bois, inégal, très renflé du bas, simulant des nœuds et avant à partir d’une certaine hauteur des amorces de branches, rendra d’excellents services.

Psychologiquement, l’escalade est l’inverse du saut. Ce n’est pas la décision à se mettre en train qui importe, c’est la persévérance à continuer. La difficulté n’est pas au départ, elle est en route. Il ne faut aucunement s’y hâter mais y apporter de la prudence et de l’attention en même temps que de la volonté. Il faut craindre surtout de s’attarder du regard ou de la pensée aux obstacles déjà franchis au lieu de concentrer toutes ses forces sur ceux qui restent à franchir. Le découragement est le principal ennemi du grimpeur et il provient souvent de ce que celui-ci n’a pas su apprécier la durée et l’ampleur de l’effort nécessaire et se rendre compte s’il en était capable. Toute escalade doit être précédée pour ainsi dire d’un examen de conscience musculaire.

Le grimpeur a encore un autre ennemi qui est le vertige. On peut le plus souvent s’en guérir avec de la patience et des exercices répétés. Le vertige est une des formes de la peur (voir plus loin).