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L’Éducation des adolescents au XXe siècle/Volume I/AVANT-PROPOS

Félix Alcan (Volume Ip. i-xiv).

AVANT-PROPOS


Ce qui inciterait le plus sûrement à la pratique des exercices physiques, ce serait l’instinct sportif. Si tout adolescent était susceptible de le posséder, il suffirait à l’instructeur d’en encourager le développement et d’en réprimer les excès. Mais tel n’est pas le cas. L’instinct sportif pousse où il veut ; il est parfaitement douteux qu’on puisse le faire naître là où la nature n’en a point déposé le germe ; cette tentative réussira par hasard et échouera la plupart du temps.

Cependant la civilisation a reconnu l’utilité des exercices physiques pour tous.

Que fera-t-elle afin d’amener celui qui est dépourvu d’instinct sportif à s’y adonner ? Les rendra-t-elle obligatoires ? On paraît y tendre mais très lentement ; au-delà des rudiments de la gymnastique scolaire, rien n’est prêt pour une semblable nouveauté. Si la chose advient ce sera dans longtemps. Que vaut d’ailleurs une obligation qui n’est pas appuyée sur une conviction ?

Voilà précisément ce qui a fait défaut jusqu’ici : une base de conviction — ou du moins de conviction suffisamment puissante pour vaincre les influences adverses de l’intérêt ou de l’inertie.

Dans l’antiquité, les exercices physiques ont servi à créer de la beauté artistique et à préparer de la force nationale. Plus tard, on les a préconisés comme moyen d’améliorer et de maintenir la santé individuelle. Mais il est trop visible que, de nos jours, les appels formulés en leur faveur, non seulement au nom de l’art mais encore au nom du patriotisme ou de l’hygiène, ne peuvent être entendus que de façon intermittente et superficielle.

Le culte de la beauté se limite désormais à la jouissance des grands spectacles de la nature et aux transformations esthétiques de la matière. Pour le plaisir et l’instruction de tous, quelques hommes sont admis à dresser des monuments, à créer des œuvres d’art, à organiser des paysages. Demander à la race entière de s’astreindre au long et patient travail nécessaire pour restaurer sa propre beauté serait aussi déraisonnable que de lui conseiller l’abandon spontané de tous les progrès matériels déjà réalisés et le renoncement aux conquêtes nouvelles qu’elle espère. Ce n’est plus Minerve, déesse du calme et de la réflexion, qui règne sur le monde ; c’est Mercure, dieu de l’activité, de la locomotion et du commerce.

Le patriotisme moderne a trouvé son expression définie dans l’établissement du service militaire égal. Précisément parce qu’ils se soumettent avec une généreuse abnégation à cet impôt très lourd, les citoyens se sentent quitte envers la patrie ; à elle d’en faire des soldats pendant les mois qu’ils passent à la caserne ; ils ne sont point disposés à y travailler d’avance. Sans doute, la séduisante perspective subsiste d’une préparation préalable au service s’opérant dès l’école et permettant de réduire la période militaire ; mais, à l’heure où la Suisse elle-même tend à marquer un recul dans cette voie, il serait singulièrement imprudent d’en faire état.

Les hygiénistes ont moins de chances encore de faire prévaloir leurs doctrines. La santé est, par excellence, le bien qu’il faut avoir perdu pour l’apprécier, tant il semble normal et durable. Comment obtenir d’une jeunesse attelée à s’ouvrir, par un travail opiniâtre, des carrières fructueuses, qu’elle prélève sur le temps consacré à cette besogne afin de se livrer à des exercices dont l’indispensable régularité n’est pas pour atténuer le caractère déjà monotone ? C’est une illusion de croire que, même en Suède, son berceau — où, d’ailleurs, l’instinct sportif largement répandu vient seconder ses efforts — la gymnastique scientifique compte d’innombrables disciples ; en général, on recourt à elle pour guérir après avoir reçu les premiers avertissements de la maladie ; et c’est déjà bien beau qu’elle soit digne d’une telle confiance.

Je ne veux pas dire, bien entendu, que l’appui de l’art, du patriotisme et de l’hygiène soit ici sans valeur, mais seulement que leur action est par elle-même tout à fait insuffisante ; la raison l’explique et l’expérience le prouve.

Fort heureusement une notion nouvelle, issue de l’état de démocratie cosmopolite où nous vivons, vient transformer le problème ; c’est la notion utilitaire.

Que seulement le sport constitue une chance de succès dans le struggle for life et il s’imposera sans peine. Or, peut-on douter qu’il n’en soit ainsi ? Si nous nous interrogeons nous-mêmes, afin de savoir quelle est la qualité susceptible d’assurer le mieux l’avenir de nos fils, un instinct avisé répondra que c’est la « débrouillardise ». Imbus de préjugés vénérables, sachant mal discerner dans leur lourd héritage intellectuel le vieillot du génial, les Français auraient peut-être une tendance à s’écrier : qu’on nous forme avant tout, des disciplinés ! Mais ce que réclament à l’envi les autres démocraties et ce que commencent à réclamer de même un certain nombre de nos compatriotes, ce sont des débrouillards.

Il faut s’entendre sur la valeur du mot et sa signification exacte. Un débrouillard, en termes de marine, c’est un fin luron, hardi et de belle humeur, admirablement apte à toutes les besognes subalternes, sachant comme pas un se tirer d’un mauvais pas et retomber toujours sur ses pieds. Ces qualités-là ne sont point à dédaigner mais elles composent un type tout de même un peu court et vulgaire. Sympathiques sous le béret du matelot, on les juge incompatibles avec une culture supérieure et des aspirations sociales un peu élevées ; ou bien, alors, le débrouillard devient l’arriviste : l’être sec et sans scrupules, prompt à tout subordonner à son succès personnel ; celui-là, bien loin d’être le représentant idéal de la société démocratique, en serait, s’il se multipliait, le plus redoutable fléau.

Le débrouillard dont l’époque a besoin ne sera ni un luron ni un arriviste mais, simplement, un garçon adroit de ses mains, prompt à l’effort, souple de muscles, résistant à la fatigue, ayant le coup d’œil rapide, la décision ferme et entraîné d’avance à ces changements de lieu, de métier, de situation, d’habitudes et d’idées que rend nécessaire la féconde instabilité des sociétés modernes.

Pour le former, comptez un peu sur l’enseignement, pas mal sur les voyages, beaucoup sur l’apprentissage sportif.

C’est grâce aux exercices sportifs, en effet, qu’il arrivera à ne se sentir jamais embarrassé en face d’un sauvetage à accomplir, de sa propre défense à assurer, d’un effort à fournir ou d’un moyen de locomotion à utiliser. C’est grâce à eux qu’il prendra confiance en lui-même et se fera respecter par les autres.

Au reste, de tout temps, on a admis les avantages que comporte pour un jeune homme la connaissance des diverses formes de sports ayant trait au sauvetage, à la défense et à la locomotion. Savoir manier un cheval, un bateau — pouvoir se servir utilement d’une épée ou d’un pistolet — se trouver capable de bien placer un coup de poing et un coup de pied — être à même de courir ou de nager à l’improviste et de tenter opportunément un saut difficile ou une escalade audacieuse, ce sont là des éléments d’une supériorité évidente.

Mais jusqu’ici un pareil apprentissage ne semblait accessible qu’à de rares privilégiés. Outre qu’il demeurait nécessaire d’y dépenser beaucoup de temps et beaucoup d’argent, seuls des individus doués de moyens physiques tout à fait exceptionnels étaient jugés capables d’y réussir.

Cette opinion erronée reposait sur l’imperfection des méthodes, lesquelles s’étaient formées empiriquement et sans le secours d’aucune donnée psychologique ni physiologique.

Or on doit considérer que chaque sport procède d’une aspiration ou, si l’on veut, d’une recherche de sensation dominante qui en est comme la caractéristique psychologique et que, d’autre part, il comporte des mouvements essentiels qui en constituent comme l’alphabet ou la clef.

Il est clair que la détermination de ces éléments constitutifs d’un sport doit en simplifier grandement l’apprentissage. Si, par ailleurs, la mémoire des muscles se trouve assez puissante et assez durable pour rendre peu nombreux et surtout peu fréquents les exercices de répétition indispensables à entretenir chez l’adulte ce qui a été acquis par l’adolescent, rien ne s’oppose plus à ce que le vaste programme que j’indiquais tout à l’heure puisse être parcouru avec succès par ceux qui ne jouissent ni de grands loisirs, ni de gros revenus et ne possèdent même pas de dispositions spéciales — c’est-à-dire par l’immense majorité.

On doit faire abstraction des penchants de chacun. Parce que le futur bachelier accuse de bonne heure un goût marqué pour la physique et une aversion profonde pour la géographie, ses professeurs songent-ils à le dispenser de l’une au profit de l’autre ? Afin que sa base d’instruction soit solide, on considère qu’il doit parcourir le cycle complet des connaissances exigées. Quel motif y aurait-il donc d’appliquer aux choses de l’éducation physique un principe différent ? Si un garçon préfère la bicyclette à la boxe, ce n’est pas une raison pour lui permettre de s’adonner exclusivement à la bicyclette et d’ignorer totalement la boxe

Telles sont les idées générales dont s’inspire le présent manuel. La relation des expériences multiples par lesquelles les principes sur lesquels il s’appuie ont été vérifiés et ont cessé d’être des hypothèses ne saurait y trouver place. Il s’agit avant tout, ici, de faire œuvre pratique. Ce ne seront pas, du reste, de savantes dissertations qui permettront de fixer la valeur de la méthode nouvelle mais plutôt le résultat des applications dont elle sera l’objet.

Ce résultat, nous l’attendons avec une confiance entière ; elle découle en partie de l’adhésion et du concours si précieux qui nous ont été donnés par le Président Roosevelt. L’illustre homme d’État américain n’est pas seulement le premier des sportsmen ; il l’est dans ce sens éclectique et avec cette tendance utilitaire si propres à féconder de nos jours le vaste champ de l’éducation physique.

À qui s’adresse
la Gymnastique utilitaire

Elle s’adresse uniquement aux garçons normaux âgés de plus de quatorze ans et déjà assouplis par la gymnastique générale en usage dans les établissements scolaires.

Tous ces termes ont leur valeur. Il va de soi que, par son objet même, la gymnastique utilitaire ne convient pas aux jeunes filles ; par contre elle n’exige nullement chez le jeune garçon une robustesse au-dessus de la moyenne ; le qualificatif « normal » n’exclut pas même les délicats mais seulement les chétifs et, bien entendu, ceux qui ont une infirmité, une tare quelconque, héréditaire ou autre.

Il n’y a lieu d’inscrire qu’une limite d’âge minimum. Si la prudence interdit de descendre au-dessous de quatorze ou tout à fait exceptionnellement de treize ans, rien n’empêche de monter jusqu’à vingt et au-delà. La période préférable est celle qui s’étend entre 15 et 19 ans ; toutefois bien des circonstances et des obstacles peuvent en suggérer ou en imposer une autre.

L’assouplissement préalable est d’une nécessité absolue. Rien à faire avec des êtres non dégrossis dont les membres sont raides et les attitudes gauches. Le dégrossissement direct par le sport ou pour employer une locution plus précise, par l’exercice appliqué, est long, fatigant et donne de médiocres résultats. Les instructeurs militaires ont fini par s’en apercevoir. C’est là le rôle de la gymnastique générale qui a fait de si grands progrès depuis trente ans — tout le monde l’admet maintenant. Mais il ne faudrait pas s’imaginer que cette gymnastique puisse jamais suppléer aux préliminaires de l’équitation, de l’aviron, de la natation… Ces choses-là s’apprennent à part ; les « mouvements » les plus ingénieux, les « attitudes » les plus scientifiques n’y mènent aucunement.

Nous nous abstiendrons soigneusement de choisir entre les différentes écoles qui s’offrent à réaliser l’assouplissement préalable. Leurs homériques disputes ont probablement servi, en fin de compte, la cause du progrès. Mais elles n’ont qu’un intérêt relatif. Parmi les ensembles d’exercices préconisés ici et là, il en est de bons ; il en est de meilleurs ; il n’en est point d’absolument mauvais. En France, d’intéressants et récents travaux tendent à mettre au point l’éloge exalté des uns et la critique acerbe des autres ; il en est résulté un type de leçon qui, s’inspirant d’un sage éclectisme, répond assez bien aux exigences souvent contradictoires de la physiologie et de la psychologie.

Encore une fois nous n’avons pas à prendre parti. La gymnastique utilitaire réclame des garçons assouplis. Elle n’a pas à déterminer par quelles méthodes on doit les lui préparer.

Objet et divisions
de la gymnastique utilitaire

Son objet est de leur donner la connaissance élémentaire des exercices concourant au sauvetage, à la défense et à la locomotion, en dehors de toute préoccupation d’y exceller ou de s’y classer. Nous avons déjà indiqué ce que nous entendions par ces mots : connaissance élémentaire ; la suite achèvera de le définir clairement. Quant au souci d’atteindre à l’excellence et quant au classement à l’aide duquel on s’efforce d’y parvenir, il va de soi qu’introduits habituellement dans un programme aussi étendu et varié que celui de la gymnastique utilitaire, ils pourraient y engendrer un dangereux surmenage. C’est au professeur à retenir ce qui est nécessaire à l’entretien d’une salutaire émulation et à proscrire avec soin toute tendance au championnat.

Par rapport à son objet, la gymnastique utilitaire se résume donc en trois termes : sauvetage, défense, locomotion. Il y a lieu de distinguer deux formes de sauvetage : à terre et dans l’eau. Les exercices qui trouvent leur application dans le sauvetage à terre sont, la course, le saut, l’escalade, le lancer. Les exercices de sauvetage dans l’eau sont communément désignés par le terme de natation. Mais, pratiquement, ils se subdivisent ; le fait de tomber à l’eau et d’en sortir est distinct de la natation proprement dite qui consiste dans le fait d’y progresser et de s’y diriger.

La défense se compose de deux variétés : les escrimes et le tir. Les escrimes comprennent aussi bien le combat sans armes (lutte et boxe) que le combat avec armes (escrime de la canne, du bâton, du fleuret, de l’épée et du sabre). Le tir comprend le maniement des armes à feu à la cible ou au vol. Le canon n’ayant pas d’application dans la vie individuelle n’a pas à figurer ici ; par contre on peut inscrire le maniement de l’arc encore que cette arme n’ait plus de nos jours d’utilité directe[1].

La locomotion est animale si elle a lieu à pied ou à cheval, mécanique si l’homme emprunte le secours d’une machine : bicyclette, automobile, bateau, etc…

Par rapport au sujet, la gymnastique utilitaire embrasse deux périodes : l’apprentissage et l’entretien. Nous avons cherché à tenir compte de ce double point de vue, sans vouloir toutefois donner à ces divisions plus d’importance qu’il ne convenait.

  1. La fronde est un exercice de lancer.