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Félix Alcan (Volume Ip. 153-160).

APPENDICE


Nous avons réuni ici quelques notes susceptibles d’être utilisées pour la pratique de la gymnastique utilitaire et qui pourtant ne paraissaient pas à leur place dans le manuel lui-même.

L’escrime à cheval

On désigne à tort sous ce nom la rencontre dans une piste circulaire de deux cavaliers munis de sabres et galopant parfois en poursuite mais le plus souvent en sens inverse ; le maniement du cheval tient dans cet exercice un rôle prépondérant. Ce serait plutôt de « l’équitation armée ». Dans ce que nous appelons l’escrime à cheval au contraire, les cavaliers se placent côte à côte, cherchant des « phrases » tout comme dans l’escrime à pied. Ils débutent de pied ferme, puis s’exercent au pas, au petit trot, au trot allongé ; la difficulté, très minime au début, va de la sorte toujours en croissant.

Trois formes d’escrimes sont utilisables à cheval avec profit et sans inconvénient : le sabre, la canne et la boxe. Avec profit car il en résulte une amélioration immédiate de l’assiette, l’acquisition d’une salutaire confiance et la disparition des raideurs locales ; sans inconvénients car ni la révolte du cheval n’est à craindre ni le contact de l’arme. Le cheval moyen s’accoutume avec une étonnante rapidité au cliquetis du fer et même aux très légers horions qu’il reçoit ça et là. Inquiet au premier moment, il ne tarde pas à comprendre que « ce qui se passe là haut » n’est pas son affaire et que ce n’est pas à lui qu’on en a. Dès ce moment l’homme peut donner aux mouvements de l’adversaire les deux tiers de son attention et se contenter de consacrer le reste à sa monture (excellente condition pour progresser dans un sport — l’équitation — où, comme nous l’avons déjà dit, l’attention concentrée engendre presque infailliblement la maladresse nerveuse). Quant aux coups reçus, ils ne dépassent pas la dose de rudesse qui convient dans un sport viril ; la boxe anglaise et le foot-ball sont, en tous cas, beaucoup plus durs[1].

L’escrimeur à cheval doit s’exercer à passer rapidement son sabre d’une main dans l’autre ; mais comme la tenue des rênes complique singulièrement le mouvement et l’empêchera parfois de s’accomplir avec une prestesse suffisante, il doit aussi pratiquer les parades croisées. C’est là une des principales originalités de l’escrime à cheval. Si votre adversaire a réussi par exemple à prendre votre gauche tandis que vous avez le sabre dans la main droite et qu’un peu en recul de vous, il vous serve une attaque de dos, force vous sera de lui opposer une prime croisée. Que, s’avançant alors, il vous attaque à la cuisse après une feinte de figure, vous parerez au moyen d’une sixte basse, la main presque au niveau du genou de façon à protéger non seulement votre cuisse mais aussi l’encolure de votre cheval, à moins que, les chevaux ne « collant », vous n’en profitiez pour un corps à corps qui, en bien des cas, constituera la meilleure des parades. Les ressources de l’escrime à cheval sont infinies parce que les mouvements dirigés aussi bien que les mouvements spontanés des animaux modifient à tout instant la position des adversaires l’un vis-à-vis de l’autre et qu’en même temps la marche couplée les empêche de perdre contact. Ainsi la « phrase » peut se dérouler avec continuité et imprévu tout à la fois.

La canne permet à peu de choses près les mêmes exercices que le sabre. Il ne faut pas employer une canne dure et lourde de même qu’un sabre léger ne convient pas. On doit toujours se garder de l’artificiel et viser à se rapprocher des conditions utilitaires de la vie quotidienne. Un sabre de combat est une arme d’un certain poids : par contre le cavalier civil a en mains un stick cinglant et léger : c’est celui-là qu’il doit s’exercer à manier d’une façon effective. À remarquer que la parade doit être exécutée avec d’autant plus de force ; ce sera une contre-attaque plutôt qu’une parade.

Quant à la boxe, si elle ne comporte pas d’attaques ni de parades croisées (les premières n’atteindraient pas l’adversaire et les secondes seraient, dans la majorité des cas, inefficaces) elle permet de magnifiques esquives qui constituent une excellente gymnastique équestre. Esquivez une attaque à la tête en vous penchant sur l’encolure du côté de l’adversaire et ripostez de tout votre poids au flanc… voilà un coup d’un emploi aussi fréquent qu’avantageux. Les gants de boxe à cheval doivent être à doigts séparés ; il faut pouvoir changer les rênes de main avec une grande facilité le jeu étant tout naturellement de « tourner » l’adversaire ; pour ce motif et aussi parce que les déplacements y sont plus énergiques, on fera bien de commencer par le sabre et de passer ensuite à la boxe[2].

La poule des débrouillards

Une intéressante épreuve de sports défensifs vient d’être créée sous ce titre et, aussitôt, le principe en a été étendu et appliqué même à des scolaires. Tout le monde sait aujourd’hui ce que c’est qu’une poule et quelle est la haute valeur hygiénique et éducative de cette forme de concours. Une poule dite des débrouillards se prépare comme une poule ordinaire, à l’aide des mêmes tableaux et du même tirage au sort. La seule différence c’est qu’une fois l’ordre des rencontres établi, de nouveaux tirages au sort interviennent pour fixer la nature de chaque rencontre. Supposons que le nombre des participants d’une poule donne lieu à dix-huit rencontres, on placera préalablement dans un récipient dix-huit billets sur lesquels seront écrits les mots : épée, quatre fois — sabre, quatre fois — pistolet, quatre fois — boxe anglaise, trois fois — boxe française, trois fois. Cela signifie que la poule comprendra quatre assauts d’épée, quatre assauts de sabre, quatre rencontres au pistolet, trois assauts de boxe anglaise et trois assauts de boxe française. Chaque fois, le premier des concurrents appelés ouvrira au hasard un des billets ; les mots inscrits décideront de la forme que devra revêtir le combat. On peut simplifier la poule en n’y admettant que le sabre, l’épée et une espèce de boxe — la compliquer au contraire en y ajoutant la canne. L’épreuve au pistolet suppose ou bien que les concurrents tireront à balles sur des cibles : ce sera alors une sorte de match — ou qu’ils tireront l’un sur l’autre avec les balles de liège récemment inventées ; chacune des deux méthodes a son intérêt.

Le Jiu-Jitsu

On pouvait prévoir que les victoires des armées japonaises auraient pour effet de populariser le Jiu-Jitsu en Amérique et en Europe. Le Jiu-Jitsu est une escrime éminemment utilitaire puisqu’il apprend à mettre très vite et avec peu d’efforts l’adversaire hors de combat. Il s’agit de le « désarticuler » convenablement ; pour cela la force des doigts et la précision du toucher sont indispensables. Ce sont des qualités que les sportsmen du vieux monde ont jusqu’ici négligé d’acquérir ; à tort du reste car si elles sont essentielles en Jiu-Jitsu, leur utilité est incontestable en beaucoup d’autres formes d’exercice. Les Japonais se servent pour durcir les phalanges de moyens variés, la lutte au bâtonnet par exemple. Le pétrissage d’une pâte résistante produirait aussi d’excellents résultats. Quant à la précision, les moyens les plus simples sont les meilleurs. Dessinez de petits cercles sur une table ; placez-vous à des distances de plus en plus grandes de cette table et tâchez d’atteindre le centre des cercles avec chacun de vos doigts successivement et en pressant le mouvement de plus en plus..… on arrive assez facilement à avoir des doigts de fer et un toucher d’une justesse parfaite. Alors il suffit d’étudier l’anatomie pour se préparer à devenir un jiu-jitsueur efficace ; le malheur est que, pour le devenir tout à fait, il faut de l’expérience, c’est-à-dire avoir désarticulé quatre ou cinq de ses semblables.

La photographie corrective

Les progrès considérables accomplis par la photographie en même temps que la vulgarisation de ses procédés et de ses appareils permettent d’en faire un des meilleurs adjuvants du professeur d’exercice physique. Les observations de ce dernier, pour répétées qu’elles soient, n’auront jamais aussi vite et aussi complètement raison d’une attitude défectueuse, d’un mouvement maladroit, d’un geste gauche que n’y réussira la brutale franchise de l’instantané. Un miroir même est plus accommodant car le regard a pour l’image mobile et passagère qu’il y rencontre toutes sortes d’indulgences. L’instantané s’impose au contraire par la fixité qui exclue tout subterfuge. Impossible de s’arranger avec lui : il faut admettre sa parfaite véracité ; il est impuissant à saisir le charme d’une physionomie, mais la correction d’une silhouette ne saurait lui échapper ; or, en sport, c’est la silhouette qui renseigne. Par l’instantané, l’escrimeur peut juger de sa garde ou de son allonge, le rameur de son attaque ou de son dégagement, le cavalier de la position, de sa jambe et le cycliste de la courbure de son dos — d’autant mieux qu’ils ont été saisis les uns et les autres au milieu d’une course ou d’un assaut et sans qu’ils aient pu s’en douter.

En attendant que des « cinématographistes » de profession fassent partie du personnel des sociétés sportives au même titre que les garçons de salle ou les gardiens de garage, tout sportsman ambitieux de perfectionnement fera bien de saisir les occasions qui s’offriront à lui de se faire instantaniser par les amateurs de bonne volonté.

  1. On doit s’abstenir des coups de pointe et porter des masques spéciaux couvrant bien la tête et aussi la nuque. Une chemise de flanelle, une veste d’escrime tout entière en forte toile, une culotte résistante et des gants de fleuret avec l’intérieur en peau tannée complètent l’équipement désirable.
  2. La lutte à cheval est un superbe exercice mais du domaine acrobatique ; l’homme doit en effet monter à poil et conserver ses deux bras libres, par conséquent conduire le cheval avec les jambes seules.