L’Éclaireur/11

Paris, Amyot (p. 104-114).
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XI.

Le gué del Rubio.


La nuit était sombre, pas une étoile ne brillait au ciel ; le vent soufflait avec force à travers les épaisses ramures de la forêt vierge avec ce sifflement triste et monotone qui ressemble au bruit des grandes eaux lorsque menace la tempête ; les nuées étaient basses, noires, chargées d’électricité ; elles couraient rapidement dans l’espace, cachant incessamment le disque blafard de la lune, dont les rayons sans chaleur rendaient encore les ténèbres plus épaisses ; l’atmosphère était lourde, et des bruits sans nom, répercutés par les échos comme les roulements d’un tonnerre lointain, s’élevaient du fond des quebradas et des barancas ignorées de la Prairie ; les bêtes fauves hurlaient tristement sur toutes les notes du clavier humain, et les oiseaux de nuit, troublés dans leur sommeil par cet étrange malaise de la nature, poussaient des cris rauques et discordants.

Au camp des gambucinos, tout était calme ; les sentinelles veillaient, appuyées sur leurs rifles et accroupies devant un feu mourant qui achevait de s’éteindre. Au centre du camp, deux hommes fumaient leurs pipes indiennes en causant entre eux à voix basse.

Ces deux hommes étaient Balle-Franche et Bon-Affût.

Enfin Balle-Franche éteignit sa pipe, la repassa à sa ceinture, étouffa un bâillement et se leva en allongeant les bras et les jambes pour rétablir la circulation du sang.

— Qu’allez-vous faire ? lui demanda Bon-Affût en se tournant à demi de son côté d’un air nonchalant.

— Dormir, répondit le chasseur.

— Dormir ?

— Pourquoi non ? La nuit est avancée ; seuls, j’en suis convaincu, nous veillons encore : il est plus que probable que nous ne verrons pas don Miguel avant le lever du soleil ; donc, le plus convenable, pour le moment du moins, est de dormir, si toutefois vous n’en avez pas décidé autrement.

Bon-Affut posa un doigt sur sa bouche comme pour recommander la prudence à son ami.

— La nuit est avancée, dit-il à voix basse, un orage terrible se prépare ! où peut-être allé don Miguel ? Cette absence prolongée m’inquiète plus que je ne saurais dire ; il n’est pas homme à abandonner ainsi ses compagnons sans une raison bien puissante, ou peut-être…

Le chasseur s’arrêta en hochant tristement la tête,

— Continuez, fit Balle-Franche, dites votre pensée tout entière.

— Eh bien, je crains qu’il ne lui soit arrivé malheur.

— Oh ! oh ! croyez-vous ? Ce don Miguel est cependant, d’après ce que j’ai entendu dire, un hombre de a caballo d’un courage à toute épreuve et d’une force peu commune.

— Tout cela est vrai, répondit Bon-Affût d’un air préoccupé.

— Eh bien, pensez-vous donc qu’un tel homme bien armé et connaissant la vie de la Prairie ne soit pas de taille à se tirer d’un mauvais pas, quelque danger qui le menace ?

— Oui, s’il a affaire à un adversaire loyal, qui se place résolument devant lui et entame une luttte à armes égales.

— Quel autre péril peut-il craindre ?

— Balle-Franche, Balle-Franche ! reprit le chasseur avec tristesse, vous avez trop longtemps habité les comptoirs des marchands de pelleteries du Missouri.

— Ce qui veut dire ?… demanda le Canadien d’un ton piqué.

— Eh ! mon ami, ne vous fâchez pas de mon observation ; mais il évident pour moi que vous avez en grande partie oublié les mœurs du désert.

— Hum ! ceci est grave pour un chasseur, Bon-Affût, et en quoi, s’il vous plaît, ai-je oublié les mœurs du désert ?

— Pardieu ! en ce que vous ne semblez plus vous souvenir que, dans la contrée ou nous sommes, toute arme est bonne pour se défaire d’un ennemi.

— Eh ! je sais cela aussi bien que vous, mon ami ; je sais aussi que l’arme la plus redoutable est celle qui se cache.

—C’est-à-dire la trahison.

Le Canadien tressaillit.

— Redoutez-vous donc une trahison ? demanda-t-il.

— Que puis-je craindre autre ?

— C’est vrai, fit le chasseur en baissant la tête ; mais, qjouta-t-il au bout d’un instant, que faire ?

— Voilà justement ce qui m’embarrasse ; je ne puis pourtant demeurer plus longtemps ainsi : l’inquiétude me tue ; quoi qu’il arrive, je veux savoir ce qui s’est passe.

— Mais de quelle façon ?

— Je ne sais, Dieu m’inspirera.

— Cependant vous avez une idée ?

— Certes, j’en ai une.

— Laquelle ?

— La voici, je compte même sur vous pour m’aider à la mettre à exécution.

Balle-Franche serra affectueusement la main de son ami.

— Vous avez raison, dit-il ; voyons votre idée.

— Elle est bien simple : nous allons quitter le camp à l’instant même, et battre dans tous les sens les abords de la rivière.

— Oui ; seulement je vous ferai observer que l’orage en tardera pas à éclater, déjà la pluie tombe en larges gouttes.

— Raison de plus pour nous hâter.

— C’est juste.

— Ainsi vous m’accompagnez ?

— Pardieu ! en doutiez-vous, par hasard ?

— Je suis un niais ; pardonnez-moi, frère, et merci.

— Pourquoi donc ? c’est moi, au contraire, qui vous remercie.

— Comment cela ?

— Eh mais ! grâce à vous, je vais faire une promenade charmante.

Bon-Affût ne répliqua pas ; les deux chasseurs sellèrent et bridèrent leurs chevaux, et après avoir visité leurs armes avec tout le soin d’hommes qui sont convaincus qu’ils ne tarderont pas à s’en servir, ils se mirent en selle et s’avancèrent vers la barrière du camp.

Deux sentinelles se tenaient l’œil au guet, immobiles et droites à cette barrière ; elles se placèrent devant les coureurs des bois.

Ceux-ci n’avaient aucunement l’intention de s’éloigner inaperçus, n’ayant aucune raison de cacher leur départ.

— Vous partez ? demanda une des sentinelles.

— Non, nous allons seulement pousser une reconnaissance aux environs.

— À cette heure ?

— Pourquoi pas ?

— Dame ! il me semble que par un temps pareil mieux vaut dormir que courir la Prairie.

— Il vous semble mal, compagnon, répondit Bon-Affût d’un ton péremptoire, et d’abord, retenez ceci : je ne dois compte de mes actions à personne ; si je sors à cette heure, par l’orage qui menace, c’est que j’ai probablement pour agir ainsi des raisons puissantes ; ces raisons, je ne puis et ne dois vous les dire ; maintenaut, voulez-vous, oui ou non, me livrer passage ? Sachez seulement que je vous rendrai responsable plus tard du retard que vous apporterez à l’exécution de mes projets.

Le ton employé par le chasseur en leur parlant frappa les deux sentinelles ; elles se consultèrent quelques minutes à voix basse, puis celle qui, jusque-là, avait porté la parole, se tourna vers les deux hommes, qui attendaient impassibles le résultat de cette délibération.

— Passez, dit-elle ; vous êtes en effet libre d’aller où bon vous semblera ; j’ai fait mon devoir en vous interrogeant, Dieu veuille que vous fassiez le vôtre en sortant ainsi.

— Bientôt vous le saurez. Un mot encore.

— J’écoute.

— Notre absence, si Dieu le veut, sera de courte durée, sinon, au lever du soleil nous serons de retour ; cependant faites bien attention à cette recommandation : si vous entendez trois fois le cri du jaguar répété à intervalles égaux, montez à cheval en toute hâte et arrivez, non pas vous seulement, mais suivi d’une dizaine de vos compagnons, car si vous entendez ce cri, c’est qu’un grand péril menacera votre cuadrilla. M’avez— vous bien compris ?

— Parfaitement.

— Et vous ferez ce que je vous recommande ?

— Je le ferai parce que je sais que vous êtes le guide que nous attendons et qu’une trahison n’est pas à redouter de votre part.

— Bien, au revoir.

— Bonne chance.

Les chasseurs sortirent, la barrière fut immédiatement refermée derrière eux.

À peine les coureurs des bois débouchaient-ils dans la Prairie que l’ouragan qui menaçait depuis le coucher du soleil éclata avec fureur.

Un fulgurant éclair traversa l’espace, suivi presque instantanément d’un effroyable coup de tonnerre ; les arbres se courbèrent sous l’effort du vent et la pluie commença à tomber à torrents.

Les aventuriers n’avançaient qu’avec d’extrêmes difficultés au milieu de l’horrible chaos des éléments en fureur ; leurs chevaux, effrayés par les mugissements de la tempête, buttaient et se cabraient à chaque pas. Les ténèbres étaient devenues tellement épaisses que bien que marchant côte à côte, les deux hommes avaient peine à se voir. Les arbres, tordus par le souffle tout puissant de la brise poussaient des plaintes humaines auxquelles répondaient les hurlements lugubres des fauves épouvantés, la rivière gonflée par la pluie soulevait des vagues dont la cime écumante se brisait avec fracas sur les rives sablonneuses.

Balle-Franche et Bon-Affût, aguerris aux temporales du désert, secouaient dédaigneusement la tête à chaque effort de la rafale qui passait au-dessus d’eux comme un simoun ardent, et continuaient à avancer en sondant de l’œil l’ombre qui les enveloppait comme d’un lourd linceul et en prêtant l’oreille aux bruits que les échos se renvoyaient de l’un à l’autre en les rendant plus éclatants et plus vibrants encore.

Ils atteignirent ainsi, sans avoir échangé une parole, le gué del Rubio. Là, comme d’un commun accord, ils s’arrêtèrent.

Le Rubio, affluent perdu et ignoré du gran rio Colorado del Norte, dans lequel il se jette après un cours tourmenté d’une vingtaine de lieues à peine, est en temps ordinaire un mince filet d’eau que les pirogues indiennes ont peine à parcourir et que les chevaux passent à gué avec de l’eau à peine au ventre presque partout ; mais à cette heure le placide ruisseau était devenu tout à coup un torrent fougueux roulant à grand bruit dans ses eaux profondes et fangeuses des arbres déracinés et même des quartiers de rocs.

Songer à traverser le Rubio eût été commettre en ce moment une insigne folie ; l’homme assez téméraire pour tenter cette entreprise aurait été en quelques minutes emporté et roulé par les eaux furieuses, dont la nappe jaunâtre s’élargissait de minute en minute.

Les chasseurs demeurèrent un instant immobiles sous les torrents de pluie qui les inondaient, considérant d’un œil rêveur l’eau qui montait toujours et maintenant à grand’peine leurs chevaux effrayés qui se cabraient avec de sourds hennissement de terreur.

Ces deux hommes au cœur de bronze restaient impassibles au milieu du fracas épouvantable des éléments déchaînés, sans paraître s’apercevoir de l’effroyable tempête qui hurlait autour d’eux, aussi calmes et l’esprit aussi tranquille que s’ils avaient été confortablement assis au fond de quelque antre inaccessible auprès d’un joyeux feu de sarments. Ils n’avaient qu’une idée, venir en aide à celui qu’ils soupçonnaient courir en ce moment un danger terrible.

Tout à coup ils tressaillirent et relevèrent brusquement la tête en fixant devant eux des regards ardents et avides, mais l’ombre était trop épaisse, ils ne purent rien distinguer.

Au milieu des mille bruits de la tempête un cri avait frappé leur oreille.

Ce cri était un appel suprême, cri d’agonie strident et prolongé, comme l’homme fort vaincu par la fatalité en trouve lorsqu’il est contraint d’avouer son impuissance, que tout lui manque à la fois et qu’il n’a plus d’autre recours que Dieu. Les deux hommes se penchèrent vivement en avant, et plaçant leurs mains à leur bouche en forme d’entonnoir, ils poussèrent à leur tour un cri aigu et prolongé.

Puis ils écoutèrent.

Au bout d’une minute, un second cri plus perçant, plus désespéré que le premier traversa l’espace.

— Oh ! s’écria Bon-Affût, en se haussant sur ses étriers et en serrant les poings avec douleur, cet homme est en danger de mort.

— Quel qu’il soit il faut le sauver, répondit résolument Balle-Franche.

Ils s’étaient compris.

Mais comment sauver cet homme ! Où était-il ? Quel danger le menaçait ? Qui pouvait répondre à ces questions qu’ils s’adressaient mentalement ?

Là se dressait l’impossible.

Au risque d’être emportés par les eaux, les chasseurs contraignirent leurs chevaux à entrer dans la rivière, et presque couchés sur le cou des nobles bêtes épouvantées, ils interrogèrent les flots.

Mais nous l’avons dit, les ténèbres étaient trop épaisses, ils ne purent rien voir.

— L’enfer s’en mêle ! s’écria Bon-Affût, avec désespoir. Mon Dieu ! mon Dieu ! laisserons-nous donc mourir cet homme sans lui venir en aide !

En ce moment un éclair sillonna le ciel d’un éblouissant zigzag.

À sa lueur fugitive, les chasseurs entrevirent un cavalier luttant avec rage contre l’effort des flots

— Courage ! courage ! crièrent-ils

— À moi ! répondit l’inconnu d’une voix étranglée.

Il n’y avait pas à hésiter, chaque seconde était un siècle. L’homme et le cheval luttaient courageusement contre le torrent qui les entraînaient, la résolution des chasseurs fut prise en une seconde. Ils se serrèrent silencieusement la main et enfoncèrent en même temps les éperons dans les flancs de leurs montures, les chevaux se cabrèrent avec un hennissement de douleur, mais contraints d’obéir à la main de fer qui les maîtrisait, ils bondirent effarés au milieu de la rivière.

Soudain deux coups de feu se firent entendre, une balle passa en sifflant entre les deux hommes et un cri de douleur sortit du sein de l’eau.

L’homme qu’ils allaient secourir était blessé.

L’orage augmentait toujours, les éclairs se succédaient avec une rapidité inouïe. Les chasseurs aperçurent l’inconnu cramponné à la bride de son cheval et se laissant emporter par lui.

Puis sur l’autre rive, le corps penché en avant, un homme, le rifle épaulé prêt à tirer.

— Chacun le sien dit laconiquement Bon-Affût.

— Bien, répondit non moins brièvement Balle-Franche.

Le Canadien prit la réata pendue à l’arçon de sa selle, la lova dans sa main et la faisant tourner autour de sa tête, il attendit la lueur du prochain éclair.

Son attente ne fut pas longue, mais si rapide qu’elle eût été, Balle-Franche avait profité de cette lueur passagère pour jeter la reata. La corde de cuir s’échappa en sifflant et le nœud coulant qui la terminait s’abattit sur le cou du cheval qui luttait si courageusement contre le torrent.

— Courage ! courage ! cria Balle-Franche. À moi, Bon-Affût ! à moi !

Et donnant une forte secousse à son cheval, il le fit volter sur les jambes de derrière, au moment où il allait perdre pied, et le lança vers la rive.

— Me voici ! répondit Bon-Affût, qui guettait l’occasion de faire feu, patience ! j’arrive.

Tout à coup il pressa la détente, le coup partit, de l’autre rive un cri de colère et de douleur arriva jusqu’aux chasseurs.

— Il est touché ! dit Bon-Affût, demain je saurai qui est ce drôle, et, rejetant son rifle derrière lui, il lança son cheval au-devant de Balle-Franche.

Le cheval que le Canadien avait lacé se sentant soutenu et entraîné au rivage, seconda avec l’intelligence que possèdent ces nobles animaux, les efforts que l’on faisait pour le sauver.

Les deux chasseurs s’étaient attelés à la reata. Les forces réunies de leurs montures, aidées par le cheval lacé parvinrent à rompre le courant, et après une lutte de quelques minutes ils atteignirent enfin le rivage. Dès qu’ils furent relativement en sûreté, les Canadiens sautèrent à bas de leur selle et s’élancèrent vers le cheval de l’inconnu.

Aussitôt qu’elle avait senti la terre ferme sous ses pieds, la noble bête s’était arrêtée, semblant comprendre que si elle avançait elle briserait contre les pierres qui jonchaient le sol son maître, qui, bien que sans connaissance, tenait toujours serrée entre ses main crispées la bride qu’il n’avait pas lâchée. Les chasseurs coupèrent cette bride, soulevèrent entre leurs bras l’homme qu’ils avaient si miraculeusement sauvé, et le portèrent à quelques pas plus loin, sous un arbre au pied duquel ils le déposèrent doucement. Puis tous deux avidement penchés sur son corps, ils attendirent une lueur quelconque qui leur permît de le reconnaître.

— Oh ! s’écria tout à coup Bon-Affût, en se redressant, avec une expression de douleur mêlée d’épouvante, don Miguel Ortega !