L’Éclaireur/10

Paris, Amyot (p. 92-104).
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X.

Nouveaux personnages.


Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, nous allons usant de notre privilège de conteur, rétrograder d’une quinzaine de jours, afin de faire assister le lecteur à une scène qui se lie intimement aux événements les plus importants de cette histoire, et qui se passait à quelques centaines de milles au plus de l’endroit où le hasard avait rassemblé nos principaux personnages.

La Cordillère des Andes, cette immense arête du continent américain, que sous différents noms elle traverse dans toute sa longueur, du nord au sud, a divers sommets qui forment des llanos immense, sur lesquels vivent des populations entières à une hauteur où cesse en Europe toute végétation.

Après avoir traversé le presidio de Tubac, sentinelle perdue de la civilisation sur l’extrême limite du désert, et s’être avancé dans la région médiano de la tierra caliente la longueur d’à peu près cent vingt milles, on se trouve tout-à-coup et sans transition en face d’une forêt vierge qui n’a pas moins de trois cent vingt milles de profondeur sur quatre-vingts et quelques de largeur.

La plume la plus exercée est impuissante à décrire les merveilles sans nombre que renferme ce réseau inextricable de végétation qu’on appelle une forêt vierge, et l’aspect à la fois étrange et bizarre, majestueux et imposant, qu’elle présente aux yeux éblouis. L’imagination la plus fantaisiste recule devant cette prodigieuse fécondité d’une nature élémentaire, renaissant continuellement de sa propre destruction avec une force et une vigueur toujours nouvelles. Des lianes qui courent d’arbre en arbre, de branche en en branche, plongent çà et là dans la terre pour s’élever plus loin vers le ciel, et forment en se croisant et s’enchevêtrant les unes dans les autres une barrière presque infranchissable, comme si la nature jalouse avait voulu dérober aux regards profanes les mystérieux secrets de ces forêts, sous l’ombre desquelles les pas de l’homme n’ont retenti qu’à de longs intervalles et jamais impunément. Des arbres de tout âge et de tout espèce poussent sans ordre et sans symétrie comme s’ils avaient été semés au hasard, ainsi que les grains de blé dans les sillons. Les uns, minces et élancés, comptent à peine quelques années ; l’extrémité de leur branche est recouverte par les hautes et larges ramures de ceux dont la tête superbe a vu passer des siècles. Sous la feuillée murmurent doucement des sources pures et limpides, qui courent et s’échappent des fissures des rochers et vont, après mille et mille détours, se perdre dans quelque lac ou dans quelque rivière inconnue dont les eaux libres n’ont encore reflété dans leur calme miroir que les arcanes sublimes de la solitude. Là se trouvent pêle-mêle et dans un désordre pittoresque tous ces magnifiques produits des régions tropicales, l’acajou, l’ébénier, le palissandre, le mahogany tortueux, le chêne noir, le chêne-liège, l’érable, le mimosa au feuillage argenté, le tamarinier, poussant dans toutes les directions ses branches chargées de fleurs, de fruits et de feuilles qui forment un dôme impénétrable aux rayons du soleil. Des profondeurs vastes et inexplorées de ces forêts sortent de temps à autre des bruits inexplicables, des rugissements féroces, des miaulements félins, des cris moqueurs mêlés à des sifflements aigus, chants joyeux et pleins d’harmonie ou expression de colère, de rage et de terreur des hôtes redoutés qui les peuplent.

Après s’être engagé résolûment au milieu de ce chaos, et lutté corps à corps avec cette nature inculte et sauvage, on parvient, la hache d’une main et la torche de l’autre, à se frayer pouce à pouce, pas à pas, une route impossible à décrire ; tantôt en rampant comme un reptile sur des détritus de feuilles, de bois mort ou de fiente d’oiseaux, amoncelés depuis des siècles ; ou bien en courant de branche en branche au sommet des arbres et voyageant pour ainsi dire dans les airs. Mais malheur à celui qui néglige d’avoir l’œil constamment ouvert sur tout ce qui l’entoure et l’oreille au guet ! car, outre les obstacles élevés par la nature, il a à craindre les morsures venimeuses des serpents troublés dans leurs retraites, et les attaques furieuses des bêtes fauves. Il faut encore surveiller avec soin le cours des fleuves et des rivières que l’on rencontre, relever la position du soleil pendant le jour, ou se guider la nuit par la croix du sud, car une fois égaré dans une forêt vierge, il est impossible d’en sortir ; c’est un dédale dont aucun fil d’Ariane ne pourrait aider à trouver l’issue.

Puis enfin, lorsqu’on est parvenu à surmonter les dangers que nous avons détaillés, et mille autres non moins terribles que nous avons passé sous silence, on débouche dans une plaine immense, au centre de laquelle s’élève une une ville indienne.

C’est-à-dire qu’on se trouve devant une de ces mystérieuses cités dans lesquelles aucun Européen n’a jamais pénétré, dont on ignore même la position exacte, et qui, depuis la conquête, servent d’asile aux derniers restes de la civilisation des Aztèques.

Les reçus fabuleux faits par quelques voyageurs sur les richesses incalculables enfouies dans ces villes, ont allumé la convoitise et l’avarice d’un grand nombre d’aventuriers qui, à diverses époques, ont tenté de trouver la route perdue de ces reines des prairies et des savanes mexicaines. D’autres, poussés seulement par l’attrait irrésistible que les entreprises extraordinaires offrent aux imaginations vagabondes, sont aussi, depuis une cinquantaine d’années surtout, partis à la recherche de ces villes indiennes, sans que jamais jusqu’à ce jour le succès ait couronné ces diverses expéditions. Quelques-uns sont revenus désenchantés et à demi perclus de ce voyage vers l’inconnu ; un certain nombre on laissé leurs cadavres au fond des précipices ou dans les quebradas, pour servir de pâtures aux oiseaux de proie, enfin d’autres, plus malheureux encore, ont disparu sans laisser de traces, et sans que depuis on ait jamais su ce qu’ils étaient devenus.

Nous, par suite de circonstances trop longues à rapporter ici, mais dont quelque jour nous ferons le récit, nous avons habité, malgré nous, une de de ces impénétrables villes, mais, plus heureux que nos prédécesseurs dont nous avons rencontré, comme de sinistres jalons, les os blanchis épars sur la route, nous sommes parvenu à nous en échapper à travers milles périls, tous miraculeusement évités.

La description que nous allons donner est donc de la plus scrupuleuse exactitude, et impossible à révoquer en doute, car nous parlons de visu.

Quiepaa-Tani, la ville qui s’offre enfin aux yeux dès que l’on a franchi la forêt vierge dont nous venons de tracer un aperçu, s’étend de l’est à l’ouest et forme un carré long. Une large rivière, sur laquelle sont jetés plusieurs ponts de lianes d’une légèreté et d’une élégance incroyables, la traverse dans toute sa longueur. À chaque angle de ce carré, un bloc énorme de rocher, coupé à pic du côté qui regarde la campagne, sert de fortifications presque imprenables ; ces quatre citadelles sont reliées, en outre, entre elles par une muraille épaisse de vingt pieds à la cime et haute de quarante, qui, en dedans de la ville, forme un talus dont la base à soixante pieds de large. Cette muraille est construite en briques du pays, faites avec de la terre sablonneuse et de la paille hachée ; on les nomme adobas ; elles sont longues d’environ un mètre. Un fossé large et profond double presque la hauteur des murs.

Deux portes donnent seules entrée dans la cité. Ces portes sont flanquées de tours et de poivrières absolument comme une forteresse du moyen-âge, et ce qui vient encore à l’appui de la comparaison, un petit pont composé de planches, extrêmement étroit et mobile, posé de façon à être enlevé à la moindre alerte, est la seule communication de chacune de ces portes avec le dehors.

Les maisons sont basses et se terminent en terrasses qui se relient les unes aux autres ; elles sont légères et bâties en jonc et en cañaverales revêtus de ciment, à cause des tremblements de terre si fréquents dans cette région ; mais elles sont vastes, bien aérées et percées de nombreuses fenêtres. Toutes n’ont qu’un seul étage d’élévation, et les façades sont enduites d’un verni d’une blancheur éclatante.

Cette étrange ville, apperçue de loin, surgissant au milieu des hautes herbes de la prairie, offre le plus singulier et le plus séduisant aspect.

Par une belle soirée du mois d’octobre, cinq personnes, dont il eût été impossible de distinguer les traits ou le costume, en raison de l’obscurité, débouchèrent de la forêt que nous avons décrite plus haut, s’arrêtèrent un moment, avec une indécision marquée, sur l’extrême lisière du bois qu’elles venaient de franchir, et commencèrent à examiner le terrain. Devant elles s’élevait un monticule qui encaissait la forêt, et dont le sommet, bien que peu élevé, coupait l’horizon en droite ligne.

Après avoir échangé quelques paroles entre eux, deux des personnages restèrent où ils se trouvaient ; les autres trois se couchèrent à plat ventre et, en rampant sur les pieds et sur les mains, s’avancèrent au milieu des herbes gigantesques qu’ils faisaient onduler et qui cachaient entièrement leur corps.

Puis, parvenus sur le haut du tertre qu’ils avaient eu une si grande difficulté à gravir, ils plongèrent leurs regards dans le vide et demeurèrent frappés d’étonnement et d’admiration.

L’éminence au sommet de laquelle ils se trouvaient était coupée à pic, ainsi que toute la partie du terrain qui s’étendait à leur droite et à leur gauche. Une magnifique plaine se déroulait à cent pieds au-dessous d’eux, et au milieu de cette plaine, c’est-à-dire à mille mètres environ de distance, s’élevait, fière et imposante, Quiepaa-Tani[1], la ville mystérieuse, défendue par ses tours massives et ses épaisses murailles. L’aspect de cette vaste cité, au milieu de ce désert, produisit sur l’esprit des trois hommes un sentiment de stupeur dont ils ne purent se rendre compte et qui, pendant quelques minutes, les rendit muets de surprise.

Enfin l’un d’eux se releva sur le coude, et s’adressant à ses compagnons :

— Mes frères sont-ils contents ? dit-il avec un accent guttural qui, bien qu’il s’exprimât en espagnol, le faisait reconnaître pour Indien, Addick — le Cerf — a-t-il tenu sa promesse ?

— Addick est un des premiers guerriers de sa tribu ; sa langue est droite et le sang coule clair dans ses veines, répondit un des deux hommes auxquels il s’adressait.

L’Indien sourit silencieusement sans répondre : ce sourire eût donné fort à penser à ceux qui l’accompagnaient, s’ils avaient pu le voir.

— Il me semble, observa celui qui n’avait pas encore parlé, qu’il est bien tard pour rentrer dans la ville.

— Demain, au lever du soleil, Addick conduira les deux Lis à Quiepaa-Tani, répondit l’Indien, la nuit est trop sombre.

— Le guerrier a raison, repartit le second interlocuteur, il faut remettre la partie à demain.

— Oui, retournons auprès de nos compagnes, qu’une trop longue absence pourrait inquiéter.

Joignant le geste à la parole, le premier interlocuteur se retourna et, suivant exactement le sillon que son corps avait tracé parmi les herbes, il se trouva bientôt, ainsi que ses compagnons qui avaient imité tous ses mouvements, sur la lisière de la forêt, dans laquelle, après leur départ, les deux personnages qu’ils avaient laissés en arrière étaient rentrés.

Au silence qui règne sous ces sombres voûtes de feuillage et de branches pendant le jour, avaient succédé les bruits sourds d’un sauvage concert, formé par les cris aigus des oiseaux de nuit qui s’éveillaient et se préparaient à fondre sur les loros, les colibris ou les cardinaux attardés loin de leurs nids, les rugissements des congouars, les miaulements hypocrites des jaguars et des panthères et les aboiements saccadés des coyotes, dont les échos se répercutaient en sons lugubres sous les voûtes profondes des cavernes inaccessibles et des fondrières béantes qui servaient de repaires à ces hôtes dangereux.

Reprenant la route qu’ils s’étaient tracée avec la hache, les trois hommes se virent bientôt auprès d’un feu de bois mort, qui brûlait au centre d’une éclaircie de terrain. Deux femmes, ou plutôt deux jeunes filles étaient accroupies pensives et tristes auprès du feu. Ces jeunes filles comptaient à peine trente ans à elles deux ; elles étaient belles de cette beauté créole que le pinceau divin de Raphaël a seul pu exprimer dans ses ravissantes têtes de Vierge. Mais, en ce moment, elles étaient pâles, semblaient fatiguées, et leurs visages reflétaient une sombre tristesse. Au bruit des pas qui se rapprochaient, elles levèrent les yeux, et un éclair de joie vint comme un rayon de soleil animer leur visage.

L’Indien jeta quelques menues branches dans le feu qui menaçait de s’éteindre, tandis que l’un des chasseurs s’occupait à donner aux chevaux, entravés à peu de distance, leur provende de pois grimpants.

— Eh bien ! don Miguel, demanda l’une des jeunes filles en s’adressant au chasseur qui avait pris place à leurs côtés, sommes-nous bientôt au but de notre voyage ?

— Vous êtes arrivée, señorita : demain, sous la conduite de notre ami Addick, vous entrerez dans la ville, asile inviolable où nul ne vous poursuivra.

— Ah ! reprit-elle en jetant un regard distrait sur le visage sombre et impassible de l’Indien, demain nous nous séparerons ?

— Il le faut, señorita ; le soin de votre sûreté l’exige.

— Qui oserait me venir chercher dans ces parages inconnus ?

— La haine ose tout ! Je vous en supplie, señorita, ayez foi en mon expérience ; mon dévouement pour vous est sans bornes ; vous avez, bien que fort jeune encore, assez souffert pour qu’un rayon béni du soleil vienne égayer votre front rêveur et dissiper les nuages que la pensée et la douleur y amassent depuis si longtemps.

— Hélas ! fit-elle en baissant la tête pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues.

— Ma sœur, mon amie, ma Laura ! s’écria l’autre jeune fille en l’embrassant tendrement, soit courageuse jusqu’au bout ; ne resté-je pas avec toi ? Oh ! ne crains rien, ajouta-t-elle avec une charmante expression, je prendrai la moitié de tes peines, comme cela le fardeau te semblera moins lourd.

— Pauvre Luisa, murmura la jeune fille en lui rendant ses caresses, c’est à cause de moi que tu est malheureuse ; comment pourrai-je jamais reconnaître ton dévouement ?

— En m’aimant comme je t’aime, mon ange chérie, et en reprenant espoir.

— Avant un mois, je l’espère, reprit don Miguel, vos persécuteurs seront mis pour toujours dans l’impossibilité de vous nuire ; je joue avec eux une partie terrible, dont ma tête est l’enjeu ; mais peu m’importe, si je vous sauve. Laissez-moi, en vous quittant, emporter dans mon cœur l’espoir que vous n’essayerez en aucune façon de sortir du refuge que je vous ai trouvé, et que vous attendrez patiemment mon retour.

— Hélas ! caballero, vous le savez, je n’existe que par un miracle ; mes parents, mes amis, tous ceux enfin que j’aimais m’ont abandonné, excepté Luisa, ma sœur de lait, dont le dévouement pour moi ne s’est jamais démenti ; et vous que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu, et qui, tout à coup, vous êtes révélé à moi dans ma tombe, comme l’ange de la justice divine ; depuis cette nuit terrible où, comme Lazare, je suis, grâce à vous, sortie du sépulcre, vous m’avez entourée des soins les plus délicats et les plus intelligents, vous avez remplacé ceux qui m’avaient trahie, vous avez été pour moi plus qu’un père, presque un dieu.

— Señorita ! s’écria le jeune homme confus et heureux à là fois de ces paroles.

— Je vous dis cela, don Miguel, continua-t-elle avec une certaine animation fébrile, parce je tiens à vous prouver que je ne suis pas ingrate. Je ne sais ce que, dans sa sagesse, Dieu décidera de moi ; mais, sachez-le, ma dernière prière et ma dernière pensée seront pour vous. Vous voulez que je vous attende, je vous obéirai ; croyez-le bien, je ne dispute plus ma vie que par une certaine curiosité de joueur aux abois, ajouta-t-elle avec un sourire navrant ; mais je comprends combien vous avez besoin de votre liberté d’action pour la rude partie que vous avez entreprise ; aussi, partez tranquille, j’ai foi en vous.

— Merci, señorita, cette promesse double mes forces, Oh ! maintenant, je suis certain de réussir.

Un espèce de jacal en branchage avait été préparé pour les jeunes filles par l’autre chasseur et le guerrier indien ; elles s’y retirèrent pour se livrer au sommeil.

Quelque bourrelé d’inquiétudes que fût l’esprit du jeune homme, cependant, après quelques minutes d’une méditation profonde, il s’étendit auprès de ses compagnons et ne tarda à s’endormir. Au désert, la nature ne perd jamais ses droits, les plus grandes douleurs ne parviennent que rarement à l’emporter sur les exigences matérielles de l’organisation humaine.

À peine les premiers rayons du soleil commencèrent-ils à teindre le ciel d’un reflet d’opale, que les chasseurs ouvrirent les yeux. Les préparatifs du départ furent bientôt terminés, le moment de la séparation arriva, les adieux furent tristes. Les deux chasseurs avaient accompagné les jeunes filles jusqu’à la lisière de la forêt, afin de demeurer plus longtemps avec elles.

Doña Luisa, profitant d’un instant où le chemin devenait tellement étroit qu’il était presque impossible de marcher deux de front, s’approcha du chasseur compagnon de don Miguel :

— Un service, lui dit-elle rapidement à voix basse.

— Parlez, lui répondit celui-ci sur le même ton.

— Cet Indien ne m’inspire qu’une médiocre confiance.

— Vous avez tort, je le connais.

Elle secoua la tête d’un air mutin.

— C’est possible, fit-elle ; voulez-vous me rendre le service que je réclame de vous ? sans cela je le demanderai à don Miguel, quoique j’eusse préféré le lui laisser ignorer.

— Parlez, vous dis-je.

— Donnez-moi un couteau et vos pistolets.

Le chasseur la regarda en face.

— Bien, dit-il au bout d’un instant, vous êtes une brave fille. Voilà ce que vous me demandez.

Et sans que personne s’en aperçut, il lui remit les objets qu’elle désirait obtenir de lui, en y joignant deux petits sacs, l’un de poudre et l’autre de balles.

— On ne sait pas ce qu’il peut arriver, fit-il.

— Merci, lui dit-elle avec un mouvement de joie dont elle ne fut pas maîtresse.

Puis tout fut dit : elle fit disparaître les armes sous ses vêtements avec une prestesse et un certain air résolu qui firent sourire le chasseur.

Cinq minutes plus tard, on arriva sur la lisière de la forêt.

— Addick, dit laconiquement le chasseur, souvenez-vous que vous me répondez de ces deux femmes !

— Addick a juré, répondit seulement l’Indien.

On se sépara ; il était impossible de demeurer plus longtemps à l’endroit où l’on se trouvait sans courir le risque d’être découvert par les Indiens. Les jeunes filles et le guerriers se dirigèrent vers la ville.

— Montons sur la colline, dit don Miguel, afin de les revoir une dernière fois.

— J’allais vous le proposer, répondit simplement le chasseur.

Ils reprirent, avec les mêmes précautions, la place qu’ils avaient pendant quelques minutes occupée la nuit précédente.

Aux rayons resplendissants du soleil qui s’était levé radieux, la verte campagne avait pris un aspect véritablement enchanteur. La nature s’était pour ainsi dire animée, et un spectacle des plus variés avait remplacé l’aspect sombre et solitaire sous lequel elle leur était apparue la veille.

Des portes de la ville, qui étaient ouvertes, sortaient des groupes d’Indiens à pied et à cheval, qui se dispersaient de tous les côtés, avec des cris de joie et des éclats de rire stridents. De nombreuses pirogues sillonnaient la rivière, les champs se peuplaient de troupeaux de vigognes et de chevaux conduits par des Indiens armés de longues gaules, qui, venus des environs, se dirigeaient vers la ville. Des femmes bizarrement vêtues et portant gaillardement sur leur tête de longues mannes en osier remplies de viandes, de fruits ou de légumes, marchaient en causant entre elles, et accompagnant chaque phrase de ce rire continuel, saccadé et métallique dont les peuplades indiennes ont le secret et dont le bruit ressemble assez à celui que produirait la chute d’une quantité de cailloux sur un plat de cuivre.

Les jeunes filles et leur guide ne tardèrent pas à se mêler à cette foule bigarrée, au milieu de laquelle elles disparurent.

Don Miguel poussa un soupir.

— Partons, dit-il d’une voix profonde.

Ils regagnèrent la forêt.

Quelques minutes plus tard ils se remettaient en route.

— Il faut nous séparer, fit don Miguel, lorsqu’ils eurent traversé la forêt dans toute sa longueur, je retourne à Tubac.

— Moi, je vais tâcher de rendre un petit service à un chef indien de mes amis.

— Toujours vous songez aux autres et jamais à vous, mon brave Bon-Affût ; toujours vous êtes occupé à être utile à quelqu’un.

— Que voulez-vous, don Miguel, il paraît que c’est ma mission ; vous savez que chacun a la sienne sur la terre.

— Oui, répondit le jeune homme d’une voix sourde. Allons, adieu, ajouta-t-il au bout d’un instant, n’oubliez pas notre rendez-vous.

— Soyez tranquille, dans quinze jours, au gué del Rubio, c’est convenu.

— Pardonnez-moi mes réticences pendant les quelques jours que nous avons passés ensemble ; ce secret n’est pas —à moi seul, Bon-Affût ; je ne suis pas le maître de le divulguer, même à un ami aussi éprouvé que vous.

— Gardez votre secret, mon ami, je ne suis nullement curieux de le connaître ; seulement il est bien entendu que nous ne nous connaissons point, n’est-ce pas.

— Oui, ceci est fort important.

— Allons, adieu.

— Adieu.

Les deux cavaliers se serrèrent la main, l’un tourna à droite, l’autre à gauche, et ils s’éloignèrent à toute bride, chacun dans une direction opposée.


  1. Littéralement, quiepaa ciel, tani montagne, en langue zapothèque.