L’Écho des jeunes, novembre 1891/L’inoubliable

Sous la direction de Alex. Gerbée (p. 10-11).

L’INOUBLIABLE



Elle est venue, un jour de tristesse ou d’ennui,
Un jour qu’elle était seule et qu’il fallait qu’on l’aime :
Très naturellement elle a passé la nuit
À se bercer au son de mon premier blasphème.

Et depuis ce jour-là, j’ai soldé les sanglots
De celle que j’aimais avec tant d’ironies,
Et mes sarcasmes d’autrefois et leurs grelots
Se sont broyés en d’effroyables agonies ;

Même le souvenir altier de mes dédains
N’a plus comme autrefois rendu mon cœur rebelle :
Pour changer en soupirs mes sourires hautains,
Elle est venue, ô la Très Haute et la Très Belle !

Elle était douce et froide aussi ;
L’âme chaste d’une oublieuse
Et la chair toujours prête, ainsi
Que la Nature insoucieuse…
Ô ma statue aux yeux si bleus
Qu’ils recelaient trop d’innocence !
Naïve et barbare puissance
Qui faisait de tes yeux mes dieux !

J’aimais le moindre de tes gestes,
Et je conserverai toujours
Les souvenirs pourtant funestes
De tes mains dans tes cheveux lourds :
Tes lourds cheveux, et la lumière
De tes mains qu’un soleil ami
Me semblait caresser parmi
Tes rires de l’heure première.

Lors, mon regard t’enveloppait
D’une admiration suprême :
Non sans reculs et sans respect,
Mon regard suivait le poème
Vibrant et fier de tes deux seins,
Et l’accord parfait de tes hanches
Qui s’achevaient en courbes blanches
Jusqu’aux ombres de leurs dessins.


Avec une grâce enfantine
Tu riais de mes pleurs flatteurs ;
Ta bouche se faisait mutine
Et tes grands yeux consolateurs, —
Mais tes splendides beautés nues
Se miraient dans mes yeux, les leurs !
Où couvaient de sombres douleurs
Que tu n’as jamais reconnues.

Las ! je sentais sombrer ma force en l’océan
Des passions que tes baisers m’ont fait connaître,
Et je te maudissais, de voir mon cœur géant
Suivre tes moindres pas, ainsi qu’un chien son maître.

Et je te maudissais, et meurtrissais ta chair,
Ta chair de femme, en des étreintes furieuses,
Parce que ta froideur me la vendait si cher
Que je l’eusse livrée aux tombes envieuses.

Mais sans te soucier de tes regrets futurs,
Très simplement, ainsi qu’au jour de ta venue,
Tes pas se sont perdus dans les chemins obscurs
Où jadis tu marchais vers ta mort inconnue !

L’ordre de t’en aller que je t’ai dit ce soir,
Tu ne l’as pas compris, puisque tu es partie !
Tu ne sauras jamais que j’ai voulu m’asseoir
Sur le seuil de notre maison anéantie.

Et que là j’ai crié l’appel désespéré
D’un cœur à jamais clos aux chères aventures,
Et qui prélude à l’opprimant miséréré
De noires et peut-être éternelles tortures !


Fernand Clerget.