Léonie de Montbreuse/7

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 33-39).


VII


Dans toutes les suppositions que j’avais imaginées pour deviner de quelle manière Alfred entreprendrait de détruire l’impression que m’avaient faites les remarques et les conjectures de madame de Rosbel, je n’avais pas prévu la seule qui dût lui réussir infailliblement. J’avais pensé qu’il chercherait à se justifier en exagérant son admiration pour moi, peut-être aussi en riant de ma susceptibilité ; mais je ne me doutais pas qu’il quitterait un moment son ton léger pour me dire de l’air le plus pénétré :

— J’espère que ma cousine ne me punira pas d’un tort que je n’ai point partagé. Si je dois souffrir de son humeur, toutes les fois qu’elle inspirera de l’envie, nous serons souvent en querelle ; et je sens que cet état me serait insupportable. Par grâce, ma chère cousine, rassurez-moi sur la crainte de vous avoir déplu, ou je serai véritablement malheureux.

L’accent de sensibilité qui accompagnait ces mots m’émut et m’étonna beaucoup. Cependant je voulus me tenir parole, et je lui répondis de l’air le plus calme que je pus obtenir de moi :

— Je n’ai jamais pensé, monsieur, que vous ayez eu l’intention de m’offenser, je ne mérite pas plus l’injure que l’éloge, et, d’ailleurs, j’ai appris qu’il fallait souvent mépriser l’une et l’autre.

— C’est ainsi que vous me rassurez, reprit-il avec une sorte d’emportement ; vous feignez de me croire innocent pour vous épargner l’ennui d’entendre ma justification, vous dédaignez mon opinion autant que mon amitié, vous ne craignez pas de m’affliger sensiblement… Ah ! je vous croyais un meilleur cœur.

Il avait profité, pour entamer cette explication, d’un moment où M. de Montbreuse racontait un événement politique arrivé pendant son séjour en Allemagne, et qui captivait l’attention générale. Heureusement pour moi, le récit étant achevé, chacun se sépara, et plusieurs personnes vinrent du côté où je m’étais retirée, ne prévoyant pas qu’Alfred m’y suivrait. Leur présence l’empêcha de continuer ses reproches ; je le vis s’éloigner avec tous les signes du mécontentement le plus marqué ; je pensai que l’arrivée de quelques jolies femmes que l’on annonça, allait bientôt lui rendre son enjouement ordinaire, mais je me trompais : elles provoquèrent vainement sa gaieté par les agaceries les plus directes, à peine leur répondit-il avec politesse. Cette humeur, si différente de celle de la veille, fut généralement remarquée ; chacun l’interprétait à sa manière. M. de Frémur, toujours plus fin qu’un autre prétendait en savoir la cause, et disait à demi-voix à ma tante qui s’alarmait de la tristesse de son fils :

— J’avais prévu cela, d’après la scène qu’ils ont eue hier au soir à l’Opéra.

— Quelle scène, demanda madame de Nelfort ? Est-ce encore une nouvelle folie de madame de Rosbel ?

— Je ne sais pas précisément à propos de quoi ils se sont aussi mal quittés ; j’ai entendu seulement qu’elle lui défendait impérieusement de se présenter chez elle aujourd’hui.

— Cette femme commence à m’importuner, reprit madame de Nelfort ; elle a déjà pensé me coûter la vie de mon fils, si elle ajoute à ce tort celui de rendre le malheureux, je sens qu’elle me deviendra odieuse. Voyez comme il est triste.

Voilà donc, pensé-je, la véritable cause de cette mélancolie dont il voulait me persuader que j’étais l’objet ! Quel manège ! et combien je devais mépriser celui qui en était coupable ! mais il fallait s’en convaincre avant de l’en punir, et le moyen s’en présenta bien vite à mon imagination. Sans réfléchir sur l’inconvénient qu’il y aurait à paraître émue de sa prétendue tristesse, je regardai Alfred avec plus d’intérêt ; je quittai ma place pour aller offrir des fleurs à une jeune femme à côté de laquelle il était assis. Enhardi par mon regard, il me demanda une des roses du bouquet que je tenais :

— Comment osez-vous, lui dis-je en souriant, demander quelque chose à une personne qui possède un si mauvais cœur ?

— Ah ! soyez plus généreuse, dit-il de l’accent le plus doux, prouvez-moi que je me suis trompé, et vous verrez le prix que j’attache à votre indulgence.

Sans lui répondre, sans lever les yeux sur lui, je détachai la fleur qu’il demandait ; il s’en empara, et je me sentis rougir comme si je venais de lui faire un aveu.

À dater de ce moment il devint d’une folie sans exemple. Trouvant un mot plaisant sur tout ce qu’on disait, il ranima la conversation qui commençait à s’éteindre, la rendit générale pour tout le monde et souvent particulière pour moi. Je voyais la finesse de M. de Frémur un peu déconcertée de ce changement subit dans l’humeur d’Alfred, et s’il faut l’avouer, mon amour-propre en était encore plus ravi que mon cœur ne s’en trouvait satisfait. Il était clair que madame de Rosbel n’était pour rien dans ce nouveau caprice, et je jouissais pour la première fois du plaisir d’exercer mon influence sur l’esprit d’une personne dont rien ne semblait devoir soumettre l’indépendance ; heureuse de ce succès, j’en voulus obtenir d’autres. On me proposa de chanter, de jouer de la harpe ; je cédai de la meilleure grâce aux instances qu’on me faisait ; j’étais en veine, et je méritai les applaudissements. On vanta mon talent, ma complaisance ; la joie brillait dans les yeux de mon père, ma tante m’embrassait, et M. Alfred disait :

— Que je m’en veux d’avoir abandonné la musique. Si j’avais mieux écouté les leçons de ce vieux italien je serais en état d’accompagner ma cousine. Voilà le premier regret que j’en éprouve ; car, au métier que je fais, on peut à la rigueur se passer de savoir soupirer la romance. Au total, je me suis arrangé pour avoir bien peu de chose à regretter en moi, le jour où il plaira au canon de m’enlever ; mais je n’aurais pas été aussi indifférent sur les moyens de plaire, ajouta-t-il en se tournant vers moi, si j’avais prévu que je fusse destiné à vous aimer autant.

Ces derniers mots, le ton mystérieux, le regard expressif qui les accompagnèrent mirent le comble à mon ivresse. J’oubliai les avis de mon père, je les mis sur le compte d’une prévention mal fondée, et je me crus choisie par le ciel pour réparer son injustice. Je jouis pendant cette soirée de tous les plaisirs dont peut s’enivrer l’amour-propre. Je ne pouvais douter de la préférence d’Alfred ; l’amant de la belle madame de Rosbel brûlait du désir déplaire à cette petite pensionnaire dont elle avait parlé avec tant de dédain. Un premier mot d’amour venait de frapper mon cœur, je pris le trouble que j’en ressentis pour l’effet d’un sentiment qui devait subjuguer mon âme. Alfred me plaisait ; je crus l’aimer. Que de femmes sont tombées dans la même erreur ! Ne connaissant l’amour que par récit, le premier qui leur en parle émeut toujours leur cœur en leur inspirant de la reconnaissance, et, dupes de cette émotion, elles prennent le plaisir de plaire pour le bonheur d’aimer.