Léonie de Montbreuse/32

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 251-260).


XXXII


Avec la présence d’Edmond s’évanouit le prestige qui m’avait aveuglée sur mon inconséquence. Je tentai vainement de m’excuser à mes propres yeux sur la possibilité d’interpréter, d’une manière insignifiante, le peu de mots que je lui avais adressés ; ma conscience n’admit point cette ruse.

Edmond savait mon secret, il fallait le fuir ou trahir mon devoir, et je n’hésitai pas à prendre le seul parti qui devait me conserver digne de lui.

L’époque fixée pour mon mariage approchait, ma tante en pressait les préparatifs et cherchait à me séduire en me montrant les jolies choses qui m’étaient destinées.

Le plus élégant trousseau venait d’arriver de Paris. Madame de Nelfort me le faisait admirer en détail ne doutant pas que la vue de tant de parures ne me fit oublier jusqu’aux moindres torts de son fils ; mais mon cœur était pénétré d’un sentiment trop profond pour se laisser distraire par ces intérêts de vanité qui ont souvent trop d’empire sur l’esprit des femmes.

M. de Montbreuse nous surprit dans cette grave occupation. Il paraissait fort agité, et, s’approchant de moi, il me dit :

— Je vous dois compte, ma fille, de tout ce qui se passe ici ; lisez cette lettre, et vous saurez ensuite les événements dont elle a été la cause.

Je pris la lettre des mains de mon père et lus tout haut ce qui suit :

« Monsieur le comte,

» L’intérêt que doit inspirer à tous les honnêtes gens le bonheur d’une famille aussi respectable que la vôtre, me détermine à vous prévenir de la conduite de M. de Nelfort. Madame de Rosbel vient d’obtenir et de récompenser le sacrifice qu’il lui fait en renonçant à la main de votre fille. Leurs projets sont arrêtés et votre autorité, monsieur le comte, peut seule en empêcher l’exécution.

» J’ai l’honneur, etc.

» Ernest de Frémur. »


— Quel monstre ! quel indigne homme que ce M. de Frémur ! s’écria ma tante, on le punira d’un procédé si lâche. Alfred en sera bientôt vengé.

— Il l’est déjà, reprit M. de Montbreuse. Edmond se trouvant chez moi lorsque j’ai reçu cette lettre, s’en est emparé en me faisant promettre de n’en point parler à Alfred.

J’ai su depuis qu’Edmond avait écrit à M. de Frémur de lui rendre raison de l’insulte faite à son ami et qu’ils se sont battus ce matin.

En ce moment mon père s’interrompit pour me considérer. J’étais anéantie, un froid mortel glaçait mes sens, et je ne me sentais pas même la force de faire la seule question qui dût m’accabler, ou me rendre à la vie.

Madame de Nelfort vint à mon secours en demandant si Edmond était blessé.

— Légèrement, répondit mon père, mais M. de Frémur a été rapporté à Champfleury atteint de deux blessures que l’on croit fort dangereuses.

Alfred a été témoin de son retour et a tout appris de la bouche de ce malheureux, qui, se croyant à sa dernière heure, lui a demandé le pardon d’un tort que son amour pour madame de Rosbel et sa jalousie pouvaient seuls lui faire commettre.

Réfléchissez, ma fille, ajouta-t-il, sur les résolutions auxquelles vous devez vous arrêter d’après ce que vous venez d’apprendre. Je vous ai promis de vous laisser disposer de votre sort ; décidez-en, je tiendrai ma parole.

En finissant ces mots, mon père nous quitta d’un air plus satisfait que mécontent de l’effet de sa nouvelle.

À peine fut-il sorti que nous vîmes entrer Alfred dans l’état d’un homme que le désespoir égare. Il vint se jeter à mes pieds et me dit :

— Léonie, je vous afflige ! je vous perds, vous êtes assez vengée ; n’ajoutez pas vos reproches à tous ceux que je m’adresse, mais recevez l’expression d’un repentir déchirant.

» Oui, je vous ai trahie pour l’objet le plus indigne d’un amour qui n’était dû qu’à vous ; pour une femme qui flattait les vœux d’un autre amant en me comblant de ses faveurs, et ne voulait que me rendre assez coupable pour ne plus vous mériter. Ne croyez pas du moins, Léonie, qu’elle eût jamais obtenu de moi le sacrifice de votre main. Je puis renoncer pour votre bonheur à cette main chérie, mais jamais pour celui d’une autre. Mon sort est accompli. Ah ! je n’étais pas né pour jouir de tant de bienfaits du ciel. J’ai dédaigné les conseils d’un père, j’ai compromis les jours de l’ami le plus dévoué, et je perds une femme adorable ! Un esprit indocile, une faiblesse inexcusable, m’ont ravi tous ces biens. Je vais en déplorer la perte loin de vous, et chercher une mort assez honorable pour obtenir mon pardon.

— Ah ! mon fils, quels reproches ! s’écria madame de Nelfort en fondant en larmes.

L’accent de la douleur de cette excellente mère retentit jusqu’au fond de mon âme ; je m’élançai dans ses bras ; Alfred embrassait, en pleurant, ses genoux, et ma tante le conjurait de calmer son désespoir en lui disant :

— Il ne faut plus compter sur l’indulgence de ton oncle, je le sens ; Léonie ne doit plus te pardonner, mais ta mère peut te suivre, Alfred, et partager tes regrets. Tu ne la verras pas sans consolation pleurer avec toi sur les malheurs qu’avec plus de prévoyance elle aurait pu t’épargner, et tu vivras par pitié pour elle.

— Non, vous ne serez pas aussi malheureux, interrompis-je, tant que je pourrai d’un mot vous rendre la tranquillité ; il est vrai que mon bonheur est à jamais détruit, mais je me consacre au vôtre. Alfred sera mon époux.

L’excès de l’émotion que j’éprouvais depuis le commencement de cette scène douloureuse, et l’effort que je fis sur moi-même en prononçant ces derniers mots, m’ôtèrent l’usage de mes sens ; je tombai dans les bras de ma tante.

Au même moment la porte s’ouvrit et l’on vit paraître Edmond soutenu par M. de Montbreuse. J’ai su depuis, que, dans son premier mouvement, mon père était venu m’arracher des bras de sa sœur en disant d’une voix étouffée :

— Ils la feront mourir.

Alfred voulut sortir pour aller chercher des sels, mon père l’en empêcha, me remit sur un fauteuil, et fit signe à Edmond qui était près de lui de me soutenir. M. de Montbreuse revint quelques moments après avec des gouttes d’éther qui me rendirent bientôt à la vie.

J’étais déjà bien troublée lorsqu’en ouvrant les yeux j’aperçus mon père, mais je crus rêver quand je lui entendis reprocher à Edmond l’imprudence qu’il faisait de me soutenir du même bras dont il était blessé et où il avait été saigné deux heures auparavant.

— Ah ! répondit Edmond du ton le plus simple, je ne m’en étais pas aperçu.

En effet, je me retournai en doutant de ce que j’entendais, et je sentis près de mon cou les nœuds de ruban qui attachaient l’habit de M. de Clarencey.

L’idée de sa présence me rendit mes forces ; je me levai en l’assurant que je n’avais éprouvé qu’un léger étourdissement qui me laissait fort peu de souffrance.

— C’est vous, mon cher Edmond, dit madame de Nelfort en venant à lui, c’est vous qui demandez nos soins, votre pâleur m’inquiète ; vous voulez en vain nous cacher tout ce que cette blessure vous fait souffrir ; croyez-vous par cette feinte, diminuer nos regrets et notre reconnaissance ?

— Ah ! madame, épargnez-moi, reprit Edmond. Il sait mieux que personne, ajouta-t-il en prenant la main d’Alfred, combien ce que j’ai fait est simple, et j’espère que son amitié ne me fera pas l’injure de m’en remercier.

— Non, je ne puis ni vous en remercier, ni l’oublier, répondit Alfred en se détournant pour cacher son émotion.

— Mais, reprit Edmond d’un ton assez léger, nous avons promis ce matin de ne plus parler de tout cela, tenons parole.

En cet instant, un domestique que M. de Montbreuse avait envoyé s’informer de l’état de M. de Frémur, vint lui dire qu’ayant désiré se voir transporté tout de suite à M*** pour y être plus à portée de recevoir des secours, madame de Rosbel et madame d’Aimery venaient de l’y conduire.

— Quel que soit le résultat de cette malheureuse affaire, dit M. de Montbreuse après un moment de silence, je viens d’écrire pour que l’on ne vous tourmente pas, Edmond ; il est bien juste que ma famille pense au moins à votre sûreté.

Alfred ne put supporter l’amertume de ce reproche, il sortit précipitamment, avec l’air d’un homme désespéré ; sa mère effrayée le suivit.

Bientôt après mon père sonna pour savoir s’il n’était pas venu quelqu’un le demander pendant son absence. On lui répondit que l’architecte et les ouvriers qu’il avait fait venir de Paris étaient là qui attendaient ses ordres. M. de Montbreuse se leva pour aller leur parler, et je restai seule avec Edmond.