Léonie de Montbreuse/28

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 172-181).


XXVIII


Ce qu’avait dit le docteur sur l’état de Suzette m’avait causé trop d’inquiétude pour ne pas chercher à la voir. Aussitôt que chacun fut sorti de l’appartement de ma tante, je me rendis au pavillon qu’habitait Étienne.

Je vis Alfred assis à quelques pas de là ; je devinai qu’il y attendait le départ du docteur et des nouvelles de Suzette. Je le regardai de manière à lui bien prouver que je l’avais vu, et montai l’escalier du pavillon sans lui rien dire.

Aussitôt que Suzette m’aperçut, la pauvre enfant se mit à fondre en larmes et s’écria :

— Oh ! ma bonne maîtresse, vous me rendez la vie !

Son père ne lui en laissa pas dire davantage, et, s’approchant de moi, il me conjura d’user de l’ascendant que j’avais sur sa fille pour l’engager à prendre un peu de repos.

— Allons, ma chère petite, suivez les avis de ce joli docteur, dit M. Durocher en me montrant, puisque vous ne voulez pas écouter les miens. Nous ne pourrons rien obtenir de bon tant que vous vous maintiendrez dans une agitation pareille.

Je répondis au docteur de la docilité de Suzette, et je demandai à rester seule quelques moments avec elle. On nous laissa, et je rassurai cette pauvre fille, en lui apprenant que je savais la cause de ses chagrins, de sa maladie, et que je n’avais jamais eu la pensée d’accuser sa vertu.

Je lui dis comment je m’étais engagée au secret près de mon père ; alors elle m’avoua qu’Alfred la tourmentait depuis longtemps, mais qu’elle rendait justice à ses sentiments, qu’ils étaient aussi coupables pour elle que respectueux pour moi.

— Son tort, ajouta-t-elle, est d’autant plus grave, mademoiselle, que c’est vous seule qu’il aime, et qu’il n’a voulu me perdre que pour satisfaire un caprice. Que deviendrai-je à présent ? moi qui n’avais au monde qu’une réputation digne du nom que me donna votre mère ! Ah ! malheureuse que je suis, pourquoi lui ai-je survécu !

J’eus bien de la peine à ramener l’esprit de Suzette à des pensées moins tristes ; cependant, celle de n’avoir rien perdu dans mon estime, lui rendit quelque espérance de bonheur. Je la quittai plus calme et lui promis de venir souvent la revoir.

Cet entretien me convainquit de l’innocence de Suzette ; et je me sus bon gré de ne l’avoir jamais soupçonnée ; mais j’en conçus plus de mépris encore pour la conduite d’Alfred.

Il m’était bien démontré qu’il n’avait été encouragé par aucune coquetterie de la part de Suzette, et que le droit de le rendre infidèle appartenait à toutes les jolies femmes qu’il pourrait rencontrer.

Ces réflexions me firent passer une assez mauvaise nuit, et, le lendemain, voulant m’en distraire, je descendis de bonne heure au jardin.

Je m’y promenais depuis quelques instans quand je vis arriver M. de Clarencey ; il parut étonné de me trouver si matinale, et me dit qu’il venait savoir des nouvelles de ma tante. Je lui appris qu’elle reposait encore. Il fit demander si mon père était visible ; on lui répondit qu’il le priait de l’attendre dans le jardin, où M. de Montbreuse allait se rendre aussitôt qu’il aurait fini une lettre qu’un courrier attendait.

Me voici donc obligée de tenir compagnie à M. de Clarencey jusqu’au moment où descendrait mon père.

Ce tête-à-tête me causa d’abord un embarras insupportable ; ensuite il me vint à l’idée d’en profiter, pour faire entendre à Edmond que je n’étais pas aussi complément dupe qu’il l’imaginait des perfidies d’Alfred, mais que ma générosité savait les pardonner. Je ne chercherai point à justifier le sentiment qui dicta cette résolution ; je le blâme, et pourtant je crois bien peu d’amour-propre à l’abri d’un pareil tort.

Voici comment s’enchaîna notre conversation.

Edmond. Madame de Nelfort se réveillera probablement en bonne santé, et vos inquiétudes d’hier seront entièrement dissipées. Je parie bien que vous avez souffert au moins autant qu’elle ?

Léonie. Peut-être plus !…

Edmond. Quoi ! seriez-vous malade ?

Léonie. Non ; mais je souffre de tout ce que je vois…

Edmond. Je conçois que l’état où s’est trouvée un moment madame de Nelfort ait dû vous affliger, mais il n’est plus alarmant. Bientôt, vous ne verrez près de vous que des gens heureux, et rien ne troublera plus votre bonheur…

Léonie. Mon bonheur ! Ah ! M. de Clarencey, vous savez bien que je n’en dois plus espérer !

Edmond. Eh ! qui pourrait avoir l’idée de le troubler ? N’êtes-vous pas l’objet des plus tendres affections de tout ce qui vous entoure ? n’êtes-vous pas uniquement chérie du meilleur père… adorée d’un amant que le titre d’époux va bientôt…

Léonie. Adorée ! M. de Clarencey, je vous croyais mon ami, et vous cherchez à me tromper aussi !…

Edmond. Moi, vous tromper ! Ah ! Léonie, ah ! mademoiselle, n’injuriez pas le sentiment qui me rend le plus digne de votre amitié. Non, le ciel m’est témoin que je ne crois pas vous tromper, en vous assurant qu’Alfred n’aime que vous au monde…

Léonie. Trahit-on ce qu’on aime ?

Edmond. On ne le trahit pas, mais on se laisse entraîner, dans un moment d’égarement, à des torts que l’on voudrait réparer aux dépens de sa vie.

Léonie. De semblables torts sont irréparables, ils détruisent la confiance. Je sais qu’on y attache peu d’importance dans le monde, et qu’un homme peut impunément les afficher ; je sais aussi qu’il est du devoir des femmes de les supporter sans en murmurer, et je me conformerai peut-être comme une autre à cette obligation, mais je ne souffrirai pas moins du regret d’avoir perdu l’illusion qui faisait ma félicité.

Edmond. Vous la retrouverez, et vous partagerez encore le bonheur qui sera votre ouvrage.

Léonie. Jamais…

Edmond. Ce moment de dépit m’en répond.

Léonie. Pour un observateur tel que vous, vous tombez dans une étrange erreur. Loin de me croire animée par un sentiment de dépit, vous auriez dû vous apercevoir que je suis triste, mais calme.

Edmond. C’est une des prétentions de la jalousie que de paraître calme au milieu des tourments, et je vous demande pardon de vous la supposer. N’en rougissez pas, Alfred en sera trop heureux.

Léonie. Je rougis de colère de vous voir obstiné à me croire jalouse, quand je ne suis qu’indignée.

Edmond. Cela se ressemble beaucoup.

Léonie. Aussi peu que l’amour ressemble au mépris. Mais je vois que votre esprit, si délicat et si finement exercé sur tous les intérêts de la société, ne comprend rien à ceux d’un cœur mortellement blessé par une suite de procédés offensants. Seriez-vous de ces gens qui croient que l’amour s’augmente par les froideurs de l’objet qui l’inspire ?

Edmond. S’augmente, non, mais j’ai la preuve qu’il ne s’en affaiblit pas.

Le regard qui accompagna ces derniers mots, me fit garder un instant de silence ; je me rappelai la confidence de madame de Ravenay, et je continuai.

Léonie. Votre fidélité pour un sentiment mal récompensé, m’est connue, mais votre position ne saurait se comparer à la mienne ; celle qui dédaigna votre hommage aimait déjà. Ce n’est point à vous qu’on en a préféré un autre !

Edmond. Quoi ! vous sauriez ?…

Léonie. J’ai su, par madame de Ravenay, qu’une femme, mal inspirée sans doute, avait autrefois refusé votre main, et que vous lui conserviez un amour dont elle était peu digne.

Edmond. Madame de Ravenay a pu trahir ainsi le secret !…

Léonie. Me le confier, ce n’était pas le trahir.

Edmond. Moi qui croyais mourir avant d’avoir révélé ma faiblesse ! Ah ! du moins, n’en abusez pas, Léonie. Je fais ici le serment de n’en reparler jamais ; vous seule saurez qu’en dépit de vos dédains, je vous ai consacré ma vie.

Léonie. Que dites-vous, Edmond ? je ne vous comprends pas ; est-ce vous que le roi proposa à mon père, vous que je refusai ?… S’il est vrai, tous mes maux sont comblés…

Ici, la plus vive émotion m’empêcha de continuer ; des larmes obscurcirent mes yeux, et je ne saurais peindre ce qui se passa dans mon âme. Edmond, dont le trouble paraissait égal au mien, prit ma main, la serra et me dit :

— Ce moment compense toutes mes souffrances, ces pleurs que votre pitié m’accorde, soutiendront mon courage ; j’aurai celui de voir combler vos vœux et ceux d’Alfred.

En cet instant M. de Montbreuse parut, et nous annonça le réveil de ma tante.

Elle veut, ajouta-t-il, que nous déjeunions tous auprès de son lit. Mais qu’avez-vous, Léonie ? vous me paraissez souffrante.

— Je le suis un peu, répondis-je.

— Pauvre enfant ! répliqua-t-il en m’embrassant, elle a le contre-coup de tous les maux de ses amies : j’étais bien sûr que l’attaque de nerfs de ma sœur et l’indisposition de Suzette dérangeraient sa santé, mais je ne veux pas qu’elle s’inquiète plus longtemps de ces petits événements. Elle doit bien quelque intérêt aussi à mon repos, et je suis plus malade que tout le monde, moi, quand je crains pour ma Léonie.

Cet excès de bonté augmenta mes regrets, et je me dis, en détournant les yeux pour lui cacher mes larmes :

— Malheureux père, j’ai détruit ton bonheur en ne te laissant pas l’arbitre du mien.