Léonie de Montbreuse/27

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 160-172).


XXVII


Madame de Nelfort, comme toutes les personnes d’un caractère plus emporté que réfléchi, observait peu, et ne s’était pas aperçue du nouveau trouble qui m’agitait en l’écoutant, et qui s’accroissait à chacune des circonstances qu’elle me racontait avec tant d’exactitude. Lorsqu’elle eut ainsi achevé de m’instruire, elle me demanda ce que j’avais le projet de faire pour apaiser la colère de M. de Montbreuse. J’avoue que cette question me fit l’effet d’une injure.

— Comment, lui dis-je, c’est sur moi que vous comptez, madame, pour engager mon père à traiter en ami celui qui me trompe avec si peu de ménagement ? Croyez-vous que mon ressentiment soit moins vif que relui de mon père ?

— Ah ! ma chère Léonie, répliqua-t-elle en fondant en larmes, je sais qu’Alfred est bien coupable, qu’il mérite votre courroux, mais non pas votre haine ; la rigueur de mon frère a causé tous ses torts, et je suis sûre qu’en cet instant son désespoir égale le mien.

» Ne joignez pas à ses remords l’affreuse idée de vous perdre, ou le reste de ma vie sera livré à la douleur. J’ai forcé cette nuit l’appartement de votre père ; il s’était renfermé pour se soustraire à mes prières, mais j’ai si vivement réclamé sa bonté, son indulgence, que, touché de mon profond chagrin, il m’a dit :

» — Eh bien, puisqu’il y va de votre vie, je consens à garder le silence sur ce qui s’est passé aujourd’hui, si ma fille n’en est pas instruite, autrement je ne saurais avoir plus d’indulgence qu’elle pour Alfred. Comptez sur moi pour respecter l’illusion qui fait encore le bonheur de Léonie. Alfred, dites-vous, la changera en réalité, je veux l’espérer, mais si ma fille vient demander ma protection contre un homme dont les torts sont impardonnables et les défauts incorrigibles, aucune considération ne pourra m’arrêter ; je romprai des liens aussi mal assortis, et je consolerai ma fille du malheur d’avoir fait un choix si peu digne d’elle.

» D’après cette résolution, continua ma tante, vous êtes, Léonie, l’arbitre de notre sort ; décidez-en, et si votre colère l’emporte, je m’éloigne à l’instant d’ici pour vous épargner le spectacle d’une douleur que mon fils pourra seul comprendre.

En achevant ces mots, ma tante tomba dans un accès de convulsion si épouvantable que j’employai tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour la calmer.

Le premier fut de lui promettre ce qu’elle exigeait de ma générosité envers son fils ; je m’engageai à paraître tout ignorer devant mon père, et ne pensai plus qu’à prodiguer mes soins à cette malheureuse amie. Une fièvre ardente avait succédé à la crise la plus douloureuse ; je fis appeler un médecin et prévenir mon père de l’état inquiétant où se trouvait sa sœur. Il arriva bientôt après, s’approcha de son lit et lui paria longtemps à voix basse, ensuite se rapprochant de moi, il dit :

— Ne vous alarmez pas, mon enfant, la fièvre est violente, mais cet accès est la suite toute naturelle de celui qui a précédé. Ma sœur s’est trop occupée de cette fête ; elle s’est levée hier de grand matin, un peu trop de fatigue a dérangé sa santé, le repos va la rétablir ; vous devez en avoir aussi besoin, ma chère Léonie, allez vous remettre au lit, je resterai près de votre tante, et je tâcherai de lui donner d’aussi bons soins que les vôtres.

J’obéis sans répondre à mon père, il avait deviné à l’altération de mon visage, que j’étais au moins aussi souffrante que madame de Nelfort.

En effet, j’eus à peine la force de revenir dans mon appartement, où quelques heures de sommeil calmèrent mes douleurs.

À mon réveil, je récapitulai ce qui s’était passé, ce que j’avais promis, et j’eus bien de la peine à m’y reconnaître ; tout cela était assez compliqué pour une tête de dix-sept ans, cependant je résolus de me conduire à ma satisfaction, c’est-à-dire avec dignité, résignation et courage.

J’eus bientôt l’occasion d’employer ces trois rares vertus, car, en rentrant chez ma tante, j’aperçus Alfred au chevet de son lit, et M. de Clarencey causant près d’une fenêtre avec mon père.

Je restai quelques moments interdite avant de pouvoir demander à madame de Nelfort comment elle se trouvait.

— Je me sens beaucoup mieux, ma chère amie, répondit-elle, et c’est vous que j’en remercie ; ma fièvre est à peu près apaisée, et le docteur vient de nous assurer que, grâce à sa potion, je n’en aurai pas ce soir.

En disant ces mots, elle me serrait la main avec tant de reconnaissance, que je n’aurais pas osé manquer en rien à la parole que je lui avais donnée, mais il me fut impossible de jeter les yeux sur son fils, pas même lorsqu’il se leva pour me céder sa place auprès de ma tante ; il est vrai que, dans sa confusion, il n’osa pas, de son côté, m’adresser un seul mot.

Cette manière d’agir ne rendait pas le mystère impénétrable pour M. de Montbreuse, mais il faisait semblant d’y croire, et se plaisait à remarquer tout ce qu’il m’en coûtait pour ne pas le trahir complétement. Alfred s’étant éloigné de nous, ma tante me dit :

— C’est à cet aimable Edmond que je dois le retour de mon fils, c’est lui qui me l’a ramené et qui a forcé son oncle à le revoir. Quel bon jeune homme, Léonie ! et qu’il mérite bien toute notre amitié !

La présence d’Edmond qui s’avançait vers moi, m’évita l’embarras de répondre à cet éloge, il me parla du ton le plus touchant de l’inquiétude qu’avait dû me causer la subite indisposition de madame de Nelfort, et me fit cent questions sur ce qui pouvait l’avoir provoquée, espérant me laisser présumer par là qu’il était loin d’en soupçonner la véritable cause.

Je ne lui sus pas fort bon gré de cette ruse, quoiqu’elle eût un motif assez noble ; mais il y avait quelque chose de si tendre dans le son de sa voix et de si affectueux dans son regard, que je lui pardonnai de me tromper aussi.

Alfred, dont la tristesse avait toujours la physionomie de l’humeur, me bouda tout le jour comme si c’était moi qui l’eusse offensé ; il est vrai que mon air lui disait assez le mépris que sa conduite m’inspirait, et tout ce qu’il devait à la pitié que j’avais pour l’état de sa mère ; c’est avec ces airs-là qu’on détruit tout l’effet des procédés les plus généreux.

Alfred en fut tellement humilié qu’il ne me tint pas compte des reproches que je lui épargnais, et ne fit pas la moindre tentative pour me témoigner son repentir.

Vers le soir on annonça la visite du docteur Durocher ; il revenait voir l’effet de ses potions, et dans quel état se trouvait la malade.

Ce brave docteur était un petit homme, tout rond, dont l’air frais et réjoui prouvait à ses malades qu’il se connaissait en bonne santé. C’était le médecin par excellence de la ville de M*** et des châteaux voisins ; on vantait son talent contre les maladies mortelles mais il dédaignait souverainement les autres, et n’avait l’air de les soigner que par pure complaisance.

Aimant à parler de tout, excepté de son art, grand conteur d’aventures, il amusait souvent et guérissait quelquefois ; ces deux avantages lui valaient celui d’être invité partout et de se trouver au courant de toutes les nouvelles.

En entrant il vint droit au lit de ma tante, s’empara de son bras, lui fit plusieurs questions sans écouter les réponses et dit :

— Voilà un pouls très-pacifique, la nuit sera calme et demain nous serons en pleine convalescence ; j’avais prévu ce mieux et j’ai rassuré d’avance madame d’Aimery, à qui le départ subit de M. de Nelfort avait persuadé que vous étiez, madame, dans le plus grand danger ; elle m’a fait promettre de repasser par Champfleury pour lui donner de vos nouvelles.

— Je suis bien sensible à cet excès d’intérêt, répliqua ma tante avec ironie.

— Vraiment, rien n’est si concevable ; on est venu lui dire que tout le château de Montbreuse était dans l’effroi, que vous étiez à la mort, qu’une jeune fille de la maison se mourait aussi, qu’il était arrivé des événements étranges ; enfin, vous savez comme tout s’exagère en passant par la bouche des gens qui racontent

» Madame d’Aimery, dont l’imagination se plaît à croire tous les malheurs, n’a pas voulu douter un instant de ces contes ; cependant madame de Rosbel ne se lassait pas de lui dire que, si tout cela était arrivé, M. de Nelfort leur en aurait dit quelque chose, et que, très-certainement, il ne serait pas resté la nuit entière à Champfleury s’il avait eu la moindre inquiétude pour madame sa mère.

— Monsieur, interrompit Alfred importuné des bavardages du docteur, ma mère ne souffrait point encore lorsque je l’ai quittée hier.

— C’est bien ce qu’assurait madame de Rosbel, reprit l’impitoyable docteur, mais quand une fois la sensibilité de madame d’Aimery est émue, il n’y a plus moyen de lui rien faire entendre ; j’aurai beau lui parler raison, elle ne m’en croira qu’après vous avoir revu.

En ce moment mon père se leva et sortit de la chambre ; M. Durocher continua sans s’apercevoir de son départ :

— Cette bonne madame d’Aimery a quelquefois des scènes avec M. de Frémur qui sont à faire mourir de rire les spectateurs ; lui qui se pique d’une philosophie imperturbable, ne conçoit rien à l’intérêt passionné qu’elle prend aux moindres événements de la vie, et surtout au zèle qui la porte à se mêler des affaires des gens malheureux, car il faut lui rendre justice, ignoré ou connu d’elle, on peut toujours compter sur son empressement à vous porter secours.

— Oui, répliqua ma tante, pourvu que l’on soit plus connu qu’ignoré des autres, mais je ne veux pas vous paraître ingrate envers une personne si généreuse, cher docteur, j’ai naturellement peu d’estime, je l’avoue, pour les femmes dont la sensibilité se porte sur tant d’objets, et forme pour ainsi dire une partie de leur parure dans le monde, mais cependant je préfère les gens qui publient leurs bienfaits à ceux qui ne font rien pour personne.

Le docteur voyant que ma tante goûtait peu l’éloge de madame d’Aimery, fut d’avis des retranchements qu’elle y faisait et, pour le faire oublier, il entama celui de madame de Rosbel en disant d’un air fier :

— Vous pensez bien, madame, que l’on n’a pas vécu aussi longtemps que moi, sans savoir à quoi s’en tenir sur ces prétendus accès de sensibilité, et ces évanouissements dont on pourrait presque toujours demander l’auteur ; mais il faut bien pardonner ces petites comédies aux jolies femmes. À vous parler franchement, j’aime mieux celles qui ne les jouent pas. Madame de Rosbel, par exemple, avec sa folle gaieté et sa moquerie continuelle, me paraît cent fois préférable à toutes ces beautés langoureuses.

Ce n’est pas par reconnaissance que j’en parle, car elle se moque de moi toute la journée et n’est jamais malade ; malgré cela je suis forcé de convenir qu’on n’est pas plus aimable ; je crois, ajouta-t-il avec un sourire malin, que M. de Frémur le sait aussi bien que moi. À propos, j’oubliais qu’elle m’a prié de demander à M. le comte de Clarencey la permission d’aller voir son beau jardin anglais, elle croit qu’on n’y peut entrer sans billet et ne veut pas quitter ce pays avant d’avoir visité le beau lieu qui en fait l’admiration.

— C’est prendre trop de soins, répondit Edmond, pour une chose d’aussi peu d’importance ; je donnerai l’ordre qu’on laisse entrer ces dames lorsqu’elles désireront s’y promener.

En entendant cette réponse je ne pus m’empêcher de lancer un regard sur Edmond qui lui peignit probablement tout mon mécontentement, car il ajouta :

— Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire moi-même les honneurs de ma retraite à madame de Rosbel, mais mon goût pour la chasse m’éloigne si souvent de Clarencey que je n’y suis presque jamais.

À ces mots, je respirai et n’osai pas lever les yeux de dessus l’ouvrage que je tenais, tant j’avais peur d’y laisser lire ma reconnaissance ; ce charme d’être entendu sans avoir parlé est si séduisant !

— Cette agréable conversation, dit le docteur en se levant, me fait oublier ma petite malade.

— Comment l’avez-vous trouvée ce matin ? demanda madame de Nelfort.

— Mais fort souffrante, et le pouls si embarrassé que je l’ai fait saigner.

— Serait-elle en danger ? interrompit vivement Alfred.

— Non ; elle était plus calme quand je l’ai quittée ce matin, mais la saignée était urgente, et la malade paraissait sérieusement menacée. Je vais m’assurer de son état.

En finissant ces mots, le docteur nous salua et partit. Alfred passa devant moi pour le suivre, et n’eut pas l’air d’entendre quelques mots que lui adressait sa mère, très-probablement dans l’intention de le retenir.