Léonie de Montbreuse/21

Michel Lévy frères, éditeurs (p. 117-128).


XXI


Le lendemain matin, on m’annonça la visite de madame de Ravenay : c’était la première fois, depuis longtemps, qu’elle sortait de chez elle. Je savais que le mouvement de la voiture l’incommodait, et je lui témoignai combien j’étais reconnaissante de la peine qu’elle prenait en venant elle-même s’informer des nouvelles de ma santé. J’ignorais devoir uniquement cette politesse à sa curiosité ; elle s’intéressait à une foule de petits détails relatifs à mon bonheur, sur lesquels elle me faisait de continuelles questions. Je les supportais assez patiemment, dans l’idée que son intérêt pour moi les lui dictait.

Cependant, importunée de son indiscrétion, et souvent embarrassée de mes réponses, je fis avertir madame de Nelfort que madame de Ravenay désirait la voir ; ma tante, dont les manières étaient trop franches pour recevoir de bonne grâce une femme qu’elle détestait, fit répondre que sa migraine la retenait au lit, et je me vis condamnée à un long tête-à-tête avec madame de Ravenay que, bien certainement, personne ne viendrait interrompre. J’en pris mon parti courageusement, et, pour l’empêcher de parler de moi, je lui fis à mon tour des questions sur elle et sur son neveu.

— Je suis étonnée, lui dis-je, qu’avec tant d’avantages et une si belle fortune, M. de Clarencey ait un goût aussi décidé pour la retraite.

— Vous le seriez moins, me répondit-elle, si vous saviez combien de choses pénibles ont déjà tourmenté sa vie.

— J’ai su par mon père que le sien avait été autrefois cruellement victime d’une injustice, et je croyais, madame, que ce malheur était le seul qui eût jamais affligé votre neveu.

— Et ne suffisait-il pas pour le rendre éternellement à plaindre ? Vous ignorez, ma chère enfant, les cruels effets d’une disgrâce qui n’a souvent d’autre motif que le caprice du souverain ou l’intrigue d’un courtisan. Le ministre qui en est frappé ressemble à cet arbre que la foudre atteint sans l’abattre ; il résiste en apparence ; mais bientôt, privé de la sève qui le nourrissait, il se dessèche et meurt. Mon beau-frère se piquait d’une philosophie qui aurait dû soutenir son courage dans un malheur dont il avait déjà vu tant d’exemples ; j’avoue que l’ayant souvent entendu prodiguer à ses amis ses conseils et ses consolations en pareille circonstance, et l’ayant même entendu parler avec peu d’estime de ceux qui attachaient un si grand prix à la faveur, je ne me serais jamais doutée qu’il ne pût survivre à la perte de celle que le roi lui retirerait un jour.

— Quoi ! cette injuste disgrâce a causé sa mort ?

— Hélas ! oui, la mort la plus affreuse et le désespoir de sa famille. Exilé dans une de ses terres en Flandre, le duc de Clarencey s’y rendit sans se récrier sur cet acte de rigueur, et parut certain d’être rappelé aussitôt que Sa Majesté daignerait jeter les yeux sur un mémoire qui le justifiait clairement de tous les faits inventés par ses ennemis pour le perdre. Cette espérance le soutint quelques mois, pendant lesquels il fut à la mode de lui rendre des soins. Il reçut les visites des gens qui avaient à se plaindre de son successeur, du petit nombre de ceux qui aiment toujours à braver le pouvoir absolu, et des personnes que le désir de paraître, de quelque manière que ce soit, engage ordinairement à se mêler de toutes les affaires qui font du bruit. Mais ces visites devinrent chaque jour plus rares quand il fut démontré qu’il serait presque impossible de ramener le roi trop prévenu contre mon frère. Il se trouva bientôt abandonné, et n’en fut pas surpris. Je me rendis à cette époque auprès de lui, et le trouvai dans un état d’accablement qui me donna l’inquiétude de le voir tomber malade. Il paraissait insensible à tout ce qui l’intéressait autrefois, la présence même de son fils augmentait sa tristesse ; souvent, après avoir fixé sur lui des yeux égarés, il ordonnait brusquement au gouverneur d’Edmond de l’emmener comme pour le délivrer de l’aspect d’un objet affligeant.

« Le pauvre enfant ne pouvait concevoir ce qui lui attirait la colère de son père. Je ne l’expliquais pas davantage, car le sort de mon beau-frère me semblait encore digne d’envie ; il jouissait d’une grande fortune et d’une réputation trop bien établie pour ne pas résister aux insinuations de la calomnie ; d’ailleurs le temps où il triompherait de ses ennemis ne me paraissait pas devoir être éloigné. Je lui en parlais souvent comme d’une espérance certaine ; mais, loin de la partager, il répétait sans cesse qu’un homme d’honneur ne pouvait vivre sous le poids d’un soupçon flétrissant, et qu’il fallait mourir le jour où, après avoir servi vingt années son pays et son roi, on se voyait traité comme le plus vil des ennemis de l’État.

» Une lettre du prince de C*** vint mettre le comble au découragement du duc de Clarencey. Il lui mandait que le roi, plus irrité que jamais contre lui, avait parlé en plein conseil de le faire enfermer à la Bastille pour le punir des propos indiscrets qu’on lui prêtait depuis son exil.

La lecture de cette lettre frappa mortellement mon malheureux frère ; il croyait voir à chaque instant entrer chez lui le porteur de l’ordre du roi qui devait l’enlever à sa famille pour le traîner en criminel dans un cachot ; et, depuis ce moment, le délire s’empara complètement de son esprit ; il passa la nuit dans un tel égarement qu’il demandait à grands cris son fils pour le tuer, disait-il, et le sauver de la honte d’hériter du déshonneur de son père.

» Ses affreux transports se calmèrent vers le matin ; il parut vouloir s’assoupir, et je profitai de ce moment pour aller donner l’ordre de courir après un médecin des environs dont on vantait le talent, et, craignant qu’il hésitât à tout quitter pour se rendre au château, je voulus lui écrire moi-même l’état alarmant où se trouvait M. de Clarencey. Fatale prévoyance ! À peine eus-je fermé ce billet qu’un bruit affreux se fit entendre. Je courus éperdue dans la chambre de mon frère. Je ne vous peindrai pas l’affreux tableau qui frappa mes yeux.

» Dans mon trouble et ma douleur, j’eus assez de présence d’esprit pour en éviter le spectacle à mon neveu, mais il fut impossible de lui en garder le secret, et il sut bientôt que son malheureux père avait mis fin lui-même à une vie dont il ne pouvait plus supporter l’amertume.

— Pauvre Edmond ! m’écriai-je en interrompant madame de Ravenay.

L’accent de ma voix, les pleurs qu’elle vit dans mes yeux la touchèrent vivement ; elle me serra dans ses bras et me dit, avec une émotion qu’elle semblait vouloir réprimer.

— Pauvre Edmond ! vous le plaignez donc, Léonie ? Ah ! pourquoi ?…

Puis, s’arrêtant tout à coup, madame de Ravenay garda un moment de silence, et continua ensuite le récit des événements qui avaient suivi la mort du duc de Clarencey.

— La cour, ajouta-t-elle, fut bientôt instruite des circonstances de cette affreuse mort. On persuada sans peine au roi qu’il fallait que mon frère fût bien coupable pour s’être porté à une semblable extrémité, et qu’il était prudent de s’assurer des papiers qu’il laissait.

» En conséquence, l’ordre fut donné d’apposer les scellés au château de Clarencey. Dépositaire des papiers importants dont on voulait s’assurer, et ignorant à quel point notre famille pouvait en être compromise, je ramassai tout ce que je pus réunir d’argent et de bijoux, et je passai en Angleterre avec Edmond et son gouverneur.

» La crainte d’être poursuivis nous engagea à changer de nom. J’allai m’établir à Oxford pour y continuer les études de mon neveu. Espérant bien le voir rentrer un jour dans ses titres et sa fortune, je n’épargnai rien pour son éducation, et l’ayant placé à l’université d’Oxford, sous la surveillance de son gouverneur, je crus pouvoir revenir secrètement en France pour y mettre à l’épreuve le zèle de quelques amis de mon frère, en faveur des intérêts de son fils. Mais chacun de ces amis avait quelque chose à demander pour lui, et trouvait plus simple de solliciter une nouvelle grâce dont il devait profiter que de réclamer la justice de son souverain pour le fils de son protecteur.

» M. de Montbreuse était le seul de qui nous puissions attendre un véritable dévouement, mais, à cette époque, il venait d’être nommé à l’ambassade de V***, son absence nous privait de l’unique moyen de faire parvenir notre requête au roi, et de l’avantage de la voir appuyée par le crédit d’un homme aussi courageux qu’estimable.

» Pendant que j’employais toutes mes journées en démarches inutiles, j’appris que le gouverneur de mon neveu venait de succomber à une maladie de langueur, et qu’Edmond, inconsolable de la perte de cet excellent ami, avait interrompu le cours de ses études, et se livrait à une tristesse qui le rendait incapable de toute espèce d’occupation. Je retournai aussitôt à Oxford pour y donner tous mes soins à Edmond ; il avait alors près de quinze ans, et le malheur avait déjà formé son caractère naturellement sérieux. La gaieté, souvent insultante de ses jeunes camarades, l’importunait, et l’espèce de dédain qu’ils affectaient pour un orphelin français et ruiné, ajoutait encore à la fierté, peut-être exagérée d’Edmond, et lui inspirait une sorte de sauvagerie qu’il a depuis conservée dans le monde.

» Le récit que je lui fis du peu de succès de mon voyage à Paris et des marques d’ingratitude que j’avais reçues des prétendus amis de son père, le confirmèrent dans l’idée que l’égoïsme dirigeait tous les hommes, et que le seul moyen d’en moins souffrir était de vivre loin d’eux. Persuadée comme lui de cette vérité, je ne m’occupai plus que de me choisir une retraite aux environs d’Oxford. C’est là que nous avons passé tout le temps que votre père est resté à V***. Au moment de son rappel à la cour de France, je venais de confier mon neveu au lord D*** qui faisait faire à son fils un long voyage en Italie, quand je reçus une lettre de M. le comte de Montbreuse qui me rendit toutes mes espérances.

» Vous savez tout ce que nous devons à sa persévérante amitié, et comment il parvint à justifier auprès du roi la conduite de son malheureux ami, en démasquant les intrigants qui avaient conjuré sa perte.

» Le roi justement indigné d’avoir été ainsi trompé sur le compte d’un de ses plus fidèles sujets, a voulu rendre au fils les faveurs dont il avait privé le père. Edmond reçut la permission de revenir en France pour y rentrer dans ses titres et ses biens. Vous croyez peut-être qu’un événement aussi heureux devait assurer le bonheur de sa vie ? je le pensais comme vous ; mais la triste imagination de mon neveu devait lui créer de nouveaux chagrins.

» À peine fut-il de retour à Paris, que la vue d’une charmante personne dont il avait souvent entendu parler, vint lui tourner la tête ; il se persuada que sa vie était attachée au bonheur de la posséder, et un obstacle invincible ayant renversé toutes les espérances qu’il en avait d’abord conçues, il s’est livré depuis à une douleur extravagante pour un malheur si facile à réparer ; car, dans la position où il se trouve et avec les avantages qu’il possède, il est peu de femmes qui ne se crussent flattées de son choix. — N’êtes-vous pas de cet avis, mademoiselle, ajouta madame de Ravenay d’un ton affecté, et ne le trouvez-vous pas ridicule de fuir la cour au moment où les bienfaits du roi semblent l’y appeler, pour venir s’enfermer ici, et vivre d’inutiles regrets ?

— Ce moment de dépit ne saurait durer, répondis-je avec une sorte d’embarras. M. de Clarencey oubliera bientôt celle qui en est l’objet ; une telle conduite doit avoir plus piqué son amour-propre, qu’affligé son cœur.

— Plût au ciel qu’Edmond raisonnât aussi bien ! mais rien ne le distrait de l’idée qui le domine. Son esprit recherche avec soin tout ce qui peut l’y rattacher ; à force de s’en occuper, il en fait un sentiment, et quand son cœur adopté la folie de son imagination, il n’y a plus moyen de le faire changer. Je lui ai vainement donné tous les conseils de la plus tendre amitié pour l’engager à surmonter une passion si extravagante ; il m’écoute avec complaisance, approuve ce que je dis, et n’en persiste pas moins dans la pensée que cette personne était la seule au monde qui pût le rendre heureux.